mardi 31 mars 2009

De l’utilité de l’Angleterre

Un article de Scientific American démontre l’intérêt social de l’égoïsme (Thriving on Selfishness). Exercice d'application :

Phénix anglais dit que l’activisme anti-paradis fiscal de l'Angleterre sert extraordinairement efficacement ses intérêts. Depuis, un l'article dont parle Des paradis fiscaux est venu confirmer qu’USA et Angleterre sont les champions de la ligue de l’évasion fiscale.

Cet article là montre, dans d’autres domaines que la finance (guêpes…), des comportements identiques à ceux du gouvernement anglais, et explique que la nature les favorise parce que c’est un moyen peu coûteux de combattre le parasitisme : un parasite en détruit un autre.

Qu’est-ce qui est favorable à ce mode de parasitisme ? Qu’on n’ait pas trouvé de contrôles moins coûteux ; qu’il n’y ait pas de concurrence entre groupes (dans le cas des nations, l'absence de groupes s'appelle globalisation) : alors celui qui aurait le moins de parasites enterrerait les autres.

lundi 30 mars 2009

L’Angleterre s’étonne

To count or not to count se demande pourquoi la mesure des minorités, en France, soulève autant d’indignation.

Comme Obama, L’Anglais n'a jamais peur de critiquer une culture qu'il ne connaît pas. Particulièrement la nôtre. Il pense que nos principes égalitaires sont ridicules. Difficile de lui expliquer que si on les met en cause, l’édifice social français est par terre (Le contrat social), puisque c’est ce qu’il veut : que le monde ressemble à l’Angleterre (et qu’accessoirement il n’y ait plus de Français).

Mais n’a-t-il pas raison ? Il existe en France des minorités mal traitées, il ne sert à rien de le nier. Rousseau, qui veut que les lois de la République ne s’occupent que du cas général, sans discrimination, n’est-il pas un utopiste ? Ne sommes-nous pas lâches, comme le pense The Economist ? N’est-il pas vrai que nous ne voulons pas voir la vérité en face ? Notre paradis rêvé n’existera jamais.

Certes, mais la mesure que l'on nous annonce avec le comptage des minorités, la discrimination positive américaine, est inopérante (voir la citation des compléments de Culpabilité). Elle souffre de biais. Les très riches, qui ont les moyens de se payer des études, ne sont pas touchés ; les places restantes partent plus volontiers aux minorités qu’aux blancs. Mieux, le minoritaire ayant fait des études n’a pas le réseau social du blanc, il ne peut donc pas prétendre à une grande réussite : pas de danger pour le blanc riche, et une bonne conscience ; et surtout une soupape de sécurité qui évite un inégalitarisme trop criant. C'est la garantie du statu quo. Ce qu’admirait Tocqueville en Angleterre, c’est que sa classe dirigeante s’y est maintenue, inchangée, sans subir aucune révolution. Si la France avait eu un tel talent, elle serait encore dirigée par des nobles et un roi.

Au fait, la discrimination est-elle anti-immigrés, ou anti-pauvres ? Et si c’était parce que certains sont plus facilement identifiables que d’autres que la bien pensance s’intéressait à eux (ce qui peut, d’ailleurs, devenir une malédiction) ? Alors, pourquoi ne pas rendre de la force aux mécanismes qui ont permis le brassage des populations françaises, l’intégration des précédentes vagues d’immigration, mais aussi de ses provinciaux ?

Obama et l’Afghanistan

Ce week-end un expert américain commente les décisions d’Obama concernant la guerre en Afghanistan.

L’expert pense qu’Obama fait une erreur grave : il met au centre de son dispositif la libération de la femme, une remise en cause inacceptable de la culture locale.

Je pense qu’il serait plus intelligent de trouver un moyen moins agressif de transformer la culture afghane : la faire entrer, de manière accélérée, dans le processus qui a transformé la nôtre serait probablement plus efficace. (C'est-à-dire commencer par lui apporter paix et prospérité.)

Se confirmerait-il qu’Obama a le défaut de vouloir aller trop vite en besogne ? (Que penser d’Obama ?) Ou d’être victime d’une idéologie à courte vue ? (La démocratie comme idéologie.)

Rousseau et moi

Y a-t-il quelque chose de commun entre ce que je dis de l’entreprise et ce que Rousseau dit de la société (Le contrat social) ?

Intérêt de la société pour l’homme

Pour Rousseau, ce que demande l’homme à la société, c’est la protection.

Je pense qu’elle ne lui apporte pas que cela. La société nous permet d’obtenir ce que nous ne pouvons pas obtenir seuls, en échange de l’exercice de nos talents, de ce que nous aimons faire. Elle nous permet de nous spécialiser sans arrière pensée (Einstein ou Picasso auraient eu du mal à éclore dans la jungle). En cela, j’approuve Adam Smith et sa Richesse des nations. Si la société nous protège, c’est surtout en s’adaptant aux changements de notre environnement, sans nous demander de changements dont nous sommes incapables. C’est le thème principal de mes livres.

La société peut avoir des « organes »

Pour Rousseau, il est dangereux que des groupes se constituent au sein de la société. Ils vont développer des intérêts propres qui vont entrer en conflit avec ceux de la société. On retrouve le « détournement de but » que l’organisation bureaucratique suscite selon Merton.

J’observe que les différents services d’une organisation marchent comme des « organes ». Ils sont spécialisés, mais ils servent la cause commune (il me semble que c’est aussi la thèse d’Herbert Simon dans Administrative Behavior). Le tout est de s’assurer régulièrement qu’ils partagent bien les valeurs du groupe. Comme dans la théorie de Darwin, il faut leur éviter l’isolement, sous peine de l’émergence de nouvelles espèces.

La création et l’exécution des lois

Mes missions se déroulent de la façon suivante. La direction d’une société identifie une adaptation que doit subir son entreprise (éliminer un dysfonctionnement qui lui a été signalé par son organisation), ou un objectif nouveau (entrer sur tel marché). Elle demande à la « task force » des managers responsables de la mise en œuvre de la mesure un plan d’action détaillé. S’il manque tel ou tel savoir-faire à ces managers, ils font appel aux « hommes clés » de l’organisation qui les possèdent. Une fois le plan d’action approuvé, il est appliqué.

La conception du plan d’action est une simulation de ce qui va survenir ensuite. Il en sort le nouveau fonctionnement de l’entreprise, sa nouvelle « organisation », c’est-à-dire les « lois » qui vont la guider. Mais, contrairement à ce que pense Rousseau, ces lois sont plus implicites qu’explicites : le travail de groupe crée une équipe. Chacun apprend à comprendre l’autre à demi-mots. Cette « fraternité » se manifeste principalement en face de l’aléa : l’organisation réagit comme un seul homme, sans quasiment avoir à se concerter.

Il n’y a ni législateur ni gouvernement dans ce modèle. C’est le « corps social » qui effectue directement le travail législatif et d’application des lois. L’animation du changement est le mécanisme qui traduit la « volonté générale » en lois conformes à la culture de la société.

Ce mécanisme permet une régénération permanente de l’entreprise. Mais est-ce suffisant pour la rendre immortelle ? J’observe que conduire le changement consiste généralement à réinterpréter les principes fondateurs de l’entreprise en fonction de nouveaux événements (cf. cas de la presse : Faire réfléchir les élites et former les masses, Disparition de la presse). Mais, probablement en accord avec Rousseau, si sa « constitution » initiale manque de potentiel, l’entreprise doit être peu durable. D’un autre côté, l’entreprise, comme une nation, absorbe de nouvelles idées de l’extérieur, ce qui lui permet peut-être de dépasser ses limites originelles.

Au passage, je note que contrairement à ce qui se passe dans notre République, la promulgation de chaque « loi » correspond à un changement. Donc 1) il y a peu de lois ; 2) mais leur conception implique toute l’entreprise : tout le monde est concerné et au courant du changement. À méditer par des gouvernants qui nous croient trop idiots pour nous faire participer à l’écriture des lois et qui s’étonnent ensuite qu’elles ne soient pas appliquées.

Rôle du dirigeant

Cette discussion pose la question du dirigeant. Le modèle anglo-saxon lui donne tous les pouvoirs : sans lui rien n’existe. Ça me semble faux.

En premier lieu le dirigeant occupe une fonction qui est utile à la vie de l’organisation, et que, d’une certaine façon, tout le monde pourrait occuper : l’organisation hiérarchique de l’entreprise demande, pour que chacun puisse se concentrer sur sa fonction propre sans arrière pensée, que quelqu’un paie les notes de ses fournisseurs, signe les bons de commande, ait une vue globale de l'entreprise (pour l’améliorer), s’intéresse au long terme, coordonne le travail collectif…

Au cours du changement, la direction est un organe qui a un rôle similaire, non supérieur, à celui des autres unités de la société : elle injecte son point de vue dans le travail commun, comme doit le faire le reste de l’entreprise, sans quoi le résultat final sera insatisfaisant. C’est ce travail commun qui assure qu’aucun organe ne se désolidarise du groupe.

D’ailleurs, comme pour le corps humain, le signal du changement vient autant du cerveau que de ses membres.

Le banquier se terre

Le financier fait face, au moins en Angleterre, à la vindicte populaire. Courageusement, il veut se faire oublier. Nouvelles touches à son portrait psychologique.

Greed hier, fear aujourd’hui : Quelle tenue de camouflage pour les banquiers de la City ? Mais de courte durée :

le monde de la finance est peu enclin au mea culpa et beaucoup se disent : "quand on sera renfloué, tout pourra recommencer comme avant !". (Jacques Delors.)

Compléments :

  • Greed and Fear, Fear is back on Wall street,
  • Une publicité pour des hôtels de luxe dans The Economist : « Où les gens les plus visibles viennent pour être invisibles ». S’adresse-t-elle aux riches et célèbres qui veulent se mettre à l’abri des paparazzis, comme le dit le reste de la publicité, ou aux financiers honteux qui veulent profiter de leur argent sans être vus ? Peut-être que la Mafia devrait formaliser ses « meilleures pratiques » d’enrichissement non ostentatoire, et vendre ses conseils ? Elle déclencherait une mode de management.

dimanche 29 mars 2009

Des paradis fiscaux

Haven hypocrisy conforte Phénix anglais: les meilleurs paradis fiscaux ne sont pas en Suisse ou aux Bermudes.

Ils sont dans les pays de l’OCDE, en particulier aux USA et en Angleterre, où l’on peut créer des sociétés totalement anonymes (actionnaires inconnus), dont les revenus sont non imposés, en un temps record (45 minutes, par Internet, en Angleterre).

Qu’attend l’organisation du dirigeant, en temps de crise ?

Question, récurrente, de cette semaine : que doit faire le dirigeant dans un environnement totalement incertain, lorsque, manifestement, son entreprise est inquiète ?

Tout d’abord, la tentation : rassurer. Mais c'est fatalement inefficace, puisqu’on ne sait rien ! D’ailleurs, très souvent, on se méprend sur les inquiétudes de l’organisation, et en voulant y répondre on crée une nouvelle anxiété. Prudence !

Expérience fréquente : un dirigeant me rencontre, inquiet ; à la fin de l’entretien, il est bien mieux : je l’ai conforté dans ses certitudes. Je ne lui ai rien apporté d’autre que de le rassurer.

En fait, je crois qu’il faut « perdre du temps ». En période de crise, ce dont on a besoin est de parler, et d’être écouté avec sympathie. Pas plus. Mais parler n'est pas que du vent, ça a une solide justification de bon sens : c’est en parlant qu’on découvre que ses plus grosses peurs sont totalement déplacées.

Donc, le dirigeant doit écouter, perdre du temps. Mais aussi favoriser l’émergence de confidents. Les services de ressources humaines sont généralement des candidats idéaux, s’ils ont su acquérir la confiance des employés.

Prendre une fonction

Les mésaventures de Barak Obama (billet précédent) me rappellent un problème qui se pose fréquemment : que faire (ou plutôt éviter de faire) quand on prend une fonction ?

Vous venez de l’extérieur de l’organisation et vous voulez y agir. Par exemple, vous êtes son nouveau DRH ou PDG, ou encore un consultant.

  1. L’erreur c’est de vouloir immédiatement faire l'évident, à commencer par le bien de l’organisation. C’est ce que les hommes de marketing appellent « répondre au besoin réel ». C’est peut-être ce que veut faire Barak Obama : à la fois éteindre la crise, et réformer en grand l’Amérique.
  2. Le « geste qui sauve » dans cette situation est de se faire accepter. C'est-à-dire de « répondre au besoin perçu » : qu’est-ce que l’organisation attend de moi ? Une fois qu’elle est satisfaite, et que l’on a fait la preuve de son utilité, on peut faire ce que l’on doit et s’attaquer au besoin réel.

Que penser d’Obama ?

J’ai fini par me demander si le président Obama ne manquait pas trop de convictions qui le fassent trancher brutalement plutôt que de rester au milieu du gué (l’origine de cette question : Ça marche ou non ?).

The Economist de cette semaine (Coming down to earth, Learning the hard way) semble partager mon interrogation. Ce qu’il dit est inquiétant (« M.Obama a semblé curieusement faible ») : beaucoup d’impréparation, qui produit dysfonctionnements et inefficacité ; un plan d’action beaucoup trop ambitieux, qui risque de rater l’essentiel (« essayer d’en faire trop trop vite ») ; incapacité à maîtriser les jeux politiques à la fois de son opposition et de son camp ; des conseillers qui sont essentiellement des politiciens traditionnalistes ; la tentation de prendre tous les pouvoirs – de placer ses amis partout ; et, tentative de masquer tout ceci, une sorte de nouvelle campagne électorale.

Malgré tout The Economist est optimiste : pendant les élections, Barak Obama a traversé plusieurs passages à vide, dont il a su se tirer, au moment où ça ne semblait plus possible.

Elections européennes : du nouveau ?

Dans Pauvre Europe, je ne voyais pas ce que l’on pouvait attendre des élections européennes, chaque parti l’utilisant pour placer les « petits copains ». Il semblerait que les choses s’animent un peu.

Du néant émergerait un début d’idée : il faut se débarrasser de José Manuel Barroso.

C’est ce que dit Jacques Delors (Delors tacle Barroso et vote Fillon) et Poul Nyrup Rasmussen, le président du Parti socialiste européen (M. Rasmussen : "Si une autre majorité se dégage, M. Barroso ne pourra pas être reconduit"). Ils reprochent à M.Barroso son inexistence.

Observations :

  1. Il y a peut-être là un moyen de rendre les élections européennes intéressantes : un affrontement entre deux leaders porteurs de vues opposées. Espérons que cela va donner des idées à nos partis politiques qui sont désespérément en panne d’inspiration, au moment où la situation demanderait détermination et courage.
  2. Bizarreries politiques. M.Rassmussen voudrait une politique de relance européenne agressive : que chaque pays y consacre 2% de son PIB comme demandé par le FMI (G20). Étrangement, il a contre lui les socialistes anglais, qui pourtant font, avec les USA, de gros déficits. Mais ils veulent sauver M.Barroso (Changements en Europe, Trafalgar), champion du libéralisme. Parmi ces mêmes étrangetés, The Economist (Those exceptional British) explique que les conservateurs anglais veulent sortir du groupement de partis européens auquel ils appartiennent pour rejoindre un ensemble qui corresponde mieux à leurs idées. Ils sont tentés par l’extrême droite. Le spectre politique anglais semble décalé vers la droite par rapport au nôtre.

Complément :

samedi 28 mars 2009

Le contrat social

Une crise secoue nos certitudes et nous nous demandons où aller. Pourquoi ne pas chercher l’inspiration du côté des principes fondateurs de notre République ? Surprise : non seulement, ils ne semblent pas idiots, mais ils sont incompatibles avec la pensée unique qui s’était imposée ces derniers temps. Ce que dit Rousseau dans Le contrat social :

Liberté, Kant et contrat social

Rousseau était l’auteur de chevet de Kant, et, effectivement, en termes de raison pratique ils semblent d'accord.

Le problème qu’essaie de résoudre Rousseau est la liberté de l’homme. Qu’est-ce qu’être libre ? C’est ne pas pouvoir être asservi par un autre homme. Comment y parvenir ? Par le « contrat social » : les hommes créent une association, qui, en quelque sorte, va les garantir les uns des autres. « chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout ».

Dorénavant, ils n’obéiront à personne en particulier, mais à la « volonté générale », qui se manifeste par des lois. S’il veut rester libre l’homme doit sauvegarder l’édifice qui garantit sa liberté. Pour cela, il ne doit plus obéir à son instinct, mais utiliser sa raison, afin d’aller dans le sens de l’intérêt social (« consulter sa raison avant d’écouter ses penchants »). La « morale », c’est faire ce que l’on doit pour maintenir la société (« la voix du devoir succédant à l’impulsion physique »).

Rousseau perçoit la société comme un corps humain : « on ne peut offenser un de ses membres sans attaquer le corps ».

La liberté c’est obéir à la loi

« République : tout Etat régi par des lois ». Qu’est-ce que la loi ? « quand le peuple statue sur tout le peuple » : une règle qui s’applique à tous, ou, plus exactement, qui traite des problèmes de l’être social, pas de ses constituants.

Tous les peuples ne sont pas propices à l’établissement de lois. Il faut, en particulier, qu’ils soient jeunes. La révolution peut leur redonner la jeunesse, mais une seule fois : « on peut acquérir la liberté ; mais on ne la recouvre pas ».

D’ailleurs, il n’y a pas de forme unique de société : chaque société est un être différent qui obéit, comme le dit Montesquieu, à un principe particulier : « chaque peuple renferme en lui quelque cause qui les ordonne (ses lois) d’une manière particulière et rend sa législation propre à lui seul ».

Organisation de la société

Le législateur est au cœur du modèle de Rousseau. C’est lui qui comprend la volonté générale et en déduit des lois que chacun suivra. Mais ces lois n’ont de sens que si elles sont approuvées par l’ensemble du corps social (« on ne peut jamais s’assurer qu’une volonté particulière est conforme à la volonté générale, qu’après l’avoir soumise aux suffrages libres du peuple »).

Le Gouvernement a pour objet d’exécuter la volonté générale, non d’imposer la sienne. C’est « un corps intermédiaire établi entre ses sujets et le souverain (le corps social) pour leur mutuelle correspondance, chargé de l’exécution des lois et du maintien de la liberté, tant civile que politique ».
Point important : la notion de « représentant » contredit le contrat social. Personne ne peut se prévaloir de la volonté générale. (« à l’instant qu’un peuple se donne des représentants, il n’est plus libre ; il n’est plus », « l’idée de représentants est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal ».)

Pour Rousseau, la démocratie est quasiment impossible puisqu’elle suppose que tout membre de la société appartienne au gouvernement. Il penche pour une « aristocratie élective » : « c’est l’ordre le meilleur et le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude, quand on est sûr qu’ils la gouvernent pour son profit et non pour le leur ».

Quand à la monarchie : « au lieu de gouverner les sujets pour les rendre heureux, le despotisme les rend misérables pour les gouverner. »

L’égalité est capitale

La préoccupation de Rousseau est d’assurer la liberté de l’homme. Pourquoi se préoccupe-t-il d’égalité, alors ? (Ce qui semble stupide à l’Anglo-saxon.) « parce que la liberté ne peut subsister sans elle » : un trop grand déséquilibre de forces ne peut que résulter dans l’asservissement d’une personne par une autre. Ce n’est pas, d’ailleurs, une parfaite égalité, juste le refus d’une inégalité qui aurait des conséquences fâcheuses « quant à la puissance, elle soit au dessous de toute violence et ne s’exerce jamais qu’en vertu du rang et des lois, et quant à la richesse, que nul citoyen ne soit assez opulent pour pouvoir en acheter un autre ».

Elle est essentielle, et il n’y a que la loi qui puisse la défendre : « c’est précisément parce que la force des choses tend toujours à détruire l’égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir ».

Utile propriété

Rousseau a une vision pragmatique de la propriété : « dans les faits, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien : d’où il suit que l’état social n’est avantageux aux hommes qu’autant qu’ils ont tous quelque chose et qu’aucun d’eux n’a rien de trop ». Mais c’est une propriété mesurée et qui doit être méritée : « qu’on en prenne possession (…) par le travail et la culture, seul signe de propriété qui au défaut de titre juridique doive être respecté d’autrui » « les possesseurs étant considérés comme dépositaires du bien public ».

L’ennemi de la liberté : la volonté particulière

Ce sont les intérêts particuliers qui conspirent contre le contrat social. Tôt ou tard, l’égoïsme aura le dessus, le gouvernement, par exemple, fera passer son intérêt, myope, avant celui de la collectivité, et la société se dissoudra, et avec elle la liberté. « comme la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le gouvernement fait un effort continuel contre la Souveraineté ». « Il doit arriver tôt ou tard que le Prince (le gouvernement) opprime enfin le Souverain (le corps social) et rompe le traité Social. »

Facteur favorable : perte d'intérêt du peuple pour la chose publique : « sitôt que le service public cesse d’être la principale affaire des citoyens et qu’ils aiment mieux servir de leur bourse que de leur personne (= déléguer à d’autres les affaires de l’Etat), l’Etat est déjà près de sa ruine » ; « donnez de l’argent et bientôt vous aurez des fers ».

Les sociétés les plus durables sont celles dont la constitution a été la mieux construite. En particulier, « l’art du législateur est de savoir fixer le point où la force et la volonté du gouvernement (…) se combinent dans le rapport le plus avantageux à l’Etat »

Antithèse de la pensée économique dominante

Ce que je comprends, en lisant ce texte, c’est que la société des Lumières a joué le rôle que Rousseau prête au législateur : elle a créé les lois que nous suivons, inconsciemment. Et c’est parce que nous les suivons sans les comprendre qu’il est aussi facile de les détourner. En fait, le plus surprenant est la façon dont ces fondements ont été attaqués. Ils l’ont été sournoisement, sans le grand débat qui avait précédé la Révolution. On nous a dit : il y a des gens qui créent des richesses et qui méritent d’être extraordinairement récompensés, il faut obéir à la science économique, etc. Simple bon sens, non ? Non : la prétendue science part du principe que chaque homme doit être guidé par son appétit (Adam Smith) et loue l’inégalité. Alors, n’était-il pas prévisible qu’elle donne les résultats prévus par Rousseau, c'est-à-dire l’apparition de classes de proscrits, la disparition, au moins pour eux, de la liberté ? L’Anglo-saxon répondrait que l’histoire a montré la fausseté de tout autre modèle que le sien. Faux : le modèle soviétique n’est pas celui de Rousseau. Pour ce dernier, l’individu n’obéit à aucun autre individu : il obéit à la volonté du groupe, comme un automobiliste sur une route.

D’ailleurs, même si Rousseau avait tort et l’économie raison, pourquoi n’avoir pas fait comme nos ancêtres : placé le débat sur la place publique ? Un changement de constitution ne méritait-il pas une discussion ?
Et si c'était la faute à Rousseau ? Il estime que l’on ne peut pas s’adresser à tout le monde par la raison, d’où l’utilité de la religion, qui serait donc (comme chez Durkheim) la voix de la « volonté générale ». Mais, n’est-ce pas parce que nous avons trop cru et pas assez réfléchi que nous en sommes où nous sommes aujourd’hui ? Ne serait-il pas bien d’apprendre aux prochaines générations à penser, pour qu’elles ne retombent pas dans nos errements ?

Compléments :

Traintrain

RFI parle d’un blog d’usagers de la ligne SNCF Paris-Rouen.

Cette ligne semble être une laissée pour compte de la politique de grands travaux de la SNCF, qui, de ce fait, y multiplie les retards. Ses usagers les commentent chaque jour. Ce qui a attiré l’attention de la presse, puis des élus, qui ont fait pression sur la SNCF. Jusque-là, elle semblait plutôt favorable à des manœuvres d’intimidation.

Deux observations :

  • La SNCF semble avoir encore beaucoup à apprendre en termes de communication et de relation clients. Ce qui me surprend : j’avais une bonne image d’elle et de son directeur de la communication (rencontré il y a quelques temps, dans une conférence).
  • Blog, outil de démocratie. Un moyen de contrer le phénomène de « l’exploitation du grand nombre par le petit nombre » expliqué par The logic of collective action, qui résulte d’un déséquilibre de forces entre une population nombreuse, mais divisée, et un acteur « concentré » (se produit naturellement en économie de marché). La mécanique est remarquable : on aurait pu penser que le combat était disproportionné et pourtant une personne, seule, attire l’attention d’autres usagers, puis de la presse, puis du monde politique, et Goliath doit mettre un genou à terre. En faudrait-il peu pour que nous vivions en démocratie ?

vendredi 27 mars 2009

Science et crise

La crise expliquée par les maths nous montre de joyeux scientifiques :

La crise prouve l'insuffisance de leurs modèles ; les problèmes qui se sont révélés leur ouvrent d’immenses champs d’investigation et de nouvelle modélisation.

Souvenir d’une anecdote que me racontaient les ingénieurs de Dassault Aviation : ils testent un nouvel avion, il entre en résonnance, son pilote arrive à le poser, les ingénieurs soupçonnent une approximation un peu exagérée dans leurs calculs, ils les modifient, en répercutent les conséquences sur l’avion, y remettent le pilote, cette fois-ci ça vole. Dans notre monde, mathématiciens et banquiers jouent le rôle des ingénieurs, et nous celui du pilote d’essais.

C’est ça la science. Elle part d’une hypothèse, elle se rend compte qu’elle est fausse, mais l’erreur commise lui a révélé le comportement des éléments, qu’elle va essayer de modéliser… Et ainsi de suite jusqu’à ce que succès (apparent) ou mort s’ensuive. Combien de temps accepterons-nous de jouer les cobayes ?

Complément :

  • L'article présente une nouvelle science : l'écono-physique. Elle observe ce que font les marchés et cherche à reproduire leurs comportements par des modélisations (sans faire d’hypothèses sur leurs causes), à la mode des physiciens.

Marges sociales

Sudhir Venkatesh, un universitaire américain, étudie, de l’intérieur, l’économie parallèle à la nôtre (prostitués et autres vendeurs de drogue).

Contrairement à ce que l’on croit, ce monde ne refuse pas les règles et lois du nôtre. Au contraire, il les copie. Et l’on y travaille autant, voire plus, mais dans de mauvaises conditions et dans des emplois que la morale réprouve. De ce fait, il se pourrait qu’il ne lui faille qu’un petit coup de pouce pour basculer du bon côté de l’ordre (cf. micro crédit).

G20

Difficile de comprendre ce qui va s’y passer, et si c’est dans notre intérêt.

D’après la BBC, le problème est le suivant : le FMI a demandé à chaque pays un plan de relance correspondant à 2% de son PIB. Cela devrait avoir un double effet bénéfique : relance de l’économie intérieure et des exportations (puisque la consommation du reste du monde va repartir). Si la relance est insuffisante, chaos possible. Les Européens hésitent. Ils n’aiment pas les déficits.

Bizarrement, ce n’est pas l’Allemagne qui est la plus tiède, mais la France : avec 0,7% du PIB, son plan de relance serait le plus faible de tous. Par contre elle insiste pour une ferme réglementation des marchés financiers. Mais tout le monde est d’accord avec elle.

Interrogations :

  • La France serait-elle tentée de jouer les « free riders » ? Serait-elle plus rusée que je ne le dis d’habitude ? En effet, c’est l’Allemagne qui semble avoir attiré l’attention générale. Derrière son hyperactivité, notre président aurait-il un cap ferme (relance minimale, pour déficit aussi faible que possible), que dissimuleraient des contre-feux (indignation contre les turpitudes financières) ?
  • Qu’est-ce qui justifie notre position ? Réalisme ? Dogmatisme : pour l’entreprise le déficit c’est bien, pour l’état, c’est mal ? Il est vrai que ces plans de relance semblent plus ressortir de la danse de la pluie que du calcul scientifique. D’ailleurs, au lieu de nous parler de relance de ce grand mystère qu’est l’économie, ne serait-il pas plus convaincant de nous expliquer que c’est un investissement qui va servir notre avenir ? Qu’il va nous apporter des bénéfices qui nous importent ? Par exemple ? Que grâce à cet argent notre économie pourra se transformer et l’espèce humaine avoir un avenir (sans effet de serre) ? Ou encore qu’en améliorant les services du Pole Emploi, les chômeurs retrouveront rapidement nouvelle qualification et travail ?... ne comprendrions-nous pas mieux les idées du FMI et celles de notre gouvernement ?

jeudi 26 mars 2009

Protectionnisme

Le protectionnisme : on en cause beaucoup.

Un raisonnement élégant d’Emmanuel Todd, trouvé dans La crise, par où la sortie ?

Le libre-échange n'est pas une mauvaise chose en soi. Une partie de l'argumentation libre-échangiste est valable : réalisation d'économies d'échelle ; spécialisation des pays selon leurs compétences de production, etc. Mais l'extension démesurée du libre-échange a renvoyé le capitalisme à sa vieille tradition qui est celle d'une sorte de retard tendanciel de la demande par rapport à la croissance de la production.

Qu'est-ce qui se passe sous un régime de libre-échange ? Les entreprises, les unes après les autres, se positionnent non plus par rapport à une demande intérieure, à l'échelle nationale, mais par rapport à une demande de plus en plus perçue, dans la réalité mais aussi de manière un peu mythique, comme une demande extérieure.

Conséquence : les entreprises ne perçoivent plus les salaires distribués comme une contribution à la demande intérieure mais plutôt comme un coût qui les empêche d'être compétitives vis-à-vis de leurs concurrents mondiaux. Essayez d'imaginer ce qui se passe si toutes les entreprises, partout sur la planète, entrent dans une logique d'optimisation et de compression du coût salarial : vous arrivez à la situation actuelle ! Qui plus est, ce mécanisme est aggravé par l'arrivée de pays émergents, comme la Chine.

Cette ligne directrice permet de comprendre la crise actuelle. D'un côté, pour la majorité de la société, on assiste à un écrasement de la consommation, avec une montée des inégalités. De l'autre, un afflux d'argent au cerveau qui explique la spéculation financière. Tant que les gouvernants n'auront pas compris cela, nous ne nous en sortirons pas. C'est sympathique que le G20 se réunisse le 2 avril, à Londres, sauf qu'il va se réunir pour dire qu'il faut empêcher toute mesure protectionniste...

Je découvre par ailleurs une étude de deux économistes qui semblent convaincus que, contrairement à ce qui était affirmé jusqu’ici, il faut une très faible dévaluation d’une monnaie pour que la demande intérieure préfère sa production nationale à ce qu’elle achetait ailleurs. Bref pas besoin de mesures protectionnistes, le marché est naturellement protectionniste !

Tout ceci signifie probablement que la croyance en un marché mondial qui va spontanément faire le bonheur collectif ne plaît plus. Les nations redécouvrent leur marché intérieur et vont devoir reconstituer un tissu économique propre qui puisse un jour produire une offre originale que d’autres nations auront envie d’acheter.

Compléments :

mercredi 25 mars 2009

De la difficulté de prévoir l’avenir

Flashback: Dorgan vs Summers on Bank Regulation : 2 déclarations lors de la promulgation, en 1999, de la réforme de la réglementation du système bancaire américain, généralement accusée d’avoir créé notre crise.

Lawrence Summers, actuel conseiller de Barak Obama, déclare que démanteler les mesures qui gouvernaient le système financier depuis la grande dépression est ce qu’il faut à l’Amérique du 21ème siècle. Un sénateur lui répond que, dans dix ans, on sera revenu à la situation de 1930. a posteriori ça semblait bien vu.

Serait-il plus efficace de faire confiance à la sagesse des anciens qu’aux idées des économistes ? (L.Summers est un économiste particulièrement distingué.)

Ça marche ou non ?

Le plan de recapitalisation des banques américaines va-t-il réussir ? J’avais entendu que les bourses avaient bien réagi, mais aussi entraperçu des blogs dubitatifs. En attendant un rendez-vous je suis tombé sur je ne sais plus quel journal américain qui expliquait que la réaction des bourses était due à leur soulagement de voir enfin une décision promise depuis longtemps. Si je comprends bien (Successful bank rescue still far away), les analystes ne croient pas à une efficacité durable du plan. Mais il ne semble pas que le gouvernement puisse faire grand-chose d’autre :
  • Le principe du plan : acheter aux banques leurs actifs à risque (ce qui les empêchait de prêter) grâce à un partenariat entre le public et le privé. Histoire de montrer que l’on est bien dans une économie de marché ? Le public assurerait les risques, et le gros du financement de l’opération. Le privé pourrait en tirer de beaux bénéfices.
  • Cela ne serait pas suffisant pour recapitaliser correctement les banques, donc pour qu’elles se mettent à jouer leur rôle et que l’économie américaine reparte.
  • Le peuple, relayé par le congrès, semble exaspéré : « la crise a rompu le contrat social selon lequel les gens étaient libres de réussir ou d’échouer, sans assistance ». Cette exaspération fait qu’il sera compliqué, impossible ?, de lui demander plus d’argent le cas échéant.
  • « la nationalisation des banques recapitalisées est inacceptable aux encore influents banquiers ».
  • Il ne semble pas possible de laisser d’énormes banques faire faillite. Ce que certains appellent pourtant de leurs vœux (Bank of America Analyst Thinks Treasury Plan Won’t Work).

mardi 24 mars 2009

Insondable Chine

La Chine semble difficile à comprendre. Je ne suis pas sûr que la dernière enquête de The Economist m’ait réellement éclairé (A time for muscle-flexing).

La Chine ne paraît pas logique. Par exemple, elle bloque une acquisition de Coca Cola, au nom d’une loi anti monopole, alors qu’elle pousse ses entreprises à se concentrer (Hard to swallow). Par ailleurs, elle ne peut pas supporter qu’on bloque une de ses acquisitions étrangères. Ne serait-elle pas prête à tous les coups bas pour les faire réussir ?

Dans l’étude de The Economist, on aperçoit de forts courants nationalistes de gauche, qui veulent se venger de l’Ouest ; le contentement de la Chine de l’affaiblissement de ce même Ouest et le renforcement concomitant de sa puissance relative ; le mécontentement du peuple vis-à-vis d’une croissance qui ne lui profite que peu ; et le fait que la Chine sait que sa position est fragile et qu’elle ne peut pas dépasser les bornes.

KPN

Club télécom de ce matin, présentation de KPN par Rico Perdon, son directeur financier. (Gerben Wijbenga, PDG, était malade.)

On est habitué au lourd opérateur de télécom, grosse bureaucratie. KPN, opérateur historique des Pays bas, en semble l’antithèse.

Stratégie habile ? Proposer à des grandes enseignes ou à des communautés un système de téléphonie mobile qui leur est propre (par exemple : téléphoner à quelqu’un de son entreprise est gratuit).

Dans ce modèle il ne semble y avoir que des coûts variables : KPN ne possède pas les infrastructures télécoms, n’a pas de réseau de distribution, c’est son client qui segmente le marché pour lui.

Pour bien fonctionner, j’imagine, ce modèle doit demander une petite équipe de gens compétents et motivés.

Complément :

Culpabilité

La délinquance se développe, le gouvernement veut la punir.

Durkheim aurait probablement dit que le crime est un fait social. Il est créé par l’organisation de la société, un peu comme un concours crée un nombre fixe d’élus et un reliquat de laissés pour compte. Robert Merton a construit une modélisation simple du phénomène : la société nous donne à la fois des objectifs et des moyens de les atteindre, si ces derniers sont difficiles à utiliser, nous tendons à « tricher ».

Explication de la délinquance de la jeunesse des banlieues ? Si l’on applique le modèle de Merton, on la voit prise entre les valeurs de réussite matérielle (quasi inaccessible par qui que ce soit) que lui transmet la télévision (Médiamorphose) d’une part, et l’incapacité de faire au moins un pas dans un sens qui lui permettrait de l’obtenir, du fait d’un système scolaire qui ne semble pas lui réussir (c’est du moins ce que dit Laurent Mucchielli, un sociologue).

Une solution à long terme à la délinquance n’est donc pas une politique répressive, mais une évolution appropriée de l’organisation de la société, un « changement » (Définition de changement).

Compléments :

  • DURKHEIM Émile, Les Règles de la méthode sociologique, Flammarion, 1999.
  • La modélisation de Merton sur un exemple : Braquage à l'anglaise.
  • J’ai retrouvé un ancien article de The Economist (In the can) qui explique ce que l’on peut attendre d’une politique répressive :

Les conservateurs ont essayé de changer l’Amérique de bien des façons. Il est possible qu’aucune n’ait eu un plus important effet que de flanquer autant de personnes en tôle. En 2001, dit une nouvelle étude du département de la justice, un Américain sur 20 a eu « une expérience de la prison ». Ce chiffre pour les noirs est proche de un sur six. Une législation augmentant l’agressivité des peines, en particulier pour les crimes liés à la drogue, signifie que la proportion de détenus et d’ex détenus a doublé depuis 1974, de 1,3% de la population à 2,7%.

Le chiffre le plus étonnant concerne l’avenir. Grâce à la plus dure politique d’incarcération au monde, 11,3% des garçons nés en 2001 iront en prison, au cours de leur vie. Pour les noirs, il y en aura un sur trois. À moins que quelque chose ne change dans des résultats de réhabilitation pourris (deux tiers des prisonniers sont de nouveau arrêtés dans les 3 ans suivant leur sortie), les conservateurs auront créé une classe criminelle d’une proportion inimaginable.

  • Sur l’école : BRIGHELLI Jean-Paul, La fabrique du crétin : La mort programmée de l'école, Jean-Claude Gawsewitch, 2005.
  • Remarque : l’entreprise donne un autre exemple de ce phénomène : si les résultats de ses employés sont décevants, c’est qu’elle est mal organisée. Elle a besoin d’un « changement ».

lundi 23 mars 2009

Bulle immobilière

Les statistiques de Caught in the downward current semblent dire que la France n’a pas de leçon de vertu à donner.

L’augmentation des prix de l'immobilier en France de 97 à 2008, 152%, est parmi les plus hautes au monde, pas loin derrière l’Irlande (193%) et l’Espagne (184%), mais devant l’Angleterre (150%) et les USA (entre 66 et 102% suivant les indices). Le même article dit que les prix en Angleterre devraient choir encore de 40 à 55%.

Nuclear winter 2.0

La première bulle Internet avait dévasté la Silicon Valley, la seconde semble devoir raser ce qui avait repoussé (Six years in the Valley).

Les entreprises de la seconde vague Internet Web 2.0 avaient leur moteur dans la publicité. Mais seule Google semble y gagner sa vie (Google, Microsoft et Olivier Ezratty), les autres stars du 2.0 n’arrivent pas à couvrir leurs frais, et la crise réduit encore leurs revenus.

Comme le faisait remarquer Pierre Louette (Apprendre l’Anglais), il est sorti assez peu de succès économiques exceptionnels des différentes bulles Internet : un Yahoo ! flageolant, un Google qui n’est pas grand-chose d’autre qu’un moteur de recherche, Amazon qui est avant tout un magasin de vente par correspondance, d’une rentabilité peu impressionnante.

Hadopi bis

Entre deux réunions, je tombe par hasard sur un ancien numéro de l’Usine nouvelle (24 – 30 mai 2007) qui traite des gagnants et des perdants du « gratuit sur Internet ».

  • Ce qui semble un peu oublié par le débat actuel sur Hadopi est que la gratuité des contenus a fait la fortune de beaucoup. Et qu’elle a coûté probablement cher au citoyen. En effet, c’est à cause d’elle qu’il s’est massivement équipé en ADSL - ce qui a fort enrichi les fournisseurs d’accès (ADSL : de 3m en 2003 à 12m 4 ans plus tard ; en 2007, 50% des internautes pratiquaient le téléchargement, 85% illégalement.) ; qu’il a acheté des baladeurs ; que les prix des terminaux mobiles se sont maintenus ; que des éditeurs de logiciel ont fait fortune (traitement d’image…) ; que l’on s'est équipé des disques durs ; que les ventes de PC, tirées par Internet, ont poursuivi sans interruption leur forte progression.
  • Les distributeurs et les vendeurs de contenu ont été victimes. Mais, pour ces derniers, il n’est pas impossible qu’ils aient mal joué, maintenant un peu trop longtemps des prix trop élevés (DVD, CD…) et ne sachant pas utiliser l’innovation (plates-formes de contenu). En bref stratégie de monopole qui essore son marché.

Une industrie a absorbé la sève d’une autre. C’était clair en 2007, et on pensait déjà que, quand le jeu aurait assez duré et que la nouvelle industrie serait solidement installée, les gouvernements feraient à nouveau respecter le droit d’auteur.

Comme jadis les grands généraux, les entreprises, pour faire fortune, manipulent les foules. Quand ces dernières menacent de les déborder, elles font donner les gouvernements.

Hadopi.

dimanche 22 mars 2009

AIG

Étonnant : dès 2002, les faiblesses qui allaient entraîner la chute d’AIG étaient expliquées clairement par le plus grand quotidien mondial d’économie : The writing on the wall.

Pourquoi cela n’a-t-il eu aucune suite ? Sommes-nous naturellement inertes, est-il impossible d’aller contre la volonté commune (Moutons de Panurge) ? Culpabilité du gouvernement Bush qui voulait laisser le marché s’auto réguler (Dr Doom) ? Manque de mécanismes qui transforment un signal inquiétant en enquête ?

Blog courageux ?

Hervé Kabla, dans sa revue des blogs d’entreprise, parle du blog de Françoise Gri, PDG de Manpower France.

Françoise Gri est un grand patron qui semble s’adresser à nous comme si nous étions des êtres humains, pas des benêts qu’il faut abreuver de sottises lénifiantes.

On lit dans son blog que l’intérim va vraiment très mal, mais que, contrairement à ses concurrents, elle ne réduit pas ses effectifs. Elle semble ne pas croire que ce soit justifié.

Être courageux, serait-il aussi économiquement habile ? Signal envoyé à l’économie française : ne soyez pas tétanisés (donc faites appels aux services de l’intérim) ? Moyen puissant de publicité, à un moment où l’on n’entend que des mauvaises nouvelles, et où l’intérim a mauvaise presse ?...

Post it

Pascale Henninot me transmet un article qui cherche à comprendre pourquoi le post it a survécu à l’ordinateur.

Si je comprends bien, le post it s’inscrit dans un processus psychique qui nous est naturel, pas l’ordinateur. Effectivement pour utiliser un ordinateur il faut faire un effort intellectuel, douloureux. Le post it va de soi.

J’ai l’impression qu’il y a ici une explication d’un grand paradoxe du changement. Le changement nous paraît évident pour les autres, alors qu’il ne l’est pas pour eux (pourquoi n’enregistrent-ils pas leurs informations dans leur ordinateur ?). Du coup nous les traitons d’idiots, de résistants.

En fait, l’homme a été programmé par l’évolution et par la culture (L’homme est naturellement résistant au changement), il est extrêmement efficace pour faire ce pour quoi il a été conçu, mais il a énormément de mal à en sortir. C’est pour cela que le changement ne doit pas lui demander l’impossible.

Pour changer sans changer l’homme : Définition de changement.

Le pape et l’appareil

Un billet d’un blog de The Economist (You'll never live like common people) s’interroge sur l’affaire des préservatifs du pape. Pourquoi a-t-il perdu le contact avec la réalité ?

L’église est une grosse machine, un appareil. S’élever dans sa hiérarchie conduit naturellement à vivre dans un univers très différent du nôtre.

C’est probablement une application de la théorie du « détournement de but » de Robert Merton. Les membres d’une bureaucratie deviennent ritualistes, ils vénèrent les moyens qu’ils ont à mettre en œuvre. De ce fait, ils en oublient la fin à laquelle participe leur organisation.

Compléments :

Hadopi

Le sujet rebondissait sur mon indifférence, jusqu’à ce que je lise une étude d’Olivier Ezratty (Faut-il avoir si peur de la loi Hadopi ?).

Cette loi est supposée faire respecter le droit d’auteur sur Internet. Ce qui me frappe est l’impression d’infâme bricolage qu’elle donne et le fait qu’une loi qui touche à Internet, que la plupart des citoyens français utilise, ne semble pas s’en préoccuper (pourquoi ne nous annonce-t-on pas ce que nous allons encourir ?).

Voici des remarques piratées sur le site d’Olivier Ezratty :

En gros, on peut comprendre les inquiétudes des uns et des autres sur cette loi, mais en même temps, trouver que les protagonistes de l’affaire sont bien hypocrites :

Les ayant droits des contenus qui crient au loup contre le piratage, font usage de données contestables expliquant la baisse du chiffre d’affaire des supports numériques traditionnels (CD, DVD) et ne se remettent pas bien en cause face aux défis du numérique et de l’Internet, tout en faisant créer et en gérant des taxes sur la copie privée parfaitement abusives (la France est probablement le pays où un DVD vierge coûte le plus cher au monde).

Des Internautes et leurs représentants qui abusent un peu d’arguties autour du concept fourre tout de liberté pour défendre ou expliquer le piratage : et de bâtir des théories du complot diverses sur le contrôle de l’Internet par le pouvoir en place, et de confondre liberté d’expression sur Internet et liberté de pirater les contenus des auteurs, et d’expliquer que les artistes n’ont qu’à faire des concerts pour générer du revenu ou encore, de justifier le piratage parce que tout le monde pirate. Un dernier argument qui rappelle les justifications contre les mesures de renforcement de la prévention routière ces trente dernières années (port obligatoire de la ceinture, radars, alcool au volant, usage des mobiles, etc.). A force de lutter contre le principe même de la riposte graduée et de ne pas avancer de propositions précises, ils rendent difficile la création d’un compromis.

Un gouvernement qui a bien plus écouté les industriels des contenus et les auteurs que les consommateurs et le monde de l’Internet en général. Il a créé sous couvert de “pédagogie” une loi mettant en place une véritable usine à gaz pleine de trous et incertitudes sur les détails de mise en œuvre. La loi risque bien d’être inapplicable et inappliquée dans la pratique. Le gouvernement n’a pas cherché à bâtir un véritable consensus et il profite de ce que les contre pouvoirs des consommateurs ne sont pas opérants car n’ayant pas la “force de la rue”, ni même des grands médias où le sujet est peu traité.

Bref, un peu comme dans le binôme patrons/syndicats, nous avons un dialogue de sourds à la française qui a bien du mal à accoucher de quelque chose de raisonnable.

J’ai l’impression de relire la première partie de tous mes livres. J'y dis que la France ne sait pas conduire le changement. C'est déprimant.

Voici un débat où personne ne réfléchit. D’un côté, un problème qui, comme d’habitude, n’est même pas posé ; la solution a manifestement surgi sans réflexion préalable. De l’autre une opposition systématique et hors sujet. En fait le refus d’une discussion qui pourrait aider le gouvernement à jouer son rôle.

Le résultat ? Face à une opposition obtuse, un gouvernement déterminé a pour seule issue le passage en force. Faute d’avoir consulté citoyens et responsables de l'application de la loi, la mise en œuvre de la réforme ne peut-être qu’inefficace (voir le schéma qu’en fait Olivier Ezratty : invraisemblable usine à gaz !). Ses conséquences seront négatives pour tout le monde.

Compléments

samedi 21 mars 2009

L’Europe ferme

La fin de l'élargissement ? annonce que l’UE devrait regarder à deux fois avant d'accepter un nouveau membre.

La raison serait le coût du soutien qu’il va falloir apporter aux nouveaux adhérents orientaux en perdition :
L'addition, pour l'Union, risque de s'avérer salée, puisqu'il n'est pas question de ne pas se montrer solidaire de la « nouvelle Europe ». Déjà, l'Union (par l'intermédiaire de la Banque centrale européenne et de la Commission) a volé au secours de la Hongrie et de la Lettonie et il n'est pas exclu qu'elle doive venir en aide aux autres pays baltes et à la Roumanie. Le fonds de stabilisation est déjà passé de 15 à 25 milliards d'euros et le couple franco-allemand veut une nouvelle fois l'augmenter.
C'est en quelque sorte la facture cachée de l'élargissement que les pays d'Europe de l'Ouest se voient présenter aujourd'hui. Cette perspective de devoir passer à la caisse a douché l'enthousiasme des États les plus favorables à de nouvelles adhésions.
Ces désagréments révéleraient que l’intégration des pays de l’est a été un peu précipitée, bâclée. L’UE semble désireuse maintenant de procéder de manière plus réfléchie. Ce qui pourrait avoir un effet bénéfique : si l’UE trouve des frontières définitives, ses membres pourront avoir un territoire auquel s’identifier.
Mais le plus imprévu est que ce sauvetage coûteux aurait décidé du sort de la Turquie, à l’unanimité. L’UE n’aurait pas eu les moyens de sauver un pays aussi grand s’il avait été en difficulté. La Turquie ne sera probablement jamais européenne.
Compléments :

Agences de notation

Une étude sur le rôle des agences de notation dans la crise actuelle montre qu’elles étaient étonnamment viciées.

Elles étaient payées par ceux qu’elles devaient noter, qui pouvaient choisir le mieux-notant. Et elles leur vendaient d’autres services. En outre, elles « ne sont pas responsables de la qualité de leurs notations, leur responsabilité dans la fourniture d’informations au public a été trouvée par les tribunaux comme étant plus proche de celle des journalistes que de celle des auditeurs ».

À cela s’ajoute quelques autres effets pervers : un plus grand nombre d’agences, loin d’améliorer la qualité de la notation, la dégrade (effet de la possibilité de choix) ; la présence d’investisseurs « naïfs » pousse les agences à des notations optimistes en période faste ; en outre les produits composites qui ont été à l’origine de la crise auraient eu ce même effet.

On parle de réformer ces agences. Mais ne faudrait-il pas une fois pour toute se rendre compte que les mécanismes du marché ne peuvent pas tout faire ? Et si les agences de notation devenaient un service public, comme la police ?

Séparation des pouvoirs

La mort programmée du juge d'instruction, par Robert Badinter présente les événements qui ont conduit à l’élimination du juge d’instruction.

Les faiblesses du dispositif étaient connues depuis longtemps, étrangement des réformes avaient été votées, mais jamais appliquées, leurs crédits ayant été alloués ailleurs. Nouvel exemple de conduite du changement à la française.

Plus curieux : non seulement la justice perd son indépendance (l’instruction sera du ressort du parquet, qui dépend du ministère de la justice), mais il ne paraît pas qu’il y ait eu débat. Le législatif, l’exécutif et le judiciaire semblent dorénavant faire cause commune.

Ne serait-ce pas une attaque contre les principes fondateurs de la République, qui résultaient eux-mêmes de décennies de réflexion de gens fort intelligents ? Ils pensaient que la division des pouvoirs était le seul moyen d’assurer la liberté de l’homme.

Certes cela rend le pays difficile à réformer. Mais c’était voulu : un tel système demande, pour changer, un consensus. Non seulement c’est démocratique mais encore consulter l’intellect collectif évite de faire des erreurs. Imaginez qu’un homme seul se mette à décider de notre avenir !

Je pense qu’un de ces jours il faudra se demander quelles sont les valeurs fondamentales du pays, et s’il ne faut pas mettre un peu d’ordre dans les bricolages gouvernementaux, pour qu’ils les respectent.

Complément :

  • Comment assurer la liberté humaine, pensées fondatrices : MANENT, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.

vendredi 20 mars 2009

Paradis sur terre

Les billets suscités par les idées de John Galbraith (Société d’abondance, Commentaires sur affluent society) m’amènent à me demander si l’on peut créer un monde « abondant et sûr », à la place de la poudrière actuelle. Peut-on éviter les maux dénoncés par Galbraith, et ceux qui sont venus s’ajouter au tableau depuis la sortie de son livre ?

Avant de me lancer dans l’exercice, je lui ajoute une contrainte. Mon expérience du changement me fait croire que l’on ne peut pas tout casser. Il faut utiliser ce qui existe pour servir ce que l’on veut faire. Par conséquent, il faut faire avec économie über alles. Mieux il faut l’utiliser de façon à la rendre tellement efficace qu’aucune autre variante ne soit susceptible de la concurrencer, de peur que cette variante ne soit porteuse de quelque nouvelle maladie.

Dans la suite, je reprends les thèmes de Galbraith qui me sont apparus importants :

L’économie ne doit pas être dominée par le marché

Il semble que l’on soit en face d’un choix entre deux modèles de développement économique : meilleures conditions possibles pour le marché (= modèle de la rareté) ou sécurité de l’individu ? Est-ce le marché ou l’homme qui est premier ?

En fait, tout le monde est d’accord sur ce dernier point : le modèle de la rareté se justifie par le fait que le riche crée de la richesse, c’est pourquoi il est juste qu’il soit riche. A terme, ce qu’il crée fait le bonheur de l’humanité. L’argument ne semble pas tenir :

  • Le modèle du marché, qui veut que l’homme soit asservi à et conditionné par l’économie, a dominé le fonctionnement du monde ces derniers temps. Il y eut création corrélative de classes de proscrits sociaux, et crises économiques régionales à un rythme accéléré (Consensus de Washington). D’ailleurs, je doute que l’argument du bien-être collectif soit autre chose que cosmétique : les promoteurs de la Nouvelle économie ont repris l’argumentation du Darwinisme social : le marché se nourrit de cadavres (voir l’opinion d’un ex directeur de McKinsey : McKinsey réforme l’entreprise). Autrement dit, riche et proscrit social méritent leur sort du fait de leurs vertus propres.
  • Les économistes, les grands prêtres de sa religion, ont paré le marché de toutes les qualités : sans lui, pas d’innovation, pas d’allocation optimale des ressources, pas de bonheur… En fait, tout cela est faux : le marché n’est pas plus qu’un marché, c’est-à-dire un moyen d’échanger des biens. L’innovation, l’allocation optimale des ressources… résultent en fait du mouvement unanime d’une nation, d’un groupe d’hommes… pour atteindre un objectif capital pour eux. L’effort de guerre a été une formidable stimulation à l’innovation. L’industrie spatiale fournit un intéressant exemple : après deux ères fastes, guerre de 40 et guerre froide, l’innovation technologique patauge depuis qu’elle est aux mains du marché, la performance des fusées a même baissé d’après ce que me disent des gens qui travaillent au CNES et chez Arianespace. Et la technologie qu’elles emploient est vieillotte et tristounette.

A moyen terme, la lutte contre l’effet de serre peut orienter l’économie bien mieux que le marché.

De cette manière peut-on résoudre les autres problèmes que soulève Galbraith ?

Service public

Galbraith montre que le service public joue un rôle capital dans l’édification de l’être humain. L’expérimentation anglaise (Lois de la concurrence et service public) semble prouver qu’il n’est pas possible de le confier au secteur privé, sans une baisse de qualité dramatique (et probablement une augmentation de coût à service constant).

Problème : la haine de l’impôt, le riche n’aime pas payer. Comment lui faire financer le service public ?

En fait, si le riche pense que sa survie est en jeu, et, bien plus, s’il pense que l’effort de l’état nourrit son entreprise (comme c’était le cas durant la guerre froide), il verra d’un bon œil un état fort. L’effet de serre pourrait arriver à point nommé. De ce fait, l’état pouvant collecter beaucoup a une certaine latitude pour répartir sa collecte où bon lui semble.

Il demeure un problème, que ce blog a déjà signalé : un service public puissant attire tout ce qui est affamé de gloire et de pouvoir. N’étant pas embarrassé par la conscience de la cause commune ou du travail bien fait, ce type d’individus a un avantage concurrentiel décisif quand il s’agit de concourir pour les plus hautes fonctions (Les appareils créent l’idéologie). Ce faisant il finit par nuire à l’image et à la performance du service public, et à fournir un argument pour le dissoudre à ceux qui le trouvent trop coûteux. Je reviens à cette question plus loin.

Construire une société qui investisse dans l’homme plus que dans la machine

Galbraith veut une économie qui développe l’homme, qui arrête d’investir dans les machines pour l’éliminer.

Lorsqu’elle alloue son argent entre diverses ressources, l’entreprise fait face à une gamme de choix allant du tout homme au tout machine (la solution qu’elle a privilégiée ces dernières décennies). Selon moi l’optimum économique est au milieu : pas mal d’hommes (Sauver l'industrie). Il me semble aussi que l’homme doit être employé pour son intellect : c’est lui qui est le mieux placé pour indiquer comment améliorer l’entreprise. De ce fait, il renouvelle sans arrêt l’intérêt de son métier (voir ce qui est dit du Toyota Production System dans Le changement peut tuer). Ce que je décris là est le modèle japonais. Il me semble qu’il combine développement humain et efficacité économique. Si aujourd’hui il va mal, c’est probablement pour d’autres raisons.

Une fois de plus survient un problème à mon meilleur des mondes. Ce n’est pas parce qu’une stratégie est économiquement optimale qu’elle sera adoptée. Les entreprises ont tendance à s’entendre. Par exemple, toute l’industrie automobile a suivi une stratégie identique. Elle a permis à ses membres de dégrader l’efficacité de leur modèle, sans que personne ne paie pour ses crimes (Irrationalité et industrie automobile), du moins immédiatement.

Eliminer les déséquilibres chroniques de l’économie

Galbraith explique que le marché est en déséquilibre permanent. La Loi de Say observe que l’offre produit sa demande (Insondables mystères de l’économie). Malheureusement, non seulement ce qui est produit est de l’ordre du futile, d’où besoin de lavage de cerveau, mais il y a déséquilibre temporel entre offre et demande. Parce que l’économie cherche à créer artificiellement le besoin pour des biens sans intérêt, elle suscite naturellement dette et inflation, et éventuellement récession si le remède à ces maux est trop brutal.

Mais je n’approuve pas entièrement Galbraith : contrairement à ce qu’il pense il se pourrait qu’il y ait possibilité de création permanente d’un besoin sain : notre propre évolution (croissance démographique…) nous donne de nouvelles idées, crée de nouveaux manques (épuisement des ressources en énergie, en eau, en air propre…) ; notre environnement évolue plus ou moins indépendamment de nous (grippe aviaire, etc.)…

Par ailleurs, je constate de par mon expérience (est-elle généralisable à l’économie, sans effet pervers ?) que lorsque l’on écoute le monde, on découvre de « vrais » besoins, qui n’exploitent pas les vices humains. On peut y répondre immédiatement en utilisant les ressources existantes de la société, dans une logique d’échange. Il n’y aurait donc pas de déséquilibre temporel dans ce cas. A creuser.

Exemple : la croissance de la population mondiale crée un besoin de nourriture que l’on peut satisfaire en éliminant le gaspillage actuel plutôt qu’en ayant recours de manière précipitée aux OGM, bidouillage avec le vivant dont on ne connaît pas les conséquences (Nourrir l’humanité).

Deux modèles

Ce que montre cette discussion est, surtout, qu’il semble qu’il y ait deux chemins pour le développement humain.

  1. Le premier est à la fois bon pour l’homme et pour l’humanité, c’est le modèle d’abondance. En théorie, il produit même un optimum local et global à la fois : l’individu qui suit ses principes réussit mieux que celui qui ne le fait pas. Mais ce modèle est susceptible au « free rider », au parasite. Pour que l’optimum local précédent soit trouvé, il faut un minimum de bonne volonté et de talent, s’il y a dégradation de la qualité de ceux qui contrôlent un pan de la société, si ceux-ci, implicitement, se mettent d’accord pour économiser leur intellect tout en exploitant leurs semblables, alors va apparaître un second modèle, celui de l’exclusion. Il est possible que la culpabilité soit collective : si la société peut-être dominée par ces paresseux, c’est probablement qu’elle est, elle-même, dans un état d’apathie.
  2. Ce modèle 2 est soumis à de violentes crises, qui font de nouvelles générations d’heureux qui, par reconnaissance, le maintiennent en vie. Il est possible cependant que parfois ces crises soient insupportables (années 30 et guerre) et qu’il y ait une telle nécessité de rééquilibrage qu’il y a retour au premier modèle.

Pour que le premier modèle puisse se soutenir, il faut sans doute un certain stress partagé (anti-apathie), ce que les spécialistes du changement appellent « feeling of urgency ». Alors la population est probablement à la fois entraînée à la réflexion, donc capable de trouver des solutions réellement optimales – non parasitaires / paresseuses, et vigilante par rapport à l’apparition de « free riders ». Pour cela, il faut peut-être qu’une menace permanente, ou qu’une série de menaces, pèse sur la tête de l’humanité. Si elle estime que le monde est hostile, elle sera juste et abondante pour ses membres.

Compléments :

  • Par ailleurs, l’isolement de l’individu, typique des sociétés anglo-saxonnes, et dans une moindre mesure de la nôtre, favorise le « second modèle », pour des raisons inhérentes à sa nature (The logic of collective action), mais aussi parce qu’un homme seul a une faible capacité de traitement d’informations. Il a donc tendance à ne trouver que des « solutions paresseuses », qui maximisent son intérêt à court terme (Braquage à l'anglaise). Un intérêt qui est surtout de ne pas réfléchir (voir CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000). Une intensification du lien social (Toyota ou l’anti-risque) pourrait favoriser le modèle 1.
  • Mes livres donnent quelques arguments quant à l’efficacité naturelle du service public (dont le principal est que ses coûts sont faibles parce qu’il n’est pas motivé par l’enrichissement), et explique comment faire travailler le marché pour le compte de l’entreprise (« ordinateur social »).

Irrationalité et industrie automobile

Une demande de référence d’un étudiant et le billet précédent me remémorent un autre exemple d’irrationalité du marché. Voici ce que dit un chercheur (Recomposition de l’industrie automobile ?) de la stratégie passée de l’industrie automobile mondiale :

il y a quinze ans, dirigeants d'entreprise et politiques se convainquaient que le salut passait par la réduction des coûts, la diversification de l'offre, l'accélération du renouvellement des produits, les plates-formes communes et l'investissement dans les pays émergents

C’est ce mouvement grégaire qui serait à l’origine de ses malheurs. Observations :

  • Ce qui caractérise l’économie n’est pas l’innovation débridée prévue par la théorie économique orthodoxe, mais un comportement moutonnier, qui peut être collectivement nocif. C’est un fonctionnement qui est propre aux groupes humains, et qu’un autre billet montre à l’œuvre à l’échelle de la planète (Apathie). Voilà une raison pour laquelle la théorie économique orthodoxe est fausse : à moyen terme (quelques décennies) le marché n’est pas rationnel. Par contre, à plus long terme, il doit se renouveler s’il ne veut pas crever (comme le dit le chercheur en question, l’industrie automobile doit se réinventer).
  • Cet exemple conforterait-il Joseph Schumpeter dans ses idées : la « destruction créatrice » est aussi efficace pour forcer l’entreprise à l’innovation que la concurrence parfaite de l’économie traditionnelle (que personne n’a jamais vue à l’œuvre sauf durant des périodes très courtes post déréglementation) ? Les temps d’ajustement de l’économie sont colossaux ; l’industrie peut ne pas savoir s’adapter (dinosaure), alors qu’il n’est pas certain que ce soit un bien pour la société. Un peu comme ce qui pourrait arriver à un savant génial, victime d’une attaque cardiaque et auquel on ne prêterait pas secours assez vite, les siècles de compétence accumulée peuvent être dissipés faute d’avoir su les remettre au goût du jour. La destruction peut être créatrice, ou destructrice.

Compléments :

  • Ces deux derniers billets reprennent une idée de ce blog : l’économie n’est pas une science ; pour le devenir elle doit tenir compte dans ses équations de la science qui en est une, à commencer par la sociologie, qui décrit le comportement de l’homme en groupe. (Voir L’économie n’est pas une science.)
  • SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème edition, 1962.

Besoin d’Oséo ?

Pourquoi Oséo ne s’intéresse-t-il plus aux start up ? J’ai relayé cette interrogation dans deux billets (Oséo se désintéresse des start up ? et Oséo se désintéresse des start up : début d’explication ?). D’après des « sources bien informées », la réponse semble être celle qui m’a été apportée par un commentaire : le gouvernement estime que le marché est mieux armé que l’administration pour aider la jeune entreprise et l’innovation. Est-ce le cas ?

Faits récents

En fait cette question me revient du fait de trois coïncidences.

  • Hier soir un ami me dit que la start up dans laquelle il travaille a trouvé l’argent qu’elle cherchait (9m€) en Allemagne.
  • La semaine d’avant, un autre ami, dont le métier est de lever des fonds, m’expliquait qu’il a en main un très beau dossier, une innovation qui a déjà un marché, qu’il séduit beaucoup de monde, mais qu’il n’entre dans aucune stratégie de fonds d’investissement français (la mode semble au développement durable). Par contre, les Américains qu’il rencontre n’ont pas d’états d’âmes, ils ne voient que la rentabilité de l’affaire. Pour le moment le dirigeant de l’entreprise hésite : il voulait de l’argent français.
  • Semaine d’avant encore, je déjeune avec Amélie Faure, qui a vendu sa société à Dassault Systèmes. C’est le capital risque qui lui a fourni ses premiers fonds. C’est Oséo qui lui a permis une traversée du désert post bulle Internet, désert dont un concurrent américain l’a sortie, avant l’achat par Dassault Systèmes.

Le marché est irrationnel et doit être éduqué

Mon échantillon n’est pas significatif. Mais j’en déduis que pour qu’un marché financier soit efficace, il faut qu’il ait un minimum de culture de l’investissement, et que le nôtre ne la pas encore. J’en déduis, par ailleurs, qu’Oséo (qui a aussi financé mon second cas) semble beaucoup moins soumis aux modes et aux aléas que l’investisseur privé.

D’ailleurs, qu’il soit français ou non, l’investisseur privé est irrationnel, comme l’a montré la bulle Internet, que j’ai vécue aux premières loges : les modes y succédaient aux modes, The Economist raillait les entrepreneurs d’alors, dont tout l’art consistait à refondre sans arrêt leurs business plans pour répondre aux derniers fantasmes des investisseurs.

Le marché n’est pas le meilleur moyen de stimuler l’innovation

The Economist publie un dossier spécial sur l’entrepreneuriat. 3 exemples montrent comment il peut réussir dans des cultures différentes (Lands of opportunity). Dans chacun le rôle de l’état est surprenant :

  • Certes Israël profite énormément de ses liens étroits avec les USA, mais ce qui tire son innovation c’est une industrie de l’armement exceptionnellement dynamique, que le pays voit comme son assurance sur la vie dans une situation extrêmement précaire.
  • Etrangement le Danemark et Singapour ne sont peut-être pas dans un état d’esprit très différent de celui d’Israël. L’entrepreneuriat y paraît un moyen de garder sa place (ou de défendre son modèle social – pour le Danemark) dans un contexte de globalisation. L’Etat tente de transformer la culture locale. Il a créé de gros fonds de capital risque publics, des incubateurs énormes, investi massivement dans l’éducation de ses citoyens, acheté à prix d’or à l’étranger les compétences qui lui manquaient, et, plus généralement, favorisé l’établissement de conditions propices à l’entreprise. Mais surtout, il existe une vision nationale des industries dans lesquelles il faut amener les entreprises du pays. Et une mise en œuvre qui me semble quasi militaire.

J’en retire trois idées :

  1. Une possible justification des théories de Galbraith (Société d’abondance) : le marché n’est pas un bon stimulant pour l’innovation.
  2. Dans ces trois exemples l’entrepreneuriat me semble plus poussé par la peur, par le sentiment d’une menace (risque de disparition du pays dans un cas, crainte du pouvoir destructeur du marché global dans l’autre), que par un désir positif d’enrichissement, de bien être, ou, simplement, la curiosité intellectuelle.
  3. Loin d’aller dans le sens des thèses libre-échangistes, les politiques de ces pays illustrent de manière surprenante celles des penseurs initiaux, allemands, du protectionnisme (voir LIST Friedrich, Système national d’économie politique, Gallimard, 1998). Contrairement à ce que l’on croit parfois, le protectionnisme, ce n’est pas le repli sur soi. Le protectionnisme c’est voir l’économie de marché comme une guerre entre nations. Pour la gagner il faut construire des champions nationaux qui, une fois sortis de l’adolescence, pendant laquelle ils sont protégés (d'où le nom), imposeront leurs produits aux autres nations, « à la loyale ».

jeudi 19 mars 2009

Relation client

Que révèle la qualité du service client d’un fournisseur ?

Hervé Kabla a vécu une expérience kafkaïenne avec le service client d’Asus (Support Asus: insupportable!). Un commentaire lui répond que le service client d’Apple est exceptionnel.

Il n’en faut pas beaucoup pour connaître la nature de la culture d’une entreprise. Le premier contact en dit long :

  • Il est possible qu’Apple pense que l’homme est important, qu’il soit client ou employé. Peut être même qu’il l’apprécie, le trouve digne d’intérêt. C’est probablement pour cela qu’il conçoit des produits aussi intelligents : il a compris ce qu’attendait l’utilisateur.
  • Asus est sans doute une entreprise qui ne voit pas plus loin que la technique et les coûts de production. Le reste ne compte pas. Une telle entreprise peut-elle être durable ?