lundi 4 mai 2009

Points de vue européens

Hier, un correspondant de RFI contraste la perception qu’ont l’Ouest et l’Est de l’UE.

  • Pour nous, nous avons « élargi » l’Europe à l’Est. Ce qui nous a demandé un effort. Nous en attendons de la reconnaissance.
  • Pour eux, c’était un dû : ils ont toujours appartenu à l’Europe, qui les a trahis en laissant l’empire russe les coloniser.

Pour moi, l’UE n’est pas l’Europe, mais un système de valeurs nouveau. Y adhérer, pour l’Ouest comme pour l’Est, ne peut être que décidé après mure réflexion. C’est choisir la réinvention.

Gagner en productivité

China's growth miracle s’emporte. Non le succès de la Chine n’est pas à porter au compte de son dirigisme. Oui le marché est ce qui se fait de mieux. Car il n’y a pas de croissance sans machines, et la Chine ne sait pas les inventer. Elle a pris les siennes en Occident... Un exceptionnel nombre de stupidités est concentré en quelques lignes.

Tout d’abord, voulons-nous produire toujours plus, n’importe quoi ? Imaginons, dans la logique d'Adam Smith, que nous répondions oui.

  • Est-ce la machine qui est la source des gains de productivité? Non. Comme le laisse entendre le billet précédent, les grandes avancées productives viennent de nouvelles organisations de la production. C’est la raison d'être de la « conduite du changement », construire une nouvelle organisation, plus efficace que la précédente. Par exemple, les grandes surfaces ont été un grand moment de cette histoire de la productivité. On citera aussi le Lean Manufacturing qui a révolutionné l’automobile. Bien sûr, la machine n’est pas inutile : sans elle, souvent, une nouvelle organisation ne pourrait pas fonctionner. (Sans automobiles, la grande surface ne peut exister.) Mais elle fait son effet à dose réduite. Pas en remplaçant l'homme.
  • Et heureusement, parce que le capitaliste a deux amours : la machine et le service, qu’il pense son avenir. Si celui-ci est productif, il faut bien qu’il le soit sans machines !
  • Cet amour de la machine a une conséquence amusante. Partout les dirigeants cherchent à remplacer l’homme par la machine. Cela ne tombe-t-il pas sous le sens ? S’il n’y a plus d’hommes, on atteindra une productivité infinie. C’est le nirvana du capitalisme. En fait, cela pose un double problème :

  1. Mon expérience, qui est confirmée par le principe même du Lean Manufacturing, est que l’optimum économique n’est pas l’automatisation absolue. Il se trouve quelque part à mi-chemin entre le tout homme, et le tout machine. Raison ? En gros la machine est coûteuse, rigide, et fragile, l’homme, intelligent et hyper-adaptable, et il peut réparer les machines…
  2. Mais surtout, s’il n’y a plus que des machines, fabriquées par des machines, qui consommera ? L’optimum économique, dans notre modèle capitaliste, est obtenu lorsque chacun produit, ce qui lui donne les moyens de consommer. Voilà une vérité, de gros bon sens, qui a été oubliée par notre élite dirigeante.

Compléments :

Stratégie de Fiat

Le dirigeant du groupe Fiat (qui contient les automobiles Fiat, Iveco, CNH et Ferrari – Maserati) annonce qu’il veut construire un groupe automobile avec Fiat + GM Europe + Chryser, soit 6 ou 7m de voitures, n°2 mondial. A-t-il des chances de réussir ?

Deux choses m’intriguent à son sujet :

  1. un ami qui a l’air de bien le connaître en dit des choses que je trouve remarquables ;
  2. je n’ai pas grande considération pour son discours, qui affirme qu’il faut une taille minimale pour survivre (5m de voitures dans ce cas). Je l’ai entendu trop souvent, à chaque fois justifié par l’ego de celui qui l’exprimait.

Enquête.

  • Sergio Marchionne est un surdiplômé canadien, et pas italien. Ce n’est pas un ingénieur, mais un juriste devenu dirigeant. Son arrivée dans l’automobile s’est faite avec sa prise de pouvoir chez Fiat, en 2004. Auparavant il avait redressé SGS, qui est le plus gros cabinet de contrôle mondial. (Il l’aurait redressé en deux ans, ce qui est peut-être moins exceptionnel qu’il n’y paraît, quand on sait ce qu’est un cabinet de contrôle…).
  • Première caractéristique : il est très malin. Il a redressé Fiat et est en train d’acquérir un groupe énorme, à coût nul. Mais ce qu’il donne est considérable : un talent de conduite du changement.
  • Car il semble surtout un spécialiste de mon métier : il transforme les organisations pour qu’elles produisent plus et mieux, avec moins de ressources. Il a redressé Fiat, semble-t-il, en éliminant une hiérarchie qui paralysait la société, et en injectant de jeunes talents. L’entreprise a maintenant une couche de management très légère. (Je note au passage que les Italiens semblent naturellement doués pour construire ce type d'organisations légères et efficaces.) En cela, il prend le contrepied de la pensée unique de l’automobile (et de l’industrie) de ces dernières décennies : renforcer les structures de cols blancs, leurs outils et leurs salaires, et effectuer des économies en réduisant les personnels et leurs salaires, par délocalisation et automatisation à outrance.
  • La méthode semble idéale pour Chrysler qui souffrirait des mêmes maux : un management hypertrophié et incompétent. Autre avantage : la nationalité canadienne de Sergio Marchionne : il est important de comprendre la culture d’une organisation que l’on réforme.
  • Quant à la fusion avec les unités de GM, c'est plus compliqué : on prévoit de grosses synergies (1md€/an), le genre de promesses rarement tenues. En outre, c'est une question de production : est-ce la force de Sergio Marchionne ? Mais peut-être s’est-il constitué un réseau « d’hommes clés » techniciens, capables de mettre en œuvre sa stratégie ? En termes de culture, mes amis Italiens disent que l’Italie du Nord, ayant été sous domination autrichienne, a une culture proche de la culture germanique. Effectivement, les Italiens du Nord avec qui j’ai travaillé sont une sorte d’idéal des affaires : rigoureux, pragmatiques et créatifs.

Et les 5 millions de voitures ? Cette stratégie est un triomphe de l’opportunisme : Fiat acquiert beaucoup pour rien (sinon, une fois de plus, un remarquable talent). Mais, les monstres sont rarement intelligents (cf. GM) : sur le long terme ce qui fera la force du groupe ne peut qu’être une meilleure maîtrise de son métier que celle de ses concurrents. Le talent de M.Marchionne lui permettra-t-il de donner ce « moteur » à Fiat ? Sa stratégie ne s'apparente-t-elle pas, opportunisme à part, à une course en avant ? Un aveu d'échec ?

Compléments :

dimanche 3 mai 2009

Grippe porcine : on en fait trop ?

J’entends de plus en plus dire que l’on s’est peut-être emballé un peu vite. D’ailleurs ça a déjà été le cas pour la grippe aviaire.

Et si l’on s'était trompé ? The pandemic threat explique que nous n’aurons par perdu notre temps : nous nous serons entraînés, et les services de santé mondiaux avec nous. Le monde en sera d’autant plus efficace le jour où arrivera la véritable épidémie. (Elles surviennent en moyenne toutes les 3 décennies, et il n’y en a pas eu depuis 1968.)

L’argument est inattendu mais évident a posteriori. Beaucoup de gens ont découvert que l’entraînement était un aspect essentiel de leur vie (sportif, astronaute, pompier, champion d'échec, mathématicien...). Étrangement, c’est quelque chose que les entreprises n'ont pas compris : au lieu de simuler différents scénarios d’avenir, plus ou moins probables, presque toutes affirment qu’il n’y a pas d’autre cap que celui qu’elles suivent. Quand l’avenir les dément, leurs affaires tournent très mal.

Compléments :

Dirigeants compétents

The sensible giants s’étonne que certaines entreprises se soient très peu endettées ces dernières années.

Il s’agit de grandes sociétés « familiales » (Microsoft, Apple) ; de grandes sociétés non familiales, mais avec des dirigeants à poigne, des sociétés moyennes, aussi avec des dirigeants à poigne.

Depuis des années, j’entends des dirigeants se désoler de la « pression du marché », de la nécessité de se plier aux moindres fantasmes des analystes, de l’impossibilité d’y échapper. À tel point que j’ai fini par comprendre qu’un des bénéfices les plus vendeurs des techniques de mes livres est qu’elles donnent en quelques semaines des plans d’action, ce qui calme « le marché » : car il ne veut pas des résultats immédiats et miraculeux, mais savoir que son investissement va dans la bonne direction et est correctement entretenu.

Eh bien, a posteriori, je constate que la pression du marché n’était pas aussi insoutenable qu’on le disait. J’en déduis une double hypothèse : si elle a eu autant de succès auprès de tant de dirigeants c’est

  1. que la gestion à court terme que leur « imposait le marché » avait l’avantage de leur éviter de produire une stratégie qu’ils étaient incapables de concevoir ;
  2. que cette gestion conduisait à vider l’entreprise de ses actifs pour, en partie, les leur redistribuer, ce à quoi il était difficile de résister.

Barak Obama : révision

A hundred days of hyperactivity me fait nuancer mon opinion sur Barak Obama.

Les précédents billets laissaient entendre qu’il était hypocrite. En fait, il est plus vraisemblable qu’il se préoccupe plutôt de quantité que de qualité. Vu d’un peu haut, il en fait énormément, et ce qu’il fait semble raisonnablement satisfaisant. D’ailleurs, l’Américain est pragmatique : si ça ne marche pas, il envisagera autre chose. Le tout est de s’engager.

Et Barak Obama semble être quelqu’un qui ne se prend pas au sérieux, ce qui ne va pas avec l’image d’un hypocrite :

ON APRIL 27th a large passenger jet flew low over Manhattan, closely pursued by a fighter aircraft. Unsurprisingly, New Yorkers panicked. Few were amused to discover later that the plane was Air Force One, and that the White House had ordered it to buzz the Statue of Liberty for a publicity photo.

Catastrophe imminente

Lester R. Brown, qui est présenté comme ce qui se fait de mieux parmi les scientifiques, annonce la fin de la civilisation, amenée par une famine mondiale imminente.

La Somalie montre ce qui peut se passer : un état disparaît, surgit l’anarchie. Beaucoup d’autres sont prêts à basculer ; s’ils le font cela abattra un monde « globalisé » : drogues, épidémies, terrorisme, rupture du commerce mondial, guerres…

Les causes ? De plus en plus difficile de nourrir la planète. Les rendements plafonnent, et parfois régressent (en Chine), et transformer le blé en biocarburant n’est pas judicieux (un plein de 4x4 = de quoi nourrir une personne sur un an). Les nappes phréatiques sont épuisées (notamment en Inde et en Chine), et la terre arable connaît une érosion sans précédent (un tiers des surfaces serait concerné). Et ça chauffe de plus en plus.

Ce scénario revient régulièrement depuis Malthus, et, plus récemment, Forrester. Peut-il se réaliser cette fois-ci ? L’humanité sera-t-elle sauvée par la science, à nouveau ? La thèse de l’article est que, manifestement, elle s’essouffle ; cette fois-ci, il va falloir changer notre comportement, radicalement et brutalement.

Rousseau, discours sur l'inégalité

ROUSSEAU, Jean-Jacques, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes précédé du Discours sur les sciences et les arts, Le Livre de Poche, 1992.

Les confessions de Rousseau m’ont fâché avec lui pour plus de trois décennies, jusqu’à ce que je découvre, en rédigeant un livre, que la France n’était qu’un système de classement des uns par rapport aux autres, par nature un système inégalitaire. Ça contredisait « liberté, égalité, fraternité ». Rousseau ayant justement écrit sur l’inégalité, je me suis demandé si son œuvre ne méritait pas un peu de considération. 

Plusieurs choses m’ont surpris dans ce livre :

L’état de nature

A l’époque, il était une figure obligée de se demander comment l’homme en était arrivé là où il en était. L’émergence de l’idée d’individu s’accompagnait de son mythe fondateur, la création de la société par l'individu. On imaginait que l’homme avait toujours été isolé, et on se demandait pourquoi il avait construit une société. (Il semble plutôt que l’homme a toujours vécu en société et que l’invention de l’individu soit récente.)

Rousseau se tire très intelligemment de l'exercice. Il ne part pas de l’homme seul, mais de la communauté « primitive », et il imagine les étapes qui la transforment en un état « civilisé ». Et son raisonnement semble loin d’être ridicule.

La société rend l’homme laid

Il prend à contrepied le contrat social. La société force l’homme à être laid, et elle installe une inégalité qui n’existe pas dans « l’état de nature ».

En fait, la nature de l’homme ne change pas. Seulement, dans une petite communauté, l’homme n’a besoin que de son instinct pour vivre. Les relations sociales sont naturellement mues par la compassion. Plus exactement, l’homme est important pour l’homme, alors qu’en société c’est la société qui compte, l’individu est secondaire.

La société rend l’homme intelligent (d’ailleurs il redevient stupide pour peu qu’il sen éloigne). Elle lui apporte les arts, les sciences et les lettres. Mais tout ceci ne lui apprend que l’hypocrisie, l’apparence, et la superficialité. Pire, avec la domination du luxe (de l’économie), la science annonce la fin de la civilisation, qui ne sait plus reconnaître les vertus qui étaient nécessaires à son maintien.
Jusqu’alors les Romains s’étaient contentés de pratiquer la vertu ; tout fut perdu quand ils commencèrent à l’étudier.
On a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens (…) des esprits dégradés par une multitude de soins futiles (ne) s’élèvent jamais à rien de grand.
Je vois partout des établissements immenses où l’on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs.
Comment on en est arrivé là

Rousseau imagine la naissance de la société, avec l’invention de la propriété, qui crée riches et pauvres (= ceux qui sont restés comme avant, dans l’état de nature), puis vient la nécessité de collaborer pour obtenir ce que l’individu seul ne pouvait pas acquérir, d’où faibles et puissants. Les lois alors sanctifient le statu quo, donc une abjecte inégalité.
qu’un enfant commande un vieillard, qu’un imbécile conduise un home sage et qu’une poignée de gens regorgent de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire.
La jalousie naît de la différence, et le pouvoir, qui est là pour faire respecter les lois (contrat social), en profite pour diviser et asservir. Retour à l’égalité, dans l’esclavage.

Espoir ?

Pour éviter une aussi fâcheuse fin, et retrouver un peu de l’état de nature, Rousseau conseille de se méfier de la science, elle corrompt tout sauf les esprits exceptionnels, qui d’ailleurs la réinventent plus qu’ils ne l’apprennent. Que ces hommes conseillent les gouvernants et que chacun des autres redécouvre la vertu au fond de lui-même :
Ô vertu ! (…) tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs (…) rentrer en soi-même et d’écouter la voix de la conscience (…) tentons de mettre entre eux et nous cette distinction glorieuse (…) que l’un savait bien dire et, l’autre, bien faire.
Un livre rafraîchissant

Suis-je d’accord avec tout ce que dit Rousseau ? En particulier, je ne suis pas très sûr que l’on ait beaucoup à gagner à se replier sur soi, ni que l’on puisse imposer un changement majeur à la société. Mais je trouve ce livre rafraichissant, étonnamment actuel. C’est peut-être plus le discours du bon sens que de la raison.
Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut à l’État que la consommation qu’il y fait.

samedi 2 mai 2009

Du citoyen

Discussion avec Marc Rousset, qui publie un nouveau livre sur l’Europe. Il oppose citoyen et droits de l’homme. Curieux.

  1. J’ai un intérêt professionnel pour Platon, Rousseau, Kant et la pensée chinoise. Mon métier consiste à faire tenir ensemble des « organisations », des entreprises. Eux ont voulu maintenir au mieux de sa forme la société qui leur semblait idéale. A une échelle plus grande, ils parlent de mon sujet. Et je reconnais mon expérience dans ce qu’ils disent. Or, ils soulèvent un paradoxe : ils ne parlent pas de droits de l’homme, mais de « devoirs », de morale. C’est probablement cela être un citoyen. Trouver ces devoirs est le but de la philosophie pour Platon, de la raison pour Rousseau et Kant. Pour ces derniers le droit de l'homme est celui de ne pas subir le diktat arbitraire d’un autre homme. C’est en faisant ce qu’il doit que ce droit ultime est respecté.
  2. Et les droits de l’homme ? Il est possible qu’ils aient été initialement les « devoirs » de la société. Peut-être, comme la pyramide de Maslow, disaient-ils à la société ce qu’elle doit apporter à l’homme ? Mais est-ce, pour autant, qu’ils pouvaient être revendiqués pas l’individu pour son compte propre ? Les droits ne seraient devenus un dû que récemment. Influence anglo-saxonne ? La vision du monde anglo-saxonne semble construite sur celle du marchand. Ce qui donne un univers d’individus isolés dont le comportement est encadré par quelques lois explicites. En dehors, tout est permis. Quant aux « droits de l’homme » ils s’expliquent probablement ainsi : la dictature du marché globalisé n’ayant pas encore fait le bonheur mondial, il faut, en attendant, protéger l’homme de la main haïssable de la société. Tout ce qui bride les désirs immédiats de l’individu est inacceptable. Exemples :

  • L’épisode du « foulard islamique » montre que la France demeure dangereuse, imprévisible, et rétrograde. L’argument de l’état laïc est incompréhensible.
  • Toutes les opinions sont bonnes à exprimer, y compris celles des révisionnistes.
  • Dans le modèle citoyen, l’immigrant est accepté parce qu’il se reconnaît dans les valeurs du pays, c’est une sorte de membre de la diaspora qui rejoindrait la terre promise. Il devient citoyen. Dans le modèle anglo-saxon, l’homme a le droit d’aller où il veut, il appartient au monde. D’ailleurs l’immigration est économiquement favorable puisqu’elle augmente la taille du marché, et, par la concurrence qu’elle introduit, elle abaisse le coût de main d’œuvre (logique du marchand).

Il n'y a certainement pas que les Ango-saxons (têtes de Turc commodes) qui soient impliqués dans l'affaire. Tous les individualismes ot dû se prêter main forte, qu'ils aient eu envie de faire du commerce ou non.

Compléments :

  • Sur la vision anglo-saxonne du monde : CROZIER, Michel, Le mal américain, Fayard, 1981 ; HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
  • MASLOW, Abraham Harold, Motivation and Personality, HarperCollins Publishers, 3ème edition,1987.
  • Sur la Chine traditionnelle et le changement : Le discours de la Tortue.

De la musique

J’écoute France Musique, et je me demande pourquoi la musique classique est aussi déprimante.

C’est bizarre, la musique dite « populaire », par contre, me donne envie d’être heureux. Même celle qui a pour profession la nostalgie, comme le Blues ou le Fado. Alors, musique déprimante = musique de l’élite ?

A l’appui de cette idée, le Jazz. Quand c’était une musique d’esclaves, elle était joyeuse, et pourtant elle parlait de malheurs ; depuis qu’elle a été récupérée par l’intellectuel, elle est un encouragement au suicide. Je me souviens aussi d’avoir découvert dans une émission de France Musique un chant populaire que j’avais entendu lors de fêtes. Là, cela ressemblait à un appel à la lutte des classes. Sentiment qu’avait ressenti l’interprète au spectacle de l’abjection qu’avait dû être la vie à la campagne ?

Ce qui m’amène à Platon. Si je le comprends bien, l’art peut avoir deux résultats : l’un qu’il réprouve, encourager l’homme dans ses us et coutumes ; l’autre qui lui semble important, enseigner ce qui est bien. A en croire Norbert Elias, il y aurait eu une querelle de ce type entre l’art français et anglais. Quand la France dominait l’Occident, et ses goûts, il était mal vu d’apprécier Shakespeare et son apologie des vices du monde. Ce qui était à la mode était le drame classique, qui enseignait la vertu. (La victoire ultérieure de Shakespeare en dit long sur celle du monde anglo-saxon.)

A partir du modèle Platon, je fais l’hypothèse que la musique a un rôle social double : nous mettre dans un état d’esprit désirable 1) en nous préparant à un rôle futur, ou 2) en nous réparant. De quoi il semble ressortir que pour l’élite l’usage de la musique est plutôt du premier ordre, pour le peuple, du second.

Une seconde différence entre élite et peuple est que l’un maîtrise son avenir, pas l’autre. C’est cohérent avec mon explication.

Dernière pièce apportée au dossier, pour aujourd’hui. Le témoignage de la Marquise de Sévigné. Elle est tour à tour émue aux larmes par un sermon édifiant, et observatrice indifférente du massacre du peuple. Compassion épuisée, ou se réservant pour de grandes choses ? Il est tentant de penser que l’art maintient la cohésion sociale : il permet aux petites gens de supporter leurs maux et à l’élite de supporter le spectacle de leurs souffrances.

Qui lit les blogs ?

Une étude montre que ce sont ceux qui espèrent ainsi que l’on lise le leur.

Il y a peut-être une explication à ce phénomène dans ce que Robert Cialdini dit une loi sociale : je rends ce que l’on me donne. Donc commenter un billet conduit, normalement, à la réciproque. Commentez si vous voulez être commenté.

Ce n’est pas vrai partout : les blogs de journaux sont énormément lus et commentés sans qu’ils aient à suivre ce mécanisme. Ce pourrait être une illustration d’une seconde loi de Robert Cialdini : la validation sociale.

Pour pouvoir juger de ce que dit un billet, il faut avoir un niveau de connaissance élevé dans le domaine qu’il traite. Ce qui est rarement le cas. Donc, le plus simple est de suivre l’opinion du groupe. Si tel blog est soutenu par tel journal, il doit être sérieux et refléter les opinions du dit journal. On peut donc lire ses propos sans plus d’analyse.

Application à ce blog. Il me semble que son lectorat se divise en 4

  1. « Amis » ou proches. Ils se sont fait une idée à mon sujet, et sont habitués aux sujets qui m’intéressent, qui les intéressent aussi. Il y a aussi un peu de validation sociale ici : il y a quelques amis d’amis.
  2. « Experts », qui se reconnaissent semblent-ils dans les questions que je traite. Ce sont plutôt des « hommes de terrain » que des spécialistes de sociologie des organisations.
  3. Personnes qui découvrent le changement, et qui recherchent à comprendre de quoi il s’agit (définition). Dans ce cas, la « validation sociale » joue, faiblement, en ma faveur. J’ai écrit plusieurs livres et on trouve quelques interviews de moi sur Internet.
  4. Curieux qui cherchent des informations sur tel ou tel sujet du moment, et qui doivent vite se rendre compte que ce n'est pas ici qu'ils vont les trouver.

Compléments :

  • CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000

GM et Chrysler

GM et Chrysler ne sont plus viables telles que. Dans les deux cas, le gouvernement américain leur a imposé un plan :

  • qui « réinvente » leur fonctionnement.
  • qui restructure leurs dettes : les créditeurs reçoivent une part de l’entreprise. L’état et le fonds de sécurité sociale interne, les plus gros morceaux, les débiteurs financiers le reste. Dans le cas de Chrysler, Fiat aurait 20% de la société en échange de compétences et savoir-faire.

Dans les deux cas, les débiteurs privés risquent de préférer une faillite à ce qui leur est proposé (c’est le cas pour Chrysler). La dépouille de l’entreprise vaut plus pour eux que l’entreprise vivante.

Intéressant problème de conduite du changement :

  • Les banques s’offusquent de voir leurs intérêts moins bien servis que ceux des employés des entreprises. On peut en être choqué : ces intérêts ne sont pas du même ordre ; du côté des banques c’est un profit plus ou moins élevé, du côté des employés c’est leur seule source de revenus (qui devient d’ailleurs à fort risque).
  • Surtout, le comportement bancaire peut avoir un coût social, et économique, colossal : non seulement les deux entreprises peuvent disparaître, mais aussi leur sous-traitance, et un savoir-faire complexe et diffus qui a mis plus d’un siècle à se construire. Combien de temps faudra-t-il pour qu’il soit remplacé par autre chose ? Qu’est-ce qui peut le remplacer ? La perte peut-elle être irréparable ?
  • Mais les investisseurs ne peuvent pas être autres qu’ils sont. Qu’ils maximisent leurs profits à court terme est exactement ce que leur enjoint de faire le professeur d’économie et l’école de management. C’est leur nature. Ce qui rend inefficace la politique du gouvernement américain, ce n’est pas la mauvaise volonté des banques, mais sa propre hypocrisie. Car, que fait-il ? Il veut imposer sa volonté au marché. Ça s’appelle une nationalisation. Quand il aura le courage de se l’avouer, il saura mettre en œuvre efficacement sa stratégie.

Nucléaire : effet de mode ?

C’est ce que semble dire une revue, par The Economist, d’un ouvrage d’histoire de l’industrie nucléaire :

Ce qui émerge est un cycle d’espoirs, de percées, de mésaventures, et de fausses promesses. A moins que l’on ne le comprenne mieux, nous sommes en danger de le répéter.

Compléments :

vendredi 1 mai 2009

Éviter les conflits

Voici quelques idées utiles :

  • Construire une relation d’intérêt réciproque qui pâtirait d’un conflit. L’article donne l’exemple des liens construits par l’Union européenne.
  • Quelque chose qui ressemble à l’égalité pour Rousseau : ne pas permettre un déséquilibre de forces. Tous les primates deviendraient guerriers quand ils savent vaincre sans risques.
  • Ne pas laisser s’installer la rareté, due à une croissance de population incontrôlée (qui peut résulter de l’adoption de la médecine occidentale), à des sécheresses (que l’effet de serre rend de plus en plus fréquentes)…

Amour inventé

Je tombe sur une inattendue phrase d’Histoire de la Russie et de son empire, de Michel Heller :

Or, l’on sait que, sans la promotion de la littérature, l’amour n’existe pas.

Notre conception actuelle de l’amour serait-elle une invention de notre culture, construite au cours des siècles par les troubadours et les romanciers ? Un autre exemple de la transformation que la société fait subir à un homme infiniment malléable ?

jeudi 30 avril 2009

Pourquoi crée-ton une entreprise ?

Vincent Giolito me disait avoir été frappé, dans son début de carrière de journaliste, par ses rencontres d’entrepreneurs qui avaient transformé leurs passions en métier, comme ce pilote d’hélicoptère qui vendait des photos aériennes des propriétés qu’il survolait.

Je me demande s’il n’y a pas là un cas général : d’abord il y a la passion, puis on essaie de lui trouver une rentabilité. Parmi les entrepreneurs que je connais, tous suivent ce schéma. Une exception peut-être est celle des avocats, ou publicitaires, des professions dans lesquelles la formation initiale tend naturellement à pousser à l’indépendance. Mais ce sont quand même des professions que l’on choisit.

Ce modèle donne une entreprise très efficace, parce qu’elle est construite autour des compétences uniques d’un homme. Mais, pour la même raison, elle a du mal à grossir.

Si le cas est général, c'est un général français, cependant. Les entrepreneurs américains que je connais, eux, ont pour motivation première de gagner le plus d’argent possible. Pour ce faire, ils choisissent celui de leurs talents qui est le plus efficace, même s’il n’est pas leur préféré.

Par exemple, les fondateurs d’Aprimo, des anciens d’IBM, ont cherché la dernière fonction de l’entreprise qui n’avait pas son ERP. Je ne suis pas sûr qu’ils aient eu une tendresse particulière pour les ERP. De même William Johnston voulait faire fortune, il s’est demandé le moyen le plus efficace pour cela, compte tenu de ce qu’il savait faire. Résultat : vendre de l’immobilier. Il a alors décidé d’apprendre son nouveau métier.

Ce modèle là privilégie l’efficacité économique . L’entreprise ainsi constituée n’ayant pas un très gros avantage concurrentiel doit le trouver dans sa taille : elle doit arriver le plus vite possible à un quasi monopole ?

Explication de l'hostilité de l'Américain à l’impôt : son plaisir quasiment unique est de gagner de l’argent, pas d’exercer son métier - qui lui est peut-être même désagréable ?

mercredi 29 avril 2009

Obama – Dorian Gray

Par touches, Counterpunch peint une bien étrange image d’Obama : celle d’un illusionniste.

Dans cet épisode, il s’agit d’Irak. La politique de George Bush n’aurait pas été annulée, mais remarketée. Les engagements de retrait pris par Barak Obama son discrètement réécrits. Si je comprends bien, les troupes devaient se retirer des villes, pour cela, on serait en train de modifier leurs frontières pour en exclure les zones d’occupation…

Nouvelle illustration de l'innovation selon Robert K. Merton ?

Santé de l’Angleterre

Je constate depuis quelques semaines que les journalistes économiques anglais en veulent à leur gouvernement. Quelles sont leurs raisons ?

Angleterre en difficulté ? Vue d’où elle part (de plus bas que l’Amérique - Perfide Albion), je continue (Dynamique Grande Bretagne) à penser qu’elle manœuvre magistralement les ficelles de l’économie. Justification (Hubris and nemesis) :

  • Contrairement à l’Amérique elle a nationalisé ses banques sans coup férir.
  • La chute de la livre a permis de lutter contre une possible déflation, et de stimuler les exportations. Malheureusement, la demande étrangère est déprimée ; observation qui pourrait expliquer pourquoi les économistes poussent à une relance mondiale : elle va de pair avec la politique de taux de change des pays anglo-saxons ?
  • Faibles taux d’intérêt et création de monnaie.
  • Chance d’avoir une industrie, faible (13% de l’économie), mais sur des marchés peu exposés à la récession (pharmacie, aéronautique).
  • Certes son endettement croit (80% du PIB), mais il y a pire (Japon : 200%).

Paul Krugman va dans mon sens, et pour lui ne pas être entré dans la zone Euro a été une bonne idée (A quick note on Britain).

Alors pourquoi est-ce que l’économiste anglais grogne ? Il en voudrait au gouvernement Brown de manœuvres que la morale réprouve, quand elles ne s’appliquent pas à l’étranger. Il aurait notamment expédié beaucoup de décisions difficiles au-delà des prochaines élections ; il aurait aussi organisé une campagne de calomnie contre son opposition

La politique est souvent peu aimable, les conservateurs ont parfois dénigré la santé mentale de M.Brown, par exemple. Mais en impliquant les épouses, et par de totales inventions, M.McBride (homme de main de M.Brown) clairement est allé trop loin. Tailspin.

On reproche aussi un passé de dépenses exagérées. Mais peut-être croyait-il tout simplement que l’économie était solide et qu’il pouvait se le permettre (« le ministère des finance a confondu un super boom avec une position économique durable » A chancellor flying on a wing and a prayer) ?

Crise et changement de culture

La presse anglo-saxonne découvre le rôle de la culture dans le changement.

  1. Il penserait que son salaire lui est dû quel que soit l’état des affaires de son entreprise. Justification ? Son diplôme, il possède une licence d’une université prestigieuse. J’observe un glissement de l’idéal américain, de l’entrepreneur au bureaucrate (dont le succès dépend plus de sa fortune que de son talent ?).
  2. La dernière flambée des résultats des banques (comptabilité créative, selon moi) aurait été motivée par le nécessaire maintien des bonus = motivations. Ce qui confirmerait mon intuition qu’il s’agit d’une amélioration sans lendemain.

he has internalized a worldview in which Wall Street is the central pillar of the American economy, the health of the economy depends on the health of a few major Wall Street banks, the importance of those banks justifies virtually any measures to protect them in their current form, large taxpayer subsidies to banks (and to bankers) are a necessary cost of those measures - and anyone who doesn’t understand these principles is a simple populist who just doesn’t understand the way the world really works.

Notre culture est ultralibérale

Il est de bon ton de dénoncer les méfaits de « l’ultralibéralisme ». Mais il y a peu de chances que rien de neuf n’émerge avant longtemps, tout simplement parce que l’ultralibéralisme a semblé avoir fait la démonstration de son efficacité pendant trois décennies, et que les dirigeants mondiaux sont donc issus d’une école ultralibérale. Ainsi Avoir soutenu la guerre en Irak, une voie d’avenir en Europe explique que les postes principaux de l’Europe de demain seront occupés par des pro-Bush (Blair, pour la présidence, Barroso, présidence de la commission, Rasmussen, OTAN) ; L'Etat français, dernier refuge de la "culture du résultat", par Michel Feher, rappelle que si le discours de Nicolas Sarkozy parle du « retour à l’Etat », ses actes sont classiques des convictions ultralibérales. C’est comme cela qu'il faut interpréter l’étonnant silence idéologique des partis d’opposition : ils ne sont pas « d’opposition » ?

Difficulté du changement : renoncer à ce à quoi l’on croit

Et maintenant cours de changement.

  • Problème qui se pose à toute conduite du changement : si le changement est aussi difficile, partout, c’est que ce qui doit changer est au plus profond de ce à quoi croient gouvernants et dirigeants. Plus la culture a vécu un long succès, plus elle demande de temps pour se transformer. Il a fallu plusieurs siècles à la Chine pour secouer ses certitudes, et elle n’est pas au bout du chemin (Chine et Occident : dialogue de sourds).
  • Les paroles, qui sont dirigées par une sorte d’adhésion à « l’opinion publique », contredisent les actes, qui sont dirigés par l’inconscient (un aperçu de la théorie d’Edgar Schein : Changement en Amérique (suite) et Nous sommes tous des hypocrites !).
  • Paradoxe : le dirigeant, dont l’incapacité à changer cause les difficultés de son organisation, les explique par la « résistance au changement » de celle-ci.

Voici une raison pour laquelle la crise pourrait durer longtemps : nos dirigeants (et la société dans son ensemble, probablement aussi) s’accrochent à un mode de pensée obsolète. C’est ainsi que le gouvernement américain déploie des trésors d’ingéniosité pour ne rien changer à son système financier (Chronique d’une crise annoncée).

Le renouvellement de ce socle de pensées prendra sûrement des années. Une génération ?

mardi 28 avril 2009

Étudiants en faillite

Au moment où l’on semble vouloir réformer l’université française sur l’exemple américain, il est utile de comprendre comment marche ce dernier.

Les étudiants américains traversent des moments difficiles. Le coût moyen de la scolarité dans une université privée est de 25000$. Soit probablement plus de 35000$/an en comptant les frais de vie et les livres, donc il faut 140.000$ pour obtenir une licence. Du coup les diplômés sont surendettés, ce que n’arrange ni le chômage, ni le fait que les universités ont perdu dans la crise un quart des fonds qui leur servaient aux bourses d’étude. D’ailleurs, elles vont devoir augmenter leurs prix. Un groupe Facebook qui réclame l’annulation de la dette étudiante a 180.000 membres. (Source : Desperemus igitur.)

Voici un système éducatif qui résiste mal aux crises. Est-ce ce que nous désirons l’installer chez nous ?

Sur le même thème américain : Logique des universités.

lundi 27 avril 2009

Efficacité de la relance internationale

Fiscal policy again? A rebuttal to Mr Krugman s’interroge sur l’efficacité de la politique économique qui fait aujourd’hui l’unanimité.

  • Partant de l’exemple de la crise japonaise, il explique que tant que les banques américaines ne seront pas débarrassées de leurs actifs à risque, le système financier ne pourra pas jouer son rôle et toute relance se fera en pure perte. Plus malin : en requinquant l’économie, la relance donne de l’oxygène aux banques et les encourage à ne pas se réformer.
  • Le risque, alors, est que les états s’endettent pour rien. (Et s’engagent dans un cercle vicieux : plus ils s’endettent, plus ils s’affaiblissent, et plus ils rendent le mal difficile à combattre ?)
  • Mais pourquoi les économistes anglo-saxons ne jurent-il que par une relance massive, alors qu’il ne semble pas qu’il y ait de justification pratique ou théorique ?

Ce paradoxe révèle peut-être une « hypothèse fondamentale » des économistes américains : pour eux les « actifs toxiques » ne le sont pas, le système financier, fruit de leurs équations, est parfait, à quelques réglages près ?

En tout cas, plus que jamais, méfions-nous des conseils des économistes.

Madoff le durable

How the Wall Street Journal and the New York Times Buried the Madoff Scandal for at Least Four Years semble avoir trouvé une surprenante explication à la durabilité de l’escroquerie de Bernard Madoff : ses investisseurs savaient qu’il était un escroc !

Ils auraient été convaincus qu’il commettait des délits d’initié. En effet, il était courtier : il était au courant des achats et des ventes des grandes entreprises et aurait pu investir un peu avant de passer des ordres pour son fonds ; ainsi il était sûr d’où allait se diriger le marché. Ils savaient aussi qu’ils avaient peu de risques d’être punis pour leurs méfaits. « ils comprenaient qu’il était un escroc mais pas d’un type qui menaçait leur portefeuille. »

Morale de la finance internationale ?

Les certitudes du gouvernement Obama

Lawrence Summers est un grand homme. Conseiller économique le plus influent de Barak Obama, c’est le dernier ministre des finances de Bill Clinton (il a aussi travaillé dans l’administration Reagan). Il a été un des plus jeunes professeurs de Harvard, qu’il a dirigé, il est le neveu de deux prix Nobel d’économie. Lui-même a reçu tous les prix qui annoncent l’arrivée du prix Nobel. Larry Summers’ New Model résume les idées qu’il développe lors d’une conférence faite à des collègues économistes (j’ai extrait 2 de ses 5 points) :

1 - All crises must end. The “self-equilibrating” nature of the economy will ultimately prevail, although that may take massive one-off government actions. Such a crisis happens only ”three or four times” per century, so taking on huge amounts of government debt is fine; implicitly, we will grow out of that debt burden.
2 - We will get out of the crisis by encouraging exactly the kind of behaviors that “previously we wanted to discourage” two years ago. It is “this insight, this view” particularly with regard to leverage (overborrowing, to you and me) that “undergirds the policy program in the United States.”

Menace au changement : certitude

Intéressant ! Non seulement on entrevoit ici les « hypothèses fondamentales » qui guident le gouvernement américain, mais, aussi, voilà l’exemple typique de ce qui fait s’effondrer le changement : une pensée qui est incapable d’envisager son propre changement, de se remettre en question, qui est tellement sûre d’elle-même qu’elle pense commander à la nature.

Qu’est-ce qui nous dit que « toutes les crises doivent finir », que la « nature de l’économie » est d’être « auto adaptable » ? Que l’Amérique peut empiler des dettes démesurées qui seront effacées par une croissance inévitable ? Qu’est-ce qui a remis l’économie mondiale en place, lors de la crise de 29 : la nature de l’économie, ou une guerre et un interventionnisme forcené de tous les états mondiaux ?

La politique américaine est guidée par la foi. Pas tant une foi en l’économie, qu’en une confiance aveugle en son intelligence. Retour à la croyance néoconservatrice de l’ère Bush : il existe un bien et l’homme supérieur le connaît.

L'homme commande rarement aux éléments

The Economist (glimmer of hope?), lui, doute que l’économie mondiale reparte, autrement qu’en titubant. Il y a beaucoup de raisons pour cela :

  1. L’Amérique est extrêmement fragile : « un chômage élevé et une augmentation des faillites de banques pourraient facilement causer une nouvelle vicieuse dégringolade. »
  2. Et la demande mondiale ne va pas renaître : les banques européennes sont à la veille de révéler leurs pertes (1100md$), le Japon est surendetté et n’a plus de latitude pour stimuler son économie, et le chômage va faire de tels dégâts qu’il va empêcher la reprise de la consommation interne.

En fait, la crise pourrait causer l'impensable (pour Larry Summers) : attaquer le muscle de l’économie, sa capacité à produire : « Un chômage continu, des années de sous-investissement et de dettes publiques excessives (…) vont ébranler le potentiel sous-jacent de l’économie ».

Bienvenu dans une ère d’espérances réduites et de dangers permanents ; un monde où les responsables politiques doivent naviguer sous la menace imminente de la déflation tout en contrant les (raisonnables) peurs des investisseurs que des dettes publiques croissantes et un relâchement monétaire massif puissent finalement conduire à une forte inflation ; un monde inconnu où les emprunts du gouvernement atteignent un niveau jamais vu depuis la seconde guerre mondiale

Compléments :

dimanche 26 avril 2009

Mission du consultant

Je pense que l’on se trompe sur le compte du consultant en conduite du changement :

  • On nous dit que le consultant doit expliquer aux membres d’une organisation cliente comment se comporter. Mais c'est impossible ! Un exemple : des quantités de livres ont été publiés sur la réforme de la France, sans que nous ayons été transformés en quoi que ce soit par leur lecture.
  • En fait le travail du consultant consiste à trouver un moyen pour que les membres d’une organisation fassent ce qu’ils savent faire. Alors, il n’y a aucun problème de transmission de message : le changement est « évident ».

Les membres de l’organisation sont gênés par un dysfonctionnement de l’organisation. Comme pour un embouteillage, il faut qu’un agent arrive, ou qu’un automobiliste sorte de sa voiture pour régler la circulation. Le consultant travaille donc sur l’organisation du groupe, sur les règles qui guident le comportement collectif, pas sur le comportement individuel.

Chinois en panne

Complément sur la contribution de la Chine à la crise.

  • Un mécanisme derrière la crise serait une Chine qui tire de la crise de 97 l’idée qu’il faut faire des économies, et qui les place au USA, l’afflux d’argent épuisant les placements sûrs et encourageant l’industrie financière locale à en créer des artificiels. (The Economist en petite forme, Cause de la crise : le grand déséquilibre, Global imbalances threaten the survival of liberal trade.)
  • Il semblerait plutôt (China’s Dollar Trap) que la Chine ait joint l’utile à l’agréable : en investissant en dollars, elle faisait baisser le prix relatif de sa monnaie, ce qui était bon pour ses importations. Maintenant, elle se trouve prise au piège d’une montagne de bons du trésor américain, qu’elle ne peut pas vendre sans faire baisser le dollar et leur valeur.

Question : l’Amérique essaie de relancer son inflation, la Chine ne peut-elle pas être tentée de bloquer le mouvement pour protéger ses avoirs ? N'aurait-elle pas intérêt à vendre ses bons pour augmenter le prix de sa monnaie, abaisser le prix de ses importations et favoriser sa consommation intérieure ?...

Chronique d’une crise / décodage

Le billet précédent, la bataille du ministère des finances américain contre la crise, est un exemple de tentative de conduite du changement (éviter la crise). Enseignement ?

Le texte est assez long (50 pages), mais pudique et ne dit presque rien de ce qui s’est passé dans les têtes et dans les organisations. En particulier l’introduction laisse entendre qu’il y a eu dysfonctionnement au sein même du ministère mais on n’en saura pas plus. Pas très facile d’en tirer quelque chose.

Conduite du changement à l’américaine

Il est possible que l’action d'Henry Paulson et de son équipe ait été fortement inspirée par la culture américaine. On y retrouve :

  1. La conviction qu’en travaillant dur et en mettant des moyens disproportionnés on peut résoudre n’importe quel problème. Il me semble que cette conviction est une conclusion tirée des moyens employés lors de la seconde guerre mondiale. Elle s’est traduite depuis par des initiatives qui se sont appelées « guerre à… » (la pauvreté, la terreur…).
  2. Une croyance un peu aveugle dans la science : il y a un lien direct entre le ministère et la communauté scientifique (Philip Swagel enseigne d’ailleurs aujourd’hui à l’université de Chicago). Le meilleur de la recherche a été appliqué à la crise.

Passage en force et complexité du monde

Plus généralement, il est tentant de voir dans ces mésaventures une nouvelle illustration des conséquences bien connues des théories positivistes. Nous pensons, pour beaucoup d’entre nous, que l’avenir est prévisible, qu’il existe ce que Taylor appelle « the one best way », la seule bonne solution. Ce n’est pas le cas et la science l’a compris il y a fort longtemps. Mais nous tardons à nous en rendre compte.

La science dit que le monde est « complexe », parce que, notamment, il est caractérisé par

  • des systèmes de maintien du statu quo (cf. thermostat),
  • une tendance au « chaos », c'est-à-dire qu’un changement microscopique peut devenir macroscopique (fameux « battement d’aile du papillon »).

Exemples de ces deux phénomènes ?

  • Un très grand nombre de mesures du ministère, apparemment bénéfiques, sont tuées parce qu’elles ont des effets « inattendus ». (L’effet inattendu semble même ce qui caractérise le mieux les deux ans passés par Philip Swagel au ministère des finances.) Généralement elles nuisent à une partie du marché, qui les combat, ou elles rencontrent une loi « les contraintes légales ont été omniprésentes pendant la crise ».
  • Le cas Lehman Brothers pourrait parler de chaos : l’effondrement de la société provoque une panique qui semble n’avoir aucun fondement, mais qui menace d’effondrement le système financier mondial. Bizarrement AIG semble illustrer l’inverse. Ces deux cas sont une étonnante démonstration des limites des capacités intellectuelles de l'homme : les décisions de ces gens très intelligents se sont révélées systématiquement des désastres.

Communication de crise

Le positivisme se traduit par conduite du changement = passage en force (puisque je sais ce qui est bien, il suffit de l’appliquer). À part l’effet inattendu des mesures décidées, ce qui revient le plus souvent dans ce texte est un problème majeur de communication, avec le congrès, dans le meilleur des cas, et avec le pays d’une manière générale. Du coup, non seulement le ministère des finances est impuissant, mais ceux qui savent parler au peuple lui imposent leur bon sens, qu’il sait être stupide (par exemple des garanties, dont le coût, dans les faits, vient s’ajouter à celui des mesures qu’il préconise). Les conséquences de ce bon sens ont l’effet paradoxal de torpiller ses mesures et de le rendre responsable de l’échec. Pas possible de se défendre : il a perdu depuis longtemps la bataille de la communication.

Exemple typique de « communication de crise ». Le principe central de la communication qui doit accompagner le changement est « voix du peuple, voix de Dieu » : le congrès et le peuple ont le pouvoir, leurs désirs sont des ordres. La logique de ces désirs, qui est tout à fait respectable, doit être comprise et utilisée comme une contrainte de mise en œuvre du changement. Non ignorée, ou méprisée.

Construire l’équipe

Plus généralement le ministère Paulson semble avoir ignoré la dimension sociale du changement :

(le) processus de prise de décision (a été gêné par) des obstacles que nous nous sommes imposés (…). Notables parmi ces obstacles se trouvaient une désorganisation chronique au sein du ministère lui-même et un processus politique généralement peu rigoureux au sein de l’administration (et parfois des relations tendues entre le ministère et le personnel de la Maison blanche), qui rendait difficile de diriger les énergies de l’administration dans une même direction.

Très peu de dirigeants et de gouvernants comprennent ce qui est évident à l’entraîneur sportif : si leur équipe n’est pas soudée, elle ne peut pas gagner de match. Ils pensent qu’il suffit de lui donner des ordres pour qu’elle les mette en œuvre. Grossièrement faux.

D’ailleurs la situation d’Henry Paulson était difficile : il devait construire son équipe et s’assurer de la cohésion de l’administration Bush.

Ordinateur social

Résoudre ces problèmes est délicat. Cependant, il existe un principe général qui peut être utile. Il est à l’exact inverse de ce qu’a fait Henry Paulson. Ce principe est de contrôler le processus du changement, de ne pas laisser la mise en œuvre du changement au hasard des caprices de la complexité du monde.

  • Celui qui conduit le changement doit annoncer de quel changement il s’agit. Ici éviter une crise. Deuxième mission, indiquer les problèmes à résoudre : banques sous-capitalisées, emprunteurs à remettre à flots, prix de l’immobilier à stabiliser…
  • On ne lui demande pas de résoudre ces questions, mais de rassembler des représentants de ceux qui devront appliquer les résultats du changement (représentants des banques, du peuple, des entreprises…), de leur proposer une méthodologie de résolution (par exemple d’évaluer les forces et les faiblesses des solutions qui ont émergé, et d’en tirer un compromis), et d’animer leur travail.
  • Une fois qu’un plan d’action satisfaisant est trouvé, il a peu de chances de rencontrer obstacles ou résistance au changement, puisqu’il a été conçu par ceux qui doivent l’appliquer. (En fait, le plan de mise en oeuvre doit prévoir un mécanisme de résolution de ces questions.)

Une telle démarche est robuste à l’aléa : si un « problème à résoudre » imprévu surgit, il peut-être traité de la même façon.

Compléments :

samedi 25 avril 2009

Chronique d’une crise annoncée

Philip Swagel raconte l’arrivée de la crise telle que vue par le dernier ministère des finances américain, dont il est membre. Histoire d’hommes qui veulent éviter l’inévitable.

La Guerre de Troie n’aura pas lieu

La crise, ils la voient arriver très tôt. Dès l’été 2006, le ministère soupçonne qu’une trop longue prospérité a endormi l’économie et qu’une tempête va survenir à laquelle elle n’est pas préparée. Intéressante décision, le ministre remet sur pieds un comité qui avait géré le crash de 87.

Très vite les idées de rétablissement de l’économie ressemblent à ce qu’elles sont aujourd’hui. Très vite les problèmes s’accumulent : toutes les propositions présentent des effets pervers (en en aidant certain on biaise la concurrence), le ministère semble incapable de se faire entendre du congrès…

Il commet une erreur : il pense que la crise va être suscitée par l’incapacité des emprunteurs à payer leur dette, du fait d’un retournement de conjoncture. En fait, elle a deux causes : on a vendu des prêts à des gens incapables de les rembourser ; la baisse du prix de l’immobilier rend logique d’abandonner maison et remboursements.

Plus la crise s’approche, plus les conséquences des décisions du ministère se retournent contre leurs intentions. Par exemple :

  • Début 2008, il veut stimuler l’économie, il y injecte 100md$, mais survient une brutale augmentation du prix de l’énergie qui annule l’effet attendu.
  • Après des signes précurseurs, la secousse vient de Lehman Brothers, qui fait faillite le 15 septembre. Ne pas la secourir est sans danger, pense-t-on. Mais divers imprévus, dont l’incompréhension des marchés étrangers, conduisent à la panique, au blocage du crédit interentreprises, avec menace corrélative d'effondrement du système bancaire. Le lendemain, AIG défaille. Cette fois-ci le ministère ne veut pas que disparaisse l’assureur d’une partie de l’économie mondiale. Rétrospectivement c’était une erreur.

Les événements se précipitent, l’avance est grignotée par les événements, jusqu’à ne devenir plus que réactivité, et désillusion.

Des hommes de bonne volonté ?

L’effort a été héroïque. Avec l’aide d’une partie de l’élite scientifique, le ministère américain paraît avoir voulu recréer une économie durable et honnête, en corrigeant ses effets pervers : en recapitalisant les banques ; en réinventant la titrisation à l’origine de la crise, mais nécessaire à la vie de l’économie ; en retaillant les prêts, de façon à ce que les emprunteurs puissent à la fois les payer et qu’ils reflètent le prix réel de leur bien…

Tout cela avec une énorme contrainte : « il (Paulson) pensait qu'il était une mauvaise idée que le gouvernement soit impliqué dans la possession des banques ».

Était-il si convaincu de l’efficacité des marchés qu’il a cru qu’il s’agissait juste de soigner une maladie infantile ? Étrange contradiction entre un hyper interventionnisme, qui aurait consisté à porter le marché à bout de bras, et une croyance en son efficacité intrinsèque.

L’épisode du TARP comme exemple. J’avais trouvé l’idée brillante : il s’agissait de retirer les actifs à risque des banques, pour leur enlever toute inquiétude, et donc l’envie de reconstituer leurs réserves. Mais, inconsciemment dirigiste ?, je n’avais pas envisagé le dédommagement. Le ministère américain s’est épuisé à chercher un mécanisme qui produirait un prix « juste » pour ces actifs. Ce mécanisme devait faire appel au marché, lui seul étant infaillible. Ce qui est sorti de ce travail ne paraît pas avoir été efficace. D’où l’idée d’injecter directement de l’argent dans les banques. (Cette idée avait la faveur des économistes, mais elle aurait été inacceptable par le congrès initialement, semble-t-il.)

Que faire ?

Qu’en déduit Philip Swagel ? Qu’il faut adopter le scénario suédois, que défendent beaucoup d’économistes.

Et l’administration Obama ? Elle persévère, en tirant des enseignements étranges de l'expérience précédente :

  1. Il faut se faire aimer du congrès : soyons « populistes ».
  2. S’embarrasser d’aléa moral et des intérêts des contribuables est une erreur. Comme le dit Philip Swagel, les banques ne bougent que si on leur fait une proposition qu’elles ne peuvent refuser. Ce qui est fatalement au détriment du contribuable.
  3. Oui, mais l’argent nécessaire, comment le demander au congrès ? Inutile, le ministère Paulson a fait une découverte : si j’ai correctement compris, la Réserve fédérale (dont la direction est demeurée inchangée) a la possibilité de jouer les assureurs. Plutôt que d’acheter cher, on assure bon marché. Le congrès n’y voit que du feu.

Alors, Obama : ultralibéraliste cynique ?

L'analyse de cette expérience, en termes de conduite du changement, sera faite par le billet suivant...

Compléments :

vendredi 24 avril 2009

Classement universitaire

La réforme des universités françaises, semble en partie due à leur mauvais classement international. On se demande ce qu’il y a derrière ces classements. Et on ne trouve pas grand-chose. Et dans ce que l’on trouve, il y a quelques effets pervers ridicules (Le syndrome de Shanghai, La recherche à l'épreuve des chiffres).

Rousseau aurait été surpris (Discours sur la science et les arts) : Il n’a point fallu de maîtres à ceux que la nature destinait à faire des disciples. Comment les plus grands scientifiques auraient-ils pu être évalués par leurs « pairs » puisqu’ils n’en avaient pas ? ça n’a pas beaucoup changé depuis l’époque de Newton et de Descartes : Pasteur, Freud, Bateson, Durkheim… Il semble que ce soit partout une règle : les innovateurs viennent d’où on ne les attend pas…

Le plus étrange est peut-être d’avoir réussi à classer quelque chose que l’on ne sait pas définir : qu’est-ce qu’un « bon » chercheur ou une « bonne » université ?

À la question : qu’est-ce que l’intelligence, Alfred Binet aurait répondu : c’est ce que mesure mon test. Comme lui nous définissons des indicateurs pour ne pas avoir à comprendre ce qu’ils mesurent ?

Sur l’innovation dans l’entreprise : UTTERBACK, James M., Mastering the Dynamics of Innovation, Harvard Business School Press, 1994.

Université et gouvernement

La réforme de l’université est un contre exemple encore plus intéressant que le dit Changement et université :

On y voit plus clairement que dans un changement ordinaire les raisons de son échec. Peut-on une minute penser que des politiciens qui ont passé leur vie à courtiser l’électorat aient quelque chose à enseigner à des universitaires qui ont passé la leur à apprendre et à découvrir, et qui ont d’ailleurs été sélectionnés pour la qualité exceptionnelle de leur intellect ? Drame du changement imposé par un dirigeant de droit divin : c’est l’ignorant qui dicte sa conduite à celui qui sait.

Le gouvernant, comme le dirigeant, doit comprendre qu’un changement ne se fait pas en donnant des leçons à ceux qui sont plus compétents que lui. Son rôle est de faire ce pour quoi il a été nommé : résoudre des problèmes organisationnels insolubles, par définition, par les individus qui composent l’organisation.

La première chose à faire est une synthèse de ce qui ne va pas. D’après ce que j’ai lu, tout le monde est d’accord sur ce point là. Ce qui bloque c’est la mise en œuvre. Normal : personne, et surtout pas le gouvernement, n’a assez d’informations pour la concevoir. Ces informations sont détenues par une myriade de personnes : écosystème de l’université mais aussi acteurs sans lesquels l’université est inutile : élèves, employeurs, citoyens, etc. en quelque sorte ses clients et ses fournisseurs, son « environnement concurrentiel » comme dirait Porter.

C’est en extrayant de cet ensemble quelques représentants « hommes clés » et en les faisant produire un plan de mise en œuvre dont ils seront responsables que l’on a quelques chances d’être efficace.

Le rôle du gouvernement est ici : identifier la question à résoudre, et proposer une méthode et l’animation qui va avec. Elles permettront à la nation (plus exactement à ceux qui sont là pour ça) de trouver la solution qui lui convient.

Changement en Amérique (nouvelle suite)

Le ministère des finances américain (qui a l’air de faire l’unanimité de l’élite économique démocrate nobélisée contre lui) inépuisable source d’exemples de techniques de changement ?

Nous tendons à aller là où il y a le moins de résistance. Le phénomène est bien connu chez les commerciaux : ils défendent les intérêts de leurs clients plutôt que ceux de leur employeur, parce que c’est plus facile ainsi. Le ministère des finances est pris entre des banques dont la logique est le profit et un congrès qui veut punir le banquier. Sa stratégie est donc de donner de l’argent aux banques sans en parler au congrès. Dans cette manœuvre il semble que la Réserve fédérale soit un outil qui tombe à pic : elle est indépendante, elle fait ce qu’elle veut (mais elle est de mèche avec le ministère des finances), comme la BCE en Europe.

Compléments :

  • La créature du dr Geithner
  • Un article qui va un cran plus loin que mon application d’Edgar Schein précédente et qui dit que l’équipe Obama ne peut pas imaginer d’autre idée que d’utiliser les grandes banques américaines pour alimenter l’économie. Il donne aussi une liste d’économistes contestataires.

jeudi 23 avril 2009

Changement en Amérique (suite)

Les événements semblent confirmer ce que disait Changement : apprendre avec Obama.

Le gouvernement américain a sauvé ses grandes banques, maintenant elles utilisent leur formidable pouvoir pour bloquer ses réformes.

Ce qui est peut-être paradoxal, c’est qu’alors qu’il semble tout faire pour contourner les lois de la démocratie, en évitant toute confrontation avec le congrès, ce qui pourrait signifier des tendances dictatoriales, il semble aussi tout faire pour ne pas prendre le pouvoir sur les banques, ses aides n’étant pas assorties de contreparties qui lui permettent de leur imposer ses volontés. Occasion d'appliquer une technique importante en conduite du changement ?

  • Il y a contradiction entre les proclamations de foi en la démocratie et les actes (court-circuitage du congrès). La démocratie est une « valeur officielle », on se réclame d’elle, mais, au fond, elle ne signifie rien. C’est un rite.
  • Les actes suivent en fait des « hypothèses fondamentales » inconscients. Le refus de prendre le pouvoir dans les banques indique peut-être que ce dont le gouvernement américain est convaincu c’est de l’efficacité du marché, et de l’inefficacité de l’action d’un état dirigiste.

La technique en détails : SCHEIN, Edgar H., The Corporate Culture Survival Guide, Jossey-Bass publishers, 1999.

Changement et université

Marcel Gauchet juge la réforme de l’université

Je suis d’accord avec sa vision du changement que doit traverser la France et, accessoirement l’Université (son « stretch goal ») :

Le problème universitaire est un bon exemple du problème général posé à la société française, celui d'assurer l'adéquation à la marche du monde de notre modèle hérité de l'histoire et organisé autour de l'idée de République. Toute la difficulté est de faire évoluer ce modèle sans brader notre héritage dit républicain. Nous ne verserons pas d'un seul coup dans un modèle compétitif et privé qui n'a jamais été dans notre histoire. Comment intégrer davantage de décentralisation et d'initiative, tout en maintenant un Etat garant de l'intérêt général et de l'égalité des services ? C'est ce point d'équilibre entre les mutations nécessaires et la persistance de son identité historique que le pays recherche. Il n'est pas conservateur : il est réactif. Mais pour conduire ce genre d'évolutions, il faut procéder à découvert, oser le débat public.

Ensuite, je vois dans ces propos le scénario usuel du passage en force : méconnaissance du terrain, idéologie directrice rudimentaire :

Toute la philosophie de la loi se ramène à la seule idée de la droite en matière d'éducation, qui est de créer des patrons de PME à tous les niveaux, de la maternelle à l'université. Il paraît que c'est le secret de l'efficacité.

Le gouvernement a fait le choix d'une offensive éclair, sur la base d'une grande méconnaissance du terrain universitaire. Probablement, ce sentiment d'urgence a-t-il été multiplié par le choc du classement mondial des universités fait par l'université de Shanghaï, qui a secoué nos élites dirigeantes, sans leur inspirer, hélas, le souci de se mettre au courant. Si vous ajoutez à cela une image d'Epinal de ce qu'est le système universitaire américain, aussi typique du sarkozysme que largement fausse, plus l'idée que n'importe quelle stratégie de communication bien menée vient à bout de tous les problèmes, vous avez les principaux ingrédients de la crise actuelle.

D’ailleurs (Logique des universités) l’Université est remarquablement efficace :

On pourrait même soutenir, de manière provocatrice, qu'il est l'un des plus compétitifs du monde, dans la mesure où il est l'un de ceux qui font le mieux avec le moins d'argent. C'est bien la définition de la compétitivité, non ? Dans beaucoup de disciplines, nous sommes loin d'être ridicules par rapport à nos collègues américains, avec des moyens dix fois moindres.

Et le résultat que l’on va obtenir est celui que produit le passage en force qui réussit : ce que François Fillon pensait la grande réforme du quinquennat n’aura fait que démolir un peu mieux ce qu'il voulait améliorer.

Quelle que soit l'issue du mouvement, le problème de l'université ne sera pas réglé. Le pourrissement est (...) fatal, mais la question restera béante et resurgira. Si le gouvernement croit que parce qu'il a gagné une bataille, il a gagné la guerre, il se trompe. La conséquence la plus grave sera sans doute une détérioration supplémentaire de l'image de l'université, ce qui entraînera la fuite des étudiants qui ont le choix vers d'autres formes d'enseignement supérieur et ne laissera plus à l'université que les étudiants non sélectionnés ailleurs. De quoi rendre le problème encore un peu plus difficile.

Aide à l’innovation

Olivier Ezratty fait une analyse étonnante de l’aide à l'innovation en France. Il conclut :

  • Que les trois quarts du financement de l’innovation en France sont d’origine publique. Et dans ce financement public, les deux tiers au moins sont des dépenses fiscales, même si le CIR n’est pas à proprement parler une dépense fiscale et relève plutôt d’une subvention sur dépenses.
  • Plus de la moitié du financement de l’innovation est focalisé sur la R&D y compris pour les sociétés qui sont sorties du cadre de l’amorçage – cela comprend les grandes entreprises qui trustent environ les trois quarts du CIR. Ceci confirme une intuition que je relaye depuis quelque temps sur ce blog sur le poids trop élevé de la R&D dans les aides publiques. Sachant que les autres sources de financement couvrent aussi la R&D pour une part, mais de manière non exclusive.
  • Quand on ajoute l’impact de la loi TEPA-ISF, on s’aperçoit que l’Etat finance en fait directement ou indirectement la moitié du capital risque français ! Sans pour autant avoir réellement augmenté le poids des investissements dans le capital d’amorçage de la part des VCs.
  • Que le poids des investissements des business angels (estimé ici à la louche à moins de 250m€) est encore marginal par rapport à celui du capital risque.
  • Que les aides publiques sont des facto étalées dans l’ensemble du cycle de développement des PME innovantes : de l’incubation jusqu’au développement (late stage pour ce qui est du capital risque).
  • Que la part des aides spécifiques sur le développement du business et de l’export est ridicule.
  • Que la part des aides régionales est encore marginale par rapport au total de l’investissement public.
  • Qu’en amont de tout cela, les aides à l’incubation, notamment pour les jeunes qui sortent de l’enseignement supérieur, ne sont pas bien significatives.

Ce qui l’amène à s’interroger :

Ce schéma montre l’énorme poids du CIR et cela m’interpelle. Je me demande s’il n’y a pas une fuite dans le réservoir et qu’elle n’arrose pas au bon endroit pour faire éclore les innovations. Les innovations rappelons le, sont les nouvelles technologies qui trouvent leur marché et des clients – si possible à l’échelle mondiale, et pas des inventions qui sortent juste des laboratoires à l’état de produit plus ou moins fini… !

Il montre aussi l’effort qui reste à accomplir pour augmenter la part du financement d’amorçage via les business angels. Et aussi que le capital risque français n’est pas si “risque” que cela et fonctionne sous une sacrée perfusion du financement public. Sans compter qu’Oséo garanti les investissements dans les FCPI à hauteur de 70% ce qui limite les pertes des fonds à 30%.

Je n’avais jamais mis mes expériences en forme, mais, à la réflexion, elles semblent confirmer l’analyse d’Olivier Ezratty : pourquoi encourageons nous autant la recherche et développement ? D’autant plus que l’on m’a toujours dit que c’était une de nos forces ? Pourquoi ne pas subventionner plutôt nos faiblesses ?

Quant au secteur privé, comme je l’explique dans un autre billet, je pense que, paradoxalement, il a moins la culture de l’investissement qu’OSEO. C’est peut-être une question de changement : on ne peut pas transformer un capitalisme d’état en un capitalisme d’entrepreneurs en quelques années…

Compléments :

Trouble shooter

Émission de decideurstv (chaîne Internet de Thomas Blard). Le principe :

La conduite du changement par l’exemple.

Savoir conduire le changement est devenu impératif pour le manager. Cette série d’émissions est faite de « business cases », on y rencontre des problèmes (dilemmes) qui se posent à tout manager, et que généralement il traite mal (bricolage) ou pas du tout.

Nos invités, des dirigeants, des consultants, des cadres… ont su trouver à ces questions des solutions élégantes, souvent inattendues, mais qui ne demandent aucun moyen. En une dizaine de minutes, ils exposent un problème qui s’est posé à eux, la solution qu’ils ont trouvée, et ils la généralisent en quelques recommandations, ou « gestes qui sauvent ».

Les deux premiers invités :

  • Mickaël Maindron de Feeloë. Sa spécialité est la « boîte noire ». La direction des systèmes d’information qui bloque un changement : non seulement elle le refuse, mais elle est opaque, et parfois objectivement incompétente. L’enseignement du cas qu’il a choisi est un peu inattendu. Même quand on est sous une énorme pression, que l’on manque de temps, on doit commencer par souder la DSI, lui « apprendre » son métier (il appelle cela « l’auto-école »). Quand on s’y prend bien cette phase se déroule en même temps que la première étape du projet et peut aller relativement vite. À tel point qu’il n’y a pas d’impact visible sur la durée du projet. Et, une fois soudée, l’organisation est efficace et le projet est sur des rails.
  • Serge Delwasse. Son exemple est peut-être encore plus surprenant. Dans de nombreux cas, des problèmes qui semblent désespérés (ici une production qui n’arrive pas à répondre à ses commandes, d’où une entreprise très mal partie), résultent de dysfonctionnements internes mineurs et mêmes ridicules (a posteriori) : généralement de problèmes de communication ; mais que les techniques qui viennent à l’esprit quand on parle de communication ne marchent pas (organiser des réunions, jouer sur les organigrammes, essayer de « convaincre »…) ; et qu’il faille en utiliser à la fois de plus simples et de plus radicales (en tout cas de plus inattendues !).

mercredi 22 avril 2009

Changement en Afghanistan

Les talibans Afghans se seraient réfugiés au Pakistan. Ils sont poursuivis par les drones américains, qui semblent faire des carnages dans la population locale (un demi-millier de victimes). Drone Attacks on Pakistan's Indigenous Tribes :

alors que les attaques de drones continuent de tuer et de générer la fuite des populations locales, et que les militants entreprennent des mesures de représailles contre les principales villes (pakistanaises), il est prévisible que le Pakistan nucléaire plonge dans un chaos incontrôlable et dans un carnage menaçant la paix et la sécurité internationales.

Ignorant la simple vérité, les responsables politiques américains mus par la certitude d’être porteurs du bien continuent à imposer une solution militaire sanglante à un problème géopolitique complexe.

Voici, à l’échelle d’un pays, l’exemple d’un changement mal mené. On tente le passage en force, et on fait des entorses aux principes auxquels ont croit le plus (droits de l’homme, et indépendance du Pakistan). Selon mon expérience du changement par la force, de deux choses l’une :

  1. Le passage en force réussit, il détruira une partie de ce qu’est l’Afghanistan et en fera un pays zombie.
  2. Le passage en force rate. Et alors ?

mardi 21 avril 2009

Changement à Effet de serre

Ce que toute personne qui s’intéresse au changement apprend en premier, c’est qu’il n’y a pas de changement sans crise violente. L’Effet de serre semble ne pas devoir échapper à cette règle.

Les calculs semblent converger : les énergies renouvelables ne résoudront pas la question de l’effet de serre. Elles ne peuvent qu’apporter une petite partie de nos besoins.

Et elles peuvent être pires que le mal. Une enquête menée en Californie semblerait montrer que les biocarburants issus du blé pourraient avoir des effets plus néfastes que ceux du pétrole : augmentation du prix du blé, transformation accélérée de la forêt humide et des terres protégées en terres cultivables, émissions de gaz à effet de serre et diminution des pièges à carbone.

Il va donc falloir probablement modifier notre mode de vie, qui conduit à un gaspillage immense.

Il semblerait que les peuples « primitifs » aient des choses à nous enseigner dans ce domaine. Ils seraient déjà touchés par le réchauffement climatique et obligés de faire évoluer leurs modes de vie. Vivant plus près que nous de la nature, ils auraient pris l’habitude de s’adapter fréquemment à ses changements. Les Inuits d’Alaska, par exemple, reviendraient au traineau à chiens : le chien a le double intérêt de ne pas consommer d’essence et d’éviter les plaques de glace fragiles, qui sont de plus en plus fréquentes.

Le nucléaire : ne pas se précipiter.

L’école du crime

Voilà ce que donne à voir un universitaire canadien de l’école américaine :

Des gamins de sept ou huit ans menottés et plaqués face au sol pendant une heure par des policiers ; des écoles qui font l’objet de descentes de police de routine, mais avec un déploiement de forces digne d’une arrestation d’un réseau mafieux ; des écoles qui ont leur propre poste de police et qui ressemblent à des centres de détention… 8.000 arrestations d’élèves pour la seule ville de Chicago, en 2003, des expulsions qui y sont passées, de 95 à 2003-4, de 32 à 3000.

Qu’est-ce qui peut advenir d’une jeunesse qui reçoit une telle éducation ? N’est-elle pas formée pour le crime ? D’ailleurs, comment, même, un bon élève peut-il apprendre quoi que ce soit dans ces conditions ?

Il est étrange qu’en si peu de temps il y ait une un tel basculement dans les mentalités. Il y a quelques décennies, la jeunesse c’était l’espoir, mais aussi la non responsabilité. Aujourd’hui, c’est le mal, le risque. De la formation de citoyens, la mission de l’école est devenue punition de criminels.

Qu’est-ce qui fait qu’une société se retourne violemment contre sa jeunesse ?

De l’inefficacité de la répression