samedi 20 décembre 2008

Élie Barnavi et l’Europe

Pierre Assouline (L'Europe, combien de divisions ?) commente un livre d’Élie Barnavi sur l’Europe. 2 idées m’interpellent.
  1. Élie Barnavi aurait aimé que les racines chrétiennes de l’Europe soient rappelées dans le préambule de sa constitution.
    Tocqueville et Chateaubriand l’auraient sûrement approuvé, eux qui comptaient sur la religion chrétienne pour adoucir un « libéralisme » barbare.
    Quant à moi, l’évocation de ces racines chrétiennes m’a choqué. Probablement question de culture. 1) Je suis finalement un fanatique de la laïcité, qui, dans mon panthéon personnel, s’est constituée contre l’Église ; 2) la foi chrétienne, au moins au sud de l’Europe, est fortement influencée par un paganisme antérieur (cf. ribambelle des saints) – si l’on veut de la racine, pourquoi s’arrêter en chemin ? ; 3) c’est au nom de la religion chrétienne que les peuples européens se sont entre-égorgés, que la France a connu ses plus grandes guerres civiles, et s’est vidée d’une partie de sa population, qu’on a brûlé de l’hérétique, que l’on en a décousu avec le slave ou l’infidèle… ; 4) et, l’Europe, justement, a été créée pour mettre un terme à ces guerres.
    L’Europe, comme la France moderne (celle de « liberté, égalité, fraternité »), comme les USA (refuge contre l’intolérance religieuse anglaise), s’est construite pour la plus grande gloire de valeurs idéales. En réaction à un passé terriblement douloureux. J’ai vécu le retour des racines chrétiennes comme une tentative de révisionnistes revanchards.
  2. Élie Barnavi s’oppose à l’entrée de la Turquie dans l’Europe, au motif qu’elle n’a rien en commun avec nous ; que ceux qui la poussent dans nos bras veulent faire de l’Union Européenne un espace sans foi ni loi, autrement dit un marché.
    Argument faible. L’Europe, c’est un projet. Pourquoi une nation en serait-elle exclue au nom de son passé ?
    D’ailleurs, l’Europe n’est pas, comme je l’ai cru, seulement une vaste zone de libre échange. Mais un formidable mécanisme pour faire rendre gorge aux nationalismes.

Sur Tocqueville et Chateaubriand : MANENT, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.
L’Europe est-elle une communauté ?

Barak Obama mécontente les homosexuels

Certains font des gaffes qu’ils regrettent, pas Barak Obama. Il semble penser la moindre des ses décisions jusqu’à ses plus ultimes conséquences.

Depuis quelques jours la presse anglo-saxonne débat de son choix d’un pasteur, colossalement populaire mais peu ami des homosexuels, comme officiant lors de la séance d’investiture présidentielle.

Barak Obama a pris l’émoi frontalement. Peut-on le soupçonner de ne pas être favorable à la cause homosexuelle ? Non. Ce qu’il veut ? Que la nation américaine ne se divise par en fractions hostiles. Qu’elle s’unisse. Pour cela elle doit affronter ses divergences.

Politiquement, la manœuvre est habile : le pasteur en question représente une Amérique d’en bas hostile vis-à-vis de l’élite intellectuelle qu’Obama personnifie. C'est un signe formidable de réconciliation.

Réflexion sur la démocratie ? La démocratie ce n’est pas la dictature de bons sentiments qui clouent le bec à une majorité. De ce fait envenimant les hostilités jusqu’à ce qu’elles explosent. Ce n’est pas plus la majorité qui réduit au silence la minorité. La démocratie c’est le débat qui se nourrit de convictions opposées, apparemment, mais qui résultent de perspectives différentes. Et qui en déduit une vérité qui les transcende.

C’est un exemple de traitement de « déchet toxique ». La difficulté du procédé est, c’est évident ici, de le dévoiler. Comment ne pas terminer en martyr ? Faire appel à des principes supérieurs à ceux en cause. Si Barak Obama veut attaquer le racisme américain, il devra éliminer les conventions qui l’empêchent de s’exprimer. Pour faire surgir ses racines et les éliminer. Il aura besoin de ce type de techniques.

Quant à lui, 2 observations.
  • Une confiance surprenante en sa capacité à affronter les questions les plus délicates. En la puissance de la raison, et de la sienne en particulier. Mais la raison peut-elle toujours dompter l’émotion ? Surtout si c’est celle d’une nation ?
  • Cette confiance en soi a quelque chose d’inquiétant : et s’il n’écoutait pas suffisamment ? S’il négligeait, un jour prochain, le signal d’un malaise mal exprimé ?

Dial it down a notch, President-elect Barack Obama tells gays, Michael McAuliff, Daily News, 19 décembre.
De la liberté.
No drama Obama.

vendredi 19 décembre 2008

Capitalisme et confiance

Nouvelle série d’articles sur Bernard Madoff. Parmi les bizarreries relevées par les observateurs : manque de contrôle par l’organisme de réglementation des marchés financiers américains (la SEC), et légèreté. (Peu de gens se sont émus que le fonds de M.Madoff soit contrôlé par un cabinet d’audit de 3 employés, dont un de 78 ans, habitant la Floride, et une secrétaire...)

Dans BNP escroquée par Madoff, j'ai parlé de deux techniques d’influence. Il semblerait qu’une troisième s’y soit ajoutée : la « rareté ». La rareté fait perdre tout sens commun à l’homme. (C’est ainsi que les enchères nous rendent fous : plus qu’un jour, stock limité…)

HSBC lent $ 1bn to a handful of feeder funds, while BNP lent €350m and NomuraY27.5bn ($307m).
The banks earned hefty fees from their lending, leading to an increase in the size of the teams running fund derivative businesses over the past few years.
John Godden, head of IGS, the consultancy, said: “it became increasingly competitive and, every time a bit of capacity became available in the Madoff feeders, the banks had to lap it up and move quickly. So they don’t go and do the due diligence.”
Cependant, comme je le soupçonnais, la confiance a perdu beaucoup de monde :
“There were so many people who trusted someone”, (Simon Ruddick) said, describing a willingness to rely on other trusted investors as “passive due diligence”.

L’affaire Madoff, et, plus généralement, la crise actuelle, montrent que le système capitaliste a été infiltré par des parasites qui ont profité de la confiance qu’on leur faisait pour le dynamiter. Richard Foster (McKinsey explique la crise) fait du capitalisme un jeu de gendarme et de voleur entre régulateur et entrepreneur. Pourtant, ça ne semble pas avoir été toujours le cas : la devise de la bourse de Londres est My word is my bond (je n’ai qu’une parole). Et Max Weber disait que le capitalisme s’est bâti sur la morale protestante, et, qu’aux USA, à la fin du 19ème siècle, l’appartenance à une communauté religieuse était la preuve de sa solvabilité (la communauté payant les dettes de ses membres).

La morale américaine a subi une mutation : le capitalisme peut-il lui survivre ?

Compléments :

jeudi 18 décembre 2008

Disparition de l’industrie occidentale

Denis Debaecker, invité du club économie, illustre des erreurs qui ont mis à mal l’industrie américaine et française.

  • Une étude qu’il a menée auprès des employés d’une multinationale industrielle. Les interviewés n’ont aucune confiance dans les informations qu’ils reçoivent. Ils recherchent l’information auprès de leurs proches (conversations, téléphone, mail). Les bases de données de la société ne sont quasiment pas utilisées.
  • Dans le monde de l’électronique, il est habituel de sous-traiter sa production au plus offrant. Qualcomm a découvert que pour conserver des marges raisonnables (quand même très faibles), elle devait connaître parfaitement le métier de ses fondeurs, et même organiser leur travail. Les délocalisations telles qu’elles ont été pratiquées par beaucoup (abandon du savoir-faire au sous-traitant mis en concurrence parfaite) ne sont pas viables.
  • Boeing profite de la crise précédente pour licencier 30.000 personnes aux USA. Lorsque la conjoncture s’améliore, elle les remplace par une sous-traitance massive, à l’étranger. Ses sous-traitants s’installent dans ses usines. Graves problèmes de qualité et de coordination. Le développement de ses deux nouveaux modèles a pris deux ans de retard. Aujourd’hui la direction semblerait faire marche arrière.
  • Un ancien patron de GE prend la tête de 3M. Il rationalise la production de la société. Amélioration initiale, puis plongée. La société n’est plus innovante. Et l’innovation était son moteur. Un nouveau dirigeant s’efforce de rétablir la primauté de la recherche.
  • Une étude a montré que les entreprises qui se sortaient le mieux des crises étaient celles qui avaient conservé des « ressources ». C'est-à-dire qui n’avaient pas procédé à des rationalisations excessives. Intérêt ? Probablement, elles avaient gardé une diversité et une richesse de personnels et de compétences nécessaires pour s’adapter aux aléas d’une crise, par nature imprévisibles.

Compléments :

Droit au travail

Le texte qui inspire A lire absolument explique que l’inefficacité de l’entreprise et que la souffrance de ses employés viennent de la même cause : on croit qu’il faut forcer l’employé à travailler. Or, au contraire, il cherche une réalisation sociale. Pour bien vivre il doit bien faire son travail.

L’organisation actuelle du travail est contreproductive. En tendant au pilotage par la performance individuelle (carotte ou bâton), elle empêche la coopération, le travail d’équipe, qui est nécessaire au succès de toute activité humaine. L’entreprise est donc piteusement inefficace. Pour ses employés c’est un échec personnel (honte, maladie, suicide).

Le manager ne doit pas être celui qui dit ce qu’il faut faire, qui force. Mais celui qui apporte les conditions qui permettent au groupe humain de faire ce qu'il aspire à faire. C’est exactement l’idée fondamentale de mes livres, qui vient d’une constatation empirique. Ce qui empêche l’organisation de bien marcher, c’est un blocage. Si on l’élimine, elle saura naturellement quoi faire.

Une entreprise qui rate, c’est une anxiété de survie élevée. L’acte essentiel de la conduite du changement, c’est faire baisser l’anxiété d’apprentissage.

Les droits de l’homme, enfin. J’en déduis que :

  • Le travail est un droit pour l’homme. Pas tant par la rémunération qu’il lui apporte que parce qu’il l’aide à se construire. Mais c’est un droit à travailler efficacement.
  • Le dirigeant en particulier, et tout employé en général, ont un devoir : c’est de donner à leur organisation les moyens de bien faire son travail.

Compléments :

Valeo est restructuré

Informations, ce matin. On annonce de sévères restructurations chez Valeo. Un syndicaliste observe que l’activité de ses usines est nulle. Mais se demande si la direction de l’entreprise ne prend pas excuse de la crise pour alléger ses effectifs.

Cette méfiance indique très probablement que l’histoire a conduit les employés de Valeo à se méfier de leurs dirigeants. Ce n’est pas partout le cas. Un manager d’Essilor me disait que ses membres faisaient ce qu’on leur disait de faire sans arrière-pensée. Confiance bâtie au cours des années.

Il faut probablement relativement peu de temps pour transformer les modes d’interprétation d’une organisation. Il suffit de tenir parole suffisamment longtemps. Un dirigeant avec qui je travaillais a annoncé un plan de développement agressif à son entreprise. Elle avait subi dix ans de restructurations. Elle a entendu « restructuration ». Et a vu la fermeture d'une usine. Le plan a réussi. Quelques mois plus tard lorsque le dirigeant a voulu réorganiser l'usine qu'on avait cru menacée (pour des raisons de logistique), il n’y a eu aucune inquiétude : l’entreprise savait qu’il ferait ce qu’il disait.

Cet exemple est développé dans : Conduire le changement : transformer les organisations sans bouleverser les hommes.

mercredi 17 décembre 2008

Nicolas Sarkozy et le changement : suite d’enquête

D’après une source apparemment bien informée…

Il semblerait que Nicolas Sarkozy, au moins à l’Élysée, utilise la technique de « l’ordinateur social ». Les idées de réformes sont analysées par des commissions pluridisciplinaires d’experts (« pas des énarques ») qui en jugent les possibilités de mise en œuvre.

Est-ce partout les cas ? Ces commissions sont elles constituées de personnes qui ont la responsabilité de la mise en œuvre de ces mesures (et pas seulement des théoriciens) ?

En tout cas, le gouvernement semble acquérir un savoir faire de conduite du changement respectable.

Inde : équilibre miraculeux ?

The Economist se félicite de la démocratie indienne (The democracy tax is rising / special report on India).

Mais il en donne une image effrayante. Une nuée de partis, des alliances qui semblent aller et venir (l’alliance gouvernementale est constituée de 13 partis). Sur 522 députés, 120 font l’objet de poursuites judiciaires, dont 40 accusés de crimes.

Ce qui semble compliquer les choses est ce que Norbert Elias appelait le « nous », le niveau ultime d’intégration. Les pays occidentaux ont un « nous » qui correspond à la nation. Le Liban est divisé en communautés. En Inde, le « nous » semble influencé par la caste. Or, non seulement il y a beaucoup de castes, mais la caste est une réalité locale.

Est-ce parce que l’Inde est une démocratie que The Economist lui trouve autant de qualités ? Ou est-ce vraiment l’attachement de l’Inde à la démocratie qui tient ensemble ses composants volatiles ?

Le système des castes en Inde : DUMONT, Louis, Homo hierarchicus, Gallimard, 1966.

Madoff ou l'Amérique triomphante

Un dessin de Jean-Pierre Bove.

mardi 16 décembre 2008

Rayonnant Madoff

Bernard Madoff semble s’être toujours comporté avec la plus claire des confiances. Se ventant même de son insolent succès.

Escroc de génie ? Autre hypothèse, qui m’est venue en tête à la lecture de l’histoire d’Enron. Les grands scandales américains sont le fait de personnes persuadées d’être dans le droit chemin. Certes, elles font des entorses à la loi, mais la fin ne justifie-t-elle pas les moyens ? Richard Foster, ancien directeur du plus prestigieux cabinet de conseil mondial, ne leur donne-t-il pas son absolution ? Le capitalisme n’est-ce pas une infraction aux règles de la société qui a été couronnée de succès ? La loi du Far West.

Et n’était-ce pas la doctrine néoconservatrice, son interprétation de l’œuvre de Léo Strauss ? La ligne de conduite de la présidence Bush ? Et, plus généralement, l’explication de l’usage politique des droits de l’homme par les gouvernements américains ?

Complément :

Faillite islandaise

Un article de The Economist (Cracks in the crust) explique que l’Islande a été victime d’Internet.

En 2006, pour étendre leur marché, ses banques ont proposé au ressortissant de l’Espace Économique Européen de souscrire des comptes via Internet. En proposant des rémunérations élevées. Réussite fabuleuse. Mais, elles n’avaient pas de quoi garantir ces comptes. Pas plus que leur banque centrale.

Illustration du fonctionnement du capitalisme selon Richard Foster (McKinsey explique la crise.)

Double contrainte et stretch goal

Préparation d’un cours, je relis un article (A lire absolument), qui explique que l’employé est placé dans une injonction paradoxale, explication de la souffrance au travail.

L’injonction paradoxale est le « double bind » de Bateson. Deux contraintes qui se nient. Mais qu’on ne perçoit pas comme telles parce qu’elles ne sont pas sur le même plan. Bateson y voyait l’explication de la schizophrénie. Le schizophrène dédouble sa personnalité pour la mettre en cohérence avec un environnement contradictoire.

Curieusement, j’ai l’impression que la définition d’un « stretch goal » correspond à la résolution d’un apparent « double bind » : contradiction entre raisons économique et morale, par exemple.
Bateson semble avoir pensé que nous confronter à nos double binds avait un pouvoir curatif. Pour le stretch goal ça semble effectivement le cas.

Compléments :
  • BATESON, Gregory, Steps to an Ecology of Mind, the university of chicago press, 2000.
  • L’article « double bind » de Wikipedia anglais commence par la note suivante, qui m’a laissé songeur : « this article or section appears to contradict itself. »

Si Dieu n’existait pas…

Discussion avec la gardienne de mon immeuble, qui me dit être très croyante.

Ce qui m'amène à une réflexion sur la religion et sur mes livres. Et à la phrase de Dostoïevski.
Les entreprises, les sociétés sont pilotées par les règles de leur culture. Il n’est pas question d’en sortir. C’est une question de survie du groupe. C’est l’équivalent des lois de la nature. Pas besoin de Dieu pour que tout ne soit pas permis.

Faire appel à un mythe fondateur peut être utile pour que ces règles soient respectées sans discussion. Mais généralement, c’est inutile. Souvent, elles s’auto entretiennent. Si vous ne respectez pas le code de la route, accident. Ça limite le besoin de gendarmes.

Compléments :

Un revers pour Nicolas Sarkozy

Je suis réveillé par un Thomas Cluzel (le présentateur des informations de France Musique), presque heureux : un mouvement lycéen a fait reculer un projet du président de la République.

RFI enchaîne avec la satisfaction du Parti communiste et une interview d’un leader syndical lycéen. Je ne comprends de ses propos que « défense du service public ». Bizarre vocabulaire pour un lycéen.

N’y aurait-il pas là une innovation au sens de Robert Merton ? Le président de la République a infligé défaite sur défaite à ceux dont la raison d’être est de résister. La remise en cause est difficile, comme toute remise en cause. Cette apparente victoire apporte la satisfaisante assurance que, finalement, il n’y a rien à changer, tout va bien. Rationalisation de l’impuissance.

Sur la théorie de Robert Merton : Braquage à l'anglaise.

lundi 15 décembre 2008

Nicolas Sarkozy infiltre le Canard enchaîné

C’est ce qu’explique un livre dont parle Pierre Assouline Le Canard enchaîné”, cour et jardin.

J’ai dit que Nicolas Sarkozy allait balayer nos résistances au changement (Du bon usage de Nicolas Sarkozy, Sarkozy : avertissement au résistant français, Sarkozy en leader du changement). Je ne m’attendais pas à avoir autant raison.

BNP escroquée par Madoff

J’ai croisé le chemin de l’audit interne de la BNP : comment une organisation aussi efficace peut-elle être victime d’une escroquerie aussi grossière ?

J’ai lu plusieurs témoignages d’organismes pris au piège des suprimes. Eux aussi n’avaient pas procédé aux contrôles les plus évidents. Plus exactement, leurs contrôles semblent s’être réduits à : 1) il faut le faire parce que tout le monde le fait ; 2) le vendeur est quelqu’un de respecté. Voilà, selon Robert Cialdini, deux « courts-circuits » fréquents dans la décision humaine : « validation sociale » et principe « d’autorité ».

Comme l’homme, la BNP n’aurait-elle pas utilisé sa raison pour décider ? Et les Américains sont des experts de l’art de la manipulation des lois sociales ? L’art de l’influence selon Robert Cialdini.

Mais, n’y a-t-il pas eu inexpérience ? 1) L’escroquerie était grossière ; 2) le peu que je connais des as de la finance me montre qu’ils ont surtout du « flair ». Et un solide bon sens. De paysan. L’expérience des employés de banque se limite-t-elle à leurs diplômes ? Ne faudrait-il pas revenir au modèle du compagnonnage et de l’apprentissage patient ?

Un exemple de technique d'influence : Totalitarisme et management.

Hypocrisie américaine

Matthew Yglesias (Irony Department) a regardé le site web de Bernard Madoff, héros de la dernière escroquerie financière en date. Ce que disait ce site :
In an era of faceless organizations owned by other equally faceless organizations, Bernard L. Madoff Investment Securities LLC harks back to an earlier era in the financial world: The owner’s name is on the door. Clients know that Bernard Madoff has a personal interest in maintaining the unblemished record of value, fair-dealing, and high ethical standards that has always been the firm’s hallmark.
Retour à un favori de ce blog : l’hypocrisie. Et la forme qu’elle prend dans le monde anglo-saxon et allié.

Je continue à penser que l’hypocrisie est naturelle : notre tête a une logique, nos actes une autre. Les mettre en cohérence demande du temps. Mais l’hypocrisie est d’autant plus facile que l’homme est seul face à ses problèmes. Son cerveau a une faible capacité de calcul. S’il avait des amis, il saurait les résoudre. C’est la société qui nous rend intelligents. Et c’est probablement parce que l’Amérique est une société individualiste (qui de plus a une ambition de réussite personnelle inconnue ailleurs) qu’elle se prête à ce type de phénomène.

Nous sommes tous des hypocrites !
Jihad américain et Perfide Albion

Les droits de l’homme sont conformes aux intérêts des USA

Nancy Qian (Propaganda, human rights and the US media, www.voxeu.org, 15 Décembre 2008) a étudié la politique de défense des droits de l’homme des USA.

À la fin de la guerre froide, les USA ont brutalement compris que beaucoup de leurs alliés violaient les droits de l’homme. De sympathique, Mobutu est devenu indésirable.

Plus curieux, une étude du New York Times montre que sa couverture des violations des droits de l’homme suit l’intérêt que leur porte le gouvernement américain. Parce qu’il est moins coûteux de lui demander des informations que d’aller les chercher ? Vue l’importance des droits de l’homme dans la politique de l’Amérique, comment peut fonctionner sa démocratie si son peuple est mal informé ?

Surtout, quel avenir pour les droits de l’homme si le monde soupçonne les USA de les plier à leur intérêt ?

dimanche 14 décembre 2008

Zardoz

Zardoz (film de John Boorman) est l’histoire d’un monde divisé en deux. D’un côté des élus immortels, adolescents impubères qui vivent dans une sorte de paradis, de l’autre des affreux noirâtres qui travaillent pour eux. Sean Connery, un agent de sécurité mutant, grossier, velu, et suintant de désirs primaires, s’introduit dans ce paradis.

N’est-ce pas un thème récurrent dans la littérature anglaise ? Que l’on retrouve dans La machine à remonter le temps de Wells ? Celui d’une société composée d’adorables créatures pâlottes et de brutes taigneuses et sans humour ? L’équivalent des films de zombies américains ?

Image de la société anglaise ? Une élite, d’une part, une classe ouvrière de l’autre. D'ailleurs, pas besoin d’aller chercher loin le paradis de Boorman : on le trouve dans les public schools et à Oxford et Cambridge. L’éducation de l’élite anglaise vise à l’épanouissement de l’individu. C’est ce que dit la directrice de l’Université de Cambridge. L’Anglais supérieur parle délicieusement, avec charme, culture et originalité. J’ai toujours eu l’impression que son éducation n’avait que cet unique but : la parole.

Mais, imaginer qu’une élite puisse être sans compétences, juste épanouie, n’est-ce pas en contradiction avec ce que dit cette même élite : la division des tâches est le principe de la société ? Pas sûr : quand on dirige l’économie, on imagine facilement que l’on a des compétences surnaturelles.

D’accord, mais comment arrive-t-on au sommet sans compétences ? Il me semble que les sociétés se forment en deux temps. D’abord se construisent leurs structures. Puis elles se mettent à fonctionner, et la répartition des positions se fait selon des « rites » (désignation aux postes principaux –cf. l’éducation nationale en France), qui n’ont rien de rationnel (= liés à une compétence personnelle). Il suffit d’être bien placé dans ces rites pour avoir les places d’honneur de la société. C’est probablement comme cela que s’est constituée la France d’Ancien régime. D’abord des guerriers, puis leurs descendants, qui n’en étaient plus que de pâles copies.

Bien sûr l’édifice est instable, puisque non totalement optimisé. Comme le montre le triste sort de la multinationale américaine, organisée selon ce principe. Mais, pour une nation, les changements sont longs. En attendant, il est délicieux de se faire peur.

Compléments :

Fonds de LBO : temps difficiles

Autre victime de la crise : le fonds de LBO.

Ces fonds ont pour métier d’acheter de grosses sociétés, de les rationnaliser, et de les revendre. Ils ont des moyens importants (parfois plus de 6md€ de fonds propres), et surtout utilisent au maximum l’effet de levier financier : ils endettent l’entreprise qu’ils achètent.

Il semblerait qu'ils aient profité des innovations financières des banquiers, qui ont dégagé des masses de liquidités : la part de dettes dans leurs montages serait passée de 2/3 à 9/10 en deux ans. En même temps, les valorisations de leurs acquisitions ont été améliorées artificiellement : probablement pour employer leurs ressources, ils achetaient les participations de leurs confrères (une entreprise pouvait être acquise successivement par 3 fonds). Un nouvel exemple de contamination de l'économie réelle par la créativité financière.

La situation actuelle n’est pas simple. Les valorisations ont coulé, ainsi que les revenus. Comment payer ses dettes ? Pour compliquer les choses, la culture financière de l’investisseur est un handicap lorsqu’il s’agit d’expliquer au management de ses participations qu’ils doivent améliorer leur rentabilité : pourriez-vous nous dire comment faire ?

Compléments :

The Economist vante les bienfaits du monopole

Riding the rollercoaster (The Economist de cette semaine), explique que quelques multinationales ont été prises d’un appétit d’achat furieux ces dernières années, à des prix excessifs. Leur situation pourrait être préoccupante. Parmi ceux-ci on trouve ArcelorMittal et Lafarge.

On a ici probablement une conséquence indirecte de la folie bancaire : l’argent ayant été en abondance ces derniers temps, beaucoup d’entreprises ont été tentées de s’endetter. Les acquisitions devenant une mode, leur prix a crû.

Faut-il s’inquiéter ? Non, les prix de ce qu’achètent ces entreprises baissent, elles ont pas mal de liquidités, et aussi des synergies à exploiter (la raison de l’achat), et des économies prévues (5md$ pour ArcelorMittal).

Conclusion inattendue : parce que ces nouveaux monstres dominent leur industrie, ils vont pouvoir réduire rapidement sa capacité de production, de ce fait évitant une baisse déraisonnable de ses prix. Un effet anti déflationniste.

Bizarre, le modèle économique défendu par The Economist, et par la science économique anglo-saxonne, n’est-il pas celui de la concurrence parfaite ? Pragmatisme ?

Méfiez-vous des consultants

Je me souviens d’avoir choqué un participant à une conférence quand j’ai dit qu’il fallait se méfier des consultants.

Le conseilleur n’est pas un payeur. Il est utile par ses idées, mais il ne doit pas se substituer au dirigeant, qui doit décider en son âme et conscience.

Les deux billets précédents vont dans ce sens. Le très prestigieux cabinet de conseil McKinsey semble avoir une idéologie très particulière : celle d’un marché roi auquel l’homme doit être soumis. Une hypothèse forte qui oriente ses conseils. Quand on a un marteau on voit des clous partout disent les Américains. Par conséquent si vous n’avez pas de clous à enfoncer, McKinsey n’est peut-être pas pour vous.

McKinsey réforme l’entreprise

L’idée de Richard Foster : puisque le marché va plus vite que l’entreprise, installons le marché dans l’entreprise.

L’article de McKinsey dont je parle dans le billet précédent a attiré mon attention, parce que je cite l’ouvrage dont il est question dans un de mes livres :
Deux chercheurs du cabinet McKinsey, le plus prestigieux cabinet de stratégie mondial, expliquent : « les marchés n’ayant pas de culture, de leadership et d’émotion ne subissent pas les explosions de désespoir, de dépression, de refus et d’espoir auxquelles les entreprises doivent faire face (…) les entreprises ont été conçues pour (produire) plutôt que pour évoluer (…) nous pensons que l’entreprise doit être reconçue de haut en bas sur l’hypothèse de la discontinuité (…) l’idée est de donner les commandes au marché partout où c’est possible (…) notre prescription est d’élever le taux de destruction créatrice (de l’entreprise) au niveau de celui du marché sans perdre le contrôle des opérations. »
L’idée était élégante : vous ne savez pas gérer votre entreprise ? Donnez-en les commandes au marché ! C’est ce qu’ont fait les constructeurs automobiles américains et français avec leurs sous-traitants.

Mais elle était paradoxale. La destruction créatrice de Schumpeter n’a pas les effets que lui prête Foster. Selon Schumpeter, elle conduit au communisme, par une voie que n’avait pas vu Marx. Les crises inhérentes au capitalisme forcent les entreprises à devenir de plus en plus grosses pour y résister. Elles tendent donc au monopole, à la bureaucratie. D’ailleurs on peut innover bureaucratiquement, et c’est pour cela que le monopole soumis à la destruction créatrice est efficace, aussi efficace que le modèle de concurrence parfaite qui est l’hypothèse fondamentale de l’économie anglo-saxonne. Mais qui dit monopole dit concentration des outils de production en une seule main. C’est le communisme !

En 2001, quand sort le livre de Richard Foster, la société qui fait l’admiration des consultants et des universitaires est Enron. D’ailleurs Jeffrey Skilling, son patron, est un ancien de McKinsey. (Depuis il a écopé d’un quart de siècle de prison.) La faillite d’Enron a forcé tout ce monde à opérer un repli stratégique. La carrière de quelques-uns, comme Gary Hamel, immense gourou, en a même été victime. En fait, les Américains considèrent ces intellectuels un peu comme nous les collaborateurs, après guerre. Que signifie donc que certains relèvent la tête ?

Compléments :
  • FOSTER, Richard N., KAPLAN, Sarah, Creative destruction, McKinsey Quaterly, 2001, n°3.
  • EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
  • Fabricant automobile : mauvaise passe.
  • Quant à Schumpeter, je ne suis pas sûr que ses idées aient été totalement dénuées d’idéologie : on y voit la marque du modèle bureaucratique prussien, qui a tant influencé la pensée d’Europe centrale (Hegel pour les nuls, Angela Merkel au secours de l’orthodoxie libérale). SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème edition, 1962.

McKinsey explique la crise

Le journal du cabinet de conseil McKinsey interviewe un de ses gourous à la retraite.

Richard Foster explique les crises comme un renouvellement naturel du capitalisme. Destruction créatrice de Schumpeter. Le marché est plus efficace que les entreprises, du coup, périodiquement celles-ci doivent s’ajuster, d’où crise. De nouvelles sociétés sortent de la terre brulée. En fait, les crises sont une bataille entre l’entrepreneur et le régulateur. L’entrepreneur finit par contourner la loi, la valorisation des entreprises décolle du réel, et crise. Une nouvelle loi vient s’ajouter aux précédentes. De son point de vue toute la beauté du capitalisme est là : vouloir se nourrir aujourd’hui des (éventuels) bénéfices de demain. Vivre à crédit comme idéal.

Je retrouve ici mon analyse de la crise : l’économie (américaine) arrive périodiquement à se dégager des contingences du réel et part dans une crise de folie. Mais est-ce un bien, comme le dit M.Foster ? Le seul indicateur de performance du marché que l’on connaisse est la croissance du PIB. Or celle-ci est constante, depuis que l’on sait la mesurer. « L’innovation » financière du capitalisme n’est pas très efficace !

J’en reste donc à ma conclusion précédente : il n’y a rien de bien dans la crise, juste un phénomène de parasitisme, qui permet d’enrichir certains aux dépens des autres, en leur faisant prendre des vessies pour des lanternes.

Complément :

  • Crash de 29 : mécanisme.
  • Creative destruction and the financial crisis : An interview with Richard Foster, The McKinsey Quarterly, décembre 2008.
  • La croissance du PIB a été mesurée par Robert Solow : STIROH, Kevin J., Is There a New Economy?, Challenge, Vol. 42, No.4, Juillet-Août 1999.