samedi 27 décembre 2008

Sarkozy plus fort que de Gaulle ?

Un article du Monde (Le grand Meccano de Nicolas Sarkozy) explique que le Président de la République construit une organisation parallèle qui lui permet de contrôler gouvernement et opposition.

De Gaulle s’était donné un pouvoir qui n’était pas sans rappeler celui de Louis XIV, pourtant mai 68 l’a vaincu. Le Président Sarkozy peut-il mieux faire ?

Lui aussi semble s’inspirer de Louis XIV. Louis XIV constitue une garde rapprochée de roturiers fidèles (les intendants), qui lui permettent de contrôler de dangereux puissants (les nobles). Cette technique est reprise par la France révolutionnaire, et par l’Union soviétique : elles mettent à côté de chaque détenteur du pouvoir un représentant du peuple (c’est la mission de l’ex KGB). Nicolas Sarkozy posséderait un cabinet ministériel fantôme, à l’Élysée, qui contrôlerait le premier. L’UMP étant un autre système de contrôle.

Risque de dérive dictatoriale ? Des contre-pouvoirs se dessineraient (par exemple, le groupe UMP de l’assemblée). Mais surtout, le Président de la République veut réformer le monde. Or, c’est difficile de le faire quand on est un dictateur :

  • Toutes les entreprises semblent suivre la route suivante. Dans un premier temps, le dirigeant y contrôle tout. Plus l’entreprise grossit, plus sa tâche devient difficile. Il a alors le choix entre arrêter de croitre, ce qu’il fait souvent, ou abandonner le pouvoir, ce qu'a fait Bill Gates.
  • Le mode d’organisation qui vient alors : la bureaucratie. Mais, attention, dès que les membres de l’organisation ne voient plus le chemin suivi, ils s'inventent des objectifs qui leur sont propres, ils sanctifient le moyen, le rite, « le règlement, c’est le règlement » (« déplacement de but » du sociologue Merton). Le comble de l’inefficacité bureaucratique est le modèle totalitaire, qui exige régulièrement d’épurer les organes de contrôle (cf. modèle Hitlérien / Stalinien). Comme pour la PME, il conduit au repli peureux.

Il me semble donc que Nicolas Sarkozy va devoir inventer des techniques de conduite du changement qui sortent de ces modèles. Si on en juge par sa détermination, il devrait y réussir. Du moins si sa santé résiste au rythme qu’il s’est imposé.

Compléments :

  • LACOUTURE, Jean, De Gaulle, Seuil, 1985.
  • MERTON, Robert K., Social Theory and Social Structure, Free Press, 1968. Chapitre : Bureaucratic structure and personality.
  • WALLACE, James, ERICKSON, James, Hard Drive: Bill Gates and the Making of the Microsoft Empire, Collins, 2005.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, L'Ancien régime et la Révolution, Flammarion, 1985.
  • ARENDT, Hannah, Le système totalitaire : Les origines du totalitarisme, Seuil, 2005.
  • Le principe du KGB et À la poursuite d’Octobre rouge : Sean Connery est un capitaine de sous-marin russe qui veut passer à l’ennemi ; un membre du KGB, caché dans l’équipage, cherche à l’en empêcher.

Aznavour l’Arménien

Charles Aznavour vient de recevoir la nationalité arménienne.

En 68, il lui était inconcevable de devenir arménien, dit-il. Il était français.

La France ne change pas ? 

Depuis la Révolution de 89, jusqu’à la fin des années 60, ça a été une formidable machine d’intégration. Émile Durkheim, par exemple, a jeté aux orties son destin de rabbin, pour devenir le grand prêtre du positivisme scientifique. Le fondateur de la science de la société. Et un nationaliste forcené. Non seulement les communautés disparates qui constituaient le pays ont vendu leur âme contre celle de citoyen français, mais on venait de partout dans le monde pour faire de même (cf. Le Romain Gary de La promesse de l'aube). Une énorme partie de ce que nous considérons comme notre élite a été remontée des profondeurs de la nation, de son immigration, par notre « ascenseur social ».

Que nous est-il arrivé ces quatre dernières décennies ? Avons-nous soudainement douté des valeurs qui nous avaient fait mettre notre intérêt individuel au second plan ? L’égoïsme a frappé et a déglingué l’ascenseur social ? Nous avons compris qu’il ne fallait plus attendre d’aide de la solidarité nationale, mais reconstituer des réseaux d’entraide à partir, notamment, des débris de nos identités anciennes ?

Sur les malheurs de l’ascenseur social : La France de Dickens? et sur Durkheim : PRADÈS Jose-A., Durkheim, Que sais-je?, 1997.

Gomorra

Gomorra film sur la Camorra.

Je m’attendais au pire. En fait, ce film m’a rappelé l’Amérique : on y voit des gangs s’affronter, les entreprises y trafiquent avec la nature et avec la loi comme dans Erin Brockovich, ou, plus exactement, comme en Chine.

Quand même tout y est plus petit qu’aux USA. J’ai été surpris du peu de morts : un tous les trois jours dit-on. Sur combien de millions de personnes ? Est-ce beaucoup par rapport aux 5.000 personnes qui meurent sur les routes en France chaque année (16.000 il y a une vingtaine d’années), ou aux 12.000 victimes annuelles des armes à feu aux USA ? Le film parle d’une augmentation de 20% du taux de cancer, du fait de politiques d’enfouissement peu catholiques, mais que faut-il mettre en regard ? La Camorra apparaît dans le film comme un service public : elle paie une sorte de RMI à une très vaste population.

Si j’étais à l’intérieur du système aurais-je envie de changer ? Quelle alternative ? Saurais-je trouver un emploi ? Monde dangereux ou société qui a des règles claires ; où ceux qui meurent sont les membres de gangs pour qui le risque est le piment de la vie ? Pas d’anxiété de survie, grosse anxiété d’apprentissage ?

Anxiétés et changement : Serge Delwasse et résistance au changement.

vendredi 26 décembre 2008

Rendons efficace l’intellectuel engagé

L’intellectuel engagé du billet précédent a sûrement une utilité. Depuis Montesquieu et Adam Smith on soupçonne que du mal peut naître le bien. Il en est de même de l’hypocrisie.

L’hypocrite fait la promotion de valeurs sociales importantes. Son tort est de ne pas savoir les appliquer lui-même, ou de s’en servir pour sa plus grande gloire. Les médecins de Molière ont fait une grande publicité à la science. Et, probablement, les économistes et les professeurs de management modernes pavent la voie à une honnête science de la société et des organisations.

Des techniques conseillées à l’artiste engagé :
  • Le feedback négatif est la technique qu’il emploie. Il nous dit que nous faisons le mal. Il veut faire croitre notre « anxiété de survie ». Les psychologues désapprouvent la méthode, parce qu’elle nous met échec et mat : si nous faisons le mal, c’est parce que nous ne savons pas faire autrement (anxiété d’apprentissage). Ce que les Chinois font au Tibet est mal, mais probablement ils ne voient pas d’autre solution pour éviter la dislocation de leur pays. Pour l’homme isolé, le feedback négatif a un rôle dévastateur. Généralement, il essaie d’y échapper en le niant (si je suis nul en maths, c’est parce que l’école ne sert à rien). Le feedback négatif est alors dangereusement contreproductif.
  • Exception : la « tête de lard ». Dans ce cas, le changement ne démarre pas faute d’anxiété de survie, de remise en cause. L’individu croit être dans le bien.
  • Donc, avant d’utiliser le feedback négatif, il faut se demander si celui à qui on veut l’appliquer est victime d’une trop faible anxiété de survie (et le traitement est approprié), ou d’une trop forte anxiété d’apprentissage (et il est contreproductif).
  • Dans ce dernier cas, le feedback positif est de rigueur. Il attire l’attention de la personne qui a besoin de se réformer sur ce qu’elle a fait de bien récemment, et qui, si elle l’appliquait ici résoudrait élégamment la question. L’homme a beaucoup de mal à évoluer, par contre il sait généraliser un comportement qu’il emploie déjà avec succès dans un cas particulier.

Compléments :

  • Le rôle bénéfique de l’hypocrisie a fait l’objet de nombreuses recherches modernes. Exemple : étude sur les sciences du management : MARCH, James G., SUTTON, Robert I., Organizational Performance as a Dependent Variable, Organization Science, Novembre-Décembre 1997. Voir aussi les travaux de Nils Brunsson.
  • Une application possible pour les techniques de feedback : Bernard Kouchner et les droits de l’homme.
  • Les techniques de feedback se trouvent dans : SCHEIN, Edgar, Process Consultation Revisited: Building the Helping Relationship, Prentice Hall, 1999. (Et dans mon livre Transformer les organisations.)
  • Anxiétés et changement : Serge Delwasse et résistance au changement.

Anatomie de l’intellectuel engagé

J’entends un commentaire sur la vie d’Harold Pinter, décédé le 24 décembre.

Je n’ai pas d’opinion sur Pinter, que je ne connais que par le biais des adaptations qu’il a faites pour Losey. Mais le commentaire m’étonne. Pinter a dénoncé l’abomination du monde, dit, en substance, et avec contentement, l’interviewé. Comment peut-on parler d’abomination sans en être bouleversé, sans vouloir la réparer ?
J’ai du mal à concevoir un intellectuel engagé, autrement qu’écorché vif, une sorte de Molière ou de Jules Vallès, qui joue sa peau pour ses idées.

Ce qui m’ennuie dans l’intellectuel et l’artiste engagés modernes, c’est qu’ils ont le monopole de la bonne conscience. Et qu’ils ne prennent aucun risque. Et qu’ils sont extrêmement riches.
Je les soupçonne, pour une grande part d’entre eux, de défendre des idées qu’ils ne comprennent pas, simplement parce qu’il est « bien » de les défendre. Une façon d’excuser une réussite indécente ?

J’y vois surtout une des tactiques individualistes aussi vieilles que le monde : utiliser des valeurs respectées pour imposer, sans discussion, ses idées du moment. Vous devez suivre ce que je dis parce que je sais que j’ai raison. C’est comme cela qu’ont procédé l’inquisition, et tous les totalitarismes.

Compléments :
  • Sur le même sujet : Ronsard, l’hérétique.
  • J’ai jeté un coup d’œil sur la vie de Pinter dans Wikipedia anglais. Elle semble quelque peu paradoxale : lui qui a dénoncé la société anglaise était un fan de cricket, l’époux d’une comtesse de vieille noblesse, et a mené une vie familiale particulièrement heureuse et paisible.

Heidegger pour les nuls

Je rencontre Heidegger, un peu par hasard, au cours de mon exploration de la pensée d’Europe centrale. J'ai trouvé trouvé un livre remarquable sur lui (Martin Heidegger, par George Steiner, The University of Chicago Press, 1987). Ce qui ne corrige pas mon inculture philosophique. Elle s’exprime dans la suite. Qu’ai-je retenu ?

Qu’Heidegger semble avoir eu une énorme influence sur ses contemporains. Les œuvres de Sartre et Camus sont-elles autre chose qu’illustration ? (infidèle, selon Heidegger.) Ensuite qu’il s’en est pris à la pensée occidentale, celle de Socrate et de ses successeurs. Effectivement, nos idées paraissent avoir étonnamment peu évolué. Nous sommes sur des rails.

Question : qu’est-ce qu’être ? Pourquoi pas le néant ? Notre pensée a fait fausse route depuis deux millénaires et demi. Nous avons cherché la réponse (ou avons-nous évité une confrontation inquiétante ?) dans la raison, dans l’abstraction. Ce qui nous a amené à la science, à la technologie, à un monde artificiel, qui détruit le monde réel, et nous avec. Au contraire, la réponse, ou ses éléments, est en nous. En fait, vivre c’est chercher cette réponse, la construire. Réponse que l’on n’obtiendra jamais. La recherche est la réponse. De ce fait philosopher équivaut à vivre. On procède en spirale, en partant d’une première approximation, scientifique (probablement parce qu’on n’a pas mieux, initialement), puis en progressant par étapes : les aléas de la vie, si l’on sait leur être attentif, et exploiter les interrogations auxquelles ils nous soumettent, permettent de se rapprocher de plus en plus de l’essentiel. Moment important : la confrontation avec le néant, qui montre la vacuité de l’existence artificielle, et, du coup, laisse entrapercevoir la réelle nature de l’être.

Heidegger pensait que les Grecs présocratiques avaient été au plus proche de cette vérité. Que leur langue était le langage de l’être. Il a essayé de recréer un Allemand qui reproduirait cette langue originelle (d’où une œuvre difficile). Il croyait aussi que le seul langage capable d’exprimer l’être était la poésie.

Peut-être parce que le nazisme était une tentative de revenir aux origines du monde, une confrontation avec le néant, Heidegger y aurait cru, au moins un moment. Il n’a jamais renié cet engagement.

Pourtant, il ne me semble pas évident que la pensée nazie, pour le peu que j’en sais, soit en accord avec la pensée d’Heidegger, pour le peu que j’en ai compris. Le nazisme n’est-il pas une négation de l’individu ? La philosophie d’Heidegger n’est-elle pas le paroxysme de l’individualisme ? Ne parle-t-il pas, d’ailleurs, de l’aliénation de l’homme dans le groupe ? À moins qu’il y ait un point de rencontre ? La recherche d’un « être » universel, commun à tous. Peut-être voyait-il dans le nazisme une sorte d’opportunité scientifique qui pouvait amener le monde là où il devait aller ? (De même que, pour Adam Smith, la recherche de l’intérêt individuel conduit au bien universel.)
Tout cela me semble compliqué. Mais aussi à George Steiner, qui note qu’il n’est pas certain qu’Heidegger se soit réellement évadé de la pensée dominante. Que ses idées ont une traduction immédiate à la fois en termes de philosophie présocratique et de pensée chrétienne. Heidegger disait être trahi par un langage qu’il n’avait pas pu épurer suffisamment des connotations de la pensée traditionnelle. Je me demande aussi s’il est bien raisonnable de démontrer par la raison que la raison est inefficace, qu’il faut la dépasser…

Finalement, que cherchais-je dans ce livre ? La description d’une culture d’un groupe d’hommes qui aurait eu des descendants modernes. Des idées qui expliqueraient des comportements actuels.
Beaucoup d’intellectuels se sont reconnus dans cette pensée. L’absurde a eu un gros succès dans la littérature d’après guerre. Mais n’était-ce pas parce que la guerre avait été le comble de l’absurdité ? La mise en cause dévastatrice de notre vision idyllique du progrès, fruit de la raison ? Une sorte de gigantesque gueule de bois ?

Quant aux Allemands, confrontés quelques années au néant, y ont-ils vu grand-chose d’intéressant ? Ou le néant ? La guerre n’a-t-elle pas démontré que si le chemin que nous suivions était dangereux, ou contre nature, nous étions incapables d’en trouver un autre ? Et puis, les idées d’Heidegger ne conduisent-elles pas, comme le Bouddhisme, à un rôle effacé de leurs disciples dans l’histoire ? Les gens qui agissent pensent peut-être mal, mais ce sont les seuls qui m’intéressent.

Compléments :

jeudi 25 décembre 2008

N’oublions pas les responsables de la crise

Il semblerait que l’Eglise ait demandé de prier pour les victimes de la crise. Ce qui m’étonne est que l’on ait aussi peu parlé de ses responsables.

Ennuyeux, si nous ne comprenons pas ce qui s’est passé, nous recommencerons. Or, dit Jeffrey Sachs (Blackout and Cascading Failures of the Global markets, http://www.sciam.com/, 22 décembre), tout étant lié 1) il en faut bien peu pour faire s’effondrer notre château de carte 2) et ce château n’est pas seulement l’économie humaine, mais l’équilibre de la planète
les paris téméraires que le monde a pris durant la récente bulle financière ne sont rien par rapport aux paris à long terme que nous avons pris du fait de notre incapacité à attaquer les crises interdépendantes de l’eau, de l’énergie, de la pauvreté, de l’alimentation, du changement climatique.
Peut-être que si l’on en a peu parlé c’est parce que responsabilité est synonyme de punition. Or, punir les coupables les plus évidents, les financiers pour l’Occident, l’Occident pour le reste du monde, serait suicidaire. D’ailleurs, le premier réflexe qu’a eu l’Occident a été un plan sans précédent d’aide à ces coupables. Les opinions publiques ont bien peu résisté. Quant à l’Orient, il a peut-être cru un instant qu’il pourrait dénoncer nos vices, il se rend compte maintenant qu’il va en être la première victime. Même le très exemplaire Toyota découvre les dangers de sa conquête commerciale du monde. En fait, les coupables les plus évidents ne sont pas humains, mais sociaux.
  1. Amnésie. Comme le dit Jeffrey Sachs et comme il est déjà apparu dans ce blog, il semble bien que non seulement notre crise ressemble à celle de 29, mais que les mesures qui en avaient découlé étaient fort intelligentes. Elles ont été en partie démantelées.
  2. Irresponsabilité. L’irresponsabilité a été élevée au rang de vertu par le monde anglo-saxon. Détourner la loi de son esprit y est appelé « innovation ». Mal profond : la culture américaine veut que l’homme fasse ce qu’il veut à l’intérieur d’un cadre qui lui est fixé par la loi. Tout ce qui n’est pas interdit est permis. D’ailleurs, l'irresponsabilité n’est pas qu’anglo-saxonne. Si la nôtre a moins de conséquences, c’est plus faute de talent que de bonne volonté. Et l’irresponsabilité gagne le monde avec le modèle anglo-saxon.
Sumantra Ghoshal, qui faisait déjà ce dernier constat lors de l’éclatement de la Bulle Internet, montre que les réglementations encouragent l’irresponsabilité. J’irai plus loin, tout ce qui semble être une solution à nos vices ne fait que les empirer (un coupable de plus : ce blog).

Seule solution efficace : augmentation massive de « l’anxiété de survie » de la planète. Tant que nous n’aurons pas vu que nos actes ont des conséquences, tant que les financiers n’auront pas acquis une conscience, tant que les américains n’auront pas saisi que l’essence de la démocratie est la « vertu » (i.e. chercher ce que veulent vraiment dire les lois et non les détourner de leur signification), tant que le « service public » français ne saura pas qu’il est au service du public, tant que nous passerons au feu rouge… nous n'aurons pas d'avenir.

Cette prise de conscience est la condition nécessaire pour la gestion durable de tout « bien commun ».

Compléments
  • Les premières mesures de sauvetages de nos apprentis-sorciers furent le plan Paulson. Elles ont soulevé finalement peu d’objections : Pourquoi le plan Paulson a-t-il été voté ?
  • Sur le modèle des anxiétés, comme outil de conduite du changement : Serge Delwasse et résistance au changement.
  • De l’irresponsabilité comme vertu : McKinsey explique la crise.
  • GHOSHAL, Sumantra, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1.
  • Sur le démantèlement des mesures prises suite au crash de 29, voir la référence de : Crise : les économistes en accusation.
  • Ma remarque sur la culture américaine vient de : CROZIER, Michel, Le mal américain, Fayard, 1981. Et celles sur la « vertu » des démocraties, de Montesquieu (De l’esprit des lois).
  • Sur le traitement de la gestion du bien commun par l’économie : Governing the commons.
  • Quant à nos dérèglements nationaux, ils sont probablement le mieux illustré par la déroute de 40 : avant même que la guerre ne commence, chacun renvoyait la responsabilité de la défaite aux autres (BLOCH, Marc, L’étrange défaite, Gallimard, 1990). Mais le génie anglo-saxon ridiculise le nôtre. Nous ne nuisons qu’à nos intérêts, lui menace la planète.
  • L’irresponsabilité est la marque de fabrique de l’individualisme, invention de l’Occident : l’individu pense être seul au monde (voir Norbert Elias). Mieux, l’Anglo-saxon est convaincu que c’est l’homme qui le fabrique (voir Droit naturel et histoire, et Hobbes).

Noël : histoire d’un changement réussi

Wikipedia.fr à l’article Mithra :
Le mithraïsme était alors une religion concurrente du christianisme. Son culte était surtout très populaire dans les armées, ce qui engagea une rivalité farouche entre les croyants des deux religions, à tel point que l'Église dut faire de nombreuses concessions au culte païen de Mithra (on sait par exemple aujourd'hui que c'est parce que le culte de Mithra se situait aux alentours de l'actuel solstice d'hiver que l'on fête Noël le 25 décembre). Dans la Rome païenne avaient lieu les "Saturnales", du 17 décembre aux "Calendes" de janvier (premier jour de l'an romain). L'une des fêtes, "Natalis Invicti" (Nativité de l'Invaincu) ou "Sol Invictus" (Soleil Invaincu), célébrait justement Mithra, dieu de la lumière, symbolisant la pureté, la chasteté et combattant contre les forces obscures. On fêtait le 25 décembre, pour le solstice d'hiver, la naissance de Mithra, le soleil invaincu (Dies natalis solis invicti), par le sacrifice d'un jeune taureau.
On apprend ailleurs que, durant les saturnales, on échangeait des cadeaux. Et que fêter le solstice d’hiver se faisait depuis la nuit des temps.

C’est comme cela que le changement peut être rapide, qu’une religion peut se substituer à une autre en peu de temps : elle reprend les aspects les plus résistants de ce qui lui était antérieur et les repeint à ses couleurs. C’est aussi comme cela que procède un changement dans la société : en faisant travailler les résistances au changement pour lui.

Qu’est-ce que la résistance au changement ?

mercredi 24 décembre 2008

L’homme est naturellement résistant au changement

Un article Internet de Scientific American (Set in Our Ways : Why Change is So Hard, Nikolas Westerhoff, 17 décembre) illustre un de mes thèmes favoris : l’individu évolue très difficilement. Quelques résultats :

  • Indépendamment des cultures, l’homme commence par rechercher la nouveauté. Mais, vers 30 ans, la tendance s’inverse. Le changement devient de plus en plus difficile.
  • Un changement externe (cf. crise) tend à transformer personnellement le jeune, alors qu’il a peu, ou pas, d’effets sur le vieux.
  • Notre propension à changer est fonction de celle que nous avions dans notre enfance. Réflexion : notre enseignement doit-il favoriser le conformisme, comme aujourd’hui ?
  • « le cerveau cherche en permanence à automatiser les choses et à créer des habitudes, à qui il associe un sentiment de plaisir » dit le professeur Gerhard Roth. Plus nous vieillissons, plus nous utilisons des automatismes : ça nous rend efficaces, mais peu évolutifs.
  • Bref, très rapidement, il faut faire avec ce que l’on a. Citation d’Epicure : « ne gache pas ce que tu as en désirant ce que tu n’as pas ; mais souviens-toi que ce que tu as, fut jadis parmi les choses que tu ne pouvais qu’espérer ».
Nous en revenons à deux idées que je crois importantes :
  1. Changer une entreprise, c’est changer son « organisation », pour que ses membres n’aient pas à changer - parce que leur capacité d'évolution est très faible ;
  2. il faut les placer sur leurs forces, qu’il faut savoir reconnaître, et ne pas leur demander de se transformer.

mardi 23 décembre 2008

SDF et droits de l’homme

Attente de métro. Je tombe nez à nez avec une affiche murale : la Déclaration universelle des Droits de l'Homme. Je remarque un article :
Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de maladie, d'invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté.
Les droits du SDF ne seraient pas respectés ? Le SDF est un défi à la société moderne. Le SDF n’a plus beaucoup de désirs. D'après un spécialiste de la réinsertion des délinquants, il semblerait même que son horizon se soit réduit à l’instant présent. Bouddhisme et illustration des théories de Robert Merton (le « repli »). Le SDF est inemployable, il ne peut être sauvé par l’économie de marché.

Un ami chasseur de têtes parle d’un cadre supérieur au chômage qu’il a reçu. Que lui proposer ? Seul conseil : « utilisez l’annuaire des anciens élèves de votre (très prestigieuse) école ». C’est peut-être là que se trouve, par contraste, l’explication du phénomène SDF : une rupture de solidarité sociale. Il n’a pas d’annuaire. Plus d’amis et de famille.

C’est le résultat d’un mode d’organisation individualiste. Cela résulte aussi du modèle anglo-saxon d’organisation de l’entreprise, que nous avons adopté. Il tend à la diviser en un management qui la gère pour le compte de l’actionnaire, et en une « entreprise d’en bas », dont on essaie de réduire le salaire en la mettant en concurrence parfaite. Dans une telle configuration, les plus fragiles sont éjectés.

Compléments :

Cheney, le surhomme

Mon dernier billet est injuste avec la Halde : nous rêvons tous d’imposer nos idées à notre prochain. Le cas Cheney.

Matthew Yglesias le cite.
On Fox News Sunday today, host Chris Wallace asked Vice President Cheney, “if the President, during war, decides to do something to protect the country, is it legal?” “I think as a general proposition, I’d say yes,” replied Cheney.
Matthew Yglesias trouve cela dangereux. Nous sommes tous convaincus d’avoir raison, et que nos opposants menacent le pays, qu'arriverait-il si nous pouvions décider seuls ? Durant la guerre froide, la démocratie nous a évité quelques désagréables déboires.

J'ai deux autres idées sur cette question :
  1. Est-ce pourquoi le gouvernement Bush a déclaré la « guerre au terrorisme » ? Il pouvait ainsi se passer de la démocratie ? Les Néoconservateurs (Neocon) étaient convaincus de savoir ce qui était bon pour le monde, pourquoi s’embarrasser d’obstacles inutiles ?
  2. En temps de guerre, réelle, ne faut-il pas suspendre la démocratie ? (Quasi) Certitude : l’homme seul fait systématiquement des erreurs. Il n’y a pas de surhomme. Donc s’il y a « commandant en chef », il doit être avant tout quelqu’un qui sait organiser la réflexion d’un groupe, et celui-ci doit représenter un échantillon représentatif des différents points de vue sur le problème. De la démocratie.
Compléments :
  • Le mythe du surhomme est probablement de création récente. Les rois, par exemple, écoutaient leurs conseillers avant de prendre une décision. (Voir comment le Roi de France prend la très difficile décision de s’engager dans la bataille de Bouvine : DUBY, Georges, Le Dimanche de Bouvines, 27 juillet 1214, Gallimard 1985.)
  • Les biais systématique de la décision humaine ont été étudiés tout aussi systématiquement : MYERS, David G., Intuition: Its Powers and Perils, Yale University Press, 2004.

Ronsard, l’hérétique

Dans Ronsard mis en examen pour “discrimination” Pierre Assouline parle d’un dernier rapport de la HALDE concernant les manuels scolaires. On y apprend qu’ils véhiculent une vision du monde qui ne correspond pas à notre sensibilité moderne. Et que Ronsard ne serait guère recommandable.
la HALDE juge que le poème de Ronsard “Mignonne, allons voir si la rose…”“véhicule une image somme toute négative des seniors” (p.181).
La Halde nous dit ce que nous devons penser. C’est le biais de l’expert, qui sait, et qui ne comprend pas pourquoi les autres ne pensent pas comme lui. Et qui veut leur imposer sa pensée, sans autre mode de procès. C’est l’essence du fondamentalisme. Et du totalitarisme : imposer à l’individu une pensée qui lui est étrangère.

Comment éviter le biais de l’expert ? Qu’il nous explique pourquoi il pense ce qu’il pense, et qu’il nous laisse penser à partir de là. Mais, de grâce, qu’il ne nous dise pas ce qui est bien ou mal.

Compléments :
  • La Halde croit peut-être, comme les néoconservateurs (Neocon), qu’il y a une bonne façon de penser. Il semble plutôt que la chose soit relative : chaque société à des règles qui la maintiennent en équilibre (Si Dieu n’existait pas…). Ces règles lui sont propres. Juger Ronsard de notre point de vue est ridicule, de même que l’inverse.
  • Autre exemple de relativisme : Black swan.

lundi 22 décembre 2008

Corruption allemande

The Economist déplore la malhonnêteté allemande (Bavarian backsheesh).

Siemens avait institutionnalisé la corruption. Il y avait même un service spécialisé dans le remplissage de valises. Pour réparer ses torts, la société est condamnée à une lourde amende.
The Economist met en regard ces pratiques de république bananière (la France n’a rien à lui envier, ajoute-t-il) et l’admirable rigueur américaine.

Mais, si les pots de vin de Siemens ont eu un tel succès, c’est qu’il y avait des gens pour les accepter. Et un grand nombre d’Américains. C’est cela une culture exemplaire ?

Nous sommes au milieu d’une des plus formidables crises depuis 1 siècle, créée par l’incurie anglo-saxonne. Sa moindre vaguelette (Madoff) est une fraude de 50 milliards d’Euros. Tout le monde est en faute, des organismes de contrôle, au plus haut niveau de l’état (Dr Doom), qui a étouffé les quelques consciences vaguement droites.

Le paradoxe est l’outil principal du changement. Tentative d’utilisation :

Tant que l’Anglo-saxon ne se verra pas tel qu’il est, il ne pourra pas soigner son vice : l’innovation-tricherie. Non seulement nous serons en proie à la crise, mais ses valeurs et ses paroles seront sujettes à une méfiance croissante. Même si elles sont bonnes.

Compléments :

L’Europe change

Interview de Jean-Pierre Jouyet (L'Europe est passée de l'influence à la puissance). Derniers mois mouvementés pour les dirigeants de l’Union Européenne. Ils semblent en sortir épuisés, heureux, et transformés.

Pour une fois que le changement n’est pas une invocation, mais qu’il est un résultat ! Beaucoup de choses semblent avoir changé : les chefs d’états européens ont découvert l’Europe ; ils ont appris à travailler avec la BCE, qui a trouvé une place, une légitimité, et en sort renforcée ; Monsieur Barroso a appris son métier ; et Jean-Pierre Jouyet a changé d’opinion sur de multiples sujets. Nicolas Sarkozy aurait été le catalyseur de ce changement.

Succès sans lendemain ? Y a-t-il du solide, qui soit resté pour assurer les avancées réalisées ? En tout cas, Nicolas Sarkozy ne semble pas prêt à laisser le vide s’installer de nouveau…

dimanche 21 décembre 2008

Google Chrome victime du « Good enough » ?

J’ai vu quelque part que Google Chrome n’était pas un grand succès. Ce serait seulement le 5ème navigateur le plus employé.

Mon cas. Je l’utilise, mais pas seul. Grand intérêt, il est étonnamment rapide. Exemple. Je passe du temps chez Allociné, qui met à genoux Explorer. Chrome charge les pages immédiatement. Mais il y a une faiblesse : le rendu de mon blog (pourtant un produit Google) est moche. Plus amusant. Je rédige mes billets dans Word et je les copie dans l’éditeur de texte de Blogspot. C’est pénible avec Explorer, mais je m’y suis fait. Avec Chrome c’est un cauchemar. En fait, Chrome fait bien mieux son travail qu’Explorer : par exemple il traduit exactement les tailles de polices, il espace le texte… Ce qui me force à défaire ce qu’il a fait.

Ça me rappelle une histoire que l’on m’a racontée. Un directeur financier d’une multinationale disait que l’ERP qu’on venait d’installer faisait des erreurs : il ne permettait plus la créativité comptable nécessaire au sein aspect de son bilan…

Les mésaventures de Chrome illustrent peut-être les propos d’Olivier Ezratty (Google, Microsoft et Olivier Ezratty) : le monde Internet se contente du « good enough ». Pour percer il faut un tremblement de terre.

Les matheux à la lanterne

Denis Guedj dénonce le dévoiement des mathématiques par la finance (Ces mathématiques vendues aux financiers). Un article, brillant, repéré par Hervé Kabla (Denis Gudej n'aime pas les maths financières).

Il se trouve qu’il parle de l’université Paris-Dauphine (« succursale de Wall street »), et que je me trouvais dans cette université il y a peu. D’après ce que j’ai cru comprendre, les financiers n’y pavoisent plus. Plus de débouchés, plus d’élèves. Et les enseignants protestent de leur honnêteté. Va-t-on découvrir qu’ils furent des résistants de l’ombre ? Denis Guedj tire-t-il sur un corbillard ?

Plutôt que de dénoncer des coupables, pourquoi ne pas se demander ce qui est arrivé et comment ne pas recommencer ?

Pourquoi des centaines de milliers de gamins ont-ils brutalement cru qu’ils étaient des génies, simplement parce qu’ils avaient fait des études scientifiques ? (ça faisait beaucoup de génies d’un coup !) Pourquoi ont-ils cru que leurs modèles prédisaient l’avenir, alors que la science dit que c’est impossible (et que les génies patentés se sont trompés plusieurs fois dans leur vie) ? Pourquoi n’ont-ils pas eu la rigueur scientifique de reconnaître leurs erreurs quand elles sont devenues évidentes, pourquoi, finalement, ont-ils triché pour couvrir leur débâcle ?

Bug dans notre enseignement scientifique ? Il enseigne un positivisme béat et ringard ? Il oublie l’essence de la science : l’humilité ? Et surtout il oublie de nous dire que l’homme est stupide sans l’aide de la société ? Que le génie ça n’existe pas ?

Complément :

Black swan

Film de Henry King, 1942.

J’ai une théorie sur le cinéma : ceux qui assistent à une séance on quelque chose en commun. Il y a homogénéité des spectateurs. C’est un moyen de découvrir les particularités de sa personnalité. Cette fois-ci la salle était faite de jeunes enfants, et de leurs parents. Point commun ? Peut-être une vision de ce qui est bon pour la jeunesse. Ce qui nous plaisait à son âge ? J’aurais volontiers amené ma plus jeune filleule voir ce film. Et elle l'aurait trouvé détestable.

D’ailleurs, il est effroyablement peu politiquement correct. Il s’ouvre sur le pillage d’une ville. Les mâles sont passés au fil de l’épée et les femmes enlevées par l'équipage du héros. En 65 ans, la morale a évolué...

Historiquement, tout est invraisemblable : les pirates s’y battent comme des mousquetaires (de film), les personnages ont des sentiments qu’ils ne pouvaient avoir en leur temps, et, pire, se mésallient sans arrière pensée. Les comédiens du 17ème siècle, qui jouaient au Grec en costume de leur époque, n’étaient pas plus ridicules que ces pirates.

Ce que nous cherchons dans l’art, ce sont des sentiments de notre temps. La vérité historique n’y a pas de place. Elle est d’ailleurs probablement incompréhensible.