samedi 12 juillet 2008

Droit, changement et pantalons

Les Françaises doivent à une évolution législative toute récente le droit de porter des pantalons ! Ce n’est pas drôle : nous vivons très dangereusement sans le savoir. Le droit est totalement inconnu du Français.
  • Plus exactement il pense le connaître, et il vit dans l’illégalité.
  • Et c’est mal parti pour s’arranger. La logique qui a longtemps fait la particularité du droit français est bousculée depuis quelques années par des changements importants. Une multitude de nouveaux textes, d’une cohérence douteuse, le rend indéchiffrable à l’esprit non préparé.Nouvel exemple de notre incapacité endémique à la mise en oeuvre du changement.
Partant du principe que « nul n’est supposé ignorer la loi », Maître Rique-Sérézat a décidé d’identifier les pièges les plus usuels, et les plus redoutables, et de montrer comment, avec un peu de bon sens, on peut s’en tirer. En quelques sortes « les gestes qui sauvent ». Bonne chance !

vendredi 11 juillet 2008

Démocratie et changement

TOCQUEVILLE (de), Alexis, De la démocratie en Amérique, Flammarion, 1999.

Tocqueville, grand aristocrate, voit son monde disparaître. La démocratie qui s’annonce menace de niveler tout ce qui était beau et grand. Certes, la montée de l’égalité est inéluctable, mais ne peut-on pas la diriger afin qu’elle ne se transforme en une dictature d’un seul, ou de la majorité ? Tocqueville, disciple de Montesquieu, part aux États Unis, nés démocratie, pour y chercher l’inspiration.

L’analyse joue du paradoxe. La chance des États-Unis, c’est d’être isolés, ils ont pu développer un type de gouvernement qui aurait été impossible s’ils avaient dû faire face à des guerres permanentes (qui force à la concentration du pouvoir). Le mécanisme de pilotage de l’ensemble est surprenant : un gouvernement central faible, qui n’attire que les médiocres (ce qui limite les risques de despotisme), des États forts, soudés par de mêmes intérêts ; un pilotage central qui ne joue pas avec les états, mais avec les individus de ces états, par le biais du judiciaire (si une loi d’un État est mauvaise, elle aura de fortes chances d’être attaquée en justice par un particulier, l’arrêt fera jurisprudence).

Quelques autres idées : l’importance de l’équilibre entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire qui bloque efficacement les risques de despotisme ; le rôle de la commune, fort autonome, où tous les magistrats sont élus (contrairement à la France), comme école de la démocratie ; mais ce qui tient ensemble l’édifice américain, c’est avant tout des mœurs à la fois communes à tous ses habitants et propices à la démocratie, et, dans une moindre mesure, des lois adaptées.

Il n’y a peut-être rien de plus actuel que le projet de Tocqueville. Car le changement que la planète subit est là. C’est la marche victorieuse de la démocratie. Et comme l’a compris Tocqueville c’est un changement extrêmement dangereux. Et exactement pour la raison qu’il a perçue : son succès est une question de mise en œuvre. L'avons nous compris ? Attention à la malédiction qui plane sur tout changement : une brillante idée théorique, qui échoue faute de mise en œuvre adéquate.

La démocratie telle que la vit un tout petit nombre de pays occidentaux est le fruit d’une très longue mise au point. Aujourd’hui, la démocratie nous semble couler de source. Et c’est pour cela que nous trouvons injuste que la population de la planète n’adopte pas nos valeurs. D’ailleurs elles ont un pouvoir de séduction extraordinaire : elles révèlent à l’individu son individualité, ses droits. Soudainement il se découvre enchaîné et ne demande qu’a se débarrasser de contraintes désormais insupportables.

Or, ces contraintes étaient ce qui permettait jusque-là à la société de fonctionner. Par exemple, le mécanisme indien des castes est un moyen de division du travail, pas un système d’oppression. L’application du modèle occidental conduit au conflit entre castes. C’est ainsi que la démocratie a suscité le réveil des nationalités en URSS, d’où anarchie. Il en serait de même en Chine, si le pouvoir central ne dirigeait pas le pays d’une main de fer. Pour la communauté impréparée, la démocratie est un poison.

La démocratie exige en premier lieu un peuple uni par des valeurs communes. Ensuite, comme l’a montré Tocqueville, ces valeurs doivent être mûrement choisies pour qu’elles constituent un régime qui encourage ce qu’il y a de mieux en l’homme, et non le contraire.

Il est tentant pour l’Occident de jouer sur l’attrait de la démocratie, et sur le manque de maturité démocratique du reste du monde, pour le désorganiser et en tirer quelque intérêt à court terme. Il possède pour cela des armes redoutables, les ONG n’étant pas les moindres. Ce faisant il menace de disloquer les pays concernés. Les réflexes ancestraux de maintien de l’ordre ressurgissent alors, et ils sont attentatoires aux droits de l’homme.

L’Occident ferait bien mieux d’aider ces contrées à acquérir les techniques de mise en oeuvre du changement démocratique : les méthodes qui lui ont permis de devenir une démocratie, sans se disloquer, et sans brutaliser ses citoyens.

Références :
  • Sur les tensions subies par la Chine : BILLETER, Jean-François, Chine trois fois muette : Suivi de Essai sur l'histoire chinoise, d'après Spinoza, Allia, 2006 (à noter que l’auteur propose un changement à la Chine qui semble un des plus irréalistes qui soit).
  • Sur la tentative récente de plaquer les concepts de l’économie de marché occidentale sur la Russie : Changement en Russie
  • Sur l’organisation des castes en Inde : DUMONT, Louis, Homo hierarchicus: Le système des castes et ses implications, Gallimard, 1979.

jeudi 10 juillet 2008

GM et Alfred Sloan

Alfred Sloan est l’homme qui a fait de General Motors un mythe. SLOAN, Alfred, My years with general motors, Penguin, 1986.

General Motors est un assortiment plus ou moins cohérent d’entreprises assemblé par William Durant. Alfred Sloan entre dans ce groupe lorsque Durant acquiert son entreprise. Mais Durant est un mauvais gestionnaire. Pierre du Pont, actionnaire important et grande fortune du début du 20ème siècle, décide de redresser l’affaire en situation difficile. Il demande l’aide d’Alfred Sloan, devenu l’un des dirigeants de GM. Tous les deux s’attellent au problème avec une humilité inattendue, essayant avant tout de comprendre ce qu’est cet être nouvellement apparu : le fabricant de voitures.

Ils remettent l’entreprise sur pied. Et Sloan en prend la direction. La suite de son histoire est présentée dans ses mémoires (un des premiers gros succès de la littérature du management) comme la résolution d’une suite de problèmes. Chemin faisant on y assiste à la naissance de quasiment tout ce qui fait l’industrie automobile moderne (le concessionnaire, le style, le financement de l’achat, etc.).

Il semblerait que l’on ait beaucoup copié Sloan – notamment son contrôle de gestion – mais a-t-on copié ce qu’il fallait ?
  • Sloan n’était pas un dogmatique qui appliquait aveuglément des méthodes, mais un pragmatique. C'était un grand capitaliste, un homme très riche, mais il ne connaissait pas les tours d'ivoire. Dès qu'un problème se présentait, il ne laissait à personne le soin de le régler et il prenait le temps de le comprendre. C'était un homme toujours sur le qui-vive, qui observait beaucoup. Par exemple il passait un temps considérable à écouter ses concessionnaires. Surtout, il mettait au premier rang de la performance la qualité de ses équipes et de leur management. C’est pour cela qu’il ne rachète pas Citroën en 1920.
  • Sa préoccupation principale : décentraliser suffisamment – afin de maintenir motivation et esprit d’initiative – tout en évitant des comportements dangereux et en maximisant les synergies. Sa solution : des entreprises essentiellement indépendantes (les marques) ; quelques services centraux ; des comités permettant synergies et échanges verticaux et horizontaux. Obsession ? Le changement : l’avenir de l’entreprise sera un changement permanent. C’est la mission qu’il donne à ses successeurs. L’ont-ils entendu ?
De quoi étaient-ils fiers ? D’avoir réduit les salaires de leurs employés, afin d'éliminer le différentiel existant avec ceux de leurs concurrents, non syndiqués. Qu’auraient-ils dû faire ? Construire une organisation qui sache comprendre son marché et s'y adapter.

Alfred Sloan était ce que John Kotter (voir Mesurer la capacité au changement d’une entreprise...) appelle un « leader », quelqu’un qui sait concevoir et mener le changement dont a besoin une organisation. Les dirigeants actuels de GM sont des « managers ». Ils appliquent des recettes toutes faites. Pour John Kotter, trop de management et pas assez de leadership tuent une entreprise.

Sur la stratégie du management de GM : That shrinking feeling, The Economist, 3 juillet 2008.

GM et Lean manufacturing

L’industrie automobile américaine est l’ombre d’elle-même. Chrysler pourrait disparaître, General Motors et Ford ne valent pas plus de 2 ou 3% de Microsoft. General Motors a été la plus puissante entreprise mondiale. Aldous Huxley fait dire aux personnages du « Meilleur des mondes » « mon Ford », à la place de « mon Dieu ». Comment en est-on arrivé là ? Pas de chance : leurs bénéfices venaient de gros 4x4, et voilà que le prix du pétrole explose ? Une autre théorie :

  • Dans les années 80, l’industrie occidentale tremble sous les coups de boutoir nippons. L’Amérique enquête sur ce qui fait leur force. Conclusion : son industrie a pour fondement la production de masse. Les Japonais ont inventé le Lean manufacturing. Qu’est-ce qui fait l’avantage de l’un sur l’autre ? La production de masse (ou fordisme, ou encore taylorisme) utilise l’homme en exécutant, il suit un programme (procédure). Le Lean manufacturing joue à plein sur les capacités humaines. Résultat : une production infiniment plus flexible, qualité sans comparaison, et des coûts massivement réduits.
  • L’industrie occidentale adopte une partie de ces techniques, notamment le « mode projet » et le « target costing ». Sur ce, le Japon se replie sur lui-même, comme il l’a souvent fait dans son histoire. Fin de l’alerte.
  • Progressivement les réflexes tayloriens reviennent à la surface. L’industrie automobile, par exemple, se débarrasse de la conception de l’équipement automobile (sièges, planches de bord…). Elle regroupe ses services en grandes sociétés (Delphi pour GM) qu’elle filialise. Brillante manœuvre : le métier du fabricant se simplifie et il peut faire jouer la concurrence entre sous-traitants. Donc obtenir les prix les plus bas. Malheureusement, la conception d’une voiture est un travail d’équipe qui demande un nombre d’essais et d’erreurs affolant. La moindre évolution a des impacts en cascade sur des dizaines de sous-traitants. Ils doivent réagir vite et intelligemment. Mais comment les stimuler si vous n’avez plus les compétences qui permettent de les comprendre. Et qu’est-ce qui peut les inciter à faire profiter vos intérêts de leurs talents, si « essorés » par vos acheteurs ils ne rêvent que de se « refaire » ?

Enseignement ? Le Lean manufacturing n’était pas une arme contre le Japon, mais une organisation adaptée au changement. Une entreprise hiérarchique (aussi appelée taylorienne ou bureaucratique) ne peut lui résister. Or, celui-ci est inhérent à la marche du monde, à la « destruction créatrice ».

Références :

  • Rapport sur le Lean manufacturing : WOMACK James P., JONES Daniel T., ROOS Daniel, The Machine That Changed the World: Based on the Massachusetts Institute of Technology 5-Million-Dollar 5-Year Study on the Future of the Automobile, Scribner Book Company, 1995.
  • Sur l’adoption du mode projet par Renault : MIDLER, Christophe, L'Auto qui n'existait pas : Management des projets et transformation de l'entreprise, Dunod, 2004.
  • Sur la destruction créatrice : Amazon et Destruction Créatrice

mercredi 9 juillet 2008

Serge Delwasse et résistance au changement

Serge Delwasse me semble avoir un profil paradoxal. Serge Delwasse est un dirigeant d'entreprise. Avec une particularité. Il n'a pas son pareil pour redynamiser une société. Pour la sortir de ce qui est ou menace d'être un cercle vicieux dangereux. Il y parvient en faisant ce qui semble l’opposé du bon sens le plus évident. Par exemple, une entreprise est au bord de la faillite, il augmente les salaires de ses employés.

  • Ce n’est pas sa capacité à avoir une vision systémique qui m’intéresse ici, mais le fait qu’il semble être le type de dirigeant pour lequel l’entreprise française est bâtie et que l’enseignement français ne fabrique plus : le « dirigeant de droit divin ». Qu’est-ce ? C’est Napoléon, un dirigeant qui à la fois sait où aller, et comment y aller. Il n’utilise pas les techniques qui font le gros de mes livres. Il regarde ses collaborateurs dans les yeux et leur dit ce qu’ils ne voulaient pas entendre. Sa persuasion, et sa connaissance des ressorts humains, fait qu’il est convaincant et qu’on le suit.
  • Serge Delwasse m’a aussi amené à réfléchir à la résistance au changement. Je crois qu’il y en a deux types :

  1. Le premier est un test. C’est lui qui fait tomber les gouvernements. Le Français veut savoir si celui qui veut le changement est déterminé à le mener à bien. En quelque sorte, il procède à un tir de semonce (par exemple, il organise une manifestation). Si le leader du changement tient bon, le Français comprend qu’il est sérieux. Sinon il a bien fait de ne pas bouger.
  2. Le second correspond à une résistance véritable. Pour le comprendre il faut avoir recours à ce que je nomme le « grand théorème du changement », le résultat théorique le plus important en ce qui concerne les techniques de changement. Celui que vous devrez avoir retenu quand vous aurez tout oublié. Voici de quoi il s’agit : pour que l’homme (ou le groupe humain) change, il faut qu’il y ait « anxiété de survie ». On l’obtient par la menace ou la stimulation. Mais l’anxiété de survie ne suffit pas, ou rarement. Car se développe avec elle « l’anxiété d’apprentissage » : l’homme ne voit pas comment il va faire pour changer. Pour le faire bouger il faut abaisser cette anxiété d’apprentissage (sans réduire l’anxiété de survie). Comment ? En aidant l’homme non à trouver la solution à ses problèmes, mais la méthode qui lui semble adaptée à leur résolution. Pour cela, il a besoin d’un « donneur d’aide ».
  • Serge Delwasse est dubitatif. Certains employés sont des cas désespérés. Ils ne trouveront jamais la méthode qui leur permettra de réaliser ce qu’on attend d’eux. C’est vrai, mais alors il faut faire ce qu’il fait : les placer là où leurs compétences sont adaptées. C’est aussi ça l’art du donneur d’aide.

Références :

  • Pourquoi l'organisation résiste au changement : Qu’est-ce que la résistance au changement ?
  • Sur le dirigeant pour lequel l'entreprise française est conçue : IRIBARNE (d’), Philippe, La logique de l’honneur, Seuil, 1993.
  • Les anxiétés viennent d’Edgar Schein : SCHEIN, Edgar H., The Corporate Culture Survival Guide, Jossey-Bass, 1999.
  • De même que le « donneur d’aide » : SCHEIN, Edgar H., Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.
  • Pour une autre personne qui semble avoir le profil du « dirigent de droit divin » : Christian Kozar et le Reengineering de l’économie ...

Combattre la perfidie

La note précédente nous ramène à la crise et à « l’aléa moral ». J’ai dit dans Crises et risque que la crise était un drame de l’individualisme, et que tout ce qui permettait d’apporter un peu de solidarité à une société contribuait à le combattre. Je m’intéresse ici au cas de la personne prise dans une bulle spéculative :

En mars 2007 j’invite au Club économie Thierry Malleret, qui vient de publier un livre sur le risque économique mondial. À la fin de son exposé, un participant, livide, se lève. C’est un financier. Il nous déclare que nous allons vers une crise, que tout le monde le sait mais que personne ne fait rien.

Les bulles spéculatives sont plus l’effet d’une lâcheté collective, que celle d’un cynisme délibéré. En effet, pour les produire il faut la collaboration (au moins passive) d’un grand nombre de personnes. Typiquement, l’ensemble de la communauté financière. Pourquoi ne fait-elle rien, puisque, à quelques exceptions près, elle a plus à y perdre qu’à y gagner ? Une hypothèse :

  • Ses membres sont victimes de ce qu’Edgar Schein appelle « anxiété d’apprentissage » : ils sont conscients de mal faire, mais ils ne voient pas comment se tirer de ce mauvais pas. Donc, ils se taisent, ou contribuent plus ou moins activement à l’innovation en cours.
  • Pourquoi cette anxiété ? Individu isolé. L’employé d’un fonds d’investissement, par exemple, est impuissant sans ceux qui savent gérer les entreprises dans lesquelles il a une participation. Or, il ne sait pas comment travailler avec eux. Il n'a pas été formé pour cela.

Donc le meilleur réflexe à avoir lorsque l’on soupçonne un danger, c’est d’appeler à l’aide. Si l’ensemble de la société se penche sur la question, elle saura convoquer les compétences nécessaires pour la résoudre.

C’est pour cela qu’il est une mauvaise idée de punir ceux que l’on pourrait considérer comme des coupables : si on le fait, il n’y aura jamais d’appel à l’aide. Et c’est pour cela que les gouvernements mondiaux ont bien fait de secourir les sociétés menacées par la crise des subprimes. C’est aussi pour cela que je conclus mes cours en disant :

  1. de ne jamais ignorer la voix de sa conscience ;
  2. de se faire des amis.

La première signale une « innovation » possible, les seconds peuvent apporter les moyens de l’éviter. Exercice d'application : comment rendre Albion moins perfide ?

Références :

  • La faillite d’Enron illustre bien ces idées. D’après Kurt Eichenwald, ses dirigeants s’étaient fixé des objectifs qu’ils ne savaient pas atteindre. Très rapidement, ils ont dû tricher pour y parvenir. Mais « tricher » est-il le mot approprié ? Beaucoup d’entre eux semblent avoir pensé qu’ils jouaient habilement avec les règles de la société, sans les enfreindre. (La référence se trouve à la note précédente.)
  • Pour le sens que je donne à innovation dans cette note, voir la précédente.
  • Anxiété d’apprentissage : SCHEIN, Edgar H., The Anxiety of Learning, Harvard Business Review, Mars 2002.
  • MALLERET Thierry, CLEARY, Sean, Risques - Perception, évaluation, gestion, Maxima, 2006.
  • Je complète cette note, un an après son écriture. La théorie de l'anxiété d'apprentissage n'est pas la seule utile. Edgar Schein dit aussi que le lien social est un des freins les plus efficaces au changement. Le groupe humain à la curieuse propriété de changer en bloc. Ce qui semble s'expliquer par le fait qu'une société ne peut fonctionner si ses membres ne sont pas parfaitement solidaires. Si un de ses membres ne pense pas comme les autres, il a la responsabilité de créer un nouveau consensus, de façon à ce qu'il y ait un changement bien ordonné.

Perfide Albion

L’économie de la très vertueuse Angleterre va mal. La façon dont elle s’est mise dans ces mauvais draps illustre 2 résultats importants :
  1. une caractéristique de la culture anglo-saxonne ;
  2. une technique de conduite du changement que tout praticien doit connaître.
Décor : situation de l'Angleterre

Retour aux subprimes (Jacques Mistral: comment éviter subprime 2 ). Les organismes financiers doivent garantir leurs actifs risqués. S’ils masquent ces risques, légalement, ils peuvent augmenter les sommes à prêter. D’où cercle vertueux. D’énormes populations de nouveaux clients apparaissent, celles qui étaient trop risquées pour qu’on leur prête ! Et il n’y a que des heureux. L’augmentation de la demande fait exploser le prix de l’immobilier (+140% en 10 ans en Angleterre), les endettés sont de plus en plus riches, et ils peuvent s’endetter encore plus pour consommer plus.

Mieux. Toutes les entreprises locales se sont mises à l’endettement. Comme l’a montré Enron, l’endettement peut être un moyen de générer une apparence de revenus à court terme. Et tant que votre chiffre d’affaires est ainsi stimulé, votre ratio d’endettement est rassurant. Vous pouvez continuer à emprunter.

Quand tout ceci se retourne, le cercle vertueux devient fort vicieux. Et cela explique probablement pourquoi les banques centrales anglaises et américaines maintiennent des taux faibles, alors que les menaces d’inflation devraient les encourager à les relever (BCE à contre courant). Ce n’est pas tant une question de stimulation de l’investissement, comme on le prétend parfois, que le désir d’éviter une suite massive de faillites. Car, pour certaines entreprises, leurs dettes ont dépassé leur valeur, plus personne ne veut acheter leurs actions.

Mais, « sur le long terme nous sommes tous morts » (Keynes). Ce cercle est vertueux suffisamment longtemps pour faire quelques fortunes, et c’est tout ce qu’elles lui demandent.

Comment le déclencher ?

Comment être perfide

Les règles qui guident notre société ont deux composants :
  1. Un esprit.
  2. Une expression explicite.
Par exemple, l’objet du rugby est de marquer des essais. Les moyens pour ce faire sont limités par des règles. Ainsi, certains comportements sont illicites et sanctionnés par des pénalités. L'adversaire est prisonnier de l’esprit, la règle du jeu implicite : il veut marquer des essais. L'Anglais veut gagner. Il pousse l’adversaire à la faute ; et il s’est entraîné au tir de penalty. Il est irréprochable parce qu'il suit la lettre de la règle.

Perfidie anglaise = respect absolu de la lettre, et trahison de l’esprit.

Application à l’économie. Les règles de la comptabilité sont là pour limiter les risques que pose l’entreprise, pour fixer les règles du jeu. Le public lit un bilan en lui prêtant cet esprit. Si on a réussi à le trahir sans enfreindre la loi, on peut s’enrichir impunément.

Parvenir à trahir l’esprit d’une loi, sans toucher à sa lettre, est ce que l’Anglo-saxon appelle une « innovation ». Enron et Bear Stearns, par exemple, ont été récompensées pour leur « innovation », avant de sombrer.

Compléments :
  • En Français c'est le « coup de Jarnac ».
  • Britain’s sinking economy, The Economist, 3 juillet 2008. Throwing in the keys, The Economist, 3 juillet 2008. Collateral damage, The Economist, 3 juillet 2008.
  • Pour Enron et Bear Stearns, voir leurs aventures sur Wikipedia. Aussi, sur Enron : EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
  • L'innovation, au sens anglo-saxon du terme, a été étudiée par le sociologue Robert K. Merton, voir : Terrorisme et Angleterre

mardi 8 juillet 2008

Malheureux présidents

Poursuite de la note précédente.

J’ai appris dans une bande dessinée que notre président de la République disait avoir été malheureux dans son enfance. Les auteurs de l’ouvrage se moquaient de lui au motif qu’il appartenait à une famille aisée. Ces gens ne savent pas ce qu’est le malheur. Le malheur est de ne pas obtenir ce que l'on veut, sans pouvoir se débarrasser de ses désirs. Regardons notre président, aujourd’hui. L’opinion semble trouver que son comportement ne sied pas à sa fonction. Et si la même chose lui était arrivée dans sa jeunesse ? Le moteur du changement est le malheur.

L’exemple du président Mitterrand : à la fin de sa vie, il légalise une fille « illégitime » et quelques amis au passé « douteux ». Ça aurait pu être un signal de transformation des valeurs de la société française. Ça n’a pas été le cas : nous ne savions pas comment nous adapter à une telle innovation. Le « passage en force » est une stratégie inefficace, même lorsque l'on dispose du pouvoir : il signifie que toute la société adopte un nouveau comportement, ce qui est au dessus de ses forces. La stratégie des conquérants a rarement été d’imposer à la population conquise leurs coutumes, mais plutôt de se placer dans une niche écologique préexistante et de s’y adapter.

S'il est discret le président peut avoir maitresses ou amis peu recommandables. Pourquoi ? Parce que l’hypocrisie est un « hommage rendu par le vice à la vertu ». Non seulement, elle ne met pas en cause les valeurs de la société, mais encore elle peut être un geste de bonne volonté de la part d’une personne qui reconnaît ses faiblesses. L’histoire a montré que l’hypocrisie était souvent le précurseur d’un comportement conforme aux attentes de la société. Et plus il y a d’hypocrites plus grande est la publicité faite aux valeurs qu’ils prétendent servir. Les médecins de Molière ont sûrement fait beaucoup pour la science, à un moment où elle n’avait pas grand-chose de convaincant à produire pour sa défense.

Compléments :

  • Sur l'utilité de l'hypocrisie : MARCH, James G., SUTTON, Robert I., Organizational Performance as a Dependent Variable, Organization Science, Novembre-Décembre 1997.

lundi 7 juillet 2008

French connection

The French connection, The Economist, 3 juillet 2008.The Economist, très sérieux hebdomadaire d’économie, est une lecture quasi obligée de l’étudiant de MBA. Voici comment il annonce la présidence française de l’Europe :
  • Un Sarkozy roublard sort de la bannière européenne en brandissant un drapeau français.
  • La France, rétrograde et sans éducation, dont les votants ont des comportements stupides (ils refusent les lois du marché), va chercher à utiliser son nouveau pouvoir pour défendre son intérêt. Et ce au mépris du plus simple bon sens, d’ailleurs partagé par l’ensemble de l’Europe. Parmi ces dossiers : l’adhésion de la Turquie à l'Union européenne, la gestion de l’effet de serre (la France ayant une position « protectionniste »), la BCE, les intérêts de quelques groupes tels que les transporteurs routiers ou les pêcheurs d’anchois.
  • Conclusion : l’échec est assuré. Sarkozy le sait. Il gesticule pour son électorat.
Ce qu’il y a de surprenant ici :
  • Adam Smith explique que la poursuite de l’intérêt personnel est ce qui fait le bonheur général, et que The Economist se dit le descendant d’Adam Smith. Pourquoi nous en veut-il de faire ce qu’il préconise ?
  • Quant à la gestion de l’effet de serre, les « bons » sont l’Angleterre et les pays nordiques, appelés « libéraux ». Or, il n'y a rien de moins libéral qu’un pays nordique. Hayek affirmait même que leur socialisme nous montrait la « route vers la servitude » !
  • Il y a encore quelques années The Economist expliquait que l’effet de serre était une invention de quelques écologistes anticapitalistes.
  • Quant à la BCE, elle est bien seule à combattre l’inflation : la banque d’Angleterre préfère s’intéresser au sauvetage à court terme de l’économie nationale (BCE à contre courant).
  • Enfin, quand le votant irlandais dit non à la constitution européenne, The Economist parle de démocratie, quand le votant français doute des bénéfices du marché, c’est un imbécile irresponsable.
Leçon de conduite du changement :
  • Ce que l’Angleterre a compris depuis un millénaire, au moins, c’est que le meilleur moyen de faire réussir son intérêt propre est d’utiliser les lois qui gouvernent la société.
  • La France, au contraire, sûre de son bon droit, a toujours voulu passer en force. Elle a rarement obtenu ce qu’elle voulait et y a gagné une image d’arrogance insupportable et même de manque total d’éducation. L’Angleterre a noirci cette image - moyen élégant de discréditer les très dangereuses valeurs universelles que promeut notre pays et de lui faire payer l’humiliation que lui a fait subir une France arbitre du raffinement.

Références :

  • HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
  • The litany and the heretic, The Economist, 2 février 2002.