samedi 13 décembre 2008

Le succès économique comme héritage culturel

Louis Putterman et David N. Weil (Post-Columbian population movements and the roots of world inequality - Vox, 13 Décembre 2008), ont cherché à mesurer le lien entre le succès économique d’une nation et ses origines. Ses racines européennes semblent effectivement une explication étonnamment efficace.
The results indicate a degree of persistence of capacity to generate or to capture income that is almost breathtaking. (…)
the influence of population origins suggests that there is something that human families and communities transmit from generation to generation -- perhaps a form of economic culture, a set of attitudes or beliefs, or informally transmitted capabilities -- that is of at least similar importance to economic success as are more widely recognized factors like quantities of physical capital and even human capital in the narrower sense of formal schooling.
Mon interprétation. L’économie est, comme une entreprise, une construction humaine. Plus exactement, c’est un héritage culturel. Rien d’universel là dedans. Par conséquent ceux qui appartiennent à cette culture ont un avantage, de même que le Japonais a un avantage au Japon.

Une conséquence notable : pour améliorer notre sort, nous pouvons soit essayer de pénétrer les règles du jeu (la recommandation des auteurs), soit les changer.

Idéologie et théorie économique

Du bon usage de Nicolas Sarkozy

J’ai été élevé dans l’idée que « les promesses n’engagent que ceux qui les croient », que l’homme politique disait une chose et en faisait une autre. Tout change, et cela aussi.

Barak Obama et Nicolas Sarkozy nous ont promis le changement et ce sont effectivement des champions du changement. Le type de personnes qu’étudient mes livres. Nous avons eu ce que nous voulions.

Cependant avoir à la tête d’un pays un champion du changement n’est pas nécessairement une bénédiction. En effet, il a le pouvoir de faire ce qu’il veut. C'est-à-dire de construire un pays à son image. Bling-bling dans le cas de Nicolas Sarkozy. Une France qui a peu d’intérêt pour la culture, et où le lien social compte peu, et qui croit que la récompense d’une détermination indestructible, vertu ultime, est un luxe ostentatoire.

Comment éviter une telle fin ?

  • En renforçant nos résistances au changement. Quand Nicolas Sarkozy ne peut pas passer en force, il prend en considération l’obstacle. Or, la Résistance au changement est une bonne chose. Elle signifie que l’on a touché à un pilier de l’édifice social. Seulement Nicolas Sarkozy est beaucoup plus fort que nos piliers. Les grèves du service public, les manifestations… ne sont pas efficaces face à un tel homme.
  • En utilisant son énergie. L’idée ici est d’accepter les objectifs qu’il donne, mais de prendre en main leur mise en œuvre, pour faire qu’elle respecte ce qui fait l’intérêt de notre existence. La « communauté délinquante » française doit apprendre le judo.

Compléments :

Nicolas Sarkozy et la méthode navette

La technique de Nicolas Sarkozy, selon mon radio-réveil : rencontrer séparément toutes les parties prenantes d’une négociation, puis les réunir une fois qu’elles sont d’accord.

C’est la « méthode navette », la technique qui illustre mes livres. L’exemple type de ce qui permet de construire un « ordinateur social ». Sa raison d’être est relativement évidente. La caractéristique d’une société est qu’elle ne bascule qu’en bloc. Elle tend à faire corps. Ça pose un gros problème au changement : pour faire changer un groupe, il faut changer tout le monde !
Le problème disparaît lorsque vous isolez les membres du groupe. Ils ne sont plus contraints par le groupe. Ils retrouvent leur libre arbitre. Le travail de négociation individuel, par définition, conduit à un consensus. Il devient la nouvelle pensée unique du groupe. On peut alors le réunir : il pense de nouveau la même chose.

C’est un exemple à la fois de ce qu’est un changement (modifier les règles qui organisent le comportement d’une communauté) et d’une technique élémentaire pour le conduire.

Compléments :
  • Les raisons pour lesquelles les hommes bougent en masse sont nombreuses. Psychologiques (« validation sociale » : CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000), mais aussi tout bêtement pratiques : les automobilistes doivent tous respecter la même priorité. La société a besoin que tout le monde suive les mêmes règles.
  • Sur les modes de régulation des communautés : Governing the commons.
  • Bien entendu, face à un grand groupe, cette technique ne peut être appliquée telle que.

vendredi 12 décembre 2008

Du bienfait du fonctionnariat

Parmi les techniques anticycliques, il y a le fonctionnariat.

C’est une question d’assurance. L’homme laissé à lui-même, et menacé de licenciement, doit s’auto assurer. Il tend donc à beaucoup économiser. Le fonctionnaire n’économise pas, parce que son avenir est assuré. Assuré par l’ensemble de l’économie. Il dépense donc plus que l’individu isolé, et surtout de manière régulière.

Des mécanismes équivalents, ou proches. Le modèle allemand qui veut que l’ensemble de la masse salariale d’une entreprise se contracte en période de crise, mais qu’il n’y ait pas de licenciements. La flexisécurité danoise, qui ne lie pas l’homme à l’entreprise, les transitions entre emplois étant prises en main par l’état, sans baisse sensible de salaire.

L’Amérique récente proposait une solution innovante : faire croire à une croissance éternelle. Non seulement ne pas économiser, mais encore s’endetter massivement.

Soyons anticycliques.
Défense du modèle allemand.
Contre la participation de Laurence Parisot (sur la felxisécurité).

De Bull et du bon usage du protectionnisme

La fortune de Bill Gates a été le fait du milieu dans lequel il vivait (Le succès est un don que nous fait la société). Le plan calcul français semble avoir eu l’effet inverse : il a imposé aux étudiants et aux entreprises du pays un mauvais matériel. Outre les sommes colossales englouties par Bull, les dommages occasionnés à l’économie nationale ont été incalculables. D’où la question : pourquoi les subventions de l’état sont efficaces dans certains pays, et pas dans d’autres ?

Probablement une différence d’état d’esprit. L’Américain, s’il est entrepreneur, veut se « réaliser », faire quelque chose de grand. Il vise le KO. Il tire parti de tout financement pour atteindre son objectif. L’allemand a probablement une sorte d’idéal d’excellence : construire une belle entreprise pour sa communauté.

Quant au Français, il me semble que son ambition est limitée : selon la mode de l’Ancien régime, il recherche un bénéfice, une terre qu’il exploitera selon son « bon plaisir ». Il se satisfait magnifiquement de la médiocrité. D’une médiocrité dont il est le roi.

Voici ce qui me fait avoir cette idée. Dans Entretien avec Guy Schwartz : Edith Cresson ou l’autopsie d’un naufrage, un article sur les invraisemblables et piteuses aventures d’un premier ministre, on voit qu’un de ses conseillers (Claude Hirel, le P.-D.G. de CDF-Chimie) a l’ambition de devenir patron de Bull, à la place du patron de Bull. Et voilà la motivation de ceux dont dépend le sort de notre économie : se tailler une petite baronnie. Et comment ils y arrivent : par des minables manigances politiques. Pour ceux-là, les subventions sont gaspillées.

Compléments :

jeudi 11 décembre 2008

Le succès est un don que nous fait la société

Revue du livre Outliers de Malcolm Gladwell.

Malcolm Gladwell, un des auteurs américains les plus lus (The Tipping Point), publie un nouveau livre. Il met en cause l’idéal américain du « self made man ». (Ce qui semblerait lui valoir des inimitiés, selon Matthew Yglesias.) Il y montre que le succès est essentiellement un héritage social.
“It is not the brightest who succeed,” Gladwell writes. “Nor is success simply the sum of the decisions and efforts we make on our own behalf. It is, rather, a gift. Outliers are those who have been given opportunities — and who have had the strength and presence of mind to seize them.”
Comme moi, dans un billet précédent (L’entreprise n’appartient pas à l’entrepreneur), il s’est intéressé au cas de Bill Gates. Mêmes conclusions, mais avec des informations que je n’avais pas. Il a demandé à Bill Gates combien d’adolescents avaient une connaissance comparable à la sienne de l’informatique, à son époque. Réponse : pas plus d’une cinquantaine.

ArcelorMittal le cyclique

Interview d’un dirigeant français d’Arcelor Mittal.

Toujours ce matin, sur RFI. Notre homme annonce, certes que la société a fait des bénéfices colossaux, mais qu’elle doit anticiper le repli de son marché. Quand il reprendra son essor, elle embauchera à nouveau.

Exemple parfait du comportement qui produit les récessions. Mais aussi magnifique illustration de ce que la société dit d’elle-même :
Leadership
We are visionary thinkers, creating opportunities every day. This entrepreneurial spirit brought us to the forefront of the steel industry. Now, we are moving beyond what the world expects of steel.
ArcelorMittal : très bonne affaire ?
Soyons anticycliques

Maslow et les droits de l’homme

Ce matin RFI parle des droits de l’homme à Cuba. On y trouve des détenus politiques. Un Cubain interrogé répond qu’au moins les gens ne souffrent pas de faim. Ce qui n’est pas le cas d’un milliard de personnes dans le monde. Et leurs droits ?

Argument qui ne dédouane pas Cuba, mais qui m’a fait réfléchir. Les rebonds de l’histoire sont bizarres. Aujourd’hui notre monde capitaliste est vu comme le berceau des droits de l’homme. Or, c’est en réaction aux excès capitalistes, à la déchéance de ses victimes, qu’a été créé le communisme. Et on oublie que les idées socialistes ont massivement influencé notre société occidentale. Un proto communiste est donc légitimement surpris d’être accusé d’enfreindre les droits de l’homme.

C’est vrai aussi que ne pas crever de faim paraît un droit fondamental. Ce qui me remémore Maslow. Pour lui la construction de l’homme se fait par saturation successive de besoins. Notamment, il faut le nourrir, lui donner de l’amour, et confiance en soi. Ensuite, il s’auto-réalise, il devient ce qu’il doit être. Tout cela est apporté par la société.

Du coup, une société qui fait de l’homme un produit que le « marché du travail » échange est attentatoire à ses droits : elle casse le tissu social qui est nécessaire à sa constitution. Il en est probablement de même d’un licenciement non préparé. L’idéologie anglo-saxonne (ou du moins celle d’une élite dirigeante), qui croit que l’homme est seul, que la notion de « société » est vide de sens, est donc, plus généralement, attentatoire aux droits de l’homme. Bien sûr, l’idéologie totalitaire, qui nie l’individu, n’a pas de leçons à lui donner.

La bonne solution, si elle existe, est probablement entre les deux. Peut-être d’ailleurs qu’elle a à voir avec notre capacité au changement. Le droit de l’homme c’est ne pas être soumis à des changements pour lesquels il n’a pas été fait ? Si changement brutal il y a, ils doivent être assumés par la société ?

MASLOW, Abraham Harold, Motivation and Personality, HarperCollins Publishers, 3ème edition,1987.
Origines de cette reflexion : Bernard Kouchner et les droits de l’homme.

De la pauvreté

Un extrait d’un billet de Carmen Schlosser Alléra (voir blog dans liste de blogs), au sujet de la conférence de Poznan :
L’envoyé spécial de l’Inde et chef de la délégation indienne à Poznan affirme que son pays n’est pas un émetteur important et que comme la Chine ne prendra pas d’engagements de réduction contraignants. Toute réduction d’émission menacerait la croissance et empêcherait de réduire la pauvreté énergétique de son pays, où 500 millions de personnes vivent dans le noir. En Inde, j’ai besoin de donner de la lumière à un demi-milliard de personnes. A l’Ouest, vous voulez conduire votre Mercedes aussi vite que vous le voulez. Nous avons des émissions de survie, les vôtres sont de confort, de style de vie. Elles ne peuvent être mises sur le même pied. J’essaye d’assurer de l’énergie pour des services commerciaux minimum, alors que vous n’êtes pas prêts à abandonner votre riche style de vie ni votre niveau de consommation. Ce même négociateur exprime sa surprise devant la facilité avec laquelle les fonds avaient été trouvés pour contenir la crise financière. Il ajoute que si en cas de crise sérieuse les gouvernements sont capables de trouver les ressources nécessaires de l’ordre de centaines de milliards de dollars, qu’en est-il des changements climatiques ?
En lisant ce texte, je me suis demandé ce que signifiait être pauvre.
Si être pauvre, c’est ne pas avoir l’électricité, le monde a été pauvre depuis toujours. Les rois les premiers. Et certaines parties de ma famille étaient très pauvres il y a encore quelques décennies. Est-ce qu’être pauvre c’est ne pas avoir ce qu’on les autres ? Et est-ce qu’il n’y a que cela dans la pauvreté de l’Inde. Que dire de la pollution (Malheureuse Inde), de son instabilité sociale ? N’est-ce pas une pauvreté en grande partie de fabrication récente ?
Aurait-on confondu progrès avec empilage de biens matériels ? Est-ce que ce progrès crée la pauvreté ?

Jean-Noël Cassan, passe beaucoup de temps au Pakistan. Il y voit des gens pauvres mais dignes. Il pense qu’ils sont heureux. Mes ancêtres étaient pauvres mais dignes, eux aussi. Et leurs descendants ont gardé un souvenir de paradis perdu.

Il est temps de réfléchir à ce que nous appelons progrès. J’ai le sentiment que nous avons le choix entre être esclave de l’économie, comme aujourd’hui, ou la mettre à notre service. Et cette seconde solution ne demande pas de retour à l’âge des cavernes, de communisme, ou de freinage de l’élan entrepreneurial. Juste une orientation correcte. C’est peut-être le sens du changement que nous vivons aujourd’hui.

mercredi 10 décembre 2008

De la culpabilité

J’ai entendu à plusieurs reprises que la Chine disait qu’elle avait le droit de polluer, parce que l’Occident avait commencé à polluer. Qu’elle n’allait pas arrêter sa croissance pour si peu.

Ce n’est pas parce qu’il y a des criminels que nous allons nous comporter en criminels. Et, pour l’Occident, il n’y avait pas préméditation. Quant à la Chine ce sera le cas si elle ne change pas d’attitude. Ce n’est pas parce que les femmes ont longtemps reproché à la société leur position d’infériorité, qu’elles ont reproduit ce qu’elles considéraient être des vices masculins une fois que leur situation a changé.

D’ailleurs pourquoi y aurait-il antinomie entre développement et durabilité ? N’est-ce pas plutôt un problème intéressant à résoudre (« stretch goal ») ? Un problème à la dimension d’une grande nation. Bien plus digne d’elle qu’une victoire aux jeux olympiques. Ne peut-elle pas lui consacrer une fraction de son immense population ?

Mais peut-être que, faute de démocratie, seuls les dirigeants chinois ont le droit de penser ? Et qu'ils sont dépassés par l'ampleur de leur tâche ?

Compléments :

Offre de service

Rencontre avec Pierre Zimmer, ancien journaliste, et écrivain, notamment sur le changement (voir son blog dans la liste de blogs de celui-ci). Homme plein d’optimisme, fier de son mauvais esprit, et trouvant toujours une citation inattendue au bon moment. Une, approximative, qui m’est restée en tête : Tristan Bernard au moment de son arrestation : « avant je vivais dans la crainte », « maintenant, je vais vivre dans l’espoir ». Cette discussion m’a amené à essayer de résumer mes idées :
  • Le mode usuel de mise en œuvre de décision, choisir une stratégie / imposer sa mise en œuvre, suscite résistance et échec. On ne peut pas « imposer » à ceux dont on dépend pour l'application de ses décisions ! Il faut en faire les responsables du changement.
  • Deuxième point : le succès du changement est dans son contrôle. Aujourd’hui, le patron prend une décision et s’attend à ce qu’elle soit mise en œuvre : erreur fatale.
  • Paradoxe : on ne contrôle pas des responsables ! C’est là où se trouve mon savoir faire : l’animation du changement. Elle consiste à « donner de l’aide », car la résistance au changement ne vient pas d’une mauvaise volonté, mais de la peur de ne pas savoir faire (« anxiété d’apprentissage »).
  • Mieux : l’animation encadre le processus de réflexion, de façon à ce qu’il s’inscrive dans un cadre de temps prédéterminé court (jamais plus de 6 semaines). C’est en cela que l’on peut parler de « contrôle » (contrôle de la durée, pas flicage des hommes).

Qu’est-ce qui plaît dans ce discours ?

  • Jusqu’ici le changement sous-entendait des hordes de consultants. D’où méfiance d’une entreprise qui se souvient de précédentes interventions, souvent inutiles. J’explique que le changement se fait quasiment à coût nul, et sans être vu. Pour un patron qui joue sa peau sur un changement, c’est une bonne nouvelle.
  • Autre intérêt. Les conditions de travail actuelles, à tous les niveaux, sont souvent abjectes (A lire absolument). Pourquoi ? Les projets de changement de l’entreprise sont construits sur des modèles théoriques universels, les « meilleures pratiques ». Conséquence 1 : elles éliminent les différences, renforcent la concurrence, la nécessité de changement… cercle vicieux. Conséquence 2 : elles mettent, en force, l’entreprise en conformité avec un modèle prédéterminé. Donc elles en détruisent les actifs, en compromettent la durabilité, et brutalisent la culture et les hommes. Mes techniques font exactement le contraire. Parce qu’elles utilisent le savoir-faire « d’en bas », elles conduisent à la différenciation, à des positionnements forts et solides qui s’appuient sur les compétences uniques de l’entreprise, et à une organisation qui les comprend, et qui est donc « heureuse ».

Qui est sensible à ce discours ? Dirigeants qui ont eu ou ont des problèmes graves (actuellement les banques, entreprises en cours d’achat, entreprises restructurées par un investisseur…).

Exemples de configurations favorables :

  • Les grands fonds d’investissement. Il arrive (particulièrement en ce moment) que leurs participations aillent mal. Mais, ils ne savent comment leur imposer leur point de vue : les dirigeants des dites participations disent que le changement qu’on leur propose est impossible, ou trichent lorsqu’ils le réalisent (ils font des trous dans la coque pour alléger le navire). J’apporte à la participation un savoir faire qui lui permet de transformer les objectifs du fonds en un plan d’action robuste, qu’elle sait mettre en œuvre. Le problème est le même dans le cas maisons mères / filiales. J’ai probablement fait plus de 50% de mes missions dans ces types de configuration. La méthodologie que je propose est très rassurante car apparemment programmatique (« la méthode navette »). Sur ce sujet : Métamorphose du dirigeant français ? Au secours, mon patron est un fonds d’investissement.
  • La mise en œuvre des décisions du gouvernement. Je ne suis pas utile au Président de la République, mais à ceux qui doivent mettre en œuvre ses directives. Je peux les aider à le faire discrètement, conformément à la culture du service public, et en améliorant la qualité du service qu’ils rendent.

Bernard Kouchner et les droits de l’homme

Mon radio réveil déclare que Bernard Kouchner est mal à l’aise avec son secrétariat d’état aux droits de l’homme. À midi, j’entends un des rédacteurs de la déclaration des droits de l’homme dire que la France ne les respecte pas, notamment dans le domaine de l’immigration.

Qu’arriverait-il si des millions d’immigrés se présentaient à nos portes, et que nous les recevions ? La théorie économique répond : que de bonnes choses. À terme, ça augmente mécaniquement la richesse du pays.

Doit-on faire profiter les immigrants des systèmes de protection sociale, à la construction desquels ils n’ont pas participé ? Les immigrés sont rarement des dirigeants, plutôt des travailleurs peu qualifiés, qui parlent mal la langue du pays : s’ils doivent trouver un emploi ce sera probablement, au moins initialement, dans une entreprise existante, et à une place qu'aurait pu occuper un indigène peu favorisé. En outre, la loi de l’offre et de la demande ne va-t-elle pas amener à un abaissement des salaires les plus faibles ? Et, égoïstement, que dirions nous si le métro se trouve saturé, si nous n'arrivons plus à nous loger comme nous le pensions, si nos enfants ne peuvent plus faire les études que nous leur promettions… ?

Je me souviens de paysans basques (français) très ennuyés par l’immigration de touristes anglais : les terres étaient devenues hors de prix. Ces paysans, indirectement, se trouvaient expropriés, ils ne pouvaient plus vivre la vie qui avait semblé leur destin. On les privait de leur identité. N’était-on pas en train d’enfreindre leurs droits les plus fondamentaux ? Les Corses, eux, avaient su se faire respecter, m'a-t-on dit...

La notion de droits de l’homme est difficile à appliquer, parce qu’elle est une invention récente. Par définition, il y a encore quelques siècles, personne ne la respectait. Chez les Vikings, la peine ultime n’était pas la mort, mais l’expulsion du groupe : l’homme n’était qu’un membre du tout. Aujourd’hui encore, il semble que la notion de droits de l’homme soit une abstraction pour le Chinois. Sa culture y est imperméable. Il y a quelques jours RFI diffusait un reportage sur la crise du lait frelaté chinois. Un éleveur interviewé expliquait que mettre des additifs dans le lait était le seul moyen de répondre à une demande en croissance forte. Et le risque pour l’homme ? Sa famille ne consommait jamais de ce lait.

Problème de conduite du changement. Les droits de l’homme sont un idéal. Mais comment les mettre en œuvre ? On n’en sait rien.

Mission d’un secrétariat aux droits de l’homme ? Ma suggestion. Plutôt que de se contenter de dénoncer les manquements à ceux-ci, aider, là où il y a manquement, à les faire respecter, sans produire de déséquilibres regrettables. Le secrétariat d'état doit être un champion de conduite du changement !

BOYER, Régis, Les Vikings, Perrin 2004.
Aperçu chinois : Le discours de la Tortue

mardi 9 décembre 2008

Le retour du Colbertisme ?

L’idéologie de l’élite économique mondiale semble avoir connu une transformation aussi brutale que radicale.

Les élites américaines ont cru à un système de libre échange dont elles tireraient les ficelles. Elles ont détruit l’industrie de leur pays. Erreur ? 1) Comme le pensait Adam Smith, le libre échange ne peut pas survivre au mercantilisme (de la Chine, dans notre cas) 2) pour pouvoir échanger, il faut avoir quelque chose à vendre, une industrie pour le produire 3) l’élite se pensait au dessus des nations, elle avait tort.

Les politiques occidentales semblent maintenant repartir vers un protectionnisme déterminé. Les pays en développement pourraient découvrir qu’ils ont à réinventer leurs stratégies s’ils ne veulent pas vivre des moments difficiles.

Sur le mercantilisme moderne : Global imbalances threaten the survival of liberal trade.
Sur les élites américaines : Grande illusion.
Soyons anticycliques

Le coaching et moi

Comment se place mon type de conseil ?

Une typologie :
  1. Le conseil en organisation : définit une cible théorique pour une organisation (exemple : réduisez vos effectifs par 2). Business Process Reengineering. C’est théorique et ça ne tient pas compte de la réalité humaine du problème. Cela ne se pratique que sur les relativement grandes structures.
  2. La mise en œuvre de ce qui précède. Mon type de conseil.
  3. Le coaching de groupe.
  4. Le coaching individuel.
Mes contacts avec les coachs montrent de grosses intersections entre techniques. Différences : les miennes sont développées dans le sens des sciences du management (que l’on peut, grossièrement, faire remonter à Taylor) ; les techniques de coaching sont à forte concentration de psychologie. Je n’y entre que dans la stricte limite du nécessaire, ce qu’Edgar Schein appelle l’établissement d’une relation d'aide.

Mon type d’intervention ne demande pas de transformer les personnalités, mais de les placer sur leurs forces. De modifier l’organisation, pour que chacun y soit au mieux.

De manière inattendue, si je suis confronté à un problème individuel, je lui cherche une solution organisationnelle. Notamment en augmentant la taille du groupe, de façon à ce que les faiblesses de la personne n’aient plus à s’exprimer, qu’elles soient compensées par les forces d’un nouvel arrivant. Je soigne l’individu par la société.

Par conséquent, je ne suis pas compétent pour m’occuper des petites organisations, des groupes de personnes, ou des individus.

Compléments :
  • Coach : bon ou mauvais ?
  • Un texte sur le coaching de groupe avec lequel j’ai beaucoup en commun : MALAREWICZ, Jacques Antoine, Systémique et entreprise, Village Mondial, 2005.
  • SCHEIN, Edgar, Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999.

Dell : vie et mort (2)

Une société avec laquelle je travaille commande des ordinateurs à Dell.

Surprenant : on est en crise, et les délais de livraison de Dell sont invraisemblables. La société a perdu un client.
Doit-on y voir l’accélération du déclin, la malédiction de l’entreprise américaine aux mains de la bureaucratie ? (Dell, vie et mort)

lundi 8 décembre 2008

Coach : bon ou mauvais ?

La profession de coach a connu une extraordinaire fortune. Il se trouve, par ailleurs, que mes travaux sur le changement m’en ont fait rencontrer beaucoup. Une tentative de typologie.
  1. Le bon coach me semble apporter ce que la société ne nous donne plus (A lire absolument) : l’amitié. La vie devient insupportable si nous ne pouvons pas parler de nos malheurs (qui n’en sont souvent pas). J’ai l’impression que le bon coach sait surtout écouter.
  2. Un dirigeant de cabinet de conseil qui s’était associé avec un coach s’est rendu compte que ce dernier avait transformé sa société en secte. J’ai été étonné du nombre d’anciens cadres supérieurs, ou dirigeants qui sont devenus coaches. Beaucoup d’entre eux pensent que la vie a été injuste avec eux. Mais ils gardent la conviction qu’ils savent la vérité, pour eux coaching signifie imposer leurs vues à leurs clients. Pour cela, ils possèdent des outils de manipulation extrêmement efficaces : les techniques de coaching.

Sur les besoins de l'homme : MASLOW, Abraham Harold, Motivation and Personality, HarperCollins Publishers, 3ème edition,1987.

Soyons anticycliques

Ces temps-ci tout ce qui est anticyclique est à la mode. Par exemple, les spécialistes de rachat de dette ont le vent en poupe. De même que les mesures qui favorisent les provisions des banques en cas de vaches grasses.
  • Pourquoi n’y avait on pas pensé plus tôt ? La théorie économique la plus orthodoxe dit que le profit est la rémunération de l’incertitude (KNIGHT, Franck H., Risk uncertainty and profit, Dover, 2006). L’entreprise s’auto-assure. Une variante (Crise : que faire ? rendre l’entreprise flexible) explique que le risque que court l’entreprise est de ne pas avoir les moyens de faire ce qu’elle veut, donc de manquer de cash. Pourquoi les économistes, alors, nous ont-ils poussés à vider les entreprises de ce qu’elles gagnaient ?
  • Quelque chose en commun avec subprimes et swaps ? La folie de ces dernières années a été d’éliminer toutes les garanties contre le risque. De ce fait, des masses fantastiques d’argent ont été libérées.
Science économique : opium d'un peuple influençable à l'extrême ?

Crise : la culpabilité des geeks, Il n’y a pas que les subprimes, Perfide Albion.

dimanche 7 décembre 2008

À mort la culture générale (suite)

Lucien Jerphagnon sur la philosophie :
(…) la philosophie ne se périme pas plus qu’elle ne se stocke.
(…) Aujourd’hui encore, alors que les problèmes se posent si différemment d’autrefois, du haut d’un savoir devenu énorme et impossible à dominer – et toujours aussi tragiquement insuffisant à notre bonheur -, il se peut qu’au détour d’un vieux livre, un instant de connivence vienne réjouir notre esprit. Le temps d’une lecture, un aspect des choses ou de nous même se dévoile à nos yeux, et nous découvrons que nous n’y avions seulement jamais songé. Il y eut donc des moments, dans l’histoire des hommes, où l’on pouvait être héraclitéen, parménidien, platonicien, aristotélicien, thomiste ou ce que vous voudrez – et s’en trouver comblé. Et la nostalgie que peut-être vous éprouverez de ne plus être contemporain de cette paix de l’esprit est savante. Elle vous assure déjà que vous êtes entré, au moins pour un moment, dans les raisons du philosophe qui apportait cette paix. Que vous avez conspiré avec une intuition dont vous n’avez plus envie de contester le bien fondé : « en philosophie, disait Ferdinand Alquié, on ne réfute guère que ce qu’on n’a pas compris. » Et puis vous découvrirez aussi que ce moment là de votre temps est contemporain de votre propre temps.
(…) il n’y a de pensée définitive que pour ceux qui ne pensent pas.
JERPHAGNON, Lucien, Histoire de la pensée, tome 1, Tallandier, 1989.

Individualisme et rationalité

Un aspect du progrès que n’avaient pas vu les Lumières ?

En m’approchant de la pensée de Kant (Kant pour les nuls), j’ai compris que ce qu’il entend par progrès, probablement en accord avec les Lumières, c’est la prise du pouvoir par la raison. L’homme se dégage des coutumes, il pense par lui-même. La raison prenant le contrôle du monde va progressivement le transformer. Progrès.

Certes, mais nous sommes encore sacrément pilotés par des us et coutumes pas du tout digérés. Raison encore endormie ? Le réveil de la raison, c’est l’individu qui pense pour son propre compte. Et il voit d’abord son intérêt. Le plus efficace pour le servir ? Exploiter les règles que les autres suivent : ils travaillent pour vous. L’individualiste est donc une sorte de Tartuffe. C’est le champion de la règle, de la coutume, des usages, des valeurs de la famille. On peut l’imaginer patron d’une ONG, ou membre du service public. Il n’est plus religieux depuis que l’Église n’a plus d’influence.

En termes de changement, il ressemble au Français (Messieurs les Français, changez les premiers) : il est immobile, mais il veut que nous nous transformions. Il n’a jamais tort. Il nous met systématiquement en faute. Ne pas penser comme lui c’est être fou, dans la tradition soviétique. Suivre son raisonnement c’est devenir fou.

Complément :
  • La réforme expliquée par le rejet d’une Église mise au service de l’intérêt particulier : TAWNEY, R. H., Religion and the Rise of Capitalism, Transaction Publishers, 1998.

Relance par l’investissement

La plupart des gouvernements ont choisi de relancer leur économie en favorisant l’investissement. Quelques arguments pour :
  • Des pays, en particulier la Chine, semblent avoir adopté une stratégie qu’Adam Smith aurait appelée « mercantiliste ». Ils tirent avantage de l’échange non seulement pour entasser des richesses, mais aussi pour favoriser le développement de leurs propres industries au détriment de celles des autres. De ce fait, ils épuisent leurs partenaires et menacent l’équilibre de la planète (Global imbalances threaten the survival of liberal trade).
  • Il semble donc naturel que les cigales d’hier reconstruisent leurs capacités de production, et diminuent leur dépendance vis-à-vis des échanges internationaux. D’ailleurs, une relance par la demande, outre ses effets probablement rapidement bénéfiques, ferait le jeu des fourmis mercantilistes et empirerait les déséquilibres.
  • Dans la logique de l’échange, l’investissement le plus efficace est celui qui développe ce que ne possède pas le reste du monde : les industries en bouton, qui sont à la fois prometteuses et originales. Il faut aussi des entrepreneurs qui soient prêts à saisir l’aide pour développer un empire, et qui n’utilisent pas la subvention comme rémunération du statu quo (ce qui est fréquent chez le Français, très marqué par le fonctionnariat).
  • Les entreprises tendent à adopter un comportement moutonnier, une entente tacite, qui leur évite la concurrence. De ce fait, un pan entier de l’économie finit par se retrouver dans une impasse (cf. l’automobile américaine, et peut-être française). L’action de l’État peut aider à le remettre en piste.

Le plan de Barak Obama. La relance de l’économie, et la création d’une industrie du clean tech américaine, au service d'objectifs sociaux. Transports, amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments publics (d’où économies) et des soins médicaux par le développement de nouvelles technologies (nouvelles économies). C’est malin. Plus malin : il évite l’erreur qui tue le changement. Il met en place un système de contrôle du changement. Il annonce qu’il va investir massivement, mais qu’il attend de cet investissement des résultats concrets, quantifiés. Il va s’assurer qu’ils sont obtenus.

Compléments :