mardi 6 janvier 2009

Plutôt rouge que mort

Dans l’étude faite par The Economist sur le sort de la mer. Il y a des bons et des méchants.

  • L’Islande est un bon, elle a trouvé un moyen de sauver ses poissons. Une analyse scientifique définit la quantité de poissons qui peut être pêchée par le pays sans détruire l’espèce, et un quota de pêche est donné à chaque bateau islandais. Ces droits sont échangeables. Pour s’assurer que personne ne triche, les bateaux sont suivis par satellite et des inspecteurs s’embarquent à leur bord deux fois l’an.
  • Le mauvais, c’est l’Europe. Les règlements n’y sont pas respectés, et les politiciens y sacrifient le long terme à leur intérêt électoral à court terme. Pas de courage politique.

Paradoxe. The Economist a été créé pour défendre le libre échange, en particulier (et les valeurs anglaises du 18ème siècle, en général). Or, ce système de quota est l’envers du libre échange : l’Islande appartient à l’Islandais, pas question d’échanger quoi que ce soit avec l’étranger. Beaucoup mieux : c’est un système redoutablement policier, avec flicage par satellite, et inspecteur. Et, il y a même une planification centrale  « scientifique ». Amusant : « il (le bon système) est basé, c’est crucial, sur l’évaluation scientifique des stocks, pas sur les calculs électoraux d’un politicien ». Le dirigisme, c’est bien mieux que la démocratie ! Et il confirme : ce qui manque à l’Europe, c’est le « courage politique », mettre un frein au laisser-faire des pêcheurs.

Comment interpréter ? L’Anglo-saxon a peur, et veut sauver sa vie ; c’est là sa valeur première ? Du coup, il adopte ce qui semble le mieux à même de la sauver ? Plutôt rouge que mort ? C’est ça être pragmatique ?

Mais il sauve quand même la face : selon The Economist, ce qui rend efficace ce système est le « droit de propriété ». Parce que les pêcheurs ont un droit de propriété sur le poisson, ils en deviennent responsables.

Ce qui semble confirmer que ce droit, un des derniers qu’il cherche à préserver, est fondamental pour l’Anglo-saxon. Le jour où il le sacrifiera, l’espèce humaine sera probablement à l’ultime extrémité.

Complément :

  • Le projet fondateur de The Economist :

Established in 1843 to campaign on one of the great political issues of the day, The Economist remains, in the second half of its second century, true to the principles of its founder. James Wilson, a hat maker from the small Scottish town of Hawick, believed in free trade, internationalism and minimum interference by government, especially in the affairs of the market. Though the protectionist Corn Laws which inspired Wilson to start The Economist were repealed in 1846, the newspaper has lived on, never abandoning its commitment to the classical 19th-century Liberal ideas of its founder.

La démocratie en guerre

Lutte entre le Hamas et Israël. On reproche à Israël d’employer des moyens disproportionnés. Dans Le Monde, André Glucksmann se demande ce que seraient des moyens proportionnés :

Quelle serait la juste proportion qu'il lui faudrait respecter pour qu'Israël mérite la faveur des opinions ? L'armée israélienne devrait-elle ne pas user de sa suprématie technique et se borner à utiliser les mêmes armes que le Hamas, c'est-à-dire la guerre des roquettes imprécises, celle des pierres, voire à son libre gré la stratégie des attentats-suicides, des bombes humaines et du ciblage délibéré des populations civiles ? Ou, mieux, conviendrait-il qu'Israël patiente sagement jusqu'à ce que le Hamas, par la grâce de l'Iran et de la Syrie, "équilibre" sa puissance de feu ? A moins qu'il ne faille mettre à niveau non seulement les moyens militaires, mais les fins poursuivies. Puisque le Hamas – à l'encontre de l'Autorité palestinienne – s'obstine à ne pas reconnaître le droit d'exister de l'Etat hébreu et rêve de l'annihilation de ses citoyens, voudrait-on qu'Israël imite tant de radicalité et procède à une gigantesque purification ethnique ? Désire-t-on vraiment qu'Israël en miroir se "proportionne" aux désirs exterminateurs du Hamas ? Dès qu'on creuse les sous-entendus du bien-pensant reproche de "réaction disproportionnée", on découvre combien Pascal a raison et "qui veut faire l'ange, fait la bête". Chaque conflit, en sommeil ou en ébullition, est par nature "disproportionné". Si les adversaires s'entendaient sur l'usage de leurs moyens et sur les buts revendiqués, ils ne seraient plus adversaires. Qui dit conflit, dit mésentente, donc effort de chaque camp pour jouer de ses avantages et exploiter les faiblesses de l'autre. Tsahal ne s'en prive pas qui "profite" de sa supériorité technique pour cibler ses objectifs. Et le Hamas non plus qui utilise la population de Gaza en bouclier humain sans souscrire aux scrupules moraux et aux impératifs diplomatiques de son adversaire.

Le problème que semble poser le Hamas à Israël est qu’il est infiltré dans la population palestinienne (d’ailleurs, y a-t-il un trait clair entre les deux ?). Pour le frapper, Israël doit faire « des bavures », ce qui n’est pas permis à un état démocratique. D’une certaine façon le Hamas a mis Israël en contradiction avec ses valeurs.

Exemple de « stretch goal » ? Comment faire coïncider le désir de ne pas recevoir de missiles avec celui de ne pas faire de morts en représailles ? (D’ailleurs, un état démocratique n’est-il pas opposé à la peine de mort, même pour les tireurs de roquettes du Hamas ?)

Pas facile. Mais le jour où la démocratie aura résolu ce dilemme, elle aura fait la démonstration de sa supériorité. Il est possible que peu de régimes puissent alors lui résister.

Complément :

  • Ce problème me rappelle un compte-rendu de la campagne d’Égypte de Napoléon : les Égyptiens avaient été surpris que les troupes françaises jugent l’assassin de Kléber (Vivant Denon / Abdel Rahman El-Gabarti Sur l'expédition de Bonaparte en Égypte, Babel, 1999). L’exemple aurait-il, parfois, plus de persuasion que la force ?

lundi 5 janvier 2009

Vers une science communiste ?

En tout cas (suite du billet précédent), ce qui semble avoir le vent en poupe sont les théories de Governing the commons. The Economist observe que « les gouvernements doivent examiner les moyens de donner à ceux qui exploitent les ressources de la mer un intérêt dans leur préservation » (A sea of troubles).

Voilà que la mer devient un « bien commun ». L’économie est en train de redécouvrir le communisme. Mais, immortelle technique de conduite du changement, elle le repeint aux couleurs de l’économie traditionnelle : dans ce monde commun, il est possible d’échanger ses droits de propriété. Comme à la bourse. L’honneur est sauf.

Compléments :

Darwin et le changement

Scientific American de janvier (Darwin’s Living Legacy, de Gary Styx) explique que Malthus a inspiré Darwin. Malthus avait observé que les espèces tendaient à épuiser ce qui leur était nécessaire. Leurs conditions de vie changeaient alors, et l’adaptation se faisait par sélection naturelle de nouvelles espèces issues de variations aléatoires.

Il se pourrait que les prochaines générations puissent tester les idées de Darwin en direct. Il semblerait bien que l’homme ne soit pas loin d’avoir réglé son compte à sa niche écologique, et à celle de beaucoup d’autres espèces animales.

The Economist fait un état des Océans. Bien pire que ce que je pensais. J’avais lu que le réchauffement climatique pouvait bloquer les courants sous-marins et provoquer une nouvelle ère glacière. Mais je découvre que c’est toute la chaîne animale qui est attaquée. Les océans s’acidifient, parce qu’ils absorbent une partie du dioxyde de carbone qui ne contribue pas à l’effet de serre. Et cela condamne les animaux à coquille qui sont fondamentaux dans la chaîne alimentaire. Un exemple, parmi d’autres.

Ça montre l’échec de la science. Non seulement elle a été incapable de prévoir quoi que ce soit, mais surtout elle a repris le rôle des mythes dans les sociétés plus ou moins primitives : elle a servi à justifier le statu quo, à prouver que ce qui semblait bien à une personne ou à un groupe était ce qui était bon pour l’humanité. Management scientifique de Taylor ou Socialisme scientifique de Marx, et toute la « science » économique, basée sur les hypothèses culturelles de la classe commerçante anglaise du 18ème siècle. Cette dernière nous enseigne que l’eau, l’air… ne valent rien, parce qu’ils sont en abondance, et qu’ils ne demandent pas l’effort de l’homme pour être consommés. Elle nous dit aussi qu’il est bien de faire comme le commerçant, d’être égoïste, de ne penser qu’à son intérêt. Parmi d’autres résultats du même acabit.

Si la sélection naturelle faisait surgir une science qui ne soit pas de propagande, ça éviterait peut-être à notre espèce une très incertaine transformation.

Complément :

  • Un très bon livre sur le changement climatique, paru à un moment où The Economist doutait encore de sa réalité : The Little Ice Age: How Climate Made History, 1300-1850, de Brian Fagan (Basic Books, 2001).

dimanche 4 janvier 2009

Platon pour les nuls

Heidegger pour les nuls m’a amené à faire machine arrière. Platon n’avait-il pas des choses à dire sur ce qui guide nos idées actuelles ? J’ai repris un livre lu il y a longtemps. Et qui m’avait laissé un agréable souvenir. Mais pas grand-chose d’autre : le Platon, de François Châtelet (Gallimard, 1965).

Immortel Platon

J’ai l’impression que notre pensée occidentale n’a rien dit de vraiment neuf depuis Platon. Elle n’a fait que mettre au point le modèle qu’il avait esquissé :
Il a été nécessaire (…) que la modération aristotélicienne réintroduise entre l’intelligible et le sensible une relation qui risquait de se restreindre à l’excès, que les intuitions hébraïco-chrétiennes fassent valoir les exigences propres d’une subjectivité que Platon, certes, ne méconnaissait point, mais qu’il tendait constamment à réduire cosmiquement ou politiquement, que la Renaissance et le classicisme européens, ce dernier grâce à Galilée et à Descartes, définissent un autre statut de la science, plus soucieux du rapport réel qu’entretiennent l’homme et la nature, que l’Age des lumières et Kant sachent légitimer et remettre à sa place l’ambition métaphysique, que Hegel (et, par conséquent, Marx) donnent de l’historicité une interprétation plus conforme à la fois aux conditions de l’existence et au contenu des événements, que les développements de l’industrie fabricatrice et de l’administration planifiante s’impose comme norme et comme technique au cours des cent dernières années, il a été nécessaire que l’homme se batte, souffre et invente pendant vingt-quatre siècles pour que l’idéal commence à devenir réalité.

Même ceux qui se veulent ses antithèses (Heidegger) paraissent suivre le cadre qu’il a tracé (mon opinion). Ce qu’à tort ou à raison j’en retiens :

La philosophie, science des organisations

Aussi bizarre que ça puisse sembler, la préoccupation de Platon est mon sujet d’intérêt : l’organisation. La philosophie c’est trouver une organisation optimale pour la « cité ».

Platon arrive à un moment très particulier de l’histoire. Premier cataclysme : l’intellectuel remplace le guerrier. La cité est dirigée par la démocratie, par le débat. Second cataclysme : décadence. La démocratie se révèle anarchie. Chacun veut faire prévaloir son intérêt propre par rapport à celui du groupe. La société est régie par un principe que ne renieraient pas les libéraux actuels : que chacun suive son intérêt et il en résultera le bien collectif. Le sophiste est le prêtre de cette religion.

Platon veut éviter le désastre. Comment assurer la cohésion du groupe ? Au dessus des intérêts individuels, il existe des lois qui s’appliquent à tous. Il y a un bien et un mal. Philosopher, c’est trouver cette vérité. C’est aussi être juge.

Démarche en deux temps : 1) l’absurde : comprendre que l’on ne sait rien - ce que l’on croit une certitude, n’est qu’une vérité relative à son expérience limitée ; 2) découvrir la vérité, la raison, par la dialectique : le discours.

En fait, on ne connaît pas, mais on reconnaît. La dialectique fait redécouvrir ce que « l’on » savait depuis toujours. L’âme est immortelle, et elle est au contact des « idées », qui représentent la vérité. La dialectique permet de faire émerger ce savoir.

La cité idéale ressemble beaucoup aux trois fonctions de Dumézil, à l’organisation qu’il prêtait à la société indo-européenne (et qui se retrouve dans la société française d’ancien régime) : le paysan, le guerrier et le prêtre (le philosophe, pour Platon). Ils se distinguent par leurs vertus : le premier est poussé par l’intuition, le second par le courage, le troisième par la raison. Il semble un juge, et peut-être aussi l’architecte de l’organisation de la cité.

Le philosophe de Platon ressemble beaucoup au polytechnicien (un hasard ?) : « géomètre », ancien guerrier, il a montré qu’il n’avait pas que du courage, qu’il était un homme de raison. Il est tenté de consacrer sa vie à la contemplation des idées (à la science pure dirait-on), mais il se sacrifie pour la cité. C’est ainsi qu’il ne peut être dictateur : il n’a pas d’ambitions personnelles.

Platon ne semble pas avoir d’illusions. Construire cette cité idéale est impossible. Il voit l’histoire comme un cycle : cette cité laisse la place à un monde de guerriers dirigés par leur honneur, puis à la démocratie – anarchie, qui finit en tyrannie. Et on repart à zéro.

Pas question de baisser les bras : l’homme doit faire comme s’il voulait construire la cité idéale, il n’y arrivera peut-être pas, mais au moins il se sera construit lui-même. Philosopher c’est vivre. De l’architecture organisationnelle on est passé à un art de vivre, un humanisme.

Kant, Heidegger, et la technocratie moderne

Tout cela ne ressemble-t-il pas férocement à Kant ? Certes Kant semble dire que l’on ne peut pas atteindre le monde des idées. Mais on peut le déduire indirectement : c’est ce qui est nécessaire au bon fonctionnement du nôtre. De même, la « raison pratique » est une morale : suivre la raison est la seule bonne conduite.

Même Heidegger, qui semble un anti-Platon (il assassine la raison), propose un mécanisme philosophique familier : confrontation avec le « néant », remise en cause des certitudes, puis recherche d’une vérité suprême par un dialogue avec les événements de la vie. Pour Heidegger, la poésie est le seul moyen d’expression donné au philosophe. Platon s’en méfie au plus haut point : elle ne fait que glorifier les passions humaines ; conforter l’homme dans sa médiocrité. Mais il y a de bonnes poésies : celles inspirées par la raison. Querelle d’experts ? Sur le fond, ils utilisent la même technique d’exploration ? S’ils doivent trouver quelque chose, ils trouveront la même chose (même s’ils font des hypothèses opposées sur ce que c’est) ? On ne trouve jamais ce que l’on cherche. Ce qui compte est de chercher.

François Châtelet fait de Platon l’ancêtre de la technocratie triomphante des années 60. Est-ce réellement le cas ? Le technocrate est un homme qui sait, un « positiviste », qui croit l’avenir prévisible. C’est une forme de dictature. Elle est mise en déroute par le « chaos », l’imprévisibilité du monde. Platon semble plutôt faire de son philosophe un juge et un architecte, un homme qui aide ses semblables à être efficaces, et à résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Pas un donneur de leçons.

Platon, leçon d’humilité

Ce qui m’a le plus frappé n’est pas susceptible d’une explication rationnelle. C’est une impression, forte. C’est à quel point la société de Platon est proche de la nôtre. Et à quel point notre société pourrait facilement, comme celle de Platon, revenir à une sorte de Moyen-âge. Notre rationalité est peut être puissante, mais elle n’a toujours pas trouvé la recette de la cohésion sociale. Et elle nous a fait faire beaucoup d’erreurs. Apprécions ce que nous possédons.

Compléments :

Médiamorphose

Le livre cité dans le billet précédent me révèle que mes observations (Des effets délétères de la télévision) rejoignent celles d’une étude scientifique.

J’ai parlé d’une partie de la jeunesse, élevée par la télévision. Une enquête du CCA « Prospective de vie 2004-2008 », identifie parmi les segments de population qui forment la France :

Le troisième groupe constitué par 21% de la population est celui de la médiamorphose. Face à une vie dénuée de sens, il est indispensable de connaître son quart d’heure de gloire promis à tout le monde par Andy Warhol. Ce groupe est composé essentiellement de jeunes, pas très riches, infidèles et impulsifs, adeptes d’une consommation ostentatoire et spectateurs assidus de télé réalité.

L’angoisse existentielle du dirigeant français

Pierre Zimmer et Patrick Krasensky (Surtout, ne changez rien, Éditions d’organisation, 2006) jouent les Poppy du billet précédent (l’héroïne de Be happy). Ils mettent l'entreprise face à ses mensonges.

D’un côté, ils lui disent ce à quoi elle veut croire : modes de management ridicules, théories fumeuses, hypocrisie ambiante. De l’autre, ils lui montrent la réalité de ce qu’il en est : le roi est nu, personne ne croit à ce que disent ses dirigeants. Ce sont au mieux des apprentis sorciers peu doués par la nature. Or il faut être un surhomme pour faire fonctionner les théories des consultants. Le changement, ça ne marche jamais.

Ce livre coupe les issues de secours. Ce n’est pas avec ce que l’on sait que l’on va transformer l’entreprise. Seul moyen de susciter un sursaut salutaire. Espérons qu’il y en a parmi nous qui n’ont pas horreur du vide. 

Be happy

Film de Mike Leigh, 2008. (Traduction française de Happy go lucky.)

Quelques jours dans la vie de quelques femmes pour qui la vie est un sujet d’émerveillement.

Leur joie de vivre, leur fantaisie, font exploser l’hypocrisie du monde qui est le nôtre. Médiocrité, grisaille, peur de la différence et de l’originalité, et, pour masquer l’échec d’une existence de pleutre, totalitarisme intellectuel de chacun qui veut plier la liberté de l’autre aux règles risibles qui ont germé dans son cerveau de frustré.

Un moniteur d’auto-école y entre en collision avec ses contradictions. Il n’y résistera pas. Il n’y a qu’Heidegger pour croire que fréquenter le néant soit bon pour la santé… (Heidegger pour les nuls)

L’échange

Clint Eastwood est un homme heureux. Il ne connaît pas le problème insoluble. Il trouve toujours une manière radicale de régler ses difficultés. J’imagine que ses films sont à l’image de sa vie.

Dans L’échange, un fils disparaît. La police amène à sa mère un autre enfant. Lorsqu’elle proteste et demande que l’on reprenne les recherches, elle est envoyée en asile psychiatrique. Elle y découvre que c’est le lieu de rencontre de celles qui gênent les malversations de la police de Los Angeles. Les soignants interprètent toute attitude comme pathologique, et la traitent en conséquence.

Imaginez une femme des années 20, sans aucune famille, et sans amis, se retrouvant ainsi, ignorée de tous, et traitée pour folie, sans le moindre espoir que son cauchemar puisse cesser. Et qui ne sait pas où est son fils, dont le sort est indifférent à la société. De quoi devenir fou.

Et bien non l’héroïne résiste. Et elle finit par triompher de la police. Et ce n’est que le début d’une histoire effroyable, mais qui n’entamera pas sa capacité à espérer.

C’est une histoire vraie. Peut-être que l’Américain est comme cela : élevé pour être indestructible. État d’esprit nécessaire à une société qui cherche à détruire celui qui la gêne ?

Un autre exemple de la résistance de l’Américain : J’irai dormir à Hollywood.

samedi 3 janvier 2009

L’Euro, qu’en dire ?

Plusieurs articles se posent la question. Dix ans qu’il existe.

Toutes les prévisions étaient fausses.

D’un côté les anglo-saxons ne pariaient pas un kopek sur le succès de l’Euro, de l’autre des études prévoyaient une explosion du commerce interne à la zone. Soit deux pays similaires, l’un dans la zone euro, l’autre pas ; un pays de la zone euro ferait trois fois plus de commerce avec le premier qu’avec le second affirmaient ces études.

Résultat ?

La zone euro a fonctionné. C’est déjà un miracle. Elle s’est révélée avant tout une zone de stabilité (inflation, taux, etc.). Il y a eu augmentation du commerce entre participants (10 à 15% sur 5 ans), mais pas dans les proportions prévues.

Peut-être le plus inattendu a été son comportement dans la crise. La zone abrite ses membres de la tempête. Plutôt du naufrage. En fait, ce phénomène est lié à un autre, qui était imprévisible : l’émergence de multinationales financières mal assurées. Quant elles flanchent, ce sont à leurs états d’origine de les renflouer. Ce que ne peuvent pas faire de petites nations, trop pauvres pour ces mastodontes (Islande, par exemple, l’Angleterre et la Suisse étant des cas limites).

À mettre au passif de l’Euro : The Economist estime que cette sorte de matelas a isolé les économies les moins méritantes des sanctions du marché (Italie notamment), qui a vu l'Europe comme un tout. Il n’a pas encouragé le développement économique que l’on aurait pu attendre (la croissance économique de la zone a été relativement faible).  

Compléments :

  • The Economist de cette semaine : Testing times et Demonstrably durable.
  • www.voxeu.org: The first ten years of the euro (par Marc Buti et Vitor Gaspar, 24 décembre) et The Euro at ten : Why do effects on trade between members appear smaller than historical estimates among smaller countries ? (Jeffrey Frankel, 24 décembre).
  • Sur le risque que courent les petites nations : Waterloo anglais ? Faillite islandaise, Islande en difficulté.

Les risques économiques tels que perçus en 2007

En mars 2007 avait lieu une conférence organisée par la CCIP. On y a parlé de risques économiques. J’en ai gardé le compte-rendu (Conference board business briefing, mercredi 14 mars 2007), parce que l’optimisme des participants m’avait surpris : d’après ce que j’avais entendu jusque-là, une crise était certaine (on était en plein mouvement spéculatif, les fonds LBO, par exemple, s’achetant leurs participations les uns aux autres).

Présents : une prévisionniste américaine, l’ambassadeur des USA en France (qui ne dira rien sur le risque), et deux Français : un dirigeant de multinationale industrielle, un dirigeant d’une compagnie d’assurance.

Alan Greenspan avait parlé de récession américaine, ce qui avait inquiété le marché. Risques : « abondance de liquidités », « créances douteuses ». Mais, tous sont confiants.

La plus préoccupée est l’expert américain : « il existe aujourd’hui des acteurs financiers dont nous ne comprenons pas le comportement, des titres que nous ne savons pas évaluer ». Mais « le risque de récession de l’économie américaine est particulièrement faible », « s’agissant de l’immobilier, le niveau de prix est très satisfaisant ». , « les PER (rapport prix action / bénéfice entreprise) sont actuellement sous côtés. J’ai donc toute confiance dans les marchés d’actions, même si les marchés d’obligations donnent lieu à quelques inquiétudes ». « Au cours des prochaines années, les risques apparaîtront de manière plus explicite. Les banquiers centraux doivent espérer que les marchés ont su tirer profit de leur expérience passée et qu’ils s’ajusteront de manière satisfaisante face aux événements ».

Les Français, eux, nagent dans l’optimisme. Seule mauvaise note : la France. L’assureur : « il existe des problèmes d’inadéquation du marché du travail, qui tiennent à mon sens à des retards de certains pays, dont le mien ». Quant à l’industriel, il a peur du protectionnisme français.

Sinon : « Je ne pense pas qu’il existe de problème de valorisation ».

L’assureur : « Quant aux risques économiques, ils me semblent relativement limités à l’heure actuelle. » « L’ensemble de l’économie mondiale repose sur un optimisme solide de tous les acteurs économiques ». « Si dysfonctionnements il y a, l’ajustement se fera par la finance. » « Les institutions financières sont désormais prêtes à faire face à un changement de modèle, grâce à des réformes prudentielles qui ont porté notamment sur la solvabilité. » « Il faut se réjouir à ce titre du développement d’instruments de couverture au cours de ces dernières années. »

L’expert américain : « pour ma part, je suis peu optimiste sur la flexibilité des marchés » suit l’évocation du danger des subprimes, puis « il nous faut donc rester très prudents face à cette ingénierie financière ».

Surprise, le dirigeant industriel français s’affirme plus expert que l’expert. Il est catégorique : « ces risques sont très diffus : le nombre d’acteurs et d’institutions financières est tel que le risque peut facilement être absorbé ».

Quelques observations : 

  1. les indicateurs sur lesquels ces experts basaient leurs raisonnements étaient faux (PER, prix de l’immobilier) ; 
  2. c’est ce qui devait assurer la flottaison du navire qui l’a coulé (le système financier, le système prudentiel) ;
  3. le dirigeant français semble à la fois être mal informé, travaille-t-il suffisamment ses dossiers ?, et excessivement sûr de soi, voire arrogant. Le seul danger qu’il voit ne peut jamais venir que de la France, toujours prête à le trahir ; 
  4. en termes de prévision, il n'est pas possible de faire confiance à ceux dont c'est la fonction.

vendredi 2 janvier 2009

Google Chrome marque un point

Suite de Google Chrome victime du « Good enough » ? Dans la série, « j’ai toujours tort ».

Je me suis converti à Chrome. La lenteur d’Explorer est exaspérante. Les vertus de la vitesse valaient bien un effort d’adaptation de ma part, me suis-je dit. Du coup j’ai découvert pourquoi certaines fonctionnalités de blogspot ne fonctionnaient pas (par exemple la correction orthographique lors de la saisie d’un commentaire, ou l’éditeur de billets - capricieux) : la faute d’Explorer.

Il ne semble pas possible de désinstaller Explorer. Ce qui, au fond, n’est pas gênant. Par contre, j’ai l’impression que ce que j’ai enregistré sous Explorer ne peut être lu que par Explorer… Le changement n’est probablement pas encore fini.

Israël et la Palestine

Hervé Kabla, qui est en Israël, est perplexe quand aux raisons de l’offensive de l’armée israélienne en cours.

J’avais entendu qu’elle s’expliquait ainsi : l’on s’approchait d’élections et le parti politique qui ne serait pas favorable à la guerre les perdrait certainement. Je m’étais fait quelques vagues réflexions sur les complexités du fonctionnement d’une démocratie.

Hervé estime 1) qu’il n’y a rien de nouveau dans les tirs de roquettes sur Israël, l'explication de l'offensive ; 2) que le parti travailliste, au pouvoir, n’a rien à gagner de cette guerre, puisqu’elle mécontentera son électorat arabe. En outre, l’offensive est à la fois bien préparée (Israël s’est assurée de l’appui de l’Egypte), sans l’être : l’armée israélienne menace d’une attaque au sol, mais ne semble pas avoir le type de troupe nécessaire à ce genre d’opérations. En attendant, elle mobilise ses réservistes.

Difficile de dire quoi que ce soit d’intelligent sur ce conflit…

  1. Il n’y a pas de guerre des civilisations comme pensait pouvoir l’affirmer le très dangereux Huntington (Mort d’Huntington). Les cultures s’adaptent les unes aux autres. Si on leur en laisse le temps, elles copient ce qui semble réussir ailleurs. Je ne vois pas de raison pour qu’il n’y ait pas de paix au proche orient.
  2. Mon intuition me faisait regarder avec suspicion Israël. Peut-on, avec raison, utiliser massivement la force contre un ennemi sous équipé ? Cela ne fait-il pas une victime de cet ennemi ? Dans la dernière guerre du Liban, Israël n’a-t-il pas cru, comme l’Amérique de la deuxième guerre d’Irak, que l’on pouvait imposer son modèle du monde par la force ? La population palestinienne ne vit-elle pas dans des conditions effroyables, d’où sa colère ? Je me demande si je ne me suis pas trompé, une fois de plus. Je suis passé à côté de l'essentiel. Eu égard aux règles de notre monde, beaucoup de choses sont compréhensibles, mais une est inadmissible : qu’une culture veuille la mort d’une autre. Je ne pense pas que ce soit le cas d’Israël vis-à-vis de ses voisins. Qu’en est-il de quelques élites dirigeantes palestiniennes et iraniennes ? Tant qu’elles n’auront pas changé d’avis, il sera difficile de faire porter tous les torts aux représailles israéliennes, et d’arriver à une paix. Lorsque l’on veut la mort de quelqu’un, on peut s’attendre à ce qu’il essaie de vous tuer. Ça ne choquait pas nos ancêtres les barbares.
  3. Il y a un moyen de mettre de l’ordre dans la perplexité d’Hervé Kabla : expliquer l’offensive israélienne comme un bluff. Mais, alors, la menace déterminée de l’usage de la force peut-elle produire un changement d’opinion ? Peut-elle amener les protagonistes à émettre des exigences qui ne soient pas inacceptables par l’autre parti ? Le monde palestinien est-il suffisamment constitué pour que qui que ce soit puisse s’engager pour lui, sans être trahi par telle ou telle faction ? D’ailleurs peut-il y avoir changement de cap sans un intermédiaire qui recueille ce que les uns et les autres ne peuvent pas se dire ? L’Amérique ne pouvant pas jouer ce rôle à court terme, Israël compterait-il sur une Europe qui n’a jamais fait ses preuves dans ce type de situations ?... En tout cas, j’espère que c’est le bon moment pour une médiation…

jeudi 1 janvier 2009

Cancer du poumon

Un responsable de l’office de prévention du tabagisme, ce matin à la radio :

Quand le gouvernement veut intervenir, il est efficace. Quand il a augmenté le prix du tabac, la consommation a baissé significativement ; quand le tabac a été exclu des lieux publics, la consommation passive a baissé significativement. (Qui a dit que la France ne changeait pas ?)

Alors ? Le gouvernement étant aux prises avec le lobby des buralistes ne veut plus agir.

Suggestions :

  1. La méthode Delpla et Wyplosz (Jacques Delpla et la Commission Attali) : puisque le cancer du poumon coûte cher, la France fait une économie en réduisant le nombre de fumeurs. Il est rentable de compenser le buraliste de ses pertes. Difficulté : cela fait un manque à gagner dans la comptabilité publique, qui n’a pas encore adopté l’innovation qui a fait fureur aux USA ces dernières années : la comptabilisation des revenus futurs.
  2. La tactique de lutte contre le lobby des armes américains (12000 Américains passés par les armes) : attribuer à chaque fabriquant de cigarettes (à chaque buraliste ?) un droit à tuer, leur permettre d’échanger ces droits. Malheureusement, il est plus difficile d’attribuer un cancer à un fabricant ou à un buraliste, qu’une mort à une arme.

Pour ma part, je trouverais sympathique que les buralistes proposent spontanément à l’État de l’aider dans la lutte contre le tabagisme, en échange d'un financement. Et leur conscience y gagnerait en tranquillité.

Post mortem 2.0

Que reste-t-il du Web 2.0 ? Gros renouvellement du tissu économique ?

Google a l’air d’avoir été une réussite (Google, Microsoft et Olivier Ezratty), un renouvellement de la publicité. Il me semble que Wikipedia et l’avancée de l’open source sont un succès. Pour ce dernier, c’est le retour au professionnalisme en informatique. (Enfin des logiciels de qualité!) Pour le reste, je ne vois pas le chiffre d’affaires.

C’est maigre. Les dégâts qui en ont résulté ne le sont pas. Les médias sont à l’article de la mort, l’industrie de la musique aussi, j’imagine que l’industrie du dictionnaire doit faire pâle figure (qu’en est-il de l’édition ?), et que va-t-il arriver au logiciel ?…

La « destruction créatrice » de l’innovation a beaucoup plus détruit que créé ?

Je soupçonne que l’innovation n’est pas où on la croit. Elle n’a rien à voir avec Internet. Mais elle est géniale. Dans les années 90 une idée germe : les applications Internet devaient être gratuites, une fois que le client serait devenu accro, on pourrait l’essorer, la valeur de l’entreprise était donc une proportion de la fortune de ses clients (c’était le modèle de « l’infomédiaire »).

Pour la première fois les investisseurs subventionnaient massivement des idées qui n’avaient pas fait leurs preuves. La profession financière a probablement compris qu’elle avait trouvé le moyen d’exploiter ses descendants. Tant que les investisseurs se vendaient les uns aux autres les start up, ils s’enrichissaient. Le propriétaire des sociétés au moment de l’éclatement de la bulle paierait la note.

Ça n’aurait peut-être pas réussi sans un prix zéro : les acteurs traditionnels ont été désertés par leurs clients, ceux-ci se ruant sur les nouveaux arrivés, qui mettaient alors en avant leur énorme « clientèle » pour attirer l’investisseur.

Dernier ingrédient, le manager. C’est parce que le capitalisme moderne tend à exproprier l’entrepreneur que ses entreprises ne sont dirigées que par des gestionnaires. Ceux-ci ne connaissant pas leur métier sont incapables de résister à une attaque. D’ailleurs, ils sont partis dans une course en avant qui a accéléré le phénomène. Ils ont réduit prix et coûts au lieu de mettre en avant leurs atouts uniques, et de se repositionner.

C’est préoccupant pour l’avenir. Si l’on veut redresser les industries sinistrées autrement que par l’Etat (solution peu satisfaisante en termes d’innovation), il faut des entrepreneurs. Or, ils ont besoin d’un espoir de gain. Or, les marchés qui ont été touchés par Internet n’ont plus l’habitude de payer, et les acteurs qui s’y trouvent sont subventionnés directement (Wikipedia : donations) ou indirectement (open source)...

Compléments :

Demi-millier

500 billets, et question à chaque centaine : qu’ai-je appris ?

La forme des billets s’est stabilisée. Elle est le fruit du hasard.

  • Le style du billet est une adaptation au langage des blogs du style que j'utilise dans mes livres. Il paraît qu'on m'y entend parler. Ce qui est, effectivement, ce que j'ai cherché à faire (avec beaucoup de difficultés !).
  • Chaque billet se termine par des « compléments », une annexe où je donne les quelques références qui justifient mon propos. Originellement ces compléments (qui ont porté plusieurs noms), avaient pour but d'attirer l'attention du lecteur sur d’anciens billets. Depuis j’ai trouvé le moyen de faire ressortir, à la fin de chaque billet, les billets qui portaient sur les mêmes libellés. Cependant, j’ai conservé mon annexe. C’est probablement la partie la plus pénible de la rédaction mais 1) elle rappelle la forme de mes livres 2) elle me force à faire des révisions, et à éviter de trop me répéter ou d’oublier un développement intéressant 3) elle semble lue.
  • Mes chroniques de film doivent à une remarque d’Hervé Kabla le lien hypertexte entre photo d’affiche et site d’Allociné. Bonne idée : ça me fait de grandes photos qui donnent un peu de couleur au blog. Pour les autres articles, je ne sais pas trop comment les illustrer. Et merci à Jean-Pierre Bove pour ses bandes dessinées.  
  • La dimension du billet vient d’une remarque de Vincent Giolito, qui trouvait mes billets initiaux trop longs. En fait, récemment, je suis revenu à des billets un peu plus bavards : c’est ceux que je préfère écrire. Pour ces billets, j’ai emprunté une idée de Nicolas Dasriaux de Neoxia : les intertitres.
  • D’une certaine manière la forme de mes billets reflète le changement de stratégie que j’ai expliquée à la précédente centaine. Au début de la vie de ce blog, j’ai caressé l’espoir qu’il soit lu par (relativement) beaucoup de monde. D’où un contenu qui devait être attrayant. C’est pour cela que j’ai un moment mis en bleu certains passages importants. L’introduction, elle aussi en bleu (parfois un résumé, parfois une accroche), vient d’une remarque de François Hauser qui avait noté que la première ligne de mes billets apparaissait sur Plaxo. Il fallait que cette première ligne donne envie de lire le billet, me suis-je dis.
  • Depuis, j’ai abandonné Plaxo, et je me suis rendu compte que je ne me reconnaissais pas dans ce que cherchaient les visiteurs occasionnels du blog. En outre, contrairement à ce que je croyais, le sujet du changement n’est pas un sujet qui intéresse le grand public français. Les journalistes y sont totalement imperméables ; et l’entreprise et ses problèmes ne font encore qu’effleurer la conscience collective. Il faudrait que j'écrive en Anglais. Mais parler Français est un des plaisirs que me procure ce blog... J’ai compris que je l’écris pour une petite communauté de gens que je rencontre régulièrement. Une amie de Dominique Delmas, qui fait le tour du monde en voilier, utilise un blog pour informer ses proches de ses aventures. Le moyen est plus efficace que la lettre. Finalement mon blog a pris cette forme : il conte mes aventures à mes amis.

Un problème que je n’ai pas totalement résolu est le temps que me prend ce blog. Certes j’écris vite (il semble même que je donne des complexes à des journalistes professionnels, pour qui rédiger un billet par jour est un calvaire !). Mais j’ai beaucoup d’autres choses à faire. La difficulté vient du processus que suit la rédaction d’un billet. Il faut parcourir des sources d’idées (journaux, blogs, radio…), puis laisser décanter, puis rédiger. Malheureusement, d’une idée en surgit une autre, et alors il y a grand danger qu’une grosse partie de la journée se passe à écrire… J’ai sacrifié à ce blog le 4ème livre auquel je voulais consacrer été et Noël. Pas facile aussi de trouver le temps de lire autre chose que des articles dans ces conditions.

Méfiez-vous de l’Occident

Le paradoxe est l’outil du changement. Et parmi les paradoxes du moment, il y en a un énorme : 3 hommes heureux. Les USA ont élu un président rayonnant, Barak Obama ; Gordon Brown a retrouvé le sourire ; et Nicolas Sarkozy ne s’est jamais senti aussi bien.

Et si cette crise montrait la force de ces nations, que l’on avait enterrées un peu vite ?

On les accuse de tous les maux (colonialisme, impérialisme…). D’ailleurs elles sont condamnées mécaniquement par la puissance des pays émergents, qui ne se privent pas d’annoncer leurs ambitions. Que la vengeance sera douce !
Elles attendent leur fin avec résignation, écrasées par le sentiment de leur culpabilité et de leur fragilité. Nous sommes des loosers. Faux.

Le monde a adopté nos valeurs : la démocratie, l’économie de marché, la science, les droits de l'homme (l'individualisme)… Elles étaient tellement naturelles pour nous, qu’elles le sont devenues pour lui. À tel point qu’il nous a chassés en leur nom. Et maintenant, il se rend compte que quels que soient nos vices, les siens sont bien plus grands. Le Président Mugabe n’est qu’un exemple d’une règle qui ne semble pas avoir d’exceptions. D’ailleurs, les nouveaux pays mercantilistes, qui pensaient se venger de nos méfaits avec nos armes, pourraient se trouver piégés par elles. Auraient-ils dévoilé leurs batteries trop vite ?

La force de l’Occident est qu’il s’est, en partie, immunisé contre les maux qu’il crée. Conformément aux traveaux de psychologie de l’optimisme, la crise le stimule. Regardez MM. Brown, Obama et Sarkozy.

Le monde doit apprendre à nous respecter, parce que nous sommes redoutablement dangereux. Nous sommes les barbares des temps modernes. Nos innovations dévastent le monde comme jadis les hordes mongoles. Et nous sommes indispensables : nous sommes les plus avancés dans la maîtrise des ficelles que nous avons inventées, et qui règlent la vie de la planète. 

Compléments :
  • Digression sur le cas français. Bien que nous soyons les ennemis héréditaires de l’Angleterre et ayons des relations ambigües avec l’Amérique, notre culture est la plus proche de la leur que l’on puisse trouver. Notamment en termes d’individualisme.
    Et nous avons une caractéristique qui exaspère l’Anglais : renaître de nos cendres, au moment même où il pensait s’être débarrassé de nous.
    Ce n’est pas uniquement vrai des victoires du XV de France. Ça a aussi été le cas à Valmy ou une armée de gueux, d’un pays en proie à l’anarchie, a mis en déroute la coalition des armées européennes. Et en 40 lorsque de Gaulle, général provisoire auquel la BBC avait accordé une pièce, seul et sans amis, et que Roosevelt a toujours pris pour un fantoche, a reconstitué une puissance venue d'un autre âge (Tome 2 du De Gaulle de Jean Lacouture). La France n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle est humble, convaincue de sa médiocrité.
  • Optimisme. Le leader du changement est stimulé par l’échec (!). Un exemple : Sarkozy en leader du changement. Autre exemple et références aux travaux de Martin Seligman : Lyon et Fiorentina.

mercredi 31 décembre 2008

Communication de crise

Vœux des Présidents français et australien :  la vie va être difficile mais on va se battre. 

Tentative de changement de ton : prenons notre sort en main ?

J’ai remarqué qu’une technique donnait de bons résultats dans les cas de changements inquiétants : expliquer semaine après semaine ce que chacun faisait. Non en mettant en avant les réussites. Mais, d’une certaine façon, les échecs. En fait, un échec dont on se relève est le meilleur des messages (au moins pour un Français) : il montre que l’on se bat, que l’échec n’a rien de honteux, mais, bien plus important, que l’on est optimiste, qu’on a de la ressource, qu’on n’est jamais défait. On montre ainsi le comportement que l’on attend des membres de l’entreprise.

Présenter les efforts, que je crois méritoires, de nos gouvernants serait certainement un moyen efficace pour nous sortir de la « learned helplessness » dans laquelle nous plonge le bombardement de mauvaises nouvelles auxquelles nous soumettent les médias. Je suis à peu près certain que leur exemple pourrait inspirer nos actions quotidiennes (par exemple éviter que quelques dirigeants ne licencient « à titre préventif », ainsi accélérant la crise).

Auparavant, il y a des obstacles à franchir :

  • Traditionnellement le gouvernant français doit faire des miracles. Le Français est passif.
  • Le rôle des médias (du moins ceux que je consulte) est de dénoncer, d’être un contrepouvoir. Par définition ils sont méfiants vis-à-vis des gouvernants, qui ne peuvent qu’être malhonnêtes.
  • L’opposition (de quelque bord que ce soit) ne sait que critiquer. Selon elle, le pouvoir en place est nécessairement le « plus bête du monde ». Les syndicats ont une attitude identique.

Effet de levier

Qu’est-ce que le fameux effet de levier dont parle ce blog ?

Il vient de théories scientifiques impressionnantes, anciennes et respectables. J’en donne des définitions simplifiées dans ce blog et dans mes livres. Mais, en fait, il y a un meilleur moyen d’expliquer ce qu’il signifie pour l’entreprise. D’ailleurs, c’est l’idée qui m’a amené à démarrer l’écriture de mon premier livre, fin 2001. D'une certaine façon qui a changé le cours de ma vie. 

Aujourd’hui, le modèle de gestion de l’entreprise part implicitement de l’idée d’un homme qu’il faut forcer à travailler, à qui il faut dire ce qu’il doit faire. Or, l’homme, ou plutôt l’organisation, sait et surtout veut bien faire.

L’effet de levier c’est passer d’une conception de l’entreprise, de la société, à l’autre. Le travail de celui qui veut « conduire le changement » se transforme alors du tout au tout : au lieu de porter une organisation à bout de bras – et de s’épuiser, il n’a plus qu’à trouver ce qui l’empêche de faire ce qu’elle a envie de faire, ce qui la « bloque ».

Complément :

  • Cette idée m’est revenue en tête en reprenant un article de Dominique Huez (voir Droit au travail) pour un cours.
  • Exemple d’effet de levier : Effet de levier du week end.
  • Ce que vous avez toujours voulu savoir sur le changement…
  • Attention. L'effet de levier n’a pas tout pour lui. Il a un défaut. Il bouscule le modèle tuteur / assisté qui est propre à la France. Il est agréable de penser que le monde est constitué d’imbéciles que l’on domine de son intellect supérieur. Et quand rien ne bouge, que c’est du fait de leur incompétence. Ainsi, on a justifié le statu quo. On peut dormir la conscience tranquille. Des origines du modèle tuteur / assisté, telles que vu par Tocqueville (L'Ancien régime et la Révolution) :

Le gouvernement central ne se bornait pas à venir au secours des paysans dans leurs misères ; il prétendait leur enseigner l’art de s’enrichir, les y aider et les y forcer au besoin (…) le gouvernement était déjà passé du rôle de souverain au rôle de tuteur.

Les découvertes de l’année

Cette année a été l’année Blog. Que m’a-t-il apporté ?

Ce blog m’a fait voir quelques choses que je n’aurais pas vues sans lui. C’est aussi une illustration de mon mode de pensée, qui avance par remise en cause permanente.

  • Les élections américaines. C’est la première fois que je suis une élection. Cette expérience me fait croire qu’il est possible d’aller loin dans la compréhension des « logiques » des candidats (des règles qui expliquent leur comportement), et des stratégies qu’ils suivent (De la démocratie en Amérique (suite) Une pensée pour Barak ObamaNo drama Obama, etc.). Jusque là, j’avais tendance à croire que les processus de sélection ne révélaient que les capacités des candidats à triompher de la sélection (sans rien dire sur leur capacité à diriger). Peut-être ai-je fait ce qui doit être le travail de tout citoyen d’une démocratie ? Le processus démocratique est il le vote, ou le travail de réflexion, de transformation de l’électeur, qui doit amener au vote ?
  • J’ai aussi découvert l’Union Européenne (L’Europe est-elle une communauté ?). Contrairement à ce que je pensais ce n’est pas une sorte de Far West du marché libre, une noble utopie dynamitée par la perfide Albion, mais plutôt une formidable machine à uniformiser, qui porte un projet fort honorable. Il reste au peuple de l’Union à s’approprier ce projet, comme semblent l’avoir fait récemment ses gouvernants (L’Europe change). Le citoyen européen doit naître.
  • Les droits de l’homme. Si je ne m’étais pas intéressé aux démêlées de Rama Yade et Bernard Kouchner (Bernard Kouchner et les droits de l’homme), ce que je n’aurais pas fait sans blog, je ne me serais pas penché sur les droits de l’homme, sujet pour lequel je me sentais incompétent. Quelques intuitions : l’homme est essentiellement le produit de la société, détruire le lien social est attentatoire à ses droits ; l’homme se construit une « identité », elle peut évoluer, mais selon un chemin très particulier ; ne pas le respecter, imposer des changements qui demandent l’impossible à l’être humain est aussi attentatoire à ses droits (SDF et droits de l’homme, Droit au travail, Maslow et les droits de l’homme).
  • Suivi des étapes de la crise et essai de compréhension. Relecture de Galbraith (Crash de 29 : mécanisme), et confirmation de Foster (McKinsey explique la crise). Une catégorie d’Américains est en permanence sur le qui-vive. Elle cherche à tromper les règles du contrôle social. Quant elle y arrive, l’économie décolle du réel. Quelques années de fantastique prospérité artificielle, puis crash. Il me semble de plus en plus certain que l’on a vécu un grand moment d’idéologie galopante. J’avais analysé la Nouvelle économie dans mes livres, mais j’ai découvert que le phénomène avait été beaucoup plus puissant que ce que j’avais entraperçu. Que non seulement il avait couvert la Bulle Internet, mais qu’il s’était étendu au monde sous la forme du Consensus de Washington et des crises qu’il avait suscitées, mais aussi de la présidence Bush, qui est allée jusqu’à démanteler les contrôles existants au nom d’un marché supposé s’autoréguler (Dr Doom). Le Néoconservateur a été le grand prêtre de ce nouveau millénarisme (Neocon).
  • La Chine. J’avais une grande estime pour la Chine. Je pensais que sa sagesse était supérieure à la nôtre. Infiniment plus subtile que le subtil Japon (Voyage à Tokyo). La lecture du Discours de la Tortue (Le discours de la Tortue), et de quelques autres livres, me fait pencher plutôt pour une civilisation dont le cerveau n’aurait pas été alimenté pendant trop longtemps. Une « civilisation fossile », qui essaie de se réinventer en ne prenant au monde qui l’a dépassé que des idées superficielles et grossières ? Une société de rustres ?
  • Un des grands moments de l’année aura été Governing the commons, que je dois à The Economist. C’est une sorte de modèle économique de mes observations. Comment une société peut s’auto-administrer, et comment ce système est le plus efficace qui soit. Il y a autre chose que le laisser-faire anglo-saxon, ou le dirigisme français, soviétique ou prussien. The logic of collective action, autre tuyau de The Economist, complète le tableau en modélisant le fonctionnement de l’homme laissé à son intérêt égoïste. On y voit apparaître naturellement une société de classes (mais sans solidarité de classe), et l’organisation de l’entreprise occidentale. La minorité y exploite le grand nombre. Progressivement, les hypothèses qui sous-tendent la science économique, et l’organisation de la société moderne, apparaissent. Il s’agit, simplement, de la notion fondamentale de propriété, très bien expliquée par les Lumières anglaises (Droit naturel et histoire). L’actionnaire est propriétaire de l’entreprise, les hommes qui la constituent, à l’exception de son management supposé la diriger, n’ont aucun droit. Ce qui explique qu’on cherche à réduire au maximum leur salaire, par une « concurrence parfaite ». Et que les entreprises finissent par capoter : la compétence de l’entreprise (« capital social ») se stocke dans son tissu social. 
  • Découverte de John Stuart Mill (Utilitarisme, De la liberté). Lui, je le percevais comme un bonnet de nuit, à l’origine de l’idéologie biaisée, individualiste, cause de tous les maux de la société moderne. Faux. Discours robuste et énergique, qui avait perçu tout ce qui ne va pas dans ce que nous faisons. Il est fascinant de voir à quel point la pensée des plus grands hommes peut être écrabouillée, abaissée à la médiocrité, ramenée à la plus paresseuse idéologie, par nos mécanismes d’apprentissage. Norbert Elias et sa modélisation de l’individualisme a été une autre grande découverte. On a là probablement une des explications du changement que vit notre époque, meilleure que celle de Polanyi (The great transformation) : l’individualiste découvre qu’il n’est pas seul au monde, que ses actes comptent, il voit la dimension sociale de la vie. Ce n’est pas le blog qui m’a fait lire ces auteurs, mais il m’a amené à les résumer. Je les aurais moins bien compris (ce qui ne signifie pas que je les ai parfaitement compris !) si je ne m’étais pas livré à cet exercice.
  • La philosophie (Kant pour les nuls, Hegel pour les nuls, Heidegger pour les nuls). Le blog n’est pas une cause de cette découverte. J’y allais de moi-même : j’avais fini par comprendre que ce qui m’intéressait dans la pensée allemande, la prise en compte de la société par la science, avait sa première étape chez Kant et Hegel (À la découverte de la philosophie allemande). Là aussi ma vision a été transformée. Le philosophe est un scientifique, qui cherche à rationaliser son expérience, qui « met en équations » sa culture, ce que ses contemporains croient évident sans l’exprimer. Pas un discoureur de salon qui enchaîne les faits selon une pseudo-logique, qui s’émerveille des pensées qui lui passent par la tête, un sophiste, selon le modèle de l’intellectuel français (Portrait du philosophe français).
  • Je n’avais pas compris que le progrès, selon les Lumières, s’était la prise de pouvoir de la raison, sur le suivi moutonnier de règles que l’on ne comprend pas (Individualisme et rationalité). Problématique classique dans les sciences du management : celle du leader, qui pense, et du manager, qui exécute (Mesurer la capacité au changement d’une entreprise). Ce blog constate, non que nous sommes massivement des managers, mais que ceux qui se rapprochent le plus des « leaders » manipulent les règles que nous suivons, pour satisfaire leurs intérêts. C’est ce que Robert Cialdini étudie sous le nom de « science de l’influence ».
  • Enfin, la lecture d’un article de Dominique Huez (A lire absolument) m’a fait comprendre l’idée qui m’a poussé à passer plusieurs années de ma vie à écrire des livres, et à essayer de rendre les changements sociaux efficaces, et surtout moins douloureux qu’aujourd’hui. Cette idée est l’objet du prochain billet.

Bien sûr, j’ai approfondi les thèmes qui font l’essentiel de mes livres. Les techniques de changement, l’ordinateur social, l’effet de levier, l’animation du changement, les anxiétés, les travaux d’Edgar Schein, de Schumpeter, de Martin Seligman, de Robert Cialdini, de Tocqueville, de Crozier, la duplicité anglo-saxonne, l’innovation au sens de Merton, la société française et ses vices, la lamentable histoire de l’Éducation nationale… Mais, finalement, de manière assez molle. Sans grande conviction.

Ce blog est égoïste : il n’essaie pas tant de transmettre des techniques utiles que de me soumettre à un travail de décodage du monde qui m’enrichisse… C’est vrai, Nicolas Sarkozy et Barak Obama illustrent ce que disent mes livres (Les techniques de Barak Obama : Relance par l’investissementObama construit son équipeBarak Obama en role model ?, celles de Nicolas Sarkozy : Nicolas Sarkozy et la méthode navette, Sarkozy en leader du changement), ce qui facilite mes cours et mes démonstrations.

D’ailleurs, n’y a-t-il pas dans mon attitude, une autre évolution ? Je réponds à la description du « donneur d’aide » d’Edgar Schein, j’ai passé ma vie à vouloir aider les entreprises, et parfois les hommes (Tigre tamoul), que les hasards me faisaient rencontrer. Mais l’expérience (et ce blog) me montre que dans un monde d’individualistes, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Et puis le changement ne marche jamais aussi bien qu’en crise. Il n’est pas efficace de vouloir sauver des gens qui, au fond, ne le demandent pas !

mardi 30 décembre 2008

Crise: besoin de diversification émotionnelle

Un ami me dit qu’il n’y a pas de crise : impossible de trouver une chambre d’hôtel pour des vacances de neige.

Autre interprétation. En 95, il y a eu une très longue grève des services publics (raison ?). Embouteillages effroyables. Pendant plus d’un mois j’ai dû faire plus de deux heures de marche à pied pour aller travailler. La grève finie, tout le monde a sauté en voiture pour partir en vacances et oublier ce cauchemar.

Je soupçonne qu’il en est de même pour la crise. Les journalistes nous soumettent à un déluge de mauvaises nouvelles. Nous sommes désarmés. Nous ne pouvons qu’attendre passivement que le hasard décide de notre sort. Les vacances ? Une accalmie.

Les médias vecteurs de dépression : 406.

Vote et perception du monde

Scientific American de janvier (Politics of Blank Looks, de Charles Q. Choi) cite une étude qui montre qu’opinion politique et perception du monde semblent liées.

On présente à des étudiants des photos de visages dont les expressions sont brouillées. Les étudiants favorables au parti républicain interprètent ces expressions comme « plus menaçantes » et « moins soumises » que leurs camarades démocrates.

Les psychologues expliquent que nous décodons inconsciemment les situations auxquelles nous sommes confrontés, en leur donnant une interprétation qui est à la fois unique (pas de place au doute) et particulière à notre expérience. Notre interprétation est biaisée : celui qui a vécu plusieurs restructurations interprète toute déclaration de la direction de son entreprise comme une annonce de restructuration. De là nous déduisons nos actions.

Cette expérience semble dire que les partis politiques regrouperaient des personnes qui font une même lecture (inconsciente) des événements, et que les républicains tendent à être des inquiets.

Compléments : 

  • Sur la crainte inhérente à la nation américaine : J’irai dormir à Hollywood.
  • SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.

Exit Viadeo

J’ai fermé mes comptes Viadeo, LinkedIn, Plaxo. Pourquoi. Et réflexion sur le parasitisme.

J'ai rejoint tardivement linkedIn. Parce qu’un client m’avait recommandé, et que j’ai pensé qu’une bonne éducation voulait que je m’inscrive. J’ai découvert que j’avais été déjà invité, et que les premières invitations remontaient à 2004. Joie de la nouveauté : utiliser linkedIn pour retrouver des gens perdus de vue. Puis le jeu du réseau amène à d’autres réseaux (Plaxo, Video).

Quelques mois plus tard : je n’utilise plus. Ils me font perdre du temps. Pire, des personnes inconnues me contactent, visiblement des professionnels du réseau (plus de 13.000 contacts dans un cas). Aucune justification de l’intérêt que je présente pour eux. Note comminatoire, lorsque je ne réponds pas à l’avance :

Lorsque 2 membres de Viadeo entrent en contact direct, ils s'ouvrent un accès réciproque à leurs propres réseaux et augmentent donc le nombre de personnes avec qui ils peuvent entrer en relation.
Cette perspective me semble justifier un clic sur le lien ci-dessous, ce qui nous permettra en effet de créer un lien direct entre nous !

Si la nature du lien est aussi ténue, nous sommes tous liés à tous : pas besoin de Viadeo !

Les liens sociaux sont importants, mais je n’ai pas compris ce que leur apportait Internet. Les miens se construisent patiemment, par l’expérience et les crises partagées. Au long cours. Pire, les réseaux sociaux électroniques me semblent victimes de parasites.

Qu’est-ce qu’un parasite ? Quelqu’un qui nuit à un système destiné au bien collectif, et ce pour son seul intérêt.

Pourquoi le parasite est-il le premier à exploiter une nouveauté ? Pourquoi les virus et les spam ont-ils attaqué Internet ? Pourquoi les premiers scientifiques ont-ils été, en majorité, des charlatans ? Pourquoi la religion est-elle la proie des Tartuffe ?... Probablement parce que ceux qui suivent les règles du système sont prévisibles. Si les voitures s’arrêtent aux feux rouges, il est facile d’agresser l’automobiliste. Le parasite est alors capable d’exploiter ces règles pour son propre intérêt.

Idée connexe. Le « théorème du tamis ». Une personne compétente dans un domaine est encouragée à se spécialiser, sa carrière stagne. Par contre, l’homme sans qualités n’aura pas ce handicap, ses chances d’ascension seront démultipliées.

Comment éviter le parasitisme ? Il n’y a probablement pas de panacée. Et puis un peu de parasitisme peut-être bon pour la santé (il rappelle que le phénomène peut exister, et qu’il faut s’en protéger). Cependant l’excès est certainement pathologique, selon l’expression de Durkheim. C’est un « mal » social. Le traitement me semble social, aussi.

  • Le parasitisme est un drame de la solitude. Le parasite veut quelque chose qu’il ne pense pas pouvoir obtenir, parce qu’il est incompétent. Un petit coup de pouce au bon moment peut l’aider à trouver ses talents, avant qu’il se soit engagé dans un cercle vicieux de malversations. Encore faut-il que la société ne l’isole pas.
  • De même, le meilleur contrôle de la déviance est social : le fait que lorsque l’on s’écarte du droit chemin on y soit remis par le mouvement naturel de la société. On peut rouler au milieu de la route dans une campagne déserte, pas dans une métropole : on risque l’accident, plus que le gendarme. La faiblesse du Web 2.0, et d’Internet, est peut-être là : les mécanismes de contrôle naturels à une société n’ont pas eu le temps de s’y établir.

Compléments :

  • Les tactiques du parasite, appliquées à d’autres exemples : Perfide Albion.
  • Le capitalisme comme triomphe du parasitisme : McKinsey explique la crise, Crash de 29 : mécanisme. L’Amérique aime l’innovation, parce que dans ses débuts, elle désorganise la société, ses contrôles sont inefficaces, c’est le Far West, et l’Américain y est sans égal. C’est aussi pour cela que ses innovations sont parfois de simples escroqueries (cf. les innovations financières qui viennent de déstabiliser la planète). Parasitisme et innovation : la théorie de Robert Merton : Braquage à l'anglaise.
  • La théorie de la complexité démontre que c’est la coopération, non le parasitisme, qui, sur le long terme, a le dernier mot : Théorie de la complexité.
  • Les sociétés ont des mécanismes naturels de défense contre le parasitisme : Governing the commons.
  • DURKHEIM Émile, Les Règles de la méthode sociologique, Flammarion, 1999.

lundi 29 décembre 2008

Disparition des poissons

Je ne sais pas si ce qui est dit dans l’article de Susannah F.Locke (Stock-Market Strategy Halts Fishing Collapse, www.sciam.com, 26 décembre) peut s’appliquer à la presse, mais on a peut-être trouvé un moyen de sauver les poissons…

Donner des permis annuels aux membres d’une pêcherie conduit à une disparition de ses poissons. Mieux : chaque pêcheur reçoit le droit de pêcher une proportion d’un quota général fixé chaque année par une organisation régulatrice, en fonction de la santé des espèces locales, et a le droit d'acheter et vendre ses parts comme bon lui semble.

On a transformé son intérêt du court au long terme. On a fait des bancs de poissons un bien commun (Governing the commons).

Disparition de la presse (2)

L’article précédent cite un fameux article de Theodore Levitt (Marketing Myopia, Harvard Business Review, 1960). Celui-ci dit que les entreprises défaillent parce qu’elles ne voient que le produit et oublient le marché.

Une autre manière de formuler la chose est peut-être la segmentation leader / manager de John Kotter : le manager applique, le leader conçoit. L’un est un homme de rites, l’autre de raison. 

Argument favori de ce blog : après la phase entrepreneuriale (leaders), l’entreprise a de fortes chances de tomber entre les mains de managers, qui vont sanctifier le moyen (la gestion financière, par exemple), et vont oublier l’essentiel : la raison d’être de l’entreprise. Au lieu d’exploiter les compétences uniques de leur entreprise, ils sont incapables de renouveler son avantage concurrentiel, ils gèrent la lancée que d’autres leur ont léguée. Et ça leur est fatal. Ils sont incapables de résister aux frottements, à la destruction créatrice. 

C’est peut-être bien ce qui est arrivé à la Presse.

Quelques réflexions sur le sujet : Avenir de la presse. Quant à John Kotter : Mesurer la capacité au changement d’une entreprise.

Disparition de la presse

Dans The New Yorker (News you can lose, 22 décembre), James Surowiecki se demande si ce qui menace la presse n’est pas simplement le libre accès à son contenu, via Internet.

Même aux USA, la presse semble très mal partie. Moins de souscriptions (divisées par 2 en 40 ans), moins de publicité, y compris sur Internet. Pourtant son contenu est plus largement diffusé que jamais. Gratuitement par Internet.

Intéressant. Phénomène de parasitisme ? Et le parasite peut tuer l’hôte. Si la Presse continue à réduire ses effectifs, au lieu de se battre et d’expliquer ce qu’elle nous apporte, elle finira par perdre l’essentiel : sa compétence en journalisme. Cette compétence renaîtra-t-elle ailleurs ? Danger pour la démocratie ? Les mécanismes du marché sont-ils toujours bons pour elle ?

Autres réflexions sur le sujet : Avenir de la presse.

dimanche 28 décembre 2008

Mort d’Huntington

L’avenir ? Affrontement entre « civilisations », dit Samuel P. Huntington. Et l’Ouest doit abandonner l’illusion que ses valeurs sont universelles.

Étrange argument. Qu’appelle-t-il civilisation ? La « civilisation islamique » par exemple paraît tout sauf homogène. Elle est bien plus caractérisée par ses guerres internes que par un quelconque projet commun. Même chose pour la Chine. Elle a besoin d’une énorme croissance pour satisfaire une population incontrôlable en cas de malheur. Difficile d’être belliqueux dans ces conditions.

Il n’y a qu’en Occident que le « nous » se situe au niveau de la nation. Ailleurs, il se trouve dans des petites communautés : le clan, la tribu, la caste, etc. Le monde est probablement plus remarquable par ce type de divisions que par ses grandes masses hostiles. Diviser pour régner serait sûrement dangereux, mais il demeure efficace.

Quant aux valeurs occidentales, elles semblent, pour les principales, avoir été adoptées universellement. Non seulement personne ne les refuse, mais encore s’il y a récrimination, c’est vis-à-vis de notre duplicité : on nous reproche deux poids deux mesures. Par exemple, il n’y a pas remise en cause des droits de l’homme, mais de la hiérarchie de ceux-ci (la liberté de la presse est moins importante que le droit à ne pas crever de faim).

Et elles ont eu des conséquences énormes : même si, pour nous, le Japon demeure très japonais, la cellule familiale traditionnelle y a disparu. La culture japonaise est méconnaissable. Et que dire de nos anciennes colonies ?

Les cultures sont comme les gens : elles copient ce qui réussit ailleurs. 

Mais, n’est-ce pas notre problème actuel ? Tout le monde a voulu adopter nos valeurs, mais elles n’ont pas donné ce qu’on attendait d’elles (ce qu’elles paraissaient nous avoir apporté) ? Ceux qui y ont cru se sont trouvés piégés ? En désespoir de cause, ils se sont tournés vers les solutions de secours qu’ils avaient sous la main : fondamentalisme de tout bord, organisation criminelle… ?

Compléments :

  • Mes renseignements sur Huntington viennent du Wikipedia anglais. Pas très bons articles. Une étude sérieuse serait de rigueur…
  • Sur le Japon : Voyage à Tokyo.
  • Sur le « nous » : Norbert Elias.
  • Sur le rôle des USA dans le Jihad : Jihad américain.
  • Sur la Camorra, comme valeur refuge : Gomorra.

Mensonges d'état

Film de Ridley Scott, 2008. L’attitude de l’Amérique au monde changerait-elle ?

Il me semblait que l’Amérique se voyait comme le pays de la lumière, du progrès, de la justice et de la droiture.

Les autres contrées, la France en premier, étaient perçues comme arriérées, fourbes, indignes de confiance, inquiétantes. Exemple : le film Casablanca.

Dans Mensonges d’état, histoire d'une lutte contre un réseau terroriste islamiste, l'Amérique s’est trompée de guerre : sa technologie ne peut rien contre un ennemi qui n’en utilise pas. Elle ne procède que par coups tordus. Mais ils ratent du fait du point précédent.

Pour gagner, elle doit utiliser les armes de l’ennemi, qui sont culturelles. Elle ne pourra réussir si elle ne respecte pas, n’aime pas, sa culture. Elle n’imposera pas son modèle par le mépris et la force.

samedi 27 décembre 2008

Sarkozy plus fort que de Gaulle ?

Un article du Monde (Le grand Meccano de Nicolas Sarkozy) explique que le Président de la République construit une organisation parallèle qui lui permet de contrôler gouvernement et opposition.

De Gaulle s’était donné un pouvoir qui n’était pas sans rappeler celui de Louis XIV, pourtant mai 68 l’a vaincu. Le Président Sarkozy peut-il mieux faire ?

Lui aussi semble s’inspirer de Louis XIV. Louis XIV constitue une garde rapprochée de roturiers fidèles (les intendants), qui lui permettent de contrôler de dangereux puissants (les nobles). Cette technique est reprise par la France révolutionnaire, et par l’Union soviétique : elles mettent à côté de chaque détenteur du pouvoir un représentant du peuple (c’est la mission de l’ex KGB). Nicolas Sarkozy posséderait un cabinet ministériel fantôme, à l’Élysée, qui contrôlerait le premier. L’UMP étant un autre système de contrôle.

Risque de dérive dictatoriale ? Des contre-pouvoirs se dessineraient (par exemple, le groupe UMP de l’assemblée). Mais surtout, le Président de la République veut réformer le monde. Or, c’est difficile de le faire quand on est un dictateur :

  • Toutes les entreprises semblent suivre la route suivante. Dans un premier temps, le dirigeant y contrôle tout. Plus l’entreprise grossit, plus sa tâche devient difficile. Il a alors le choix entre arrêter de croitre, ce qu’il fait souvent, ou abandonner le pouvoir, ce qu'a fait Bill Gates.
  • Le mode d’organisation qui vient alors : la bureaucratie. Mais, attention, dès que les membres de l’organisation ne voient plus le chemin suivi, ils s'inventent des objectifs qui leur sont propres, ils sanctifient le moyen, le rite, « le règlement, c’est le règlement » (« déplacement de but » du sociologue Merton). Le comble de l’inefficacité bureaucratique est le modèle totalitaire, qui exige régulièrement d’épurer les organes de contrôle (cf. modèle Hitlérien / Stalinien). Comme pour la PME, il conduit au repli peureux.

Il me semble donc que Nicolas Sarkozy va devoir inventer des techniques de conduite du changement qui sortent de ces modèles. Si on en juge par sa détermination, il devrait y réussir. Du moins si sa santé résiste au rythme qu’il s’est imposé.

Compléments :

  • LACOUTURE, Jean, De Gaulle, Seuil, 1985.
  • MERTON, Robert K., Social Theory and Social Structure, Free Press, 1968. Chapitre : Bureaucratic structure and personality.
  • WALLACE, James, ERICKSON, James, Hard Drive: Bill Gates and the Making of the Microsoft Empire, Collins, 2005.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, L'Ancien régime et la Révolution, Flammarion, 1985.
  • ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005.
  • Le principe du KGB et À la poursuite d’Octobre rouge : Sean Connery est un capitaine de sous-marin russe qui veut passer à l’ennemi ; un membre du KGB, caché dans l’équipage, cherche à l’en empêcher.

Aznavour l’Arménien

Charles Aznavour vient de recevoir la nationalité arménienne.

En 68, il lui était inconcevable de devenir arménien, dit-il. Il était français.

La France ne change pas ? 

Depuis la Révolution de 89, jusqu’à la fin des années 60, ça a été une formidable machine d’intégration. Émile Durkheim, par exemple, a jeté aux orties son destin de rabbin, pour devenir le grand prêtre du positivisme scientifique. Le fondateur de la science de la société. Et un nationaliste forcené. Non seulement les communautés disparates qui constituaient le pays ont vendu leur âme contre celle de citoyen français, mais on venait de partout dans le monde pour faire de même (cf. Le Romain Gary de La promesse de l'aube). Une énorme partie de ce que nous considérons comme notre élite a été remontée des profondeurs de la nation, de son immigration, par notre « ascenseur social ».

Que nous est-il arrivé ces quatre dernières décennies ? Avons-nous soudainement douté des valeurs qui nous avaient fait mettre notre intérêt individuel au second plan ? L’égoïsme a frappé et a déglingué l’ascenseur social ? Nous avons compris qu’il ne fallait plus attendre d’aide de la solidarité nationale, mais reconstituer des réseaux d’entraide à partir, notamment, des débris de nos identités anciennes ?

Sur les malheurs de l’ascenseur social : La France de Dickens? et sur Durkheim : PRADÈS Jose-A., Durkheim, Que sais-je?, 1997.

Gomorra

Gomorra film sur la Camorra.

Je m’attendais au pire. En fait, ce film m’a rappelé l’Amérique : on y voit des gangs s’affronter, les entreprises y trafiquent avec la nature et avec la loi comme dans Erin Brockovich, ou, plus exactement, comme en Chine.

Quand même tout y est plus petit qu’aux USA. J’ai été surpris du peu de morts : un tous les trois jours dit-on. Sur combien de millions de personnes ? Est-ce beaucoup par rapport aux 5.000 personnes qui meurent sur les routes en France chaque année (16.000 il y a une vingtaine d’années), ou aux 12.000 victimes annuelles des armes à feu aux USA ? Le film parle d’une augmentation de 20% du taux de cancer, du fait de politiques d’enfouissement peu catholiques, mais que faut-il mettre en regard ? La Camorra apparaît dans le film comme un service public : elle paie une sorte de RMI à une très vaste population.

Si j’étais à l’intérieur du système aurais-je envie de changer ? Quelle alternative ? Saurais-je trouver un emploi ? Monde dangereux ou société qui a des règles claires ; où ceux qui meurent sont les membres de gangs pour qui le risque est le piment de la vie ? Pas d’anxiété de survie, grosse anxiété d’apprentissage ?

Anxiétés et changement : Serge Delwasse et résistance au changement.

vendredi 26 décembre 2008

Rendons efficace l’intellectuel engagé

L’intellectuel engagé du billet précédent a sûrement une utilité. Depuis Montesquieu et Adam Smith on soupçonne que du mal peut naître le bien. Il en est de même de l’hypocrisie.

L’hypocrite fait la promotion de valeurs sociales importantes. Son tort est de ne pas savoir les appliquer lui-même, ou de s’en servir pour sa plus grande gloire. Les médecins de Molière ont fait une grande publicité à la science. Et, probablement, les économistes et les professeurs de management modernes pavent la voie à une honnête science de la société et des organisations.

Des techniques conseillées à l’artiste engagé :
  • Le feedback négatif est la technique qu’il emploie. Il nous dit que nous faisons le mal. Il veut faire croitre notre « anxiété de survie ». Les psychologues désapprouvent la méthode, parce qu’elle nous met échec et mat : si nous faisons le mal, c’est parce que nous ne savons pas faire autrement (anxiété d’apprentissage). Ce que les Chinois font au Tibet est mal, mais probablement ils ne voient pas d’autre solution pour éviter la dislocation de leur pays. Pour l’homme isolé, le feedback négatif a un rôle dévastateur. Généralement, il essaie d’y échapper en le niant (si je suis nul en maths, c’est parce que l’école ne sert à rien). Le feedback négatif est alors dangereusement contreproductif.
  • Exception : la « tête de lard ». Dans ce cas, le changement ne démarre pas faute d’anxiété de survie, de remise en cause. L’individu croit être dans le bien.
  • Donc, avant d’utiliser le feedback négatif, il faut se demander si celui à qui on veut l’appliquer est victime d’une trop faible anxiété de survie (et le traitement est approprié), ou d’une trop forte anxiété d’apprentissage (et il est contreproductif).
  • Dans ce dernier cas, le feedback positif est de rigueur. Il attire l’attention de la personne qui a besoin de se réformer sur ce qu’elle a fait de bien récemment, et qui, si elle l’appliquait ici résoudrait élégamment la question. L’homme a beaucoup de mal à évoluer, par contre il sait généraliser un comportement qu’il emploie déjà avec succès dans un cas particulier.

Compléments :

  • Le rôle bénéfique de l’hypocrisie a fait l’objet de nombreuses recherches modernes. Exemple : étude sur les sciences du management : MARCH, James G., SUTTON, Robert I., Organizational Performance as a Dependent Variable, Organization Science, Novembre-Décembre 1997. Voir aussi les travaux de Nils Brunsson.
  • Une application possible pour les techniques de feedback : Bernard Kouchner et les droits de l’homme.
  • Les techniques de feedback se trouvent dans : SCHEIN, Edgar, Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999. (Et dans mon livre Transformer les organisations.)
  • Anxiétés et changement : Serge Delwasse et résistance au changement.

Anatomie de l’intellectuel engagé

J’entends un commentaire sur la vie d’Harold Pinter, décédé le 24 décembre.

Je n’ai pas d’opinion sur Pinter, que je ne connais que par le biais des adaptations qu’il a faites pour Losey. Mais le commentaire m’étonne. Pinter a dénoncé l’abomination du monde, dit, en substance, et avec contentement, l’interviewé. Comment peut-on parler d’abomination sans en être bouleversé, sans vouloir la réparer ?
J’ai du mal à concevoir un intellectuel engagé, autrement qu’écorché vif, une sorte de Molière ou de Jules Vallès, qui joue sa peau pour ses idées.

Ce qui m’ennuie dans l’intellectuel et l’artiste engagés modernes, c’est qu’ils ont le monopole de la bonne conscience. Et qu’ils ne prennent aucun risque. Et qu’ils sont extrêmement riches.
Je les soupçonne, pour une grande part d’entre eux, de défendre des idées qu’ils ne comprennent pas, simplement parce qu’il est « bien » de les défendre. Une façon d’excuser une réussite indécente ?

J’y vois surtout une des tactiques individualistes aussi vieilles que le monde : utiliser des valeurs respectées pour imposer, sans discussion, ses idées du moment. Vous devez suivre ce que je dis parce que je sais que j’ai raison. C’est comme cela qu’ont procédé l’inquisition, et tous les totalitarismes.

Compléments :
  • Sur le même sujet : Ronsard, l’hérétique.
  • J’ai jeté un coup d’œil sur la vie de Pinter dans Wikipedia anglais. Elle semble quelque peu paradoxale : lui qui a dénoncé la société anglaise était un fan de cricket, l’époux d’une comtesse de vieille noblesse, et a mené une vie familiale particulièrement heureuse et paisible.