samedi 22 novembre 2008

Protectionnisme : Allemagne 1, Angleterre 0 ?

Retour à l’histoire de l’industrie anglaise et de la turbine d’éolienne (Énergies renouvelables anglaises).

La théorie économique généralement acceptée parle d’avantage comparatif. Lorsque des pays commercent, l’échange ne fait péricliter aucune de leurs industries, aussi pitoyable soit-elle. Leurs places respectives dans l’économie nationale est simplement fonction de leur efficacité relative (au sein du pays).

Par contre, les théoriciens allemands des origines croient qu’une industrie est comme un enfant : elle doit être protégée quand elle grandit. Sinon elle est éliminée. Une fois forte, elle se défend seule. Justification du protectionnisme.

L’exemple de la turbine leur donne probablement raison : l’Allemagne a encouragé ses talents naissants, ils risquent d’avoir tué dans l’œuf toute velléité anglaise d’entrer sur ce marché.

Le cas déplorable de Détroit parle aussi de l’importance de l’avantage culturel. The Economist est contre tout sauvetage : l’industrie automobile américaine a fait la preuve de son incompétence. Qu’elle parte en faillite, d’autres s’en sont sortis ragaillardis. Certes, mais si ce n’est pas le cas, c’est tout le savoir-faire du pays qui crève. Demain, il ne saura plus fabriquer de voitures. Il devra créer, en marche forcée, une nouvelle industrie qui emploie les victimes de ce remaniement.

Il est capable de tels miracles. Mais faut-il jouer avec le feu ? Alors, pour une incitation habile à construire un nouveau type de véhicules adaptés à ce que semble exiger l’avenir de la planète (l’objet des politiques d’aide proposées) ? Mais les Américains savent-ils aussi bien que les Allemands tirer parti du protectionnisme ?

Le reste du monde a-t-il intérêt à de telles mesures ? Jusqu’à nouvel ordre, la règle du jeu mondial est l’économie. Elle ne marche que par l’échange. Donc, plus les USA peuvent produire, plus ils peuvent nous acheter. Par conséquent, nous avons grand intérêt à ce que leur industrie ne subisse pas de défaillances irréparables.

Si les Allemands sont aussi malins, pourquoi sont-ils en récession ? Parce qu’ils exportent beaucoup, et donc sont associés aux maux de la planète. Le commerce ne fonctionne que sur la confiance, et les crises sont des trahisons de cette confiance. Une saine politique nationale = se constituer des « zones de confiance » et ne pas se mettre en péril en s’en éloignant trop ? (Contre exemple : l’Islande, et probablement l’Angleterre ? - Waterloo anglais ?).

Compléments :
  • LIST, Friedrich, Système national d'économie politique, Gallimard, 1998.
  • De l'intérêt que tous produisent, en économie de marché : La France nouvel Eldorado des biocarburants brésiliens.
  • Je me demande si la définition que la France donne au protectionnisme n’est pas inspirée par sa culture de l’assistanat (cf. l’agriculture) : ses industries sont en permanence en enfance, donc doivent être protégées.

Angela Merkel au secours de l’orthodoxie libérale

Article de The Economist (Where’s Angela) appelant Angela Merkel à un rôle moins effacé dans la politique mondiale.

Si je comprends bien, The Economist en attend un contrepoids à l’hyperactivité dirigiste (crypto soviétique ?) de Nicolas Sarkozy. Angela Merkel a vécu en pays communiste. Elle connaît les méfaits de la gestion planifiée.
Terrible période pour The Economist, voix de l’élite économique mondiale, néoconservateur, anglais épidermiquement francophobe. Non seulement le modèle économique anglais triomphant, celui que l’on montrait en exemple à une France désespérément obtue, s’effondre pour cause de malversations, mais le monde est pris entre le Charybde de la folie socialisante démocrate et le Scylla d’un Napoléon Sarkozy, maître de l’Europe.
Et question concernant les ex pays soviétiques. Qui sont-ils ? Comme je le dis ailleurs (Faut-il dépoussiérer Marx ?), Marx n’était pas un rebelle, une sorte de hippie ne pensant qu’à l’amour et à l’eau fraiche. C’était un solide bourgeois épris de biens matériels, qui approuvait la Révolution industrielle de vouloir tirer le plus possible de la nature. Seulement il voulait partager équitablement ces richesses. Ce qui était aussi l’idée d’Adam Smith, avec qui il a énormément en commun. Seulement, comme Hegel, Marx était épaté par l’efficacité de l’administration prussienne, et pensait qu’elle serait plus efficace que la main invisible d’un marché laissé à lui-même. Les désastres écologiques commis par les dirigeants soviétiques et chinois seraient donc conformes à sa pensée, qui aurait été assez peu trahie.
Quelle trace cette expérience peut-elle avoir laissée à ceux qu’ils ont conduits ? Vaccinés contre toute intervention de l’Etat ? Façonnés pour être des fous du matérialisme ? De parfaits homo economicus ?
Autres remarques sur la culture des pays de l'Est de l'Europe : Et si l’UE était une communauté ?

vendredi 21 novembre 2008

De la rationalité

Suite de Kant pour les nuls. Les philosophes des Lumières voient l’avenir comme l’émergence d’un univers piloté par la raison. Première réaction : débat poussiéreux. Peut être pas tant que ça.

Que dis-je de la concurrence ? Illusion. Sorte d’accord tacite entre prétendus concurrents, qui ne tient pas compte des intérêts véritables du marché. Les ordinateurs et les voitures deviennent inutilement complexes.
L’innovateur, par contraste, attaque le besoin du marché et ignore les conventions. L’innovateur est l’homme rationnel des Lumières.

Qu’est-ce que ceci signifie ? Que l’homme est massivement ritualiste, qu’il suit des règles qu’il ne comprend pas. Mouton de Panurge. Envers de ce que Kant appelait de ses vœux.

Kotter dans sa théorie du changement ne dit pas autre chose. Il sépare le « leader » celui qui conçoit le changement, espèce rare et menacée, du « manager », qui exécute. Triste Kant.

En fait, les règles en elles-mêmes n’ont rien de criminelles, elles empaquettent le savoir partagé. Ce qui ne va plus, c’est lorsqu’elles nous mènent à notre perte. Que la pensée unique nous pousse à produire de l’effet de serre, et à nier que nous le faisons.

D’ailleurs, il ne s’agit pas de s’abstraire de ces règles, quand elles divaguent, mais de les faire évoluer. Nous sommes condamnés à suivre des règles. Ça nous économise l’intellect. Simplement, comme le dit le Yi Jing, il arrive qu’il y ait des embranchements. Alors nous devons réfléchir.

Il est rare que la décision ne concerne que nous. Plus souvent, nous sommes une pièce d’un édifice. Impossible de rien faire sans lui. À cela, Kant répond que si chaque homme se comporte rationnellement, il doit trouver, en quelque sorte, une solution collective. Ce qui résout le problème de coordination.

Je ne le crois pas. C’est du travail de groupe que sort la solution à ses difficultés (cf. débat des démocraties). Et c’est parce que le groupe a trouvé cette solution collectivement que ses membres savent l'appliquer. La rationalité n’est pas une qualité individuelle, mais collective. S’il existe des leaders, ce sont des catalyseurs de la réaction. Ils voient la nécessité de nouvelles règles, ils organisent le travail collectif de la société pour qu’elle conçoive ces règles, puis qu’elle les applique.

Complément (remarque) :
  • Une subtilité : le besoin du marché peut être crée. Le fait que toutes les entreprises fassent la même chose définit ce qui est attendu (exemple de prédiction auto-réalisatrice). La tâche de l’innovateur est donc compliquée. Jusqu’à ce que l’offre s’éloigne par trop de contraintes réelles (par exemple que les dépenses médicales ruinent les ménages).

jeudi 20 novembre 2008

Les gestes qui sauvent : opinion de Michel Berger

Je retrouve ce compte-rendu de lecture fait par Michel Berger, président de l'AFPLANE, sur Les gestes qui sauvent :
Conduire le changement les gestes qui sauvent, Christophe Faurie, Maxima Laurent du Mesnil ed 2008
Ce livre est un plaidoyer pour l’apprentissage par l’exemple et suggère de déduire la théorie de l’exemple, au lieu de l’inverse. Pragmatique l’auteur constate que souvent l’entreprise est spontanément maladroite dans ses évolutions, et s’engage de fait dans des impasses. Il constate aussi que les cadres intermédiaires détectent très tôt les futurs obstacles au changement et sont souvent les mieux placés pour dégripper les mécanismes.
S’appuyant sur de très nombreux exemples et sur la complexité normale du fonctionnement d’une organisation, l’auteur démontre que le changement n’est pas nécessairement compliqué si on prend en compte sa dimension humaine, si on s’appuie sur un « électron libre » pour faciliter la propagation du changement ; il insiste sur la nécessité de processus de contrôle du changement. Il estime qu’en réalité la conduite du changement apparaît moins compliquée que ce que souligne la savante littérature sur le changement qui ne s’intéressait généralement qu’a des cas désespérés et médiatiques. On n’a pas besoin de techniques très sophistiquées pour manager les changements.
Livre optimiste, rempli de petits trucs simples. A lire par tous les responsables engagés dans une évolution d’entreprise.
Michel Berger Mai 2008.
Surprenant. Ce n'est pas ce que je dis de mon livre et pourtant, c'est clairement ce que j'ai écrit. Et, finalement, ce point de vue est peut être meilleur que le mien. En tout cas, il me rend fier de mon oeuvre !

mercredi 19 novembre 2008

Google, Microsoft et Olivier Ezratty

Petit déjeuner du Club Télécom. Lumineuse analyse d’Olivier Ezratty de Google et Microsoft. Ce que j'en retiens :

Ces deux entreprises sont aussi concurrentes que la carpe et le lapin. Leur croissance est liée mécaniquement à celle du marché très particulier sur lequel elles vivent, et qu’en partie elles ont créé.
  • Microsoft, 60md$ de CA, possède 40% du marché du logiciel. Elle vend essentiellement aux entreprises. Son marché croit organiquement de 8 à 13% par an.
  • Google, 20md$ de CA, possède 40% du marché de la publicité sur Internet. Elle vend essentiellement au grand public. Son marché croit organiquement de 30%. Google suit la courbe de développement de Microsoft, avec quelques années de retard.

Pourquoi ne peuvent-elles pas s’attaquer l’une l’autre ? L’exemple de Microsoft. Le marché de la publicité sur Internet est divisé en 3.

  1. Moteur de recherche : 30 à 40$ par client (Google a 70% du marché).
  2. Sites de contenu (bandeaux publicitaires de sites tels que Le Monde.fr…) : 2 à 8$ par client.
  3. Contextualité / relation (Facebook, Hotmail…) : 0.

Microsoft est présent sur le 3ème segment et voudrait pénétrer le premier. Mais en dépit de milliards de $ d’investissement est incapable de mettre au point un moteur de recherche qui apporte autre chose qu’un avantage marginal par rapport à celui de Google. Acquérir Yahoo! serait une erreur: les cultures des deux entreprises sont tellement différentes, que la fusion s'achèverait en bain de sang pour un gain de part de marché illusoire.

Quant à Google, attaquer le logiciel d’entreprise lui demande d’acquérir un savoir faire de vente à l’entreprise du type de celui d’IBM. Au mieux difficile et long. Le tout pour une rentabilité beaucoup plus faible que celle à laquelle Google est habitué.

Les entreprises sont comme les êtres humains, elles ont une morphologie qui les dispose naturellement à certains métiers, mais pas à d’autres.

Autre trait. Pragmatisme alpha et omega pour ces deux monstres. Aucun souci de stratégie impeccable, de produit parfait : ils mettent au point par essais et erreurs, ils testent en permanence. Vision à long terme n'appartient pas au vocabulaire anglo-saxon.

mardi 18 novembre 2008

Et si l’UE était une communauté ?

Sarkozy’s attempted EU coup fails – for now affirme que Nicolas Sarkozy a proposé de diriger la zone Euro durant les deux prochaines présidences de l’Europe.

Raison : les prochains pays présidents n’appartiennent pas à la zone Euro. Et, les Tchèques, nos successeurs immédiats, semblent même anti-UE. (Que se serait-il passé s’ils avaient été aux commandes il y a quelques mois ?)

N’y a-t-il pas quelque chose de curieux dans la constitution de l’Europe ?
  • Donc (Waterloo anglais ?) l’Angleterre pourrait désirer rejoindre la zone Euro. Mais la zone Euro a-t-elle intérêt à compter l’Angleterre parmi ses membres ? Sa propension à déclencher des crises financières n’est-elle pas inquiétante ?
  • Et les pays de l’Est qui ont rejoint l’UE récemment ne se comportent-ils pas étrangement ? Ils ne semblent penser qu’à s’enrichir. Ils font leur marché à droite, à gauche, au gré de leurs intérêts. Jusqu’à la crise, ils avaient bien plus d’affection pour l’Amérique que pour l’Europe.

Alors, deux conceptions de l’UE ?

  1. Celle des membres fondateurs. L’étonnement que suscite le comportement des nouveaux adhérents à l’UE montre que ses premiers habitants suivaient des règles. Règles qui, comme pour l’entreprise, résultent des valeurs de fondateurs. Leur projet était de mettre un terme aux guerres européennes. Le marché, pour eux, n’était probablement qu’un moyen, et non une fin.
  2. Celle de l’Angleterre et des nouveaux adhérents, pour qui c’est un Far West, sans foi ni loi, où l’individu est laissé à ses seuls appétits. Un marché.

Insensiblement, on est passé du premier modèle au second. Normal. L’individualisme disloque les structures communautaires. Certes, mais celles-ci se sont étonnamment peu défendues.

L’erreur de l’UE 1er modèle a peut-être été de ne pas faire ce que fait l’entreprise : elle s’assure que tout nouveau recruté adhère à sa culture. 1) par des entretiens d’embauche 2) par une acculturation.
En fait, l’UE n’a pas compris qu’elle était une communauté. Elle n’a pas vu que ses membres partageaient des valeurs communes. Et ces valeurs n’étaient pas celles du marché.

Waterloo anglais ?

Pour How likely is a sterling crisis or: is London really Reykjavik-on-Thames? et Why the British may decide to love the euro, l’Angleterre est dans une position qui ressemble beaucoup à celle de l’Islande (Islande en difficulté). Ou même à celle d’un hedge fund :

the UK, with gross foreign assets and liabilities of well over 400 percent of annual GDP does look like a highly leveraged entity - like an investment bank or a hedge fund. By contrast, gross external assets and liabilities of the US straddle 100 percent of annual GDP.
  • Des banques, très mal en point, qui représentent plusieurs fois la richesse nationale. Que faire si elles s’effondrent ?
  • Petit pays, très endetté, qui n’inspire pas confiance : ses créditeurs vont exiger des taux d’intérêts importants. Le crédit va devenir cher en Angleterre.
  • Une monnaie, qui, contrairement à l’Euro ou au Dollar, n’est pas une monnaie de réserve. Donc elle est (très?) susceptible d’être attaquée.
  • L’avantage concurrentiel que je voyais dans un précédent billet n’existe peut être pas : une réglementation plus scrupuleuse de l’activité financière pourrait pousser une partie de l’activité continentale de la Cité de Londres vers le continent. La force de la finance anglaise était-elle, finalement, sa capacité à s’abstraire de la rigueur financière ?
  • Un gouvernement, en grande créativité financière, tente de masquer l'état réel de l'économie.

Tout cela pourrait amener l’Angleterre à demander asile à la zone Euro.

La situation anglaise, il y a quelques mois : Perfide Albion.

lundi 17 novembre 2008

La vie est belle : vive les entreprises qui perdent

On m’a proposé de travailler pour Usinor, tout au début de ma carrière. Gestion de production, je crois. Argument, en substance : ça va tellement mal que si vous apportez quelque chose vous serez un héros. Sinon ? Ça ne se verra pas.

Parallèle avec ce que vit Barak Obama, dont j’ai surestimé la tâche (Une pensée pour Barak Obama) ?
Pour un dirigeant, il est comparativement facile de prendre une entreprise en crise (Crédit Lyonnais, France Télécom, Alstom, Alcatel...) : les options qui lui sont ouvertes sont limitées. S’il échoue, on accusera la situation qu’il a trouvée. Celui qui est aux commandes d’une société bien portante doit être un visionnaire. Ce qu’il est rarement, sauf cas du fondateur. Mais qu'il se console : s'il échoue, il aura fait un heureux.

La vie est belle !

Énergies renouvelables anglaises

Mode du développement durable (Les énergies renouvelables à la rescousse ?) : l’Angleterre pense que l’industrie de l’énergie renouvelable va créer 160.000 emplois dans les prochaines années.

Observations de The Economist (Green pound) :
  • Le gouvernement anglais comptait créer une industrie maison de l'éolienne. Pas de chance, Allemagne, Espagne et Danemark ont pris une grosse avance (et auraient créé 133000 emplois).
  • Par contre avantage décisif anglais : toute une gamme de produits financiers autour des énergies renouvelables et des droits à polluer.

Chaque pays a ses compétences propres : l’Angleterre, c’est la finance et le laisser faire, l’Allemagne, l’ingénierie et le dirigisme intelligent.
Conséquence : d’un côté quelques financiers extrêmement fortunés, et des petits boulots qui assurent les services dont ont besoin ces élus ; de l’autre des ingénieurs et des employés ?

Sur la notion de compétence clé (pour l’entreprise) : HAMEL Gary, PRAHALAD C. K., Competing for the Future. Harvard Business School Press, Édition,1996.

HIV Financier

Curieux (et brillant) parallèle...


Oeuvre de Jean-Pierre Bove (Cliquer sur l'image pour voir le dessin).

dimanche 16 novembre 2008

Combattre l’individualisme

Un thème de ce blog : notre problème actuel est l’individualisme. D'accord. Mais que faire ?

Un petit bonhomme croit qu’il est plus intelligent que le monde, et il commet des désastres d’autant plus importants que la société lui a donné du pouvoir (Il n’y a pas que les subprimes). Mais le danger n’est pas tant là que dans son comportement : il joue contre la société, il cherche à la disloquer pour en tirer un bénéfice. C’est un parasite.

On nous a dit qu’il était bien d’exploiter les ressources de la nature. Le progrès c’est cela. Il n’y avait qu’un pas à franchir pour penser qu’il en était de même de la société : l’individu doit exploiter ses semblables. Les utiliser comme « moyens », suivant l’expression de Kant. L’individualisme ce n’est pas le mal d’une personne, mais celui d’une société.

Peut-on corriger ce défaut, en évitant les effets néfastes des précédentes tentatives (notamment le nazisme, et le communisme) ? La science, en particulier la théorie de la complexité, donne deux pistes :
  1. Modifier le comportement de l’individu.
  2. Modifier le comportement de la société : transformer les règles qu'elle suit, de façon à ce qu’elles éliminent ce qui la menace.
Bizarrement, ces deux angles sont aussi chez Philippe d’Iribarne (La logique de l’honneur), et Michel Crozier (Le phénomène bureaucratique). L’un analyse ce qui pousse l’individu, l’autre ce qui contraint la société. Ces deux aspects se retrouvant d’ailleurs chez Montesquieu (De l'esprit des lois). Application.

Comportement individuel

Richard Dawkins et sa théorie des « memes » (The selfish gene) pensent que la sélection naturelle choisit les comportements les plus efficaces, de même qu’elle choisit les meilleurs gènes. Un comportement non individualiste a-t-il des chances de survivre ?
  • L’Impératif catégorique de Kant, s’il est adopté par tous, construirait effectivement une société solidaire. Mais l’homme devient alors prévisible. Donc vulnérable au parasite.
  • Robert Axelrod observe que la stratégie du « dent pour dent », qui conduit à la collaboration, est majoritairement victorieuse. L'individualisme n'est pas durable.
  • Pour ma part, je crois que le mécanisme précédent intervient dans la constitution des groupes (Le respect ou la mort ?). Mais qu’il y a un second niveau de collaboration. Une fois qu’il s’est fait respecter, l’homme peut utiliser une technique de type « ordinateur social » : faire résoudre les problèmes qu’il se pose par les membres de la société qui sont le mieux à même pour cela. Pour réussir, il faut que chacun y trouve son compte. Comme il représente une partie de la société, il y a des chances qu’il représente ses intérêts, son point de vue. Si réussite, donc, on aboutit à une solution qui satisfait tout le monde, y compris la société. Et elle est plus efficace que la solution parasitaire (« l’union fait la force »), donc probablement promise à un bel avenir.
Comportement collectif
  • Governing the commons montre que les sociétés se donnent des règles et les font adopter collectivement par leurs membres. Pour cela, il semble qu’il faille un gros cataclysme. Par ailleurs, le problème doit être exprimé sous la forme d’un « bien commun » que l’on se répartit de manière plus ou moins égalitaire, suivant des règles acceptées par tous. Le bien commun en évidence est la richesse mondiale, le PIB. Un mécanisme de contrôle de sa répartition préviendrait les excès. Mais comment s’y prendre ? D’ailleurs, le bonheur est-il dans le bien matériel, ou dans l’immatériel (esthétique, relations humaines…) ? Comment mesurer ce dernier ?
  • Une autre possibilité serait d’étendre au monde une technique que j’applique à l’entreprise (cf. mon livre 1) : la cellule d’animation du changement. C’est un peu la façon dont a procédé le G20 (Sommet du G20 : bravo ?). On procède crise par crise (quitte à susciter les crises). Dès qu’un problème survient, on délègue une équipe « d’animateurs du changement », préalablement repérés. Ils réunissent des représentants des intérêts concernés (ordinateur social) et, ensemble, ils essaient de résoudre la question. Une fois fait, la solution est appliquée. Et le problème définitivement résolu (on est immunisé). On construit les règles de pilotage de l’ensemble progressivement.
Compléments :

Sex, lies and subprime mortgages

Titre d’un curieux article publié par BusinessWeek.

Subprimes, phénomène beaucoup plus complexe que l’image que l’on en a en Europe. Ce ne sont pas quelques banques qui ont fait des affaires frauduleuses, mais une part significative de la population qui s’est corrompue. En effet de celui qui prête de l’argent à celui qui en demande, il y a toute une chaîne d’intermédiaires qui s’est développée et enrichie colossalement en quelques années.

Mécanismes de changement pris à l’envers. Pourrissement parti d’en haut et qui utilise à son profit les régulations de la société. C’est le système auto-immunitaire qui attaque l’individu.
Appât du gain qui pervertit tout. On gagne énormément (le smicard devient millionnaire du jour au lendemain), mais on est prêt à se prostituer, littéralement, pour gagner encore plus (un phénomène à grande échelle). On triche beaucoup, sans arrêt. On vit au jour le jour. Tout est bon pour enfler ses chiffres, et ce de Lehman Brothers au moindre intermédiaire. Les rares résistants plient sous la masse de collabo.

L’Amérique fascine nos élites. Elles ne doivent pas oublier que, dans ses valeurs, il y a aussi cela.

Pour un autre exemple de ce phénomène, réduit à une seule société, Enron : EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.

Sommet du G20 : bravo ?

Expectations for the weekend summit of global leaders from the Group of 20 countries in Washington, D.C., were low. And they were fully met dit Business Week.

Sentiment général : peu semble être sorti du sommet du G20.

Pas tout à fait. Les anglo-saxons estiment, avec soulagement, que les Européens en ont rabattu beaucoup sur leur ardeur collectiviste. Mais RFI semblait penser que les Américains avaient considérablement modéré leur ultralibéralisme habituel.

Pour ma part je trouve que nos gouvernants ont été habiles. Au lieu de se battre sur un plan d’action, sur « comment faire », on s’est mis d’accord sur les problèmes à résoudre. Or, il n’y avait pas de désaccord là-dessus. Pour chaque question, on a fait une liste de dysfonctionnements et de points à régler. Mais aussi des solutions proposées pour cela. On a donné jusqu’à avril aux organismes compétents pour arriver à un compromis satisfaisant, suivant ces lignes. On se retrouvera alors.
  • Parmi les questions soulevées : comment poursuivre la stimulation des économies ? Comment améliorer les systèmes de régulation ? Notamment des produits complexes (CDS), ou des acteurs dont les dysfonctionnements ont créé la crise, tels que les organismes financiers transnationaux et les agences de notation.
  • Parmi les solutions avancées : constituer des comités de régulateurs des pays concernés par les organismes financiers internationaux ; donner un rôle accru au FMI, seul organisme capable d’apporter une réponse globale à des problèmes mondiaux. Mais pour cela, il lui faut plus d’argent, donc un abondement des pays émergents, donc qu’ils partagent sa direction. Une révolution. Mais on est d’accord pour discuter. Tout n’est plus qu’une question d’ajustement de curseurs.
J’appelle ce mode de fonctionnement Ordinateur social. Qu’il réussisse ou pas dépend de la qualité de l’animation du changement.

Banque postale et subprimes (2)

Conseil à une petite banque qui voudrait grandir. Ou apprendre des erreurs des autres est souvent la politique la plus efficace.

Mes conversations du moment résonnent avec mon expérience. Je me demande si les financiers français n’ont pas cédé ces dernières années à leurs démons anciens (cf. Crédit Lyonnais).

La Société Générale semble avoir connu un succès qui a fasciné la profession. Ses concurrents plus petits ont voulu l’imiter. Pour cela ils sont sortis des marchés qu’ils connaissaient pour s’aventurer là où l’herbe était plus verte. Ils auraient aussi cru qu’ils n’avaient pas la taille critique. Bizarre. Depuis des décennies j’entends cet argument. Pourtant, je n’ai jamais vu de corrélation claire entre taille et succès (GM nous en donne un magnifique exemple). Une question d’ego ?

Dangereuse illusion. Entrer sur de nouveaux marchés c’est acquérir des compétences que d’autres ont mis des décennies à construire. Lorsqu’Enron est entré sur le marché du traitement d’eau, elle s’est mise à acheter des usines à deux fois leur prix… Et puis comment recruter des gens dont vous ne connaissez pas le métier ? Les bons vont-ils venir chez vous où rester là où ils sont appréciés ? Que vont faire les seconds couteaux que vous aurez recrutés, à qui vous aurez laissé la bride sur le cou en leur disant que vous voulez devenir gros ? Et puis, l’organisation de la société, sa culture, le contrôle implicite qu’elle exerce sur le travail de ses employés, ne sont-ils pas une grosse partie de son succès ? Alors, pourquoi les processus budgétaires de certains se sont-ils mis en panne l’année dernière ? Chacun pouvant dépenser comme bon lui semblait ?

Conseils :
  • Éviter de mettre à la tête d’un nouvel organisme financier un dirigeant qui pense que « big is beautiful » (généralement ego démesuré).
  • Développer son avantage concurrentiel patiemment à partir de métiers connus.
  • L’entrée sur un nouveau marché est un changement. Et la règle d’or du changement est le contrôle. (Geste qui sauve : contrôlez le changement.)
  • D'une manière générale : contrôle, contrôle, contrôle.

Banque postale et subprimes (où l'on trouvera des références au Crédit Lyonnais et au sens de la démesure du dirigeant de l'époque de sa faillite). Société Générale et contrôle culturel.

Syndrome de la victime

Un employé claque la porte d’une entreprise. Grief ? Pas clair.

Objectivement, les dirigeants sont des gens honnêtes et charmants. Manque de reconnaissance ? Il est vrai que l’organisation de l’entreprise est désastreuse. On promet, mais on ne tient pas. Mauvaise volonté ? Oubli, plutôt. Manque de méthode. L’employé se venge. Grève du zèle impeccable. Il n’assure plus ses responsabilités, alors que l’on comptait sur lui. Il joue avec talent sur les dysfonctionnements qu’il dénonçait. Et, il le fait légalement. Il va beaucoup perdre (va-t-il retrouver un travail ?). Mais il a la satisfaction d’avoir infligé de sévères dégâts.

Ce comportement est typique du Français. On le retrouve, par exemple, chez Tocqueville (Souvenirs) et Chateaubriand (Mémoires d’outre-tombe). Alors que tous les deux sont des favoris de leurs régimes respectifs, tous deux accusent les puissants d’être ce qu’ils sont, et leur jettent leur démission à la figure, se retirant sur leurs terres, pauvres mais fiers d’avoir gâché leur génie en martyrs.

Mais la victime a une responsabilité. 2 exemples :
  1. Marc Bloch (L’étrange défaite) sur la défaite de 40. D’un côté des usines paralysées par la grève, de l’autre des dirigeants militaires convaincus qu’ils sont entourés d’incapables. On accusait Dassault, semble-t-il, de faire de mauvais avions. Bizarrement, quand la guerre survient, on se rend compte qu’il en aurait fallu peu pour ne pas se faire balayer. Comme l’ont montré les quelques chars de De Gaulle (cf. biographie par Jean Lacouture), et une Angleterre, qui n’était pas tellement mieux préparée que la France. Et les Allemands ont voulu faire travailler Dassault pour eux. Ils trouvaient ses avions excellents !
  2. Cantines de mes lycées. Toutes dégueulasses. J’ai passé des années à manger des sandwiches. Avec le reste de ma classe (grande période de tarot !). Criminel de traiter aussi mal des enfants. Je suis sûr que les employés de la cantine nous auraient expliqué qu’ils étaient victimes. De qui ? D’une mairie communiste ?
Qu’auraient dû faire Tocqueville et Chateaubriand ? Croire en leurs idées. Et se demander comment les mettre en œuvre. Ils avaient certainement suffisamment d’amis pour cela. Mais c’étaient des individualistes. Ils ne savaient pas jouer collectif. Drame national.

Il est temps de changer. De comprendre que la victime peut faire plus de mal que le tortionnaire. Qu’elle n’est pas seule, et que si elle combine ses efforts avec ceux de ses alliés de fait, ils feront évoluer leur sort collectif pour le mieux. Il y a alors des chances qu’ils découvrent que leur tortionnaire est honnête et charmant.