mardi 13 janvier 2009

Intelligent Microsoft

Conversation avec Marc Jalabert, directeur du marketing de Microsoft France. Microsoft en est sorti grandi.

Marc Jalabert est à l’origine d’un très intelligent programme, IDEES (2005), maintenant généralisé et étendu au monde. Microsoft donne un coup de pouce à quelques start up méritantes. Rien de terrible, apparemment. Microsoft n’entre même pas dans leur capital. Et il ne leur demande pas d’exclusivité. Mais il met à leur disposition ce qui ne lui coûte rien : par exemple ses ordinateurs, la nuit. Ou les conseils de ses experts, quelques-uns des meilleurs au monde. Et lorsqu’une société hésite à acheter les produits de ces start up, Microsoft se déplace pour dire qu’il en pense du bien. Ce qui fait merveille.

Vous voulez, comme Bouygues Télécom, faciliter le développement d’un « écosystème » d’entreprises utilisant vos technologies ? Microsoft vous explique comment faire.

Voici, enfin, une idée intelligente en temps de crise : partager ce qui ne coûte rien avec des gens remarquables.

N’est-ce pas le principe même de l’équipe : chacun y fait ce qu’il aime le mieux faire, et profite de ce qu’il serait incapable d’obtenir seul ?

Complément :

Gros équipementier automobile : avenir radieux ?

L’état de l’industrie automobile : discussion avec un homme de l’intérieur.

Les constructeurs automobiles avaient pour stratégie de faire s’entretuer leurs sous-traitants. Ils les ont laissés dans un tel état que peu vont traverser la crise. Ceux d’entre-eux qui sont gros, et ont  des économies, n'auront bientôt plus beaucoup de concurrents. Leur position de négociation va en être considérablement renforcée. Arroseur arrosé ?

Mais auront-ils des clients ? Les Américains sont à l'article de la mort. Et les Français semblent bien plus mal partis que je le pensais.  Le management de Renault : recherche de la rentabilité à court terme + peu d'intérêt pour le produit = recette du désastre ?

Fabricant automobile : mauvaise passe  

Boeing licencie

Il y a quelques jours j’ai entendu dire que Boeing licenciait 4500 personnes aux USA.

La crise, bien sûr. Lors d’une précédente crise, il avait licencié 30000 personnes aux USA. Il n’avait pas embauché en Amérique ensuite. Et puis, il y a peu, il y a eu de longues grèves. De là à penser que le management de Boeing ait joint l’utile à l’agréable... Et qu’il considère qu’il est plus intelligent de liquider des emplois aux USA, que de concevoir de bons avions…

Disparition de l’industrie occidentale, Boeing, entreprise de services (où l’on voit que le sort des personnels de Boeing était scellé, il y a déjà plusieurs mois).

lundi 12 janvier 2009

Mal de la presse

Je ne m’y attendais pas. La radio m’annonce que le conflit Israël / Hamas divise la France. J’écoute la nouvelle : d’après un sondage, environ 1/3 des Français donne la responsabilité du conflit aux deux, environ un tiers ne sait pas, et sur ce qui reste le Hamas a moins de supporters qu’Israël. À lire la presse et à écouter la radio j’étais persuadé que l’opinion publique accusait Israël d’agression ! (Qu’est-ce qui fait bouger les opinions ?)

Et si les médias transmettaient ce qu’ils croient juste ? Je me souviens d’une critique du Masque et la Plume, dévastée par le succès d’une pièce dans laquelle jouait Alain Delon. « Mais à quoi servons nous ? » s’est-elle demandé. Les journalistes lui ressemblent-ils : pensent-ils qu’ils doivent nous éduquer ?

Mais où vont-ils chercher leurs idées ? Non dans la « raison », c'est-à-dire l’enquête qui permet de se faire une opinion, mais dans ce qui leur semble évident, c'est-à-dire les valeurs de la culture de leur milieu, leur « idéologie ».

Et s’il ne fallait pas aller chercher plus loin le déclin de la Presse ?

  • Elle passe à côté d’une grosse partie de la population, dont elle n’a pas les opinions.
  • Et elle n’apporte rien au reste.
  • Ajoutons à cela qu’Internet lui a enlève le revenu de la publicité, mais sans en faire payer le coût exact, parce qu’il a en partie parasité la presse traditionnelle, en obtenant gratuitement son contenu.

Il y a là une validation de ce que Theodore Levitt a appelé Marketing Myopia : la Presse a oublié son métier : l’information. Elle a redéfini le concept en le remplaçant par « nos idées », et elle ne voit du monde que le média : si ses affaires vont mal, c’est parce qu’elle a raté la révolution Internet.

Et non. Si elle avait compris le besoin de son marché, de la démocratie, si elle avait envie de produire une information réellement utile, tout le reste ne serait que du détail : Internet ne serait pas une menace, un casse-tête, un objet de « conduite du changement », mais une chance unique de mieux accomplir sa mission, d’un emploi évident.

Compléments :

dimanche 11 janvier 2009

Qu’est-ce qui fait bouger les opinions ?

Je suis frappé par la couverture que reçoit le conflit entre Israël et le Hamas.

Dans ma jeunesse les israéliens étaient les bons, et les palestiniens les méchants terroristes. Il est vrai qu’ils n’étaient pas de notre côté de la guerre froide. Ce n’est plus le cas. 

Je n’écoute pas beaucoup la radio, mais la seule fois où j’ai entendu parler des israéliens c'étaient d’opposants à la guerre (93% de la population la soutient). Histoire de prouver qu'il y a de bons Israëliens ? Plus bizarre :

  • RFI montre une Afrique terre de massacres effroyables. Sans même parler de grands génocides, la LRA, une bande de pillards qui rode en Ouganda, au Soudan et en Centre-Afrique, fait passer au fil de la machette les villages qu’elle rencontre. On s’en émeut finalement peu. Et la Somalie ? Et en Asie, le moindre attentat suicide fait des dizaines de morts. A-t-on fini par penser qu’il s’agissait de coutumes locales ?
  • J’en suis même arrivé à m’interroger sur Hamas / Israël et USA / Afghanistan. Les attentats du 11 septembre ont été beaucoup plus meurtriers que les roquettes palestiniennes en valeur absolue, mais pas tant que cela en valeur relative (si on rapporte le nombre de morts à la population totale). En Afghanistan aussi les civils sont victimes de tirs amicaux. Dans les deux cas on ne semble pas avoir considéré que l’on était en face d’un état. Une différence cependant : pour l’Afghanistan il y a mandat de l’ONU et action civilisatrice. C’est probablement pour cela qu’il n’était pas bien que l’URSS envahisse l’Afghanistan.
  • Quid de la répression chinoise au Tibet ? On ne sait pas ce qui s’y est passé ?

Les voies de l’opinion sont mystérieuses. Comment se fait-il que, brutalement, partout dans le monde des foules s’émeuvent d’un événement et pas d’un autre ?

Une illustration de ce que les hommes décident en fonction de règles culturelles, qu’ils partagent ? Quand ces règles sont satisfaites, ils se mettent en mouvement en bloc. C’est ainsi qu’en même temps un grand nombre de mères ont la même idée de prénom pour leur enfant (à un certain moment Christophe a été le prénom de 10% d’une classe d’âge, Michel a connu encore plus de succès) ou que le monde s’émeut massivement du sort des victimes d’un Tsunami, mais quasiment pas de victimes d’un tremblement de terre en Chine (65.000 morts dans le Sichuan, 30% des victimes du Tsunami).

Compléments :

L’Europe en réseau ?

Crise du gaz russe. Europe à sec. Si j’en crois la radio, les pays les plus touchés reçoivent le secours de leurs voisins. Angela Merkel juge qu’il va falloir développer un réseau de gazoducs qui se prête à ce type d’échanges.

L’Europe est-elle en train de se mailler ? Son système de décision va-t-il devenir de moins en moins hiérarchique ? De plus en plus transversal ? Avantage : rapidité et résilience. Quand un événement touche une nation, le choc se répartit sur l’ensemble.

Complément :

Faire réfléchir les élites et former les masses

Dans un article des Échos du 7 janvier (Presse : sauver les dames grises), que m’envoie Pascale Henninot, Philippe Escande considère l’évolution des journaux et conclut « Ce n’est pas une révolution qui attend les dames grises, mais une réinvention ». Le vecteur de cette transformation est Internet.

Les journaux sont touchés par la fonte de leur lectorat et de leurs revenus publicitaires. Ils se tournent vers Internet, mais on y gagne mal sa vie (un « lecteur papier » rapporte dix fois plus en publicité qu’un « lecteur Internet »). Alors il faut vendre autre chose que de l’information, en jouant sur sa marque ou sur son réseau de distribution.

Ce qui est curieux est que l’on ne parle que de moyens : Internet, marque, réseau de distribution. Comme si l’information ne comptait pas. Pourquoi ne se demande-t-on pas comment donner une « meilleure information », et de quoi a besoin le marché ?

Philippe Escande ne dit-il pas, du passé, « Les quotidiens étaient le phare de l’information des élites et de l’éducation des masses » ? N’y aurait-il pas de marché pour des médias qui instruisent et alimentent la réflexion ?

Compléments :

Réforme Darcos

Dominique Delmas est perplexe.

Je viens d'assister à une réunion parents d'élèves/enseignants/élus  traitant de la réforme dite DARCOS :

avec :

les horaires revisités  fin de la journée à 15H45 diminution des heures de cours 24 au lieu de 26 déjà effectif cette année (pas de cours le samedi) grande question sur l'aide personnalisée aux élèves 2 heures par semaine suppression de la maternelle  (2 premières années) pour remplacement d'un jardin d'éveil à la charge des communes donc des parents me semblent ils.

programme à nouveau revisité...

suppression de postes 3000 (?) alors que tout le mode crie au sous effectif!

Il semble en première analyse que sous couvert d'économies impératives le gouvernement mette en place un déshabillage du public au bénéfice du privé donc une école à deux vitesses ceux qui ont de l'argent et les autres. Mais au-delà je reste sec sur la qualité de l'enseignement et ses objectifs.

Le débat de ce matin certes intéressant, porte finalement peu sur le contenu des programmes et  leur mise en application mais plus sur un changement  et le développement de la résistance au changement car les objectifs, selon les enseignants, ne sont pas bons.

Voilà quelques sujets de réflexion pour tes billets sur le changement de l'éducation nationale ou dans l'éducation nationale.

Comment parler d’un sujet que je ne connais pas? Le paradoxe, l’analogie.

Passage en force ?

Tout d’abord, ça ressemble aux résultats usuels d’un changement qui est passé en force. La base n’est pas consultée, or il n’y a qu’elle qui sait ce qui se passe sur le terrain. Sans son concours, difficile de faire réussir quoi que ce soit : on est totalement aveugle, le moindre petit dysfonctionnement, évident pour l’enseignant, devient un obstacle majeur.

D’un autre côté, comment faire autrement que passer en force ? Le spectacle que donnent les enseignants est celui d’une opposition systématique. Je me demande d’ailleurs s’ils ne considèrent pas le Président de la République comme le mal absolu. Pourquoi négocier avec le diable, ça pourrait le faire réussir, non ?

Problème : la victime n’est pas l’enseignant, mais l’enseigné. Avec les conséquences que l’on connaît : l’école à deux vitesses n’est pas un risque, mais une certitude, elle est parmi nous depuis plusieurs décennies. Les banlieues nous le rappellent.

Drame de l’irresponsabilité ?

Ce type de réponse est usuel dans l’entreprise, chez le management. Il « hurle avec les loups » : il explique à ses équipes que leur P-DG est incompétent, que ses nouvelles idées sont mauvaises. Problème ? Anxiété d’apprentissage : le management ne sait pas comment mettre en œuvre ce qu’on lui demande, seule solution : dire que c’est mauvais.

J’ai eu récemment à discuter d’autres réformes de l’état : hôpitaux, université, ministères. À chaque fois, j’entends la même chose, mais je constate que ces établissements ont une latitude d’action inattendue. Les résultats de la réforme sont entre leurs mains ! Et, en plus il semble qu’il y ait consensus sur ce qu’il faudrait faire !

La réforme des hôpitaux semble ultra libérale, et pourtant j’ai rencontré des dirigeants qui en ont fait une victoire du service public, et qui sont vus avec admiration par tout le monde.

Les directeurs d’école n’ont-ils pas, eux-aussi, une grosse responsabilité dans ce que donnera cette réforme ? Rappelons-leur qu'une stratégie n'est pas bonne ou mauvaise, elle est ce que l'on en fait.

Le parent donneur d’aide ?

Tout cela ne résout pas le problème de Dominique Delmas. On lui annonce que ses enfants vont être des victimes et que l’on s’en lave les mains. Jouer l’irresponsabilité n’est plus une option. Deux pistes :

  1. Il peut rappeler à l’enseignant ses responsabilités, faire croître son anxiété de survie.
  2. Plus efficacement, il peut abaisser son anxiété d’apprentissage, en cherchant à l’aider dans sa nouvelle tâche. Vous nous annoncez que la réforme est une catastrophe pour nos enfants, que comptez-vous faire pour que les conséquences n’en soient pas désastreuses ? Comment pouvons-nous vous aider ? En plus de vingt ans de changements continus, j’ai constaté que ceux qui hurlent avec les loups ont souvent d’excellentes solutions en tête. Mais il faut qu’ils les expriment pour qu’ils s’en rendent compte. 

Compléments :

samedi 10 janvier 2009

Le triomphe des OGM

Monsanto et ses OGM : anticycliques ? Monsanto boosted by South American demand (Hal Weitzman, FT.com, 7 janvier) : sur le dernier trimestre (jusqu'à fin novembre), le résultat net de Monsanto a été de 556m$, contre 256 prévus. Raison ? Essentiellement le Brésil et l’Argentine.

Au début des années 2000, on donnait Monsanto pour mort. Et pourtant, c’est une des entreprises mondiales les plus rentables. Elle est promise à l’avenir le plus brillant. Que s’est-il passé ?

Monsanto est une très ancienne société, originellement un chimiste. Après plusieurs décennies de recherche, elle commercialise en 1996 ses premières semences génétiquement modifiées, coton et soja, et du blé quelques temps après. L’intérêt ? La plante n’a pas besoin d’herbicides pour se défendre contre les parasites, ou, au contraire, elle devient résistante à l’herbicide, ce qui permet d’en utiliser plus, sans la tuer.

Mais l’innovation est un échec : réaction brutale de pays riches (notamment le Japon, l’Europe et l’Australie), qui mettent en place des politiques d’étiquetage à l’effet dissuasif.

En 2000, Monsanto, fortement endettée, est achetée par Pharmacia, qui la dépossède de son activité pharmaceutique et remet sur le marché l’activité agricole, en 2002.

Surprise, les affaires de la société se redressent. Elle se concentre sur ses quelques produits les plus prometteurs, et sur les pays les moins regardants : États-Unis et pays pauvres. Un grand succès : le Brésil, deuxième producteur mondial de soja, commence par interdire les OGM, mais ses producteurs se fournissent en contrebande, ce qui amène finalement le pays à autoriser la production de soja transgénique.

Aujourd’hui, l’entreprise, qui se trouve quasiment en situation de monopole, est très rentable et connaît un développement rapide. Elle poursuit de manière quasi monomaniaque le développement de nouveaux produits transgéniques, ayant construit des laboratoires de recherche et développement qui sont de véritables machines de guerre, l’obsession de leurs dirigeants étant de sortir de plus en plus vite des produits de plus en plus performants.

2 réflexions :
  • Monsanto est l’idéal type de l’entreprise américaine, déterminée et concentrée sur son objectif, quasiment indestructible. Le titre de l’article dont j’ai tiré ce résumé « betting the farm » (ça passe ou ça casse) dit tout.
  • Il me fait penser à la théorie de Polanyi. Notre histoire récente est celle de l’illusion du marché. Cette illusion détruit tout ce qu’elle touche, c’est pour cela que les pays riches veulent s’en protéger, en l’expédiant chez ceux qui ne peuvent le faire. C’est la même chose pour les OGM : les pays riches en ont peur et les ont vendus aux pauvres. Eux n’ont pas les moyens d’être inquiets. Le capitalisme a besoin de pauvres et se les fabrique ?
Compléments :
  • Schonfeld, Erick, Betting the farm, Business 2.0, Septembre 2005. Les Américains ne semblent pas plus favorables que les Européens aux OGM, seulement ils ne savent pas qu’ils en consomment. C’est du moins ce que dit cet article, pro OGM.
  • POLANYI, Karl, The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time, Beacon Press 2001.

Le financier face au risque

Du type d’erreur que continue à commettre le financier.

Un article dont j’ai parlé (L’illusion de l’économiste) disait que les financiers utilisaient de plus en plus les calculs de risque qui ont suscité la perte de l’économie mondiale. L’erreur commise est amusante :

Quand des modèles compliqués sont utilisés pour créer des produits financiers, le concepteur étudie l’historique des prix. Si historiquement les prix tendent à augmenter, et le risque est apparemment bas, cela va devenir la prédiction pour l’avenir. Ainsi une bulle est créée. Des prix croissants entrent dans le modèle augmentant les valorisations et augmentant encore plus les prix.
Benoît Mandelbrot explique depuis longtemps que ces modèles de risque (basés sur la loi de Gauss) sous-estiment l’exception. Ils modélisent le régime normal, alors que le risque, c’est justement ce qui ne l'est pas. Or, les exceptions sont, presque, la règle de la finance. Bill Gates est plus riche qu’un million de fois la moyenne américaine. Les crises, dans lesquelles nous passons la moitié de notre vie, font plonger les marchés de manière colossale par rapport à leurs fluctuations « normales », seules préoccupations des modèles financiers. Les lois dites « de puissance » semblent plus conformes à la réalité, dit-il.

On peut s’amuser de la stupidité de nos « élites ». Mais notre sort est entre leurs mains.

Pas possible de les contrôler. Ils ont une vie à plein temps pour produire des formules incompréhensibles et erronées. Où chercher une solution ?

  • Mon idée ordinaire est de favoriser les arrangements qui forcent le financier à décider en groupe. L’individu seul est susceptible à l’idée fixe et à l’entourloupe, lorsqu’il rencontre une difficulté. Le groupe a plus de chances d’être parcouru par plusieurs idées et sa capacité de traitement de la complexité est supérieure à celle de l’isolé.
  • Pour Montesquieu, la liberté de l’homme doit être assurée par des forces sociales qui s’annihilent (contre-pouvoirs). Ce système n’est pas immobile : la nécessité partagée le met en mouvement. Il faut que tout le monde soit d’accord. C’est ainsi qu’est construit le système démocratique : législatif, exécutif et judiciaire. Et si l’on essayait de trouver une organisation qui paralyse la décision du financier ?

Complément :

  • Mandelbrot, Benoît, Taleb, Nassim, A focus on the exceptions that prove the rule, FT.com, 23 mars 2006. L’usage des lois de puissance en économie semble devenir petit-à-petit à la mode. The Economist de la semaine dernière cite un jeune économiste prometteur, Xavier Gabaix, qui s’en sert (International bright young things). Par ailleurs l’organisation d’Internet semble obéir à ce type de lois (WATTS, Duncan J., Six Degrees: The Science of a Connected Age, W. W. Norton & Company, 2004).
  • Ce qui a décuplé l’efficacité de ces erreurs : une fois que les financiers ont cru qu’ils possédaient des mesures de risque, ils ont assemblé des produits complexes, dont les risques étaient la combinaison de ceux des produits sous-jacents. Toute l’économie a été contaminée. Et, quand on a commencé à douter des composants du mélange, l’économie a pris le contre-pied de ce qu’elle avait fait jusque-là : comme elle était méfiante, elle s’est mise à se protéger excessivement, asséchant les flux financiers. (PERSAUD Avinash, How risk sensitivity led to the greatest financial crisis of modern times, www.voxeu.org, 7 octobre 2008.)
  • Les groupes ne sont pas sans reproche : risque de consanguinité. Galbraith (Crash de 29 : contrôle impossible) montre que la classe dirigeante américaine (qui est équivalente à la classe financière) est très homogène en termes de valeurs. Du régulateur à Madoff, il n’y a en a pas un pour racheter l’autre. Le phénomène est ancien (présent en 29, et certainement avant). Comment apporter à ce monde replié sur lui-même un peu de diversité ?
  • Sur Montesquieu, et, plus généralement, la question des systèmes qui assurent la liberté de l’homme : MANENT, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.

vendredi 9 janvier 2009

Galbraith superstar

Selon The Economist (Words of warning) les livres de Galbraith connaissent un regain d’intérêt.

En particulier celui qui parle de la crise de 29, et qui observe une déconnexion entre marchés et réalité.

Étrangement, ce livre a suscité le même type d’intérêt chez moi, pour les mêmes raisons : Crash de 29 : mécanisme, Toutes les crises se ressemblent.

Un temps pour innover ?

Martin Wolf dans Choices made in 2009 will shape the globe’s destiny (6 janvier, FT.com) semble vraiment très inquiet pour l’avenir des USA.

Je ne suis pas sûr de très bien comprendre son argument. Il semble dire que les USA sont partis pour relancer, par leur demande, l’économie mondiale. S’ils veulent remettre au travail leur population, il leur faudra une énorme quantité d’argent. Pire, ce sera le tonneau des Danaïde, si les pays émergents ne leur donnent pas un coup de main. Il parle des USA comme d'un pays ayant des « capacités de production de biens et services structurellement défectueuses ».

J’ai dit dans une série de billets que je croyais que les USA avaient détruit leur capacité de production ; que ça allait leur poser un problème : qu’échanger maintenant ?

La France serait-elle dans le même cas ? Après tout, elle aussi est « structurellement défectueuse ». Avons-nous donné à l’étranger nos secrets de fabrication au lieu de les pousser à développer les leurs ?

Si c’est le cas, personne n’a à y gagner. Imaginons que la Chine et l’Inde se mettent à produire les automobiles, centrales nucléaires, avions, aciers… mondiaux… Si nous ne produisons plus rien, il n’y aura pas d’échange et ils leur resteront sur les bras (ou ils devront se contenter de leur demande interne).

Si ce raisonnement est correct, nous devons acquérir de nouveaux savoir-faire, dont ils auront besoin bientôt, mais qu’ils n’ont pas encore perçus.

Compléments :

Communication et changement

De temps à autres, je me rends compte que je ne réponds pas aux questions qu’on me pose (Qu’est-ce que la résistance au changement ?). Voici que je viens de me souvenir qu’à chaque fois qu’un consultant m’écoute parler de mes livres, il me demande pourquoi j’oublie le rôle de la communication dans le changement.

John Kotter explique que le « leader » doit communiquer sans arrêt. C’est un consensus parmi les consultants.

Malheureusement peu de gens croient les paroles des consultants et des dirigeants. Comme les Sioux, ils pensent que ces derniers ont « la langue fourchue ». Ce sont leurs actes que l’on écoute.

Ce qu'expriment mes livres et mes missions est ceci. Le comportement de ceux qui veulent le changement doit dire deux choses :

  1. idée fixe : le sujet du changement ;
  2. optimisme : l’échec nous motive.

Si les actes du dirigeant, c’est un exemple, peuvent le trahir, il doit choisir des leaders du changement correctement motivés, et se placer dans une position de pilotage distante.

Compléments :

jeudi 8 janvier 2009

Le petit chef, mal français

Le blog Les cadres sur le divan publie un compte rendu d’interview, Boris Cyrulnik : "pratiquez la politesse en entreprise". La souffrance de l’employé vient du « petit chef ». C'est un tortionnaire.

Ce que ces idées m’ont inspiré :

Ne sommes nous pas tous des petits chefs ?

Qu’est-ce qu’être un petit chef ? Avoir raison même quand on a tort. Penser que les idées qui nous passent par la tête valent mieux que les lois de la nature.

Une étude citée par "Surtout ne changez rien", dit que "l’avis du Français moyen vaut autant que celui d’un grand professeur". Un ami universitaire qui, entre beaucoup d’autres, a créé une branche des mathématiques, a corrigé un théorème central à un prix Nobel… raconte des quantités d’anecdotes de cadres ou de dirigeants français qui ont essayé de lui démontrer qu’ils connaissaient mieux son métier que lui !

L’Éducation nationale est-elle là pour nous apprendre quelque chose ou pour nous sélectionner ? Une fois jugés supérieurs, ne sommes-nous pas supposés tout savoir ? N’est-ce pas notre caractéristique générale : nous pensons tout savoir sans rien connaître ?

Dans une comparaison France / USA, Pascal Baudry observe le comportement des jeunes mères. Eh bien la jeune mère française ressemble beaucoup à un petit chef. Les critiques qu’elle fait à ses enfants semblent sans rime ni raison. À moins qu’elles n’affirment sa domination ?

N’est-ce pas là ce que Michel Crozier appelle "le bon plaisir" : le Français se crée des petites bulles qu’il administre comme un noble d’Ancien régime.

Je me demande si, pour résister à un petit chef (à nous tous), il ne faut pas en revenir aux recettes de l’Ancien régime, relire Saint Simon et Molière. Quid de la stratégie du courtisan ? Ou du principe de l’honneur (cf. Montesquieu et Philippe d’Iribarne) ?...

Complément :

L’illusion de l’économiste

Dans un article de www.voxeu.com, Jon Danielsson explique que la crise actuelle vient en grande partie de ce que certains ont cru que le risque financier était calculable. Et ils persistent dans leur erreur.

Il me semble qu'il fait une erreur qui explique celle de ses collègues. Il pense que nous connaissons les lois de la nature et que c’est pour cela que nous pouvons construire des avions qui résistent aux hasards. L’économiste a cru imiter l’ingénieur. Mais les lois de la finance ne sont pas celles de la physique.

Eh bien si, les lois de la finance et celles de la physique ont beaucoup en commun, à commencer par le fait qu’elles ne prédisent rien avec certitude. Tous les ouvrages faits par l’homme sont susceptibles à l’accident, non par seule erreur humaine, mais parce que même la mécanique classique est victime du « chaos ».

Hayek s’est battu toute sa vie pour montrer à l’économiste l'illusion d'un positivisme béat. Flop.

Compléments :

  • Sur ce sujet : Les matheux à la lanterne, Crise : la culpabilité des geeks.
  • CALDWELL, Bruce, Hayek's Challenge: An Intellectual Biography of F.A. Hayek, University of Chicago Press, 2005.
  • Cet article dit aussi que les outils de mesure du risque devraient jouer un rôle clé dans le futur système de régulation. Il se pourrait donc que nous n’ayons pas beaucoup de temps pour répondre à la question du billet précédent…

mercredi 7 janvier 2009

Nom de l’Homo

Une question que je pose à la famille Delmas, mais qui s’adresse aussi au reste du monde : quel nom donner au prochain Homo ?

Dans un billet (Darwin et le changement) je note que l’homme semble avoir épuisé sa niche écologique, il serait donc logique qu’il soit remplacé par une nouvelle espèce adaptée aux conditions qu’il a créées (en supposant qu’il n’y ait pas une élimination complète).

Comment appeler ce nouvel homo, qui nécessairement n’est plus sapiens (intelligent, sage, raisonnable ou encore prudent dit Wikipedia) ?

De l’intérêt de se faire massacrer

The Strategic Logic of Nonviolence me fait revenir aux techniques démocratiques de lutte contre l’agression (La démocratie en guerre).

Une technique m’a marquée. C’est celle utilisée par la classe ouvrière anglaise au 19ème siècle et par Martin Luther King, après guerre. Organisez des défilés non violents là où votre opposition est la plus susceptible de réagir de manière déraisonnable. Si elle vous massacre, vous avez marqué un point : l’opinion publique révoltée décide de vous accorder quelques droits.

Une condition nécessaire au succès de cette tactique pourrait être un minimum de démocratie.

Sur ces techniques voir Grand expectations, et l’article Peterloo du Wikipedia anglais.

mardi 6 janvier 2009

Plutôt rouge que mort

Dans l’étude faite par The Economist sur le sort de la mer. Il y a des bons et des méchants.

  • L’Islande est un bon, elle a trouvé un moyen de sauver ses poissons. Une analyse scientifique définit la quantité de poissons qui peut être pêchée par le pays sans détruire l’espèce, et un quota de pêche est donné à chaque bateau islandais. Ces droits sont échangeables. Pour s’assurer que personne ne triche, les bateaux sont suivis par satellite et des inspecteurs s’embarquent à leur bord deux fois l’an.
  • Le mauvais, c’est l’Europe. Les règlements n’y sont pas respectés, et les politiciens y sacrifient le long terme à leur intérêt électoral à court terme. Pas de courage politique.

Paradoxe. The Economist a été créé pour défendre le libre échange, en particulier (et les valeurs anglaises du 18ème siècle, en général). Or, ce système de quota est l’envers du libre échange : l’Islande appartient à l’Islandais, pas question d’échanger quoi que ce soit avec l’étranger. Beaucoup mieux : c’est un système redoutablement policier, avec flicage par satellite, et inspecteur. Et, il y a même une planification centrale  « scientifique ». Amusant : « il (le bon système) est basé, c’est crucial, sur l’évaluation scientifique des stocks, pas sur les calculs électoraux d’un politicien ». Le dirigisme, c’est bien mieux que la démocratie ! Et il confirme : ce qui manque à l’Europe, c’est le « courage politique », mettre un frein au laisser-faire des pêcheurs.

Comment interpréter ? L’Anglo-saxon a peur, et veut sauver sa vie ; c’est là sa valeur première ? Du coup, il adopte ce qui semble le mieux à même de la sauver ? Plutôt rouge que mort ? C’est ça être pragmatique ?

Mais il sauve quand même la face : selon The Economist, ce qui rend efficace ce système est le « droit de propriété ». Parce que les pêcheurs ont un droit de propriété sur le poisson, ils en deviennent responsables.

Ce qui semble confirmer que ce droit, un des derniers qu’il cherche à préserver, est fondamental pour l’Anglo-saxon. Le jour où il le sacrifiera, l’espèce humaine sera probablement à l’ultime extrémité.

Complément :

  • Le projet fondateur de The Economist :

Established in 1843 to campaign on one of the great political issues of the day, The Economist remains, in the second half of its second century, true to the principles of its founder. James Wilson, a hat maker from the small Scottish town of Hawick, believed in free trade, internationalism and minimum interference by government, especially in the affairs of the market. Though the protectionist Corn Laws which inspired Wilson to start The Economist were repealed in 1846, the newspaper has lived on, never abandoning its commitment to the classical 19th-century Liberal ideas of its founder.

La démocratie en guerre

Lutte entre le Hamas et Israël. On reproche à Israël d’employer des moyens disproportionnés. Dans Le Monde, André Glucksmann se demande ce que seraient des moyens proportionnés :

Quelle serait la juste proportion qu'il lui faudrait respecter pour qu'Israël mérite la faveur des opinions ? L'armée israélienne devrait-elle ne pas user de sa suprématie technique et se borner à utiliser les mêmes armes que le Hamas, c'est-à-dire la guerre des roquettes imprécises, celle des pierres, voire à son libre gré la stratégie des attentats-suicides, des bombes humaines et du ciblage délibéré des populations civiles ? Ou, mieux, conviendrait-il qu'Israël patiente sagement jusqu'à ce que le Hamas, par la grâce de l'Iran et de la Syrie, "équilibre" sa puissance de feu ? A moins qu'il ne faille mettre à niveau non seulement les moyens militaires, mais les fins poursuivies. Puisque le Hamas – à l'encontre de l'Autorité palestinienne – s'obstine à ne pas reconnaître le droit d'exister de l'Etat hébreu et rêve de l'annihilation de ses citoyens, voudrait-on qu'Israël imite tant de radicalité et procède à une gigantesque purification ethnique ? Désire-t-on vraiment qu'Israël en miroir se "proportionne" aux désirs exterminateurs du Hamas ? Dès qu'on creuse les sous-entendus du bien-pensant reproche de "réaction disproportionnée", on découvre combien Pascal a raison et "qui veut faire l'ange, fait la bête". Chaque conflit, en sommeil ou en ébullition, est par nature "disproportionné". Si les adversaires s'entendaient sur l'usage de leurs moyens et sur les buts revendiqués, ils ne seraient plus adversaires. Qui dit conflit, dit mésentente, donc effort de chaque camp pour jouer de ses avantages et exploiter les faiblesses de l'autre. Tsahal ne s'en prive pas qui "profite" de sa supériorité technique pour cibler ses objectifs. Et le Hamas non plus qui utilise la population de Gaza en bouclier humain sans souscrire aux scrupules moraux et aux impératifs diplomatiques de son adversaire.

Le problème que semble poser le Hamas à Israël est qu’il est infiltré dans la population palestinienne (d’ailleurs, y a-t-il un trait clair entre les deux ?). Pour le frapper, Israël doit faire « des bavures », ce qui n’est pas permis à un état démocratique. D’une certaine façon le Hamas a mis Israël en contradiction avec ses valeurs.

Exemple de « stretch goal » ? Comment faire coïncider le désir de ne pas recevoir de missiles avec celui de ne pas faire de morts en représailles ? (D’ailleurs, un état démocratique n’est-il pas opposé à la peine de mort, même pour les tireurs de roquettes du Hamas ?)

Pas facile. Mais le jour où la démocratie aura résolu ce dilemme, elle aura fait la démonstration de sa supériorité. Il est possible que peu de régimes puissent alors lui résister.

Complément :

  • Ce problème me rappelle un compte-rendu de la campagne d’Égypte de Napoléon : les Égyptiens avaient été surpris que les troupes françaises jugent l’assassin de Kléber (Vivant Denon / Abdel Rahman El-Gabarti Sur l'expédition de Bonaparte en Égypte, Babel, 1999). L’exemple aurait-il, parfois, plus de persuasion que la force ?

lundi 5 janvier 2009

Vers une science communiste ?

En tout cas (suite du billet précédent), ce qui semble avoir le vent en poupe sont les théories de Governing the commons. The Economist observe que « les gouvernements doivent examiner les moyens de donner à ceux qui exploitent les ressources de la mer un intérêt dans leur préservation » (A sea of troubles).

Voilà que la mer devient un « bien commun ». L’économie est en train de redécouvrir le communisme. Mais, immortelle technique de conduite du changement, elle le repeint aux couleurs de l’économie traditionnelle : dans ce monde commun, il est possible d’échanger ses droits de propriété. Comme à la bourse. L’honneur est sauf.

Compléments :

Darwin et le changement

Scientific American de janvier (Darwin’s Living Legacy, de Gary Styx) explique que Malthus a inspiré Darwin. Malthus avait observé que les espèces tendaient à épuiser ce qui leur était nécessaire. Leurs conditions de vie changeaient alors, et l’adaptation se faisait par sélection naturelle de nouvelles espèces issues de variations aléatoires.

Il se pourrait que les prochaines générations puissent tester les idées de Darwin en direct. Il semblerait bien que l’homme ne soit pas loin d’avoir réglé son compte à sa niche écologique, et à celle de beaucoup d’autres espèces animales.

The Economist fait un état des Océans. Bien pire que ce que je pensais. J’avais lu que le réchauffement climatique pouvait bloquer les courants sous-marins et provoquer une nouvelle ère glacière. Mais je découvre que c’est toute la chaîne animale qui est attaquée. Les océans s’acidifient, parce qu’ils absorbent une partie du dioxyde de carbone qui ne contribue pas à l’effet de serre. Et cela condamne les animaux à coquille qui sont fondamentaux dans la chaîne alimentaire. Un exemple, parmi d’autres.

Ça montre l’échec de la science. Non seulement elle a été incapable de prévoir quoi que ce soit, mais surtout elle a repris le rôle des mythes dans les sociétés plus ou moins primitives : elle a servi à justifier le statu quo, à prouver que ce qui semblait bien à une personne ou à un groupe était ce qui était bon pour l’humanité. Management scientifique de Taylor ou Socialisme scientifique de Marx, et toute la « science » économique, basée sur les hypothèses culturelles de la classe commerçante anglaise du 18ème siècle. Cette dernière nous enseigne que l’eau, l’air… ne valent rien, parce qu’ils sont en abondance, et qu’ils ne demandent pas l’effort de l’homme pour être consommés. Elle nous dit aussi qu’il est bien de faire comme le commerçant, d’être égoïste, de ne penser qu’à son intérêt. Parmi d’autres résultats du même acabit.

Si la sélection naturelle faisait surgir une science qui ne soit pas de propagande, ça éviterait peut-être à notre espèce une très incertaine transformation.

Complément :

  • Un très bon livre sur le changement climatique, paru à un moment où The Economist doutait encore de sa réalité : The Little Ice Age: How Climate Made History, 1300-1850, de Brian Fagan (Basic Books, 2001).

dimanche 4 janvier 2009

Platon pour les nuls

Heidegger pour les nuls m’a amené à faire machine arrière. Platon n’avait-il pas des choses à dire sur ce qui guide nos idées actuelles ? J’ai repris un livre lu il y a longtemps. Et qui m’avait laissé un agréable souvenir. Mais pas grand-chose d’autre : le Platon, de François Châtelet (Gallimard, 1965).

Immortel Platon

J’ai l’impression que notre pensée occidentale n’a rien dit de vraiment neuf depuis Platon. Elle n’a fait que mettre au point le modèle qu’il avait esquissé :
Il a été nécessaire (…) que la modération aristotélicienne réintroduise entre l’intelligible et le sensible une relation qui risquait de se restreindre à l’excès, que les intuitions hébraïco-chrétiennes fassent valoir les exigences propres d’une subjectivité que Platon, certes, ne méconnaissait point, mais qu’il tendait constamment à réduire cosmiquement ou politiquement, que la Renaissance et le classicisme européens, ce dernier grâce à Galilée et à Descartes, définissent un autre statut de la science, plus soucieux du rapport réel qu’entretiennent l’homme et la nature, que l’Age des lumières et Kant sachent légitimer et remettre à sa place l’ambition métaphysique, que Hegel (et, par conséquent, Marx) donnent de l’historicité une interprétation plus conforme à la fois aux conditions de l’existence et au contenu des événements, que les développements de l’industrie fabricatrice et de l’administration planifiante s’impose comme norme et comme technique au cours des cent dernières années, il a été nécessaire que l’homme se batte, souffre et invente pendant vingt-quatre siècles pour que l’idéal commence à devenir réalité.

Même ceux qui se veulent ses antithèses (Heidegger) paraissent suivre le cadre qu’il a tracé (mon opinion). Ce qu’à tort ou à raison j’en retiens :

La philosophie, science des organisations

Aussi bizarre que ça puisse sembler, la préoccupation de Platon est mon sujet d’intérêt : l’organisation. La philosophie c’est trouver une organisation optimale pour la « cité ».

Platon arrive à un moment très particulier de l’histoire. Premier cataclysme : l’intellectuel remplace le guerrier. La cité est dirigée par la démocratie, par le débat. Second cataclysme : décadence. La démocratie se révèle anarchie. Chacun veut faire prévaloir son intérêt propre par rapport à celui du groupe. La société est régie par un principe que ne renieraient pas les libéraux actuels : que chacun suive son intérêt et il en résultera le bien collectif. Le sophiste est le prêtre de cette religion.

Platon veut éviter le désastre. Comment assurer la cohésion du groupe ? Au dessus des intérêts individuels, il existe des lois qui s’appliquent à tous. Il y a un bien et un mal. Philosopher, c’est trouver cette vérité. C’est aussi être juge.

Démarche en deux temps : 1) l’absurde : comprendre que l’on ne sait rien - ce que l’on croit une certitude, n’est qu’une vérité relative à son expérience limitée ; 2) découvrir la vérité, la raison, par la dialectique : le discours.

En fait, on ne connaît pas, mais on reconnaît. La dialectique fait redécouvrir ce que « l’on » savait depuis toujours. L’âme est immortelle, et elle est au contact des « idées », qui représentent la vérité. La dialectique permet de faire émerger ce savoir.

La cité idéale ressemble beaucoup aux trois fonctions de Dumézil, à l’organisation qu’il prêtait à la société indo-européenne (et qui se retrouve dans la société française d’ancien régime) : le paysan, le guerrier et le prêtre (le philosophe, pour Platon). Ils se distinguent par leurs vertus : le premier est poussé par l’intuition, le second par le courage, le troisième par la raison. Il semble un juge, et peut-être aussi l’architecte de l’organisation de la cité.

Le philosophe de Platon ressemble beaucoup au polytechnicien (un hasard ?) : « géomètre », ancien guerrier, il a montré qu’il n’avait pas que du courage, qu’il était un homme de raison. Il est tenté de consacrer sa vie à la contemplation des idées (à la science pure dirait-on), mais il se sacrifie pour la cité. C’est ainsi qu’il ne peut être dictateur : il n’a pas d’ambitions personnelles.

Platon ne semble pas avoir d’illusions. Construire cette cité idéale est impossible. Il voit l’histoire comme un cycle : cette cité laisse la place à un monde de guerriers dirigés par leur honneur, puis à la démocratie – anarchie, qui finit en tyrannie. Et on repart à zéro.

Pas question de baisser les bras : l’homme doit faire comme s’il voulait construire la cité idéale, il n’y arrivera peut-être pas, mais au moins il se sera construit lui-même. Philosopher c’est vivre. De l’architecture organisationnelle on est passé à un art de vivre, un humanisme.

Kant, Heidegger, et la technocratie moderne

Tout cela ne ressemble-t-il pas férocement à Kant ? Certes Kant semble dire que l’on ne peut pas atteindre le monde des idées. Mais on peut le déduire indirectement : c’est ce qui est nécessaire au bon fonctionnement du nôtre. De même, la « raison pratique » est une morale : suivre la raison est la seule bonne conduite.

Même Heidegger, qui semble un anti-Platon (il assassine la raison), propose un mécanisme philosophique familier : confrontation avec le « néant », remise en cause des certitudes, puis recherche d’une vérité suprême par un dialogue avec les événements de la vie. Pour Heidegger, la poésie est le seul moyen d’expression donné au philosophe. Platon s’en méfie au plus haut point : elle ne fait que glorifier les passions humaines ; conforter l’homme dans sa médiocrité. Mais il y a de bonnes poésies : celles inspirées par la raison. Querelle d’experts ? Sur le fond, ils utilisent la même technique d’exploration ? S’ils doivent trouver quelque chose, ils trouveront la même chose (même s’ils font des hypothèses opposées sur ce que c’est) ? On ne trouve jamais ce que l’on cherche. Ce qui compte est de chercher.

François Châtelet fait de Platon l’ancêtre de la technocratie triomphante des années 60. Est-ce réellement le cas ? Le technocrate est un homme qui sait, un « positiviste », qui croit l’avenir prévisible. C’est une forme de dictature. Elle est mise en déroute par le « chaos », l’imprévisibilité du monde. Platon semble plutôt faire de son philosophe un juge et un architecte, un homme qui aide ses semblables à être efficaces, et à résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Pas un donneur de leçons.

Platon, leçon d’humilité

Ce qui m’a le plus frappé n’est pas susceptible d’une explication rationnelle. C’est une impression, forte. C’est à quel point la société de Platon est proche de la nôtre. Et à quel point notre société pourrait facilement, comme celle de Platon, revenir à une sorte de Moyen-âge. Notre rationalité est peut être puissante, mais elle n’a toujours pas trouvé la recette de la cohésion sociale. Et elle nous a fait faire beaucoup d’erreurs. Apprécions ce que nous possédons.

Compléments :

Médiamorphose

Le livre cité dans le billet précédent me révèle que mes observations (Des effets délétères de la télévision) rejoignent celles d’une étude scientifique.

J’ai parlé d’une partie de la jeunesse, élevée par la télévision. Une enquête du CCA « Prospective de vie 2004-2008 », identifie parmi les segments de population qui forment la France :

Le troisième groupe constitué par 21% de la population est celui de la médiamorphose. Face à une vie dénuée de sens, il est indispensable de connaître son quart d’heure de gloire promis à tout le monde par Andy Warhol. Ce groupe est composé essentiellement de jeunes, pas très riches, infidèles et impulsifs, adeptes d’une consommation ostentatoire et spectateurs assidus de télé réalité.

L’angoisse existentielle du dirigeant français

Pierre Zimmer et Patrick Krasensky (Surtout, ne changez rien, Éditions d’organisation, 2006) jouent les Poppy du billet précédent (l’héroïne de Be happy). Ils mettent l'entreprise face à ses mensonges.

D’un côté, ils lui disent ce à quoi elle veut croire : modes de management ridicules, théories fumeuses, hypocrisie ambiante. De l’autre, ils lui montrent la réalité de ce qu’il en est : le roi est nu, personne ne croit à ce que disent ses dirigeants. Ce sont au mieux des apprentis sorciers peu doués par la nature. Or il faut être un surhomme pour faire fonctionner les théories des consultants. Le changement, ça ne marche jamais.

Ce livre coupe les issues de secours. Ce n’est pas avec ce que l’on sait que l’on va transformer l’entreprise. Seul moyen de susciter un sursaut salutaire. Espérons qu’il y en a parmi nous qui n’ont pas horreur du vide. 

Be happy

Film de Mike Leigh, 2008. (Traduction française de Happy go lucky.)

Quelques jours dans la vie de quelques femmes pour qui la vie est un sujet d’émerveillement.

Leur joie de vivre, leur fantaisie, font exploser l’hypocrisie du monde qui est le nôtre. Médiocrité, grisaille, peur de la différence et de l’originalité, et, pour masquer l’échec d’une existence de pleutre, totalitarisme intellectuel de chacun qui veut plier la liberté de l’autre aux règles risibles qui ont germé dans son cerveau de frustré.

Un moniteur d’auto-école y entre en collision avec ses contradictions. Il n’y résistera pas. Il n’y a qu’Heidegger pour croire que fréquenter le néant soit bon pour la santé… (Heidegger pour les nuls)

L’échange

Clint Eastwood est un homme heureux. Il ne connaît pas le problème insoluble. Il trouve toujours une manière radicale de régler ses difficultés. J’imagine que ses films sont à l’image de sa vie.

Dans L’échange, un fils disparaît. La police amène à sa mère un autre enfant. Lorsqu’elle proteste et demande que l’on reprenne les recherches, elle est envoyée en asile psychiatrique. Elle y découvre que c’est le lieu de rencontre de celles qui gênent les malversations de la police de Los Angeles. Les soignants interprètent toute attitude comme pathologique, et la traitent en conséquence.

Imaginez une femme des années 20, sans aucune famille, et sans amis, se retrouvant ainsi, ignorée de tous, et traitée pour folie, sans le moindre espoir que son cauchemar puisse cesser. Et qui ne sait pas où est son fils, dont le sort est indifférent à la société. De quoi devenir fou.

Et bien non l’héroïne résiste. Et elle finit par triompher de la police. Et ce n’est que le début d’une histoire effroyable, mais qui n’entamera pas sa capacité à espérer.

C’est une histoire vraie. Peut-être que l’Américain est comme cela : élevé pour être indestructible. État d’esprit nécessaire à une société qui cherche à détruire celui qui la gêne ?

Un autre exemple de la résistance de l’Américain : J’irai dormir à Hollywood.

samedi 3 janvier 2009

L’Euro, qu’en dire ?

Plusieurs articles se posent la question. Dix ans qu’il existe.

Toutes les prévisions étaient fausses.

D’un côté les anglo-saxons ne pariaient pas un kopek sur le succès de l’Euro, de l’autre des études prévoyaient une explosion du commerce interne à la zone. Soit deux pays similaires, l’un dans la zone euro, l’autre pas ; un pays de la zone euro ferait trois fois plus de commerce avec le premier qu’avec le second affirmaient ces études.

Résultat ?

La zone euro a fonctionné. C’est déjà un miracle. Elle s’est révélée avant tout une zone de stabilité (inflation, taux, etc.). Il y a eu augmentation du commerce entre participants (10 à 15% sur 5 ans), mais pas dans les proportions prévues.

Peut-être le plus inattendu a été son comportement dans la crise. La zone abrite ses membres de la tempête. Plutôt du naufrage. En fait, ce phénomène est lié à un autre, qui était imprévisible : l’émergence de multinationales financières mal assurées. Quant elles flanchent, ce sont à leurs états d’origine de les renflouer. Ce que ne peuvent pas faire de petites nations, trop pauvres pour ces mastodontes (Islande, par exemple, l’Angleterre et la Suisse étant des cas limites).

À mettre au passif de l’Euro : The Economist estime que cette sorte de matelas a isolé les économies les moins méritantes des sanctions du marché (Italie notamment), qui a vu l'Europe comme un tout. Il n’a pas encouragé le développement économique que l’on aurait pu attendre (la croissance économique de la zone a été relativement faible).  

Compléments :

  • The Economist de cette semaine : Testing times et Demonstrably durable.
  • www.voxeu.org: The first ten years of the euro (par Marc Buti et Vitor Gaspar, 24 décembre) et The Euro at ten : Why do effects on trade between members appear smaller than historical estimates among smaller countries ? (Jeffrey Frankel, 24 décembre).
  • Sur le risque que courent les petites nations : Waterloo anglais ? Faillite islandaise, Islande en difficulté.

Les risques économiques tels que perçus en 2007

En mars 2007 avait lieu une conférence organisée par la CCIP. On y a parlé de risques économiques. J’en ai gardé le compte-rendu (Conference board business briefing, mercredi 14 mars 2007), parce que l’optimisme des participants m’avait surpris : d’après ce que j’avais entendu jusque-là, une crise était certaine (on était en plein mouvement spéculatif, les fonds LBO, par exemple, s’achetant leurs participations les uns aux autres).

Présents : une prévisionniste américaine, l’ambassadeur des USA en France (qui ne dira rien sur le risque), et deux Français : un dirigeant de multinationale industrielle, un dirigeant d’une compagnie d’assurance.

Alan Greenspan avait parlé de récession américaine, ce qui avait inquiété le marché. Risques : « abondance de liquidités », « créances douteuses ». Mais, tous sont confiants.

La plus préoccupée est l’expert américain : « il existe aujourd’hui des acteurs financiers dont nous ne comprenons pas le comportement, des titres que nous ne savons pas évaluer ». Mais « le risque de récession de l’économie américaine est particulièrement faible », « s’agissant de l’immobilier, le niveau de prix est très satisfaisant ». , « les PER (rapport prix action / bénéfice entreprise) sont actuellement sous côtés. J’ai donc toute confiance dans les marchés d’actions, même si les marchés d’obligations donnent lieu à quelques inquiétudes ». « Au cours des prochaines années, les risques apparaîtront de manière plus explicite. Les banquiers centraux doivent espérer que les marchés ont su tirer profit de leur expérience passée et qu’ils s’ajusteront de manière satisfaisante face aux événements ».

Les Français, eux, nagent dans l’optimisme. Seule mauvaise note : la France. L’assureur : « il existe des problèmes d’inadéquation du marché du travail, qui tiennent à mon sens à des retards de certains pays, dont le mien ». Quant à l’industriel, il a peur du protectionnisme français.

Sinon : « Je ne pense pas qu’il existe de problème de valorisation ».

L’assureur : « Quant aux risques économiques, ils me semblent relativement limités à l’heure actuelle. » « L’ensemble de l’économie mondiale repose sur un optimisme solide de tous les acteurs économiques ». « Si dysfonctionnements il y a, l’ajustement se fera par la finance. » « Les institutions financières sont désormais prêtes à faire face à un changement de modèle, grâce à des réformes prudentielles qui ont porté notamment sur la solvabilité. » « Il faut se réjouir à ce titre du développement d’instruments de couverture au cours de ces dernières années. »

L’expert américain : « pour ma part, je suis peu optimiste sur la flexibilité des marchés » suit l’évocation du danger des subprimes, puis « il nous faut donc rester très prudents face à cette ingénierie financière ».

Surprise, le dirigeant industriel français s’affirme plus expert que l’expert. Il est catégorique : « ces risques sont très diffus : le nombre d’acteurs et d’institutions financières est tel que le risque peut facilement être absorbé ».

Quelques observations : 

  1. les indicateurs sur lesquels ces experts basaient leurs raisonnements étaient faux (PER, prix de l’immobilier) ; 
  2. c’est ce qui devait assurer la flottaison du navire qui l’a coulé (le système financier, le système prudentiel) ;
  3. le dirigeant français semble à la fois être mal informé, travaille-t-il suffisamment ses dossiers ?, et excessivement sûr de soi, voire arrogant. Le seul danger qu’il voit ne peut jamais venir que de la France, toujours prête à le trahir ; 
  4. en termes de prévision, il n'est pas possible de faire confiance à ceux dont c'est la fonction.

vendredi 2 janvier 2009

Google Chrome marque un point

Suite de Google Chrome victime du « Good enough » ? Dans la série, « j’ai toujours tort ».

Je me suis converti à Chrome. La lenteur d’Explorer est exaspérante. Les vertus de la vitesse valaient bien un effort d’adaptation de ma part, me suis-je dit. Du coup j’ai découvert pourquoi certaines fonctionnalités de blogspot ne fonctionnaient pas (par exemple la correction orthographique lors de la saisie d’un commentaire, ou l’éditeur de billets - capricieux) : la faute d’Explorer.

Il ne semble pas possible de désinstaller Explorer. Ce qui, au fond, n’est pas gênant. Par contre, j’ai l’impression que ce que j’ai enregistré sous Explorer ne peut être lu que par Explorer… Le changement n’est probablement pas encore fini.

Israël et la Palestine

Hervé Kabla, qui est en Israël, est perplexe quand aux raisons de l’offensive de l’armée israélienne en cours.

J’avais entendu qu’elle s’expliquait ainsi : l’on s’approchait d’élections et le parti politique qui ne serait pas favorable à la guerre les perdrait certainement. Je m’étais fait quelques vagues réflexions sur les complexités du fonctionnement d’une démocratie.

Hervé estime 1) qu’il n’y a rien de nouveau dans les tirs de roquettes sur Israël, l'explication de l'offensive ; 2) que le parti travailliste, au pouvoir, n’a rien à gagner de cette guerre, puisqu’elle mécontentera son électorat arabe. En outre, l’offensive est à la fois bien préparée (Israël s’est assurée de l’appui de l’Egypte), sans l’être : l’armée israélienne menace d’une attaque au sol, mais ne semble pas avoir le type de troupe nécessaire à ce genre d’opérations. En attendant, elle mobilise ses réservistes.

Difficile de dire quoi que ce soit d’intelligent sur ce conflit…

  1. Il n’y a pas de guerre des civilisations comme pensait pouvoir l’affirmer le très dangereux Huntington (Mort d’Huntington). Les cultures s’adaptent les unes aux autres. Si on leur en laisse le temps, elles copient ce qui semble réussir ailleurs. Je ne vois pas de raison pour qu’il n’y ait pas de paix au proche orient.
  2. Mon intuition me faisait regarder avec suspicion Israël. Peut-on, avec raison, utiliser massivement la force contre un ennemi sous équipé ? Cela ne fait-il pas une victime de cet ennemi ? Dans la dernière guerre du Liban, Israël n’a-t-il pas cru, comme l’Amérique de la deuxième guerre d’Irak, que l’on pouvait imposer son modèle du monde par la force ? La population palestinienne ne vit-elle pas dans des conditions effroyables, d’où sa colère ? Je me demande si je ne me suis pas trompé, une fois de plus. Je suis passé à côté de l'essentiel. Eu égard aux règles de notre monde, beaucoup de choses sont compréhensibles, mais une est inadmissible : qu’une culture veuille la mort d’une autre. Je ne pense pas que ce soit le cas d’Israël vis-à-vis de ses voisins. Qu’en est-il de quelques élites dirigeantes palestiniennes et iraniennes ? Tant qu’elles n’auront pas changé d’avis, il sera difficile de faire porter tous les torts aux représailles israéliennes, et d’arriver à une paix. Lorsque l’on veut la mort de quelqu’un, on peut s’attendre à ce qu’il essaie de vous tuer. Ça ne choquait pas nos ancêtres les barbares.
  3. Il y a un moyen de mettre de l’ordre dans la perplexité d’Hervé Kabla : expliquer l’offensive israélienne comme un bluff. Mais, alors, la menace déterminée de l’usage de la force peut-elle produire un changement d’opinion ? Peut-elle amener les protagonistes à émettre des exigences qui ne soient pas inacceptables par l’autre parti ? Le monde palestinien est-il suffisamment constitué pour que qui que ce soit puisse s’engager pour lui, sans être trahi par telle ou telle faction ? D’ailleurs peut-il y avoir changement de cap sans un intermédiaire qui recueille ce que les uns et les autres ne peuvent pas se dire ? L’Amérique ne pouvant pas jouer ce rôle à court terme, Israël compterait-il sur une Europe qui n’a jamais fait ses preuves dans ce type de situations ?... En tout cas, j’espère que c’est le bon moment pour une médiation…

jeudi 1 janvier 2009

Cancer du poumon

Un responsable de l’office de prévention du tabagisme, ce matin à la radio :

Quand le gouvernement veut intervenir, il est efficace. Quand il a augmenté le prix du tabac, la consommation a baissé significativement ; quand le tabac a été exclu des lieux publics, la consommation passive a baissé significativement. (Qui a dit que la France ne changeait pas ?)

Alors ? Le gouvernement étant aux prises avec le lobby des buralistes ne veut plus agir.

Suggestions :

  1. La méthode Delpla et Wyplosz (Jacques Delpla et la Commission Attali) : puisque le cancer du poumon coûte cher, la France fait une économie en réduisant le nombre de fumeurs. Il est rentable de compenser le buraliste de ses pertes. Difficulté : cela fait un manque à gagner dans la comptabilité publique, qui n’a pas encore adopté l’innovation qui a fait fureur aux USA ces dernières années : la comptabilisation des revenus futurs.
  2. La tactique de lutte contre le lobby des armes américains (12000 Américains passés par les armes) : attribuer à chaque fabriquant de cigarettes (à chaque buraliste ?) un droit à tuer, leur permettre d’échanger ces droits. Malheureusement, il est plus difficile d’attribuer un cancer à un fabricant ou à un buraliste, qu’une mort à une arme.

Pour ma part, je trouverais sympathique que les buralistes proposent spontanément à l’État de l’aider dans la lutte contre le tabagisme, en échange d'un financement. Et leur conscience y gagnerait en tranquillité.

Post mortem 2.0

Que reste-t-il du Web 2.0 ? Gros renouvellement du tissu économique ?

Google a l’air d’avoir été une réussite (Google, Microsoft et Olivier Ezratty), un renouvellement de la publicité. Il me semble que Wikipedia et l’avancée de l’open source sont un succès. Pour ce dernier, c’est le retour au professionnalisme en informatique. (Enfin des logiciels de qualité!) Pour le reste, je ne vois pas le chiffre d’affaires.

C’est maigre. Les dégâts qui en ont résulté ne le sont pas. Les médias sont à l’article de la mort, l’industrie de la musique aussi, j’imagine que l’industrie du dictionnaire doit faire pâle figure (qu’en est-il de l’édition ?), et que va-t-il arriver au logiciel ?…

La « destruction créatrice » de l’innovation a beaucoup plus détruit que créé ?

Je soupçonne que l’innovation n’est pas où on la croit. Elle n’a rien à voir avec Internet. Mais elle est géniale. Dans les années 90 une idée germe : les applications Internet devaient être gratuites, une fois que le client serait devenu accro, on pourrait l’essorer, la valeur de l’entreprise était donc une proportion de la fortune de ses clients (c’était le modèle de « l’infomédiaire »).

Pour la première fois les investisseurs subventionnaient massivement des idées qui n’avaient pas fait leurs preuves. La profession financière a probablement compris qu’elle avait trouvé le moyen d’exploiter ses descendants. Tant que les investisseurs se vendaient les uns aux autres les start up, ils s’enrichissaient. Le propriétaire des sociétés au moment de l’éclatement de la bulle paierait la note.

Ça n’aurait peut-être pas réussi sans un prix zéro : les acteurs traditionnels ont été désertés par leurs clients, ceux-ci se ruant sur les nouveaux arrivés, qui mettaient alors en avant leur énorme « clientèle » pour attirer l’investisseur.

Dernier ingrédient, le manager. C’est parce que le capitalisme moderne tend à exproprier l’entrepreneur que ses entreprises ne sont dirigées que par des gestionnaires. Ceux-ci ne connaissant pas leur métier sont incapables de résister à une attaque. D’ailleurs, ils sont partis dans une course en avant qui a accéléré le phénomène. Ils ont réduit prix et coûts au lieu de mettre en avant leurs atouts uniques, et de se repositionner.

C’est préoccupant pour l’avenir. Si l’on veut redresser les industries sinistrées autrement que par l’Etat (solution peu satisfaisante en termes d’innovation), il faut des entrepreneurs. Or, ils ont besoin d’un espoir de gain. Or, les marchés qui ont été touchés par Internet n’ont plus l’habitude de payer, et les acteurs qui s’y trouvent sont subventionnés directement (Wikipedia : donations) ou indirectement (open source)...

Compléments :

Demi-millier

500 billets, et question à chaque centaine : qu’ai-je appris ?

La forme des billets s’est stabilisée. Elle est le fruit du hasard.

  • Le style du billet est une adaptation au langage des blogs du style que j'utilise dans mes livres. Il paraît qu'on m'y entend parler. Ce qui est, effectivement, ce que j'ai cherché à faire (avec beaucoup de difficultés !).
  • Chaque billet se termine par des « compléments », une annexe où je donne les quelques références qui justifient mon propos. Originellement ces compléments (qui ont porté plusieurs noms), avaient pour but d'attirer l'attention du lecteur sur d’anciens billets. Depuis j’ai trouvé le moyen de faire ressortir, à la fin de chaque billet, les billets qui portaient sur les mêmes libellés. Cependant, j’ai conservé mon annexe. C’est probablement la partie la plus pénible de la rédaction mais 1) elle rappelle la forme de mes livres 2) elle me force à faire des révisions, et à éviter de trop me répéter ou d’oublier un développement intéressant 3) elle semble lue.
  • Mes chroniques de film doivent à une remarque d’Hervé Kabla le lien hypertexte entre photo d’affiche et site d’Allociné. Bonne idée : ça me fait de grandes photos qui donnent un peu de couleur au blog. Pour les autres articles, je ne sais pas trop comment les illustrer. Et merci à Jean-Pierre Bove pour ses bandes dessinées.  
  • La dimension du billet vient d’une remarque de Vincent Giolito, qui trouvait mes billets initiaux trop longs. En fait, récemment, je suis revenu à des billets un peu plus bavards : c’est ceux que je préfère écrire. Pour ces billets, j’ai emprunté une idée de Nicolas Dasriaux de Neoxia : les intertitres.
  • D’une certaine manière la forme de mes billets reflète le changement de stratégie que j’ai expliquée à la précédente centaine. Au début de la vie de ce blog, j’ai caressé l’espoir qu’il soit lu par (relativement) beaucoup de monde. D’où un contenu qui devait être attrayant. C’est pour cela que j’ai un moment mis en bleu certains passages importants. L’introduction, elle aussi en bleu (parfois un résumé, parfois une accroche), vient d’une remarque de François Hauser qui avait noté que la première ligne de mes billets apparaissait sur Plaxo. Il fallait que cette première ligne donne envie de lire le billet, me suis-je dis.
  • Depuis, j’ai abandonné Plaxo, et je me suis rendu compte que je ne me reconnaissais pas dans ce que cherchaient les visiteurs occasionnels du blog. En outre, contrairement à ce que je croyais, le sujet du changement n’est pas un sujet qui intéresse le grand public français. Les journalistes y sont totalement imperméables ; et l’entreprise et ses problèmes ne font encore qu’effleurer la conscience collective. Il faudrait que j'écrive en Anglais. Mais parler Français est un des plaisirs que me procure ce blog... J’ai compris que je l’écris pour une petite communauté de gens que je rencontre régulièrement. Une amie de Dominique Delmas, qui fait le tour du monde en voilier, utilise un blog pour informer ses proches de ses aventures. Le moyen est plus efficace que la lettre. Finalement mon blog a pris cette forme : il conte mes aventures à mes amis.

Un problème que je n’ai pas totalement résolu est le temps que me prend ce blog. Certes j’écris vite (il semble même que je donne des complexes à des journalistes professionnels, pour qui rédiger un billet par jour est un calvaire !). Mais j’ai beaucoup d’autres choses à faire. La difficulté vient du processus que suit la rédaction d’un billet. Il faut parcourir des sources d’idées (journaux, blogs, radio…), puis laisser décanter, puis rédiger. Malheureusement, d’une idée en surgit une autre, et alors il y a grand danger qu’une grosse partie de la journée se passe à écrire… J’ai sacrifié à ce blog le 4ème livre auquel je voulais consacrer été et Noël. Pas facile aussi de trouver le temps de lire autre chose que des articles dans ces conditions.

Méfiez-vous de l’Occident

Le paradoxe est l’outil du changement. Et parmi les paradoxes du moment, il y en a un énorme : 3 hommes heureux. Les USA ont élu un président rayonnant, Barak Obama ; Gordon Brown a retrouvé le sourire ; et Nicolas Sarkozy ne s’est jamais senti aussi bien.

Et si cette crise montrait la force de ces nations, que l’on avait enterrées un peu vite ?

On les accuse de tous les maux (colonialisme, impérialisme…). D’ailleurs elles sont condamnées mécaniquement par la puissance des pays émergents, qui ne se privent pas d’annoncer leurs ambitions. Que la vengeance sera douce !
Elles attendent leur fin avec résignation, écrasées par le sentiment de leur culpabilité et de leur fragilité. Nous sommes des loosers. Faux.

Le monde a adopté nos valeurs : la démocratie, l’économie de marché, la science, les droits de l'homme (l'individualisme)… Elles étaient tellement naturelles pour nous, qu’elles le sont devenues pour lui. À tel point qu’il nous a chassés en leur nom. Et maintenant, il se rend compte que quels que soient nos vices, les siens sont bien plus grands. Le Président Mugabe n’est qu’un exemple d’une règle qui ne semble pas avoir d’exceptions. D’ailleurs, les nouveaux pays mercantilistes, qui pensaient se venger de nos méfaits avec nos armes, pourraient se trouver piégés par elles. Auraient-ils dévoilé leurs batteries trop vite ?

La force de l’Occident est qu’il s’est, en partie, immunisé contre les maux qu’il crée. Conformément aux traveaux de psychologie de l’optimisme, la crise le stimule. Regardez MM. Brown, Obama et Sarkozy.

Le monde doit apprendre à nous respecter, parce que nous sommes redoutablement dangereux. Nous sommes les barbares des temps modernes. Nos innovations dévastent le monde comme jadis les hordes mongoles. Et nous sommes indispensables : nous sommes les plus avancés dans la maîtrise des ficelles que nous avons inventées, et qui règlent la vie de la planète. 

Compléments :
  • Digression sur le cas français. Bien que nous soyons les ennemis héréditaires de l’Angleterre et ayons des relations ambigües avec l’Amérique, notre culture est la plus proche de la leur que l’on puisse trouver. Notamment en termes d’individualisme.
    Et nous avons une caractéristique qui exaspère l’Anglais : renaître de nos cendres, au moment même où il pensait s’être débarrassé de nous.
    Ce n’est pas uniquement vrai des victoires du XV de France. Ça a aussi été le cas à Valmy ou une armée de gueux, d’un pays en proie à l’anarchie, a mis en déroute la coalition des armées européennes. Et en 40 lorsque de Gaulle, général provisoire auquel la BBC avait accordé une pièce, seul et sans amis, et que Roosevelt a toujours pris pour un fantoche, a reconstitué une puissance venue d'un autre âge (Tome 2 du De Gaulle de Jean Lacouture). La France n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle est humble, convaincue de sa médiocrité.
  • Optimisme. Le leader du changement est stimulé par l’échec (!). Un exemple : Sarkozy en leader du changement. Autre exemple et références aux travaux de Martin Seligman : Lyon et Fiorentina.

mercredi 31 décembre 2008

Communication de crise

Vœux des Présidents français et australien :  la vie va être difficile mais on va se battre. 

Tentative de changement de ton : prenons notre sort en main ?

J’ai remarqué qu’une technique donnait de bons résultats dans les cas de changements inquiétants : expliquer semaine après semaine ce que chacun faisait. Non en mettant en avant les réussites. Mais, d’une certaine façon, les échecs. En fait, un échec dont on se relève est le meilleur des messages (au moins pour un Français) : il montre que l’on se bat, que l’échec n’a rien de honteux, mais, bien plus important, que l’on est optimiste, qu’on a de la ressource, qu’on n’est jamais défait. On montre ainsi le comportement que l’on attend des membres de l’entreprise.

Présenter les efforts, que je crois méritoires, de nos gouvernants serait certainement un moyen efficace pour nous sortir de la « learned helplessness » dans laquelle nous plonge le bombardement de mauvaises nouvelles auxquelles nous soumettent les médias. Je suis à peu près certain que leur exemple pourrait inspirer nos actions quotidiennes (par exemple éviter que quelques dirigeants ne licencient « à titre préventif », ainsi accélérant la crise).

Auparavant, il y a des obstacles à franchir :

  • Traditionnellement le gouvernant français doit faire des miracles. Le Français est passif.
  • Le rôle des médias (du moins ceux que je consulte) est de dénoncer, d’être un contrepouvoir. Par définition ils sont méfiants vis-à-vis des gouvernants, qui ne peuvent qu’être malhonnêtes.
  • L’opposition (de quelque bord que ce soit) ne sait que critiquer. Selon elle, le pouvoir en place est nécessairement le « plus bête du monde ». Les syndicats ont une attitude identique.

Effet de levier

Qu’est-ce que le fameux effet de levier dont parle ce blog ?

Il vient de théories scientifiques impressionnantes, anciennes et respectables. J’en donne des définitions simplifiées dans ce blog et dans mes livres. Mais, en fait, il y a un meilleur moyen d’expliquer ce qu’il signifie pour l’entreprise. D’ailleurs, c’est l’idée qui m’a amené à démarrer l’écriture de mon premier livre, fin 2001. D'une certaine façon qui a changé le cours de ma vie. 

Aujourd’hui, le modèle de gestion de l’entreprise part implicitement de l’idée d’un homme qu’il faut forcer à travailler, à qui il faut dire ce qu’il doit faire. Or, l’homme, ou plutôt l’organisation, sait et surtout veut bien faire.

L’effet de levier c’est passer d’une conception de l’entreprise, de la société, à l’autre. Le travail de celui qui veut « conduire le changement » se transforme alors du tout au tout : au lieu de porter une organisation à bout de bras – et de s’épuiser, il n’a plus qu’à trouver ce qui l’empêche de faire ce qu’elle a envie de faire, ce qui la « bloque ».

Complément :

  • Cette idée m’est revenue en tête en reprenant un article de Dominique Huez (voir Droit au travail) pour un cours.
  • Exemple d’effet de levier : Effet de levier du week end.
  • Ce que vous avez toujours voulu savoir sur le changement…
  • Attention. L'effet de levier n’a pas tout pour lui. Il a un défaut. Il bouscule le modèle tuteur / assisté qui est propre à la France. Il est agréable de penser que le monde est constitué d’imbéciles que l’on domine de son intellect supérieur. Et quand rien ne bouge, que c’est du fait de leur incompétence. Ainsi, on a justifié le statu quo. On peut dormir la conscience tranquille. Des origines du modèle tuteur / assisté, telles que vu par Tocqueville (L'Ancien régime et la Révolution) :

Le gouvernement central ne se bornait pas à venir au secours des paysans dans leurs misères ; il prétendait leur enseigner l’art de s’enrichir, les y aider et les y forcer au besoin (…) le gouvernement était déjà passé du rôle de souverain au rôle de tuteur.