samedi 25 octobre 2008

Toutes les crises se ressemblent

En cherchant une référence, je tombe sur la citation suivante :
The market will not go on a speculative rampage without some rationalization. But during any future boom some newly rediscovered virtuosity of the free enterprise system will be cited. It will be pointed out that people are justified in paying the present prices - indeed, almost any prices - to have an equity position in the system. Among the first to accept these rationalisations will be some of those responsible for invoking the controls. They will say firmly that controls are not needed. The newspapers, some of them, will agree and speak harshly of those who think action might be in order. They will be called men of little faith.
GALBRAITH, John Kenneth, The Great Crash 1929, Mariner Books, 1997. (Première édition : 1954.)

Crise : que faire ? être agressif

La finance américaine, qui s’est enrichie sur le dos du monde, s’effondre. Crise mondiale.
  • L’Amérique, c’est dans son caractère, et elle n’a rien de mieux à faire (peu de protection), cherche activement un nouveau vent portant.
  • L’Europe, elle, menace de se replier peureusement sur elle-même, amplifiant ainsi la crise, et se laissant prendre une nouvelle fois de vitesse par ce qui peut être une nouvelle bulle.
  • Une Amérique qui s’enrichit à coup de bluff et une Europe qui s’enfonce à force de couardise ? La situation n’est pas aussi simple : les idéologies américaines ont aussi dévasté les USA (Grande illusion). C’est l’Occident qui coule ?
Oui, mais que peut faire l’individu ou l’entreprise au milieu de ces turbulences ? Se distinguer de la lâcheté ambiante, c’est finir en martyr ? Les prochains billets vont montrer qu’en temps de crise, il faut être agressif. Il faut être américain. Mais intelligemment agressif : ce qui rapporte le plus ne coûte presque rien !

vendredi 24 octobre 2008

L’économie n’est pas une science

Il y a 3 ans, le Groupe des 17 de l'Insead discutait de la difficile relation entre la France et l’entreprise. Un professeur de l’Insead avait commencé son intervention en nous disant qu’il était un économiste. Ce qui signifiait, je crois, qu’il détenait la vérité. Ses conseils : « Les grands gagnants sont européens », Irlande, Luxembourg, Angleterre et Finlande ; pour rénover la France, « il faut regarder en Europe ». D’ailleurs, l’égalité de chances (modèle américain) était préférable à l’égalité de conditions (modèle français). Mais l'économie est-elle une science ? Qu'est-ce qu’une science ?

  1. Mark Blaug se pose la question. Il penche pour la théorie de Karl Popper : on ne sait jamais si ce que dit la science est vrai, mais, quand c’est faux, on peut le prouver. Elle est « falsifiable ». Ainsi, si une masse courbe la lumière, il suffit d’avoir une planète et un rayon de lumière pour comparer ce que prévoit Einstein et ce que fait la nature. Si ça ne correspond pas, la théorie est invalide.
  2. Malinowski reprend les théories de Freud et montre qu'il y a plus simple que ce sa théorie pour expliquer ce qu’il a observé : le conflit entre culture et instinct. Et il reproche à la psychanalyse de s’être enfermée dans un petit monde clos. Pourquoi ne s’est-elle pas intéressée à l’ethnologie ? La première étape de la démarche scientifique est de rassembler les connaissances humaines et d’essayer de les mettre en cohérence.

Le professeur propose une autre définition de la science : sanctification des valeurs d’une communauté. La science économique telle qu'il l'a pratique, c'est le monde des commerçants. Elle modélise la vie comme s’il s’agissait de l’échange de marchandises. C’est pour cela que l’homme y maximise son intérêt à court terme : c’est ce que fait un marchand dans une foire.

Compléments :

  • L'économie jugée par mes deux critères: il y a toujours un moyen de montrer qu’une prévision économique est juste ; l’économie n'aime pas les autres sciences : par exemple, elle a rejeté la sociologie (Utilitarisme).
  • BLAUG, Mark, The Methodology of Economics: Or How Economists Explain, Cambridge University Press, 1992.
  • MALINOWSKI, Bronislaw, Sex and Repression in Savage Society, Routledge, 2001. Malinowski a étudié une société qui considère que l’enfant n’est pas le résultat des rapports sexuels, et où il appartient à la famille de son oncle maternel, son père étant une sorte de grand frère. Les complexes n’y sont plus ceux de Freud.
  • L’idéologie est respectable : GEERTZ, Clifford, The Interpretation of Cultures, Basic Books, 2000.
  • Applictaion des idées du marchand : Consensus de Washington.

Utilitarisme

Mon intérêt pour l’utilitarisme vient de l’économie. Les économistes sont écoutés par les puissants, qui suivent leurs recommandations. Or, les économistes obéissent à des modèles mathématiques, dont le principal dit que l’homme décide en maximisant une fonction « d’utilité ». Voici ce que John Stuart Mill, pilier de l'économie et promoteur de l’utilitarisme, a à déclarer sur ce sujet (MILL, John Stuart, On Liberty and Other Essays, Oxford University Press, 2006) :
  • L’utilitarisme c’est dire que ce qui est bon est ce qui fait le bonheur de l’homme, et ce qui est mauvais est ce qui cause sa souffrance. L’homme prend ses décisions de plusieurs façons :
  • Si elles ne concernent que lui, il suit son intérêt.
  • Sinon, il va décider en fonction du bien collectif. Parce que sa principale aspiration est d’appartenir au groupe humain, et que toute son éducation l’a récompensé quand il suivait les règles de la société, et l’a fait souffrir, sinon. S’il réagit à l’injustice comme si son intérêt propre était attaqué, c’est parce que le rôle de la justice est d’assurer que l’environnement qui est nécessaire à sa vie est stable.
Les économistes ne connaissent que le premier type d’utilité. Malheureusement, ce n’est pas celui qui est concerné quand le sort de la nation est en jeu. Dommage qu’ils n’aient pas étudié la sociologie, ou les travaux de John Stuart Mill.

Culture et changement (suite)

Une idée de Minter Dial : une entreprise s’implantant dans un pays donné, quelles vont être les règles que suivent ses changements, celles de sa nation d’origine ou celles de son pays d’accueil ? Observations :

  • IBM des années 80. Très clairement, il y avait des règles communes à la société. Mais IBM Allemagne, avec qui j’ai beaucoup travaillé, était indéniablement une entreprise allemande.
  • Je me souviens aussi de filiales de GE Capital : GE y installait un contrôle de gestion. Si l’équipe dirigeante atteignait les objectifs financiers qu’on attendait d’elle, elle était félicitée, sinon elle était remplacée.
  • J’ai discuté avec un dirigeant d’Essilor, et j’en ai tiré le même sentiment : les unités nationales semblaient partager des règles globales tout en étant, localement, totalement adaptées à la culture de leur nation. Un extrait d’un compte-rendu :
(...) si la conception de la stratégie est partagée, ce n’est pas le cas de sa mise en œuvre, qui est laissée à l’initiative individuelle : « Ce n’est pas militaire », par exemple, ça ne ressemble pas au processus de décision de Hoya « je décide à Tokyo, j’applique partout ailleurs ». « Chez nous non, le dirigeant allemand décide seul ». « Ça dépend beaucoup de la personnalité du dirigeant » : c’est un processus qui laisse une considérable latitude aux compétences entrepreneuriales des patrons locaux : « chacun a trouvé sa manière d’entrer dans son marché ». Question de personnalité, mais aussi de marché : les marchés nationaux se ressemblent peu. Par exemple, en France, la distribution est dominée par des réseaux d’indépendants, qui donnent l’impression d’un manque d’homogénéité (deux magasins d’un même groupement se ressemblant peu), mais est très efficace (ce sont les opticiens qui gagnent le mieux leur vie en Europe).
Le fait que les dirigeants soient libres ne signifie pas qu’ils ne sont pas contrôlés : « ils sont cooptés », ils partagent de mêmes valeurs (par exemple attachement au groupe) et ont démontré leur compétence. Par ailleurs, on les juge à long terme, pour pouvoir éliminer ce que leur performance peut devoir à la chance (qui peut expliquer une ou deux années de bons résultats).
« il y a des valeurs fortes, des règles générales, pas de règles locales ».
Et le Président ? « Son rôle est de faire que le système fonctionne », et en particulier que le long mécanisme de gestation stratégique de la société traite des bons sujets : « son souci est l’agenda du comité exécutif », « il ne s’y décide rien », mais il faut « que les bons sujets remontent ».
  • Par contre, j’ai vu des nations qui souffraient : par exemple une filiale allemande d’un groupe français, qui se plaignait du manque de qualité des pièces qu’on lui envoyait et de l’incompréhensible manque de conscience professionnelle français. J’ai eu même l’impression que les employés allemands avaient honte de travailler dans la société. Que leurs clients allemands (les constructeurs automobiles) les considéraient avec mépris. Comme des Français.
  • Il y a aussi de multiples exemples de filiales étrangères qui se dissolvent très rapidement, parce qu’elles sont laissées à elles-mêmes, considérées avec peu de respect (cas fréquent des unités « délocalisées »)…
  • Le football, pour finir : on arrive à constituer des équipes qui gagnent, en mélangeant n’importe quelles nationalités, ou presque. Par contre la culture qui domine l’équipe est celle de l’équipe, pas de ses joueurs. Une équipe anglaise joue à l’anglaise, même si ses joueurs sont étrangers.

Je soupçonne que les cultures nationales ont pas mal de flexibilité. Par exemple la culture française trouve à la fois normal le licenciement et l’emploi à vie. L'homme, lui aussi, arrive assez bien à s'intégrer à une nouvelle culture. Mais on ne peut pas faire faire n'importe quoi à cette culture. Les règles du changement dépendent donc probablement beaucoup plus de la culture locale que de la culture du groupe. Ses dirigeants ne peuvent pas le piloter par décrets. La culture dominante ne peut pas entrer en conflit avec certaines valeurs nationales (le cas de l’équipementier automobile).

Je crois que les intégrations qui marchent sont celles qui proposent un « projet d’entreprise », des lignes directrices dans lesquelles toutes les nations peuvent se reconnaître. Des valeurs qui peuvent être interprétées avec les valeurs de ces nations. Mais qui ne prétendent pas régler le détail de la vie de l’homme qui, elle, obéira toujours à la culture dans laquelle il est plongé.

Compléments :

Que se passe-t-il ?

Fouad Sassine, qui vit à New York, fait des cercles réguliers : Toronto, New York, Luxembourg, Paris. Hier il était de passage à Paris. Il me décrit les USA comme dévastés. Mais alors pourquoi nous dit-on que l’Europe va particulièrement mal ? Pourquoi les journaux économiques internationaux sont pleins de cette idée ? Je rassemble ce que je vois tous les jours :
  • La baisse de l’euro est favorable à notre industrie ; la baisse du coût des matières premières, liée notamment au ralentissement de la croissance des pays en développement, diminue les risques d’inflation, d’où baisse des taux de la BCE, d’où amélioration des conditions d’emprunt (si les banques veulent bien prêter).
  • La Tribune d’hier : la consommation des ménages coît, mais le moral des entreprises est bas. D’après ce que l’on me dit, certaines auraient arrêté de recruter, à titre préventif.
  • Il semblerait qu’une partie de la baisse des ventes des automobiles soit due à une difficulté d’obtention de crédit. Les financiers, qui ont suscité la crise, nous punissent de les avoir aidés ?
  • La série de conférences que je donne, et mes missions me font rencontrer des gens qui travaillent dur, qui ont des projets et qui prennent leur sort en main. Mais où est la France des râleurs ?

Y a-t-il des choses que je ne vois pas, ou nos indicateurs sont-ils biaisés ? Risque d’une prédiction auto-réalisatrice ?

mercredi 22 octobre 2008

Fin des éditeurs ?

Pierre Assouline dans Le monde selon Amazon explique que l’autoédition menace l’édition.
(…) Amazon est désormais assez fort pour imposer un nouveau paradigme à l’édition. En promouvant et contrôlant l’impression à la demande, afin de bannir de notre vocabulaire la notion même de “livre épuisé”, Amazon menace davantage les grands groupes que les petits autoéditeurs. Le stockage de données et d’impression sera le nouveau nerf de la guerre. Ce qui fait écrire à Morris Rosenthal que, plus que jamais, l’édition à venir reposera sur l’internet.

Je travaille avec deux éditeurs, et c’est un calvaire. J’ai la terrible impression d’être un Untermensch. Sans d’ailleurs qu’il y ait malveillance. Ils sont charmants. Mais, quand j'ai le dos tourné, ils m'oublient. Ils ne savent pas à quoi sert un auteur. Les éditeurs sont devenus des publieurs. Ils publient à tour de bras, trop d'auteurs, et ils utilisent leur position de force pour réduire leurs coûts.

Quand une situation de monopole pousse une profession à s’ankyloser, à oublier son métier (promotion des livres, édition des textes, respect de l’auteur, qualité de l’ouvrage), elle est menacée d’une fin tragique ? (« Destruction créatrice »?)

Stretch goal de l’agriculteur

De l’inefficacité économique de l’individualisme. Synthèse de ma plongée dans l’agriculture :
Avant d’arriver à cette solution finale, l’agriculteur doit comprendre qu’il y a plus efficace. Chercher ce qu'est le « bien commun », en quoi ce que l’on sait faire peut y contribuer. Être un apport unique à ce bien commun. Ainsi, solidement implanté dans un besoin à long terme, et sans concurrent, on peut être sûr de dégager un bénéfice mérité et d’être peu sensible aux crises. Le marketing appelle cette technique le « positionnement ».

Compléments :

Comment vendre ce que l’on ne connaît pas ?

Vous entrez dans une entreprise, et sans que l’on prenne le temps de vous former, on vous demande de vendre ses services. Que faire ? Bâtir une relation d’aide. Hier, j’ai conseillé cette technique à un consultant. Il semble avoir été content du conseil. Je m’enhardis donc.

Client potentiel. On le rencontre. On est porteur de l’image de notre employeur, donc impressionnant. On le fait parler de ce qui ne va pas, et on essaie de l’aider. Le plus simple est de lui faire reformuler ce qui l’ennuie, les solutions qu’il a envisagées, pourquoi elles ne marchent pas. Souvent, on résout ses problèmes gratuitement. Il avait besoin de prendre confiance en lui. On peut aussi voir que les talents de tel ou tel de nos collègues pourraient lui servir… Dans tous les cas, on s’est montré utile. Ce qui ne peut qu’être bénéfique un jour.

Ronald Berger-Lefébure, Animateur du changement

mardi 21 octobre 2008

Brûlons le blé

Où sont les priorités ? développe l’argument suivant : le blé rapporterait plus à être brûlé qu’à être consommé ! Il ne faut pas en vouloir à l’agriculteur occidental s’il est tenté d’affamer l’humanité :
On ne peut raisonnablement pas demander aux agriculteurs de refuser des sources de revenu que l'état des marchés leur permet d'obtenir. Ils n'ont aucune raison de se voir imposer un principe de charité généralisé. On ne peut pas non plus espérer voir le prix des produits alimentaires s'élever pour rétablir un équilibre des prix plus "convenable". La majorité de l'humanité n'y survivrait pas.
Solution :
Face à ces deux impasses, que peut-on envisager ? Cela fait de nombreuses années qu'Edgard Pisani appelle de ses vœux l'émergence d'une gouvernance mondiale dans le domaine de l'alimentation et de l'agriculture. La situation kafkaïenne face à laquelle nous nous trouvons actuellement nous fournit la preuve (par l'absurde) de l'absolue nécessité de cette solution. Mais au delà de la nécessité, il y a maintenant urgence. C'est évident.
Et s’il n’y avait pas de gouvernance mondiale ? Observations :
  • J’aime l’idée de John Stuart Mill selon laquelle il faut éviter de causer des torts à autrui, si on peut s’en passer. Je ne pense pas qu’il aurait trouvé naturel que les agriculteurs puissent causer une famine mondiale pour gagner un peu d’argent. L'agriculteur veut-il être haï ? D’ailleurs, est-il seul propriétaire de sa production, ou occupe-t-il une fonction dans l’ordre social mondial ? Justement, n’est-on pas actuellement dans une crise provoquée par l’irresponsabilité individualiste ?
  • Les biocarburants (le blé n’en est pas un) demandent encore d’énormes subventions (La France nouvel Eldorado des biocarburants brésiliens) : il n’est pas évidemment rentable de les utiliser. Bizarre. En fait, le billet compare le prix du blé avec celui de l’essence. Il aurait fallu comparer produit brut à produit brut, et produit fini à produit fini. C'est-à-dire blé à pétrole (extraction), et essence à croissant ou gâteau. Ça change tout. Et ça montre où est le problème que doit résoudre l’agriculteur : se positionner correctement dans la chaîne de la valeur. Il doit apprendre l’art du marketing.

MILL, John Stuart, On Liberty and Other Essays, Oxford University Press, 2006. Changement et culture montre que certains refusent les sources de revenus qui leur sont promises, par solidarité. Les 600m de la Caisse d’Épargne explique ce qui se passe quand on ne le fait pas.

lundi 20 octobre 2008

Blogger : métier à risque

Un écho à 304. The Risk of Blogging: Getting Beaten Up raconte les malheurs d’un blogger critique gastronomique probablement battu pour ses opinions. Il conclut :
Speak your mind, but proceed with caution. Not everyone was raised as well as you.

Pourquoi parle-t-on de concurrence ?

Paradoxe : La France nouvel Eldorado des biocarburants brésiliens dit que le capitalisme c’est l’échange, donc la différence, pas la concurrence ; La concurrence : une illusion ajoute que la concurrence n’est qu’un régime transitoire. Pourquoi nous rebat-on les oreilles de concurrence ? Une hypothèse :

La concurrence a un intérêt, provisoire. Elle pousse l’homme à l’irrationalité. C’est un feu de paille qui rapporte à court terme à celui qui la déclenche. C’est une tactique efficace pour celui qui ne voit pas très loin, ou qui a des comptes à régler avec un groupe d’hommes ou d’entreprises. Caractéristiques des promoteurs de la concurrence ? Le fort met en concurrence les faibles ?

La concurrence : une illusion

Comme le montre le sport, la concurrence parfaite a un défaut, elle encourage la malversation. Je n’ai pas changé d’avis depuis mon premier livre :
Dans un contexte de concurrence parfaite où seul le prix compte, survivre impose de supprimer tout ce qui est inutile à court terme : c’est-à-dire tout ce qui n’est pas « vache à lait », donc l’innovation. Très rapidement, l’entreprise comprend qu’il est rationnel de tricher puisque, ainsi, elle prend un avantage sur ses opposants, ceux-ci sont alors obligés de faire de même pour survivre. C’est un cercle vicieux encouragé, d’ailleurs, par certains législateurs.
Ainsi le chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites permet aux entreprises de se remettre sur pied « à l’abri » de leurs créditeurs. Libérées de leurs dettes et voulant prendre un nouvel envol, elles ont intérêt à « casser les prix », ce qui conduit un secteur entier d’activité à suivre leur exemple (fin 2002, la plupart des grands transporteurs aériens américains étaient en faillite).

Une constatation qui est au centre des travaux de Michael Porter, gourou du management. Seul un petit nombre d’entreprises peuvent être « leaders par les coûts », le reste se différencie ou trouve des niches. Pour faire cesser la concurrence, les entreprises innovent. La concurrence n’est donc jamais que provisoire.

Et lorsque quelques entreprises se partagent un même marché, elles tendent à s’entendre, tacitement le plus souvent.

Oui, mais le monopole n’est-il pas un danger ? Je fais mes courses dans une grande surface proche de chez moi. Réorganisation. Certains produits ont disparu. Marges insuffisantes ? Je vais maintenant de plus en plus souvent dans une grande surface un peu plus éloignée. Il en est de même des voitures : elles ne sont pas en réelle concurrence, chaque marque est particulière. Mais il suffit qu’elle déçoive pour que son marché se détourne d’elle, et qu’elle soit obligée de se reprendre.

Et le risque qu’il y ait coordination des politiques de l’oligopole ? Je me souviens qu’un homme politique invité du Club économie avait observé que la grande distribution avait procédé à une augmentation collective de ses prix. Alors ont émergé des discounters. Exemple de « destruction créatrice » ? La pression de l’innovation force le monopole à ne pas s’endormir disait Schumpeter.

Compléments :

Changement et culture

Informations de RFI. Période difficile pour un grand groupe japonais, son P-DG divise son salaire par deux. Le rapport entre les salaires moyens du dirigeant et de l’employé est de 530 aux USA, 10 au Japon.

Différence culturelle. D’un côté une société d’individus, de l’autre une communauté. Dans un cas le changement (la crise) est supporté individuellement par chacun, dans l’autre c’est la société qui le prend en charge (les salaires sont réduits, mais personne n’est licencié).

Voir aussi : Voyage à Tokyo et Norbert Elias (sur l’individualisme occidental).

dimanche 19 octobre 2008

Carrefour dans l’impasse ?

The Economist (Shoped around) analyse le cas de Carrefour : des investisseurs seraient entrés dans son capital avec le projet de vendre son immobilier, et faire ensuite payer à Carrefour une location. Pour cela, il fallait que Carrefour maintienne des marges élevées. Mais il y a eu la crise ; et Carrefour est attaqué par des discounters. En attendant, son dirigeant n’a pas pu mener la stratégie de prix agressifs qui s’imposait.

Ça m’amène à un aspect de Governing the commons que je n’ai pas développé. La sélection à l’entrée joue un rôle capital dans l'administration du bien commun. Le cas de l’entreprise :

  • On n’y entre pas n’importe comment. Et on subit une acculturation. Edgar Schein a observé que les entreprises américaines faisaient subir à leurs employés un lavage de cerveau qui lui rappelait les techniques chinoises qu’il venait d’étudier à l’occasion de la guerre de Corée. 2 types d’acteurs échappent à ce mécanisme.
  • Les actionnaires. L’analyse de The Economist indique que leur intérêt peut être d'aller contre celui du bien commun pour en retirer un bénéfice à court terme (faire brûler le Van Gogh pour se réchauffer).
  • Les dirigeants. Dans le cas des multinationales, ils ont généralement une culture différente de celle de l’entreprise. Ce sont des « financiers », ils ne connaissent pas le « métier » de l’entreprise. Leur intérêt peut être le même que celui de l’entreprise mais, n’en connaissant pas les règles (le métier), ils peuvent la diriger incorrectement.

Cet exemple montre que le contrôle à l’entrée a deux rôles (au moins) : s’assurer que tous les membres de la communauté ont les mêmes intérêts ; leur faire partager les règles communes.

Mais le lavage de cerveau est inutile : l’arrivant (notamment le dirigeant) doit pouvoir apporter un savoir-faire nouveau à l’entreprise. Les fonds d’investissement, en particulier, aident souvent les entreprises à apercevoir des obstacles qu’elles se masquaient.

Compléments :

  • Sur la différence de culture dirigeant / entreprise : PLM.
  • Edgar Schein et le lavage de cerveau : SCHEIN, Edgar H., The Anxiety of Learning, Harvard Business Review, Mars 2002.
  • Sur l’utilité des fonds d’investissement : Au secours, mon patron est un fonds d’investissement.
  • Je soupçonne que la sélection à l'entrée fait le succès d’une communauté Internet. C’est ce que je retiens d’une observation de Cédric Bannel, dirigeant de Caradisiac : Caradisiac possède une communauté de commentateurs auto-organisée (et totalement indépendante de Caradisiac). Y entrer et y progresser est réglé par un processus sophistiqué.

La France nouvel Eldorado des biocarburants brésiliens

Rémy Janin dans un article de la Tribune (17 octobre), portant le titre de ce billet, explique que l’État diminue ses subventions à l’industrie des biocarburants français.

Une économie de 400m€ qui devrait, selon lui, coûter 25000 emplois, et fournir un marché captif aux exportations brésiliennes (« une délocalisation qui ne dit pas son nom ») : en 2010, il faudra incorporer 10% de biocarburants dans l’essence ; seuls les produits brésiliens seront concurrentiels. La subvention de l’État est passée de 50,2 centimes le litre en 2003, à 27 en 2008, à 17 en 2009, « or, selon le SNPAA, la filière n’est plus viable lorsque les aides passent sous la barre des 21 centimes par litre ». (SNPAA = Syndicat national des producteurs d’alcool agricole.) Observations :
  • La taille des subventions est inattendue. Y a-t-il beaucoup d’autres industries qui reçoivent de telles aides ? Ou qui se retournent vers l’Etat quand leurs affaires vont mal ? Renault parle de licencier 4000 personnes, ne devrait-il pas, lui aussi, demander de l’argent ?
  • Peut-on croire au chiffre de 21 centimes (calculé par le principal intéressé) ? Même si c’est le cas, comment se fait-il que la subvention ait été aussi élevée il y a encore peu ? La filière aurait-elle fait des gains de productivité colossaux (30 centimes par litre en 5 ans !) ? Pourquoi alors ne continuerait-elle pas à cette vitesse ?
  • Outre la stupidité du gouvernement, on voit dans l’article l’image terrifiante du Brésilien. Le concurrent qui cause le chômage de l’honnête français et ruine l’industrie agricole. Étrange, La Tribune était terrorisée il y a peu par la menace d’un réflexe protectionniste mondial, qui transformerait la crise en un cataclysme (OMC et Responsabilité de la Presse). Elle encourage maintenant le protectionnisme français ? Mais, au fond, n’a-t-elle pas raison ? La concurrence n’est-elle pas la logique du capitalisme ? L’élimination du faible par le fort ? Ne devons-nous pas protéger le faible ? Les 25000 otages du SNPAA ?
  • La logique du capitalisme, c’est l’échange, pas la concurrence. L’échange se nourrit de la diversité. Pour que les Chinois achètent nos produits, il faut 1) qu’ils aient l’argent pour cela, c'est-à-dire qu’ils soient capables de vendre quelque chose ; 2) qu’ils produisent autre chose que ce que nous produisons. Alors, plus ils produiront, plus ils achèteront, plus le reste du monde produira et achètera. Voilà le mécanisme qu’ont découvert les premiers économistes. C’est pourquoi ils étaient convaincus que l’échange ferait la fortune du monde et de tous.
    Application. D’une part, les exportations brésiliennes enrichissent le Brésil et lui permettent de consommer, nouveau marché pour les échanges internationaux. D’autre part, l’agriculture française dégage ses terres d’une production peu rentable, et se positionne sur d’autres marchés sur lesquels son savoir-faire lui donne un avantage. La population mondiale croît, le nombre de personnes atteignant un niveau de vie occidental va être multiplié probablement par 3, voire plus, dans les prochaines décennies. Le monde est un Eldorado pour l’agriculture française ! Juste une question de talent, et de motivation.

Complément :

  • Le mécanisme dont il est question ici est expliqué par Jean-Baptiste Say (Cours d’économie politique et autres essais, Flammarion, 1996). Si quelqu’un augmente sa production de x, cela veut dire qu’il a échangé ce x contre quelque chose d’équivalent. La production de l’ensemble a progressé de 2x (donc sa « richesse », le PIB étant la mesure conventionnelle de la richesse d’un pays). Si la production chinoise augmente de x, la production mondiale augmente de 2x. « L’émergence » de pays en développement est donc une bonne nouvelle pour l’économie.