samedi 21 mars 2009

L’Europe ferme

La fin de l'élargissement ? annonce que l’UE devrait regarder à deux fois avant d'accepter un nouveau membre.

La raison serait le coût du soutien qu’il va falloir apporter aux nouveaux adhérents orientaux en perdition :
L'addition, pour l'Union, risque de s'avérer salée, puisqu'il n'est pas question de ne pas se montrer solidaire de la « nouvelle Europe ». Déjà, l'Union (par l'intermédiaire de la Banque centrale européenne et de la Commission) a volé au secours de la Hongrie et de la Lettonie et il n'est pas exclu qu'elle doive venir en aide aux autres pays baltes et à la Roumanie. Le fonds de stabilisation est déjà passé de 15 à 25 milliards d'euros et le couple franco-allemand veut une nouvelle fois l'augmenter.
C'est en quelque sorte la facture cachée de l'élargissement que les pays d'Europe de l'Ouest se voient présenter aujourd'hui. Cette perspective de devoir passer à la caisse a douché l'enthousiasme des États les plus favorables à de nouvelles adhésions.
Ces désagréments révéleraient que l’intégration des pays de l’est a été un peu précipitée, bâclée. L’UE semble désireuse maintenant de procéder de manière plus réfléchie. Ce qui pourrait avoir un effet bénéfique : si l’UE trouve des frontières définitives, ses membres pourront avoir un territoire auquel s’identifier.
Mais le plus imprévu est que ce sauvetage coûteux aurait décidé du sort de la Turquie, à l’unanimité. L’UE n’aurait pas eu les moyens de sauver un pays aussi grand s’il avait été en difficulté. La Turquie ne sera probablement jamais européenne.
Compléments :

Agences de notation

Une étude sur le rôle des agences de notation dans la crise actuelle montre qu’elles étaient étonnamment viciées.

Elles étaient payées par ceux qu’elles devaient noter, qui pouvaient choisir le mieux-notant. Et elles leur vendaient d’autres services. En outre, elles « ne sont pas responsables de la qualité de leurs notations, leur responsabilité dans la fourniture d’informations au public a été trouvée par les tribunaux comme étant plus proche de celle des journalistes que de celle des auditeurs ».

À cela s’ajoute quelques autres effets pervers : un plus grand nombre d’agences, loin d’améliorer la qualité de la notation, la dégrade (effet de la possibilité de choix) ; la présence d’investisseurs « naïfs » pousse les agences à des notations optimistes en période faste ; en outre les produits composites qui ont été à l’origine de la crise auraient eu ce même effet.

On parle de réformer ces agences. Mais ne faudrait-il pas une fois pour toute se rendre compte que les mécanismes du marché ne peuvent pas tout faire ? Et si les agences de notation devenaient un service public, comme la police ?

Séparation des pouvoirs

La mort programmée du juge d'instruction, par Robert Badinter présente les événements qui ont conduit à l’élimination du juge d’instruction.

Les faiblesses du dispositif étaient connues depuis longtemps, étrangement des réformes avaient été votées, mais jamais appliquées, leurs crédits ayant été alloués ailleurs. Nouvel exemple de conduite du changement à la française.

Plus curieux : non seulement la justice perd son indépendance (l’instruction sera du ressort du parquet, qui dépend du ministère de la justice), mais il ne paraît pas qu’il y ait eu débat. Le législatif, l’exécutif et le judiciaire semblent dorénavant faire cause commune.

Ne serait-ce pas une attaque contre les principes fondateurs de la République, qui résultaient eux-mêmes de décennies de réflexion de gens fort intelligents ? Ils pensaient que la division des pouvoirs était le seul moyen d’assurer la liberté de l’homme.

Certes cela rend le pays difficile à réformer. Mais c’était voulu : un tel système demande, pour changer, un consensus. Non seulement c’est démocratique mais encore consulter l’intellect collectif évite de faire des erreurs. Imaginez qu’un homme seul se mette à décider de notre avenir !

Je pense qu’un de ces jours il faudra se demander quelles sont les valeurs fondamentales du pays, et s’il ne faut pas mettre un peu d’ordre dans les bricolages gouvernementaux, pour qu’ils les respectent.

Complément :

  • Comment assurer la liberté humaine, pensées fondatrices : MANENT, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette Littérature, 1997.

vendredi 20 mars 2009

Paradis sur terre

Les billets suscités par les idées de John Galbraith (Société d’abondance, Commentaires sur affluent society) m’amènent à me demander si l’on peut créer un monde « abondant et sûr », à la place de la poudrière actuelle. Peut-on éviter les maux dénoncés par Galbraith, et ceux qui sont venus s’ajouter au tableau depuis la sortie de son livre ?

Avant de me lancer dans l’exercice, je lui ajoute une contrainte. Mon expérience du changement me fait croire que l’on ne peut pas tout casser. Il faut utiliser ce qui existe pour servir ce que l’on veut faire. Par conséquent, il faut faire avec économie über alles. Mieux il faut l’utiliser de façon à la rendre tellement efficace qu’aucune autre variante ne soit susceptible de la concurrencer, de peur que cette variante ne soit porteuse de quelque nouvelle maladie.

Dans la suite, je reprends les thèmes de Galbraith qui me sont apparus importants :

L’économie ne doit pas être dominée par le marché

Il semble que l’on soit en face d’un choix entre deux modèles de développement économique : meilleures conditions possibles pour le marché (= modèle de la rareté) ou sécurité de l’individu ? Est-ce le marché ou l’homme qui est premier ?

En fait, tout le monde est d’accord sur ce dernier point : le modèle de la rareté se justifie par le fait que le riche crée de la richesse, c’est pourquoi il est juste qu’il soit riche. A terme, ce qu’il crée fait le bonheur de l’humanité. L’argument ne semble pas tenir :

  • Le modèle du marché, qui veut que l’homme soit asservi à et conditionné par l’économie, a dominé le fonctionnement du monde ces derniers temps. Il y eut création corrélative de classes de proscrits sociaux, et crises économiques régionales à un rythme accéléré (Consensus de Washington). D’ailleurs, je doute que l’argument du bien-être collectif soit autre chose que cosmétique : les promoteurs de la Nouvelle économie ont repris l’argumentation du Darwinisme social : le marché se nourrit de cadavres (voir l’opinion d’un ex directeur de McKinsey : McKinsey réforme l’entreprise). Autrement dit, riche et proscrit social méritent leur sort du fait de leurs vertus propres.
  • Les économistes, les grands prêtres de sa religion, ont paré le marché de toutes les qualités : sans lui, pas d’innovation, pas d’allocation optimale des ressources, pas de bonheur… En fait, tout cela est faux : le marché n’est pas plus qu’un marché, c’est-à-dire un moyen d’échanger des biens. L’innovation, l’allocation optimale des ressources… résultent en fait du mouvement unanime d’une nation, d’un groupe d’hommes… pour atteindre un objectif capital pour eux. L’effort de guerre a été une formidable stimulation à l’innovation. L’industrie spatiale fournit un intéressant exemple : après deux ères fastes, guerre de 40 et guerre froide, l’innovation technologique patauge depuis qu’elle est aux mains du marché, la performance des fusées a même baissé d’après ce que me disent des gens qui travaillent au CNES et chez Arianespace. Et la technologie qu’elles emploient est vieillotte et tristounette.

A moyen terme, la lutte contre l’effet de serre peut orienter l’économie bien mieux que le marché.

De cette manière peut-on résoudre les autres problèmes que soulève Galbraith ?

Service public

Galbraith montre que le service public joue un rôle capital dans l’édification de l’être humain. L’expérimentation anglaise (Lois de la concurrence et service public) semble prouver qu’il n’est pas possible de le confier au secteur privé, sans une baisse de qualité dramatique (et probablement une augmentation de coût à service constant).

Problème : la haine de l’impôt, le riche n’aime pas payer. Comment lui faire financer le service public ?

En fait, si le riche pense que sa survie est en jeu, et, bien plus, s’il pense que l’effort de l’état nourrit son entreprise (comme c’était le cas durant la guerre froide), il verra d’un bon œil un état fort. L’effet de serre pourrait arriver à point nommé. De ce fait, l’état pouvant collecter beaucoup a une certaine latitude pour répartir sa collecte où bon lui semble.

Il demeure un problème, que ce blog a déjà signalé : un service public puissant attire tout ce qui est affamé de gloire et de pouvoir. N’étant pas embarrassé par la conscience de la cause commune ou du travail bien fait, ce type d’individus a un avantage concurrentiel décisif quand il s’agit de concourir pour les plus hautes fonctions (Les appareils créent l’idéologie). Ce faisant il finit par nuire à l’image et à la performance du service public, et à fournir un argument pour le dissoudre à ceux qui le trouvent trop coûteux. Je reviens à cette question plus loin.

Construire une société qui investisse dans l’homme plus que dans la machine

Galbraith veut une économie qui développe l’homme, qui arrête d’investir dans les machines pour l’éliminer.

Lorsqu’elle alloue son argent entre diverses ressources, l’entreprise fait face à une gamme de choix allant du tout homme au tout machine (la solution qu’elle a privilégiée ces dernières décennies). Selon moi l’optimum économique est au milieu : pas mal d’hommes (Sauver l'industrie). Il me semble aussi que l’homme doit être employé pour son intellect : c’est lui qui est le mieux placé pour indiquer comment améliorer l’entreprise. De ce fait, il renouvelle sans arrêt l’intérêt de son métier (voir ce qui est dit du Toyota Production System dans Le changement peut tuer). Ce que je décris là est le modèle japonais. Il me semble qu’il combine développement humain et efficacité économique. Si aujourd’hui il va mal, c’est probablement pour d’autres raisons.

Une fois de plus survient un problème à mon meilleur des mondes. Ce n’est pas parce qu’une stratégie est économiquement optimale qu’elle sera adoptée. Les entreprises ont tendance à s’entendre. Par exemple, toute l’industrie automobile a suivi une stratégie identique. Elle a permis à ses membres de dégrader l’efficacité de leur modèle, sans que personne ne paie pour ses crimes (Irrationalité et industrie automobile), du moins immédiatement.

Eliminer les déséquilibres chroniques de l’économie

Galbraith explique que le marché est en déséquilibre permanent. La Loi de Say observe que l’offre produit sa demande (Insondables mystères de l’économie). Malheureusement, non seulement ce qui est produit est de l’ordre du futile, d’où besoin de lavage de cerveau, mais il y a déséquilibre temporel entre offre et demande. Parce que l’économie cherche à créer artificiellement le besoin pour des biens sans intérêt, elle suscite naturellement dette et inflation, et éventuellement récession si le remède à ces maux est trop brutal.

Mais je n’approuve pas entièrement Galbraith : contrairement à ce qu’il pense il se pourrait qu’il y ait possibilité de création permanente d’un besoin sain : notre propre évolution (croissance démographique…) nous donne de nouvelles idées, crée de nouveaux manques (épuisement des ressources en énergie, en eau, en air propre…) ; notre environnement évolue plus ou moins indépendamment de nous (grippe aviaire, etc.)…

Par ailleurs, je constate de par mon expérience (est-elle généralisable à l’économie, sans effet pervers ?) que lorsque l’on écoute le monde, on découvre de « vrais » besoins, qui n’exploitent pas les vices humains. On peut y répondre immédiatement en utilisant les ressources existantes de la société, dans une logique d’échange. Il n’y aurait donc pas de déséquilibre temporel dans ce cas. A creuser.

Exemple : la croissance de la population mondiale crée un besoin de nourriture que l’on peut satisfaire en éliminant le gaspillage actuel plutôt qu’en ayant recours de manière précipitée aux OGM, bidouillage avec le vivant dont on ne connaît pas les conséquences (Nourrir l’humanité).

Deux modèles

Ce que montre cette discussion est, surtout, qu’il semble qu’il y ait deux chemins pour le développement humain.

  1. Le premier est à la fois bon pour l’homme et pour l’humanité, c’est le modèle d’abondance. En théorie, il produit même un optimum local et global à la fois : l’individu qui suit ses principes réussit mieux que celui qui ne le fait pas. Mais ce modèle est susceptible au « free rider », au parasite. Pour que l’optimum local précédent soit trouvé, il faut un minimum de bonne volonté et de talent, s’il y a dégradation de la qualité de ceux qui contrôlent un pan de la société, si ceux-ci, implicitement, se mettent d’accord pour économiser leur intellect tout en exploitant leurs semblables, alors va apparaître un second modèle, celui de l’exclusion. Il est possible que la culpabilité soit collective : si la société peut-être dominée par ces paresseux, c’est probablement qu’elle est, elle-même, dans un état d’apathie.
  2. Ce modèle 2 est soumis à de violentes crises, qui font de nouvelles générations d’heureux qui, par reconnaissance, le maintiennent en vie. Il est possible cependant que parfois ces crises soient insupportables (années 30 et guerre) et qu’il y ait une telle nécessité de rééquilibrage qu’il y a retour au premier modèle.

Pour que le premier modèle puisse se soutenir, il faut sans doute un certain stress partagé (anti-apathie), ce que les spécialistes du changement appellent « feeling of urgency ». Alors la population est probablement à la fois entraînée à la réflexion, donc capable de trouver des solutions réellement optimales – non parasitaires / paresseuses, et vigilante par rapport à l’apparition de « free riders ». Pour cela, il faut peut-être qu’une menace permanente, ou qu’une série de menaces, pèse sur la tête de l’humanité. Si elle estime que le monde est hostile, elle sera juste et abondante pour ses membres.

Compléments :

  • Par ailleurs, l’isolement de l’individu, typique des sociétés anglo-saxonnes, et dans une moindre mesure de la nôtre, favorise le « second modèle », pour des raisons inhérentes à sa nature (The logic of collective action), mais aussi parce qu’un homme seul a une faible capacité de traitement d’informations. Il a donc tendance à ne trouver que des « solutions paresseuses », qui maximisent son intérêt à court terme (Braquage à l'anglaise). Un intérêt qui est surtout de ne pas réfléchir (voir CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000). Une intensification du lien social (Toyota ou l’anti-risque) pourrait favoriser le modèle 1.
  • Mes livres donnent quelques arguments quant à l’efficacité naturelle du service public (dont le principal est que ses coûts sont faibles parce qu’il n’est pas motivé par l’enrichissement), et explique comment faire travailler le marché pour le compte de l’entreprise (« ordinateur social »).

Irrationalité et industrie automobile

Une demande de référence d’un étudiant et le billet précédent me remémorent un autre exemple d’irrationalité du marché. Voici ce que dit un chercheur (Recomposition de l’industrie automobile ?) de la stratégie passée de l’industrie automobile mondiale :

il y a quinze ans, dirigeants d'entreprise et politiques se convainquaient que le salut passait par la réduction des coûts, la diversification de l'offre, l'accélération du renouvellement des produits, les plates-formes communes et l'investissement dans les pays émergents

C’est ce mouvement grégaire qui serait à l’origine de ses malheurs. Observations :

  • Ce qui caractérise l’économie n’est pas l’innovation débridée prévue par la théorie économique orthodoxe, mais un comportement moutonnier, qui peut être collectivement nocif. C’est un fonctionnement qui est propre aux groupes humains, et qu’un autre billet montre à l’œuvre à l’échelle de la planète (Apathie). Voilà une raison pour laquelle la théorie économique orthodoxe est fausse : à moyen terme (quelques décennies) le marché n’est pas rationnel. Par contre, à plus long terme, il doit se renouveler s’il ne veut pas crever (comme le dit le chercheur en question, l’industrie automobile doit se réinventer).
  • Cet exemple conforterait-il Joseph Schumpeter dans ses idées : la « destruction créatrice » est aussi efficace pour forcer l’entreprise à l’innovation que la concurrence parfaite de l’économie traditionnelle (que personne n’a jamais vue à l’œuvre sauf durant des périodes très courtes post déréglementation) ? Les temps d’ajustement de l’économie sont colossaux ; l’industrie peut ne pas savoir s’adapter (dinosaure), alors qu’il n’est pas certain que ce soit un bien pour la société. Un peu comme ce qui pourrait arriver à un savant génial, victime d’une attaque cardiaque et auquel on ne prêterait pas secours assez vite, les siècles de compétence accumulée peuvent être dissipés faute d’avoir su les remettre au goût du jour. La destruction peut être créatrice, ou destructrice.

Compléments :

  • Ces deux derniers billets reprennent une idée de ce blog : l’économie n’est pas une science ; pour le devenir elle doit tenir compte dans ses équations de la science qui en est une, à commencer par la sociologie, qui décrit le comportement de l’homme en groupe. (Voir L’économie n’est pas une science.)
  • SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème edition, 1962.

Besoin d’Oséo ?

Pourquoi Oséo ne s’intéresse-t-il plus aux start up ? J’ai relayé cette interrogation dans deux billets (Oséo se désintéresse des start up ? et Oséo se désintéresse des start up : début d’explication ?). D’après des « sources bien informées », la réponse semble être celle qui m’a été apportée par un commentaire : le gouvernement estime que le marché est mieux armé que l’administration pour aider la jeune entreprise et l’innovation. Est-ce le cas ?

Faits récents

En fait cette question me revient du fait de trois coïncidences.

  • Hier soir un ami me dit que la start up dans laquelle il travaille a trouvé l’argent qu’elle cherchait (9m€) en Allemagne.
  • La semaine d’avant, un autre ami, dont le métier est de lever des fonds, m’expliquait qu’il a en main un très beau dossier, une innovation qui a déjà un marché, qu’il séduit beaucoup de monde, mais qu’il n’entre dans aucune stratégie de fonds d’investissement français (la mode semble au développement durable). Par contre, les Américains qu’il rencontre n’ont pas d’états d’âmes, ils ne voient que la rentabilité de l’affaire. Pour le moment le dirigeant de l’entreprise hésite : il voulait de l’argent français.
  • Semaine d’avant encore, je déjeune avec Amélie Faure, qui a vendu sa société à Dassault Systèmes. C’est le capital risque qui lui a fourni ses premiers fonds. C’est Oséo qui lui a permis une traversée du désert post bulle Internet, désert dont un concurrent américain l’a sortie, avant l’achat par Dassault Systèmes.

Le marché est irrationnel et doit être éduqué

Mon échantillon n’est pas significatif. Mais j’en déduis que pour qu’un marché financier soit efficace, il faut qu’il ait un minimum de culture de l’investissement, et que le nôtre ne la pas encore. J’en déduis, par ailleurs, qu’Oséo (qui a aussi financé mon second cas) semble beaucoup moins soumis aux modes et aux aléas que l’investisseur privé.

D’ailleurs, qu’il soit français ou non, l’investisseur privé est irrationnel, comme l’a montré la bulle Internet, que j’ai vécue aux premières loges : les modes y succédaient aux modes, The Economist raillait les entrepreneurs d’alors, dont tout l’art consistait à refondre sans arrêt leurs business plans pour répondre aux derniers fantasmes des investisseurs.

Le marché n’est pas le meilleur moyen de stimuler l’innovation

The Economist publie un dossier spécial sur l’entrepreneuriat. 3 exemples montrent comment il peut réussir dans des cultures différentes (Lands of opportunity). Dans chacun le rôle de l’état est surprenant :

  • Certes Israël profite énormément de ses liens étroits avec les USA, mais ce qui tire son innovation c’est une industrie de l’armement exceptionnellement dynamique, que le pays voit comme son assurance sur la vie dans une situation extrêmement précaire.
  • Etrangement le Danemark et Singapour ne sont peut-être pas dans un état d’esprit très différent de celui d’Israël. L’entrepreneuriat y paraît un moyen de garder sa place (ou de défendre son modèle social – pour le Danemark) dans un contexte de globalisation. L’Etat tente de transformer la culture locale. Il a créé de gros fonds de capital risque publics, des incubateurs énormes, investi massivement dans l’éducation de ses citoyens, acheté à prix d’or à l’étranger les compétences qui lui manquaient, et, plus généralement, favorisé l’établissement de conditions propices à l’entreprise. Mais surtout, il existe une vision nationale des industries dans lesquelles il faut amener les entreprises du pays. Et une mise en œuvre qui me semble quasi militaire.

J’en retire trois idées :

  1. Une possible justification des théories de Galbraith (Société d’abondance) : le marché n’est pas un bon stimulant pour l’innovation.
  2. Dans ces trois exemples l’entrepreneuriat me semble plus poussé par la peur, par le sentiment d’une menace (risque de disparition du pays dans un cas, crainte du pouvoir destructeur du marché global dans l’autre), que par un désir positif d’enrichissement, de bien être, ou, simplement, la curiosité intellectuelle.
  3. Loin d’aller dans le sens des thèses libre-échangistes, les politiques de ces pays illustrent de manière surprenante celles des penseurs initiaux, allemands, du protectionnisme (voir LIST Friedrich, Système national d’économie politique, Gallimard, 1998). Contrairement à ce que l’on croit parfois, le protectionnisme, ce n’est pas le repli sur soi. Le protectionnisme c’est voir l’économie de marché comme une guerre entre nations. Pour la gagner il faut construire des champions nationaux qui, une fois sortis de l’adolescence, pendant laquelle ils sont protégés (d'où le nom), imposeront leurs produits aux autres nations, « à la loyale ».

jeudi 19 mars 2009

Relation client

Que révèle la qualité du service client d’un fournisseur ?

Hervé Kabla a vécu une expérience kafkaïenne avec le service client d’Asus (Support Asus: insupportable!). Un commentaire lui répond que le service client d’Apple est exceptionnel.

Il n’en faut pas beaucoup pour connaître la nature de la culture d’une entreprise. Le premier contact en dit long :

  • Il est possible qu’Apple pense que l’homme est important, qu’il soit client ou employé. Peut être même qu’il l’apprécie, le trouve digne d’intérêt. C’est probablement pour cela qu’il conçoit des produits aussi intelligents : il a compris ce qu’attendait l’utilisateur.
  • Asus est sans doute une entreprise qui ne voit pas plus loin que la technique et les coûts de production. Le reste ne compte pas. Une telle entreprise peut-elle être durable ?

Définition de changement

Préparation d'une formation au changement : je propose une formulation de changement et de conduite du changement qui me semble plus compréhensible que celle que j'utilise d'ordinaire.

Qu’est-ce que le changement ? Si l’on vous interroge sur la crise et les changements qu’elle exige, vous parlerez certainement de comportements malhonnêtes et de la nécessité de les réformer définitivement, voire de punir les coupables. Pour nous, changement signifie une action directe sur l’homme pour qu’il change de comportement, de pratique. C’est l’exemple même de l’erreur qui fait échouer le changement.

Les automobilistes vus par un Martien sont ridicules : pourquoi s’arrêtent-ils à un croisement, alors que personne ne s’y trouve ? Feu rouge. Pour permettre la circulation automobile, l’homme a inventé le code de la route. De même, pour que la société (la nation, l’entreprise…) parvienne à ses fins, il lui faut des règles qui coordonnent les comportements des multitudes d’individus qui la composent. Ce sont ces règles que l’on appelle « organisation ». Si la société veut réaliser de nouvelles fins, elle doit donc modifier son organisation. C’est cela la conduite du changement.

Le « changement » est donc un changement d’organisation. Cette organisation guidant le comportement des membres du groupe, le changement le transforme sans besoin d’une action directe sur eux. C’est pour cela que le changement est à « effet de levier » : il suffit d’une évolution de quelques règles pour modifier le comportement de toute une population. La complexité du changement, la raison pour laquelle on en parle tant, vient de ce que ces règles sont, massivement, implicites, invisibles et inconscientes.

Autres façons de dire la même chose : Définition de changement, Définition universitaire de changement.

Discours présidentiel

Je me suis fait piéger par un discours de Barak Obama que je n’avais pas le temps de lire…

  • Ce qui est surprenant chez cet homme c’est son aisance. Il arrive dans une salle en Californie pour un discours et s'impose comme animateur, appelant les questions et parlant de personne à personne avec son public.
  • Il ne semble pas parler de l’impressionnante présidence de la superpuissance mondiale, mais d’une sorte de petite entreprise au site web de laquelle il fait référence quand il veut suggérer un approfondissement de ses propos. J’ai eu l’impression que c’était lui qui le mettait à jour.
  • Grand art de répondre franchement (me semble-t-il) aux questions apparemment les plus embarrassantes, et même de les susciter quand elles ne viennent pas (explication très pédagogique de la crise, des supbprimes, des CDS…).

Ça me semble être ça le débat démocratique : discuter objectivement de ce qui préoccupe.

Quand aux Républicains, que je croyais des gens respectables, ils auraient opté pour la stratégie inverse : la calomnie et la manipulation, des tactiques que j’associais jusque-là aux partis extrémistes. Off with Tim Geithner's head! explique comment ils essaient de faire tomber le secrétaire d’état au trésor :

Greg Sargent explains that "if Republicans can make this a conversation focused solely on the AIG mess and whether Obama's Treasury Secretary is to blame for it, they could do the White House some real damage." No need to accuse Mr Geithner of any wrongdoing; a rumour mill and a few calls for resignation should be enough. There's no sign that they've thought through the implications of decapitating the Treasury department in the middle of an economic crisis.

mercredi 18 mars 2009

Art de la valorisation

Une nouvelle théorie, victime de la crise.

On m’a appris en MBA que les marchés étaient rationnels et qu’ils valorisaient les entreprises suivant des formules qui avaient valu des prix Nobel à leurs auteurs. L'aberrante valorisation du secteur des nouvelles technologies me détrompe : il semblerait que les entreprises de haute technologie soient sous-cotées au point que certaines valent moins que leurs réserves de cash.

Citons Adaptec, spécialisée dans le stockage de données. Ses réserves de liquidités nettes s'élèvent à 369 millions de dollars, alors que sa capitalisation boursière est inférieure à 300 millions : le marché considère que son activité lui enlève de la valeur. C'est absurde : les entreprises ont toujours des actifs qu'elles peuvent revendre en cas de besoin, comme par exemple des équipements ou des brevets.

mardi 17 mars 2009

Apprendre l’Anglais

Ne serait-il pas temps d’apprendre à travailler avec les Anglo-saxons ?

Ce matin j’écoutais Pierre Louette, patron de l’AFP et invité du club Média de Vincent Giolito, parler de sa société, et, notamment, des procès intentés à Google. Mais n’est-ce pas comme cela qu’il faut se comporter vis-vis des Anglo-saxons ? Dans cette culture tout ce qui n’est pas interdit est permis, et pas vu pas pris. Comme nous le dit tous les jours Hollywood, le seul moyen de faire respecter son droit est le procès. C’est long mais quand on gagne, on gagne beaucoup. Alors, ne faudrait-il pas apprendre la culture anglo-saxonne ? En guise d’exercice : chercher les (plus) responsables de la crise ?

Complément :

  • Culture de la dissimulation : voir le billet précédent. 

Phénix anglais

Perfide Albion, par Marc Roche illustre la merveilleuse efficacité de la finance anglaise.

Que le génie anglais est grand ! Le temple de l’évasion fiscale est à ciel ouvert : c’est la City. Grâce au talent de ceux qui la composent, il est possible d’y faire disparaître l’argent sans même les secours d’un paradis fiscal. Pas étonnant qu'elle se porte bien. Les plumes qu’elle a perdues illustrent le Darwinisme social : la crise a éliminé ses membres les plus faibles ; elle va en sortir revivifiée.

D’ailleurs, la croisade de Gordon Brown contre les paradis fiscaux n’est-elle pas admirable ? D’hyper coupable de la crise, l’Angleterre devient le super champion de la vertu outragée ; demain elle sera grand inquisiteur, montrant d’un doigt vengeur les crimes de l’Allemagne, de l’Afrique ou de la Chine. Mais surtout, en rayant de la carte ces temples du terrorisme que sont la Suisse et le Lichtenstein, elle élimine ses concurrents : il n’y a plus d’autre paradis fiscal qu’elle !

Compléments :

  • L’Angleterre affronte l’Europe continentale avec une audace extraordinaire : alors que, du fait de ses turpitudes (Perfide Albion), elle est au plus bas, elle tente de nous expédier sa crise (Dynamique Grande Bretagne) tout en nous empêchant de moraliser notre marché intérieur (Changements en Europe). Et si le coupable devenait le grand vainqueur de la crise qu’il a suscitée ? Et si nous vivions un des extraordinaires moments de l’histoire humaine, un moment qui effacera à jamais le souvenir des exploits des plus grands stratèges de tous les temps ?
  • L’Angleterre accuse l’Allemagne : Corruption allemande.
  • Les techniques anglaises : Et Dieu créa l'Anglo-saxon, Perfide Albion.

Trafalgar

Décidément ces Anglais sont admirables.

Exactement comme prévu (Changements en Europe), Gordon Brown vient de se porter au secours de Barroso (Pour Londres, c'est Barroso for ever). Et il va gagner.

L’Anglais nous écrase de sa supériorité intellectuelle : protégé dans son île, par un système financier qu’il manipule comme un Dieu (Dynamique Grande Bretagne), il crée une zone euro à sa main dont il sait tirer tous les profits (Changements en Europe). 

lundi 16 mars 2009

Commentaires sur affluent society

Que m’inspire The affluent society de John Galbraith ? (voir Société d’abondance.)

Bien vieilli ?

Galbraith parlait d’une autre époque que la nôtre. De son temps, la technostructure dominait le monde. La planification régnait. Mais, sur le fond, son analyse est actuelle. Ce qui n’allait pas s’est maintenu, c’est le reste qui s’est dégradé.

  • La menace qui plane sur notre société est la dette, et l’inflation. Et effectivement nous avons vécu une ère d’hyper inflation. Simplement nous ne nous en sommes pas rendu compte : elle a touché l’immobilier, le monde financier et la valeur des entreprises, pas les biens de consommation.
  • Notre société est tirée par les exigences d’une production compulsive : nous vivons les yeux rivés sur la croissance de l’économie ; nous respirons quand le PIB augmente, quand nous produisons « plus ».
  • Cette production exige que nous soyons conditionnés à consommer l’inutile, voire le nocif, et ce de manière croissante.
  • Le secteur public est fondamental, insuffisamment financé, l’individu subit les conséquences de ce déséquilibre, notamment parce que le plus pauvre est élevé pour n’être que consommateur.
  • Ce que cherche l’homme, le critère ultime d’évaluation d’un modèle social, c’est la « sécurité », pas la richesse matérielle.

Lavage de cerveau

Enorme sentiment de manipulation. Sans discussion, sans débat, nous avons basculé d’une société de citoyens « liberté, égalité, fraternité », à un monde réglé par les lois du marché.

Pour cela, il suffisait de nous persuader que le service public, c’était le mal, l’inefficacité, et que le secteur privé était le bien, ce qui créait de la richesse pour tous, qui engraissait le paresseux.

Il y a encore trente ou quarante ans, le Français était sûr de l’efficacité de son administration. L’élite de la nation, c’était le Polytechnicien et l’instituteur, agents de l’état, modestes, peu payés, mais jouissant d’une immense reconnaissance, presque plus pour le sacrifice financier qu’ils consentaient à la nation que pour l’excellence de leur intellect. Le symbole de la transformation que nous avons subie : partout des écoles de commerce et de management. Jadis méprisées, elles couvrent désormais le territoire et forment ceux qui ont les plus belles carrières.

L’ultralibéralisme, la théorie de la misère, a un grand mérite, qui explique probablement son succès : il permet au riche de s’enrichir en toute bonne conscience et convainc le pauvre qu’il n’a aucun droits sociaux.

De l’abondance à la misère

Galbraith pense que, grâce au progrès technologique, il y a eu passage d’une société de la misère à une société de l’abondance mue par une volonté de sécurité (emploi, revenus). Je soupçonne une faiblesse dans son raisonnement.

Le modèle de la misère, qui est celui qui inspire les textes d’économie, est revenu ces dernières décennies. C’est le « Consensus de Washington». Il a produit partout les mêmes résultats : augmentation du niveau de vie moyen et apparition de la pauvreté, de « l’insécurité ».

L’étude du CREDOC que je cite ailleurs n’illustre-t-elle pas ce fait ? La France, qui est probablement un des pays à avoir été le moins affecté par ce phénomène, a vu s’enrichir les riches avec dégradation corrélative de la sécurité de ses citoyens : si l’on retire les fonctionnaires des statistiques du CREDOC, on voit que quasiment la totalité de la population française a connu le chômage. En outre l’accession à la propriété est en net recul depuis 15 ans. Sans oublier le SDF que j’ai vu apparaître dans le métro en 1992. Il était inconcevable avant. Il y avait bien des clochards, mais c’étaient de gentils asociaux ; désormais, la société chassait ses membres, ils ne la quittaient plus de leur propre volonté.

J’en tire la présomption suivante. Il existe un modèle de la pauvreté, ou plutôt de la rareté, et un modèle de l’abondance, ou plutôt de la sécurité, et ils sont en grande partie indépendants de notre capacité de production, contrairement à ce que pensait Galbraith. Ils trahissent probablement des états d’esprit différents : individualisme ou solidarité.

J’irai cracher sur vos tombes

Cette réflexion m’amène à Boris Vian, et au livre qui a le titre de ce paragraphe. Il s’y révolte contre le racisme américain. Mais le sentiment qu’il dénonce est-il réservé au noir ? N’est-ce pas plutôt la manifestation d’un cancer qui peut frapper tout homme (le marchand et l’Anglo-saxon y étant prédisposés) ? Un cancer qui ne lui fait voir de l’existence que les grosses Mercedes et les grandes maisons ? Qui le pousse à désirer la mort de tout ce qui représente le non matériel : l’homme, la société, et la joie de vivre, le noir et la mère de famille ?

Compléments :

  • La technostructure : L’ère de la planification.
  • L’étude du CREDOC : Inégalités françaises ?
  • Comment le petit entrepreneur américain (tel que le parti républicain le fait parler) justifie qu’il est bien de laisser crever son prochain : Propagande américaine.
  • Une traduction en Français : Pour un salarié adaptable ?
  • Sur l’éducation du citoyen pour la consommation (et par la télévision) : Médiamorphose.
  • Ce que la société anglo-saxonne a d’abjecte (ce que dénonce Boris Vian) est qu’elle massacre volontiers celui qui est sans défense, comme l’a montré le combat des noirs pour leurs droits (voir PATTERSON, James T., Grand Expectations: The United States, 1945-1974, Oxford University Press, 1996.), et comme le prouvent de multiples incidents quotidiens (Inquiétante Amérique).

Changement : textes de référence

On me demande des références sur le sujet du changement, pour une thèse. Quelques idées reflétant l’état actuel de mes connaissances.

Tout d'abord la recherche anglo-saxonne, telle qu'on l'enseigne en MBA :

  • la science des organisations utilisée par le consultant anglo-saxon descend directement du management scientifique de Taylor.
  • courant issu des sciences humaines, illustré par John Kotter (Leading change).
  • une tendance minoritaire provient de la systémique, tendance ingénieur, travaux de Jay Forrester régénérés par Peter Senge (The 5th discipline).
  • On parle aussi de la théorie de la complexité, une redécouverte de la sociologie par les sciences dures. Institut de Santa Fé.

En plus solide :

  • Toujours dans le domaine américain : Edgar Schein a appliqué les sciences humaines à l'organisation (voir Corporate culture et Process consultation).
  • Voir la théorie des organisations de l'économiste Herbert Simon et de James March.
  • Le sociologue Merton me semble aussi très important.
  • Plus généralement, la sociologie des origines, et surtout l'ethnologie, donne des outils utiles pour comprendre la société actuelle et ce qui la met en mouvement. La sociologie étant l'invention principale de la science allemande, il faut regarder du côté de Kant et Hegel en premier, des sociologues ensuite - Weber, etc., les économistes pas loin derrière, - List, Schumpeter... 
  • Pour comprendre la culture française, Montesquieu, Tocqueville, Crozier et d'Iribarne me semblent utiles.
  • La conduite du changement en Chine: le Discours de la Tortue parle du livre des changements, fondement de la pensée chinoise. Je ne suis pas un grand expert de la Chine, mais je pense que pour comprendre sa pensée, il faut se familiariser avec son histoire et sa littérature: voir par exemple le livre de Jacques Gernet et le roman des 3 royaumes.
Pour plus de détails sur ce qui précède, faire des recherches par mots clés dans ce blog, ou lire Conduire le changement: transformer les organisations, sans bouleverser les hommes, j'y ai utilisé ces travaux pour résoudre les problèmes de changement quotidiens. 

dimanche 15 mars 2009

La France rejoint l'OTAN

Un sujet sur lequel je n’ai pas d’opinion.

Je pensais qu’en lisant les opinions des uns et des autres j’arriverais à m’en faire une. Mais, finalement, mon intuition initiale, en laquelle je n’ai pas grande confiance, n’a pas été ébranlée par ce que j’ai aperçu.

Celle-ci me dit que la France a payé très cher son prétentieux isolement, dont elle n’a jamais eu les moyens. Par ailleurs, si elle se rend compte que l’OTAN ne respecte pas ses engagements et cherche à nous embarquer dans des aventures que la morale réprouve, la France découvrira probablement que la confiance trahie est une arme redoutable. Enfin, mon métier me fait croire que le meilleur endroit pour orienter une organisation est de l’intérieur, et que pour ce faire on n’a pas besoin de pouvoir officiel.

Sinon, je tends à trouver les opinions opposées à l’entrée dans l’OTAN particulièrement peu argumentées. Les opinions pour me laissent sur ma faim. Et, comme d’habitude, je regrette le manque de débat démocratique français.

OTAN : un débat surréaliste.

Société d’abondance

GALBRAITH, John Kenneth, The Affluent Society, Mariner Books, 1998. Voici un livre qui pourrait être utile à la réflexion dans laquelle ce blog s’est engagé sans vraiment le vouloir. Écrit il y a plus d’un demi-siècle (1958), il explique les mécanismes de notre univers.

Le projet de Galbraith est un peu celui de Montesquieu : il cherche « le principe » de notre société, la règle fondamentale qui la fait ce qu’elle est. De là, il montre d’où viennent ses maux et comment les guérir. Mais il n’analyse pas leurs causes comme le font Montesquieu et Tocqueville : pour eux elles résultent de ce que le principe de la société a été poussé à l’absurde, qu’on a trahi l’esprit des lois ; corollaire : pour guérir il faut revenir aux fondamentaux. Pour Galbraith, c’est le principe lui-même qui est usé. Il en faut un nouveau.

La modélisation de Galbraith a deux pans. D’un côté les idées reçues que nous pensons suivre et qu’on évoque pour bloquer un changement ; de l’autre la logique qui nous guide réellement.

Idées reçues (ou grande manipulation ?)
  • Depuis quelques décennies en France, et depuis les origines dans le monde anglo-saxon, on est convaincu que le service public est inefficace et inutile. Par contraste, le secteur privé, c’est le bien. Quand l’entreprise ou l’individu s’endette c’est bien, quand le secteur public le fait, c’est mal. Or, l’un produit l’essentiel (éducation, santé, sécurité, transport…) et l’autre l’accessoire. Derrière cette idée s’en trouve une plus simple : pour alimenter le service public, il faut prélever de l’argent sur ceux qui en gagnent beaucoup. Ce qu’ils n’aiment pas. (En outre l’Anglo-saxo semble être convaincu que tout ce qu’il a reçu ne peut lui être enlevé.)
  • C’est aussi pour cela qu’ils mènent une croisade contre les pauvres (qu’ils accusent généralement de paresse) : pour aider le nécessiteux la société doit prélever des impôts.
  • Le marché semble avoir, dans le panthéon anglo-saxon, la place principale. C’est le bien, le synonyme de la vitalité et de la liberté. Il alloue les ressources de la société au mieux et stimule l’innovation. Dans les faits, comme le montre l’automobile, il ne crée que des colifichets, qu’il faut nous convaincre d’acheter au moyen d’un lavage de cerveau publicitaire. Paradoxalement, ce qui tire l’investissement, l’économie et l’innovation, c’est l’industrie de l’armement. C’est aussi elle qui permet à l’État d’être fort (payer des impôts pour l’armement est accepté), et donc d’avoir les moyens de stabiliser l’économie. Mais elle absorbe toutes les ressources du service public.
  • Consensus : il n’y a de salut que dans la croissance. Le principe fondateur de l’économie est que tout ce qui augmente la production est bon. Or, paradoxalement, cette idée entre en conflit avec le principe le plus sacré de la pensée économique, celui du rendement décroissant, qui veut que toute bonne chose ait une fin. Donc, appliqué à nos besoins, qu’ils soient saturables. Pourquoi donc consommons-nous de plus en plus ? Parce que nous y sommes conditionnés. La sécurité de notre emploi et de nos revenus est liée à la capacité de production de notre économie. Une saturation des besoins signifierait donc chômage et déchéance. L’économie, pour notre salut, nous a donc programmés pour consommer de plus en plus. Ce qui explique que l’utilité de ce que produit l’économie soit de plus en plus faible et qu’il faille de plus en plus de propagande pour nous convaincre de l’acheter. Nous sanctifions la production (et la croissance), alors qu’en fait ce qui compte pour nous est notre sécurité, la production n’étant qu’un moyen de l’atteindre.
  • De ce fait, ce que l’on pourrait appeler la pensée de gauche (qu’en Amérique on nomme « libérale ») se bat pour la croissance de la production génératrice d’emploi.
  • Cette pensée de gauche veut aussi réduire les inégalités de revenus, ce à quoi elle tend à sacrifier le service public, qui pourtant fait infiniment plus pour le pauvre qu’un meilleur salaire.
  • Galbraith se demande pourquoi il n’existe plus de classe oisive dans notre société (cf. nobles ou grands patrons de l’industrie du début du 20ème siècle). Parce qu’elle a baptisé l’oisiveté de ses classes dirigeantes « travail ».
Principe de notre société

Nos idées et celles des économistes se sont formées à une époque de misère, de manque. Ainsi la théorie économique explique-t-elle qu’il est normal de crever de faim. Que c’est bon pour la société. Mais le monde a changé, il s’est mis à produire de plus en plus, et, sans pour autant réduire les écarts de fortune, il a amené la pauvreté de cas général à cas particulier. Nous vivons dans une société d’abondance. Du coup nous sommes devenus dépendants de notre capacité à produire : elle signifie emploi et revenus, donc sécurité.

L’histoire du monde est marquée par cette quête de la sécurité, d’abord ce sont les entreprises qui l’ont acquise en verrouillant le marché, puis c’est le citoyen qui l’a désirée. C’est elle qui nous pousse à produire.

Maux

Ce modèle engendre naturellement deux fléaux, qui viennent de ce que notre désir de sécurité, qui s’exprime par le mythe d’une production poussée à ses limites, place le système dans une situation instable :
  • La dette. Parce que nous sommes conditionnés pour consommer, nous sommes poussés à consommer plus que ce que nous gagnons. Et l’économie fait ce qu’elle peut pour nous fournir les moyens de ce faire. Cercle vicieux : les périodes fastes encouragent un endettement irrationnel, les crises forcent à rembourser alors qu’on ne le peut plus. (Exemple : crise actuelle.)
  • L’inflation. Production et mécanisme de création du besoin sont au maximum. Donc besoin et pouvoir d’achat (le salaire de ceux qui produisent) tendent à anticiper l’offre. Tension inflationniste.
Il existe deux moyens de lutter contre l’inflation, tous deux rendus inopérants par les idées reçues vues plus haut :
  1. Politique monétaire, de droite. Une banque centrale indépendante augmente le prix du crédit. Malheureusement, ce faisant, on n’affecte pas le mécanisme de création de besoin, et on s’en prend à la production, qui résiste par principe à toute réduction. En outre, les oligopoles qui dominent le marché ne suivent pas les lois des livres d’économie. Ils ont des possibilités d’augmentation de prix qu’ils ne réalisent pas immédiatement. De ce fait, ils ont des marges de manœuvre qui leur permettent de passer l’augmentation de leurs coûts au marché. Ce faisant, ils sont peu touchés par inflation (qu’ils propagent) et mesures monétaires.
  2. Politique fiscale (l’état augmente les impôts, mais ne consomme ce qu’il a prélevé, pour réduire la demande qui génère l’inflation), de gauche, possiblement combinée à un contrôle des prix. Entre en conflit avec les dogmes de la nécessaire inégalité, de la production, et de l’efficacité du marché (le contrôle des prix s’opposant aux mécanismes du marché).
Par contre si ces politiques sont trop brutales, elles peuvent arrêter l’économie, et provoquer une dépression. Elles sont donc dangereuses, car difficilement contrôlables.

A cela vient s’ajouter le déséquilibre public / privé. Le service public fournit l’essentiel de nos besoins, or, il n’en a plus les moyens. En outre, les parents travaillant, l’enfant est maintenant entre les mains d’une société qui ne sait que créer le besoin de consommer.

Investir dans l’homme plutôt que dans le capital

Pour Galbraith, il faut sortir de ce cercle vicieux :
  • Il faut déconnecter notre préoccupation de sécurité (emploi, revenu) de la production. Salaire pour les chômeurs, travaux non directement productifs. Le travail doit devenir enrichissant.
  • Il faut éliminer l’armement comme moteur de l’innovation et de l’économie, et comme stabilisateur.
  • Il faut supprimer la pauvreté. Un revenu minimum ne coûte rien à une société riche.
  • Il faut renforcer le service public qui apporte à l’humanité l’essentiel de ses besoins, en taxant systématiquement l’activité économique. Par contre utiliser le salaire et l’impôt pour réduire les inégalités est inefficace (c'est attirer inutilement les foudres des plus riches) : rien ne fait plus pour le pauvre qu’un secteur public efficace.
  • Maintenant que nous savons satisfaire nos besoins, il faut passer d’une civilisation obsédée par un bien matériel de plus en plus futile, et qui lui a asservi l’homme, à une civilisation qui investit dans le développement de l’individu.

Changements en Europe

The Economist est extrêmement inquiet des transformations possibles de la direction de l’UE (Beware of breaking the single market).

Le danger. De manière incompréhensible, Allemands et Français estiment que la politique de l’UE est d’essence anglo-saxonne, et que le président de la commission Barroso en est le champion. Machination machiavélique : ils proposeraient à Tony Blair la nouvelle présidence de l’UE en échange du remplacement du dit José Manuel Barroso par un candidat moins libéral. Or, l’UE va devoir sauver l’Europe de l’Est, victime de ses illusions ultralibérales : les nouveaux maîtres de l’UE risquent de lui imposer des mesures plus favorables à l’homme qu’au marché (par exemple salaire minimal).

Avec une logique admirable, The Economist se porte au secours de cette Europe si peu libérale et supplie le gouvernement anglais de sacrifier Tony Blair au maintien du président Barroso.