lundi 11 mai 2009

De l’utilité de l’Etat

L'héritage de Mme Thatcher et quelques autres billets m’amènent à me demander si John Galbraith n’a pas tiré contre son camp. En narguant les économistes classiques, en leur révélant que le monde était sous l’emprise d’une forme de socialisme, non seulement il leur a fait voir rouge, mais encore il leur a montré les faiblesses du dispositif.

Et ces faiblesses sont les ressources de l’Etat. D’où les tire-t-il ? Des impôts et des taxes (TVA). Il suffit de convaincre le peuple que l’Etat est inefficace, que le prélèvement c’est le vol, et l’affaire est dans le sac.

En fait, comme souvent, l’argumentation anglo-saxonne à l’endroit de l’Etat ressortit au sophisme. Elle prend l’exemple de l’Union soviétique et en déduit que l’Etat, dirigé par la volonté d’un homme, ne peut qu’être inefficace puisque l’homme ne peut prévoir l’avenir (cf. travaux de Hayek). Alors, il ne reste que le marché. Car il n’y a que le choix entre le marché et la dictature.

Oui, mais l’Etat n’est pas là pour nous imposer la volonté de tel ou tel, mais pour mettre en œuvre la volonté générale. Actuellement celle-ci consiste à relancer l’économie et à contrôler les excès du marché et des organismes financiers. Pour mettre en œuvre de tels plans d’ensemble, il faut coordonner la nation. Rôle de l’Etat.

Quant au marché, sa fonction est de déplacer et d’échanger des biens. Il ne sait pas mieux prévoir que l’homme, il n’est pas innovant, pas plus qu’il n’investit dans l’amélioration du meilleur actif que nous possédions : l’homme et la société. Et il a besoin d’être fermement contrôlé.

D’ailleurs, la stimulation financière a-t-elle la moindre efficacité ? Si je reprends l’histoire de ces dernières décennies, que vois-je ? On parle de gloire du marché, de récompense pécuniaire de l’effort (« travailler plus pour gagner plus »). Mais si ça avait été vrai, tout le monde anglo-saxon, stimulé par l’argent, aurait dû travailler plus et mieux, et s’enrichir. Or, seule l'élite s'est enrichie (d’ailleurs a-t-elle plus travaillé ?). Tout le reste a été délocalisé. Même dans l’entreprise, la soif du lucre est peu efficace.

Complément :
  • CALDWELL, Bruce, Hayek's Challenge: An Intellectual Biography of F.A. Hayek, University of Chicago Press, 2005.

La Chine se socialise

La Chine adopte un système de sécurité sociale proche du nôtre.

Ce qui est inattendu dans cette annonce est qu’elle semble suivre exactement le raisonnement qui se trouve dans L’Asie en difficulté : jusque-là, la Chine poussait ses ressortissants à économiser pour nourrir ses investissements, et l’incertitude est bonne pour l’économie. Maintenant, elle doit relancer sa consommation interne, et pour consommer, il ne faut pas avoir peur de l’avenir.

L’article se demande si la France, elle, ne va pas en sens inverse de la raison. Il est vrai qu’elle semble partie pour donner un tour « libéral » à ses réformes, alors que le reste du monde paraît imiter son ancien système.

En tout cas, s’il y a un enseignement à tirer de ce que font les Chinois, un enseignement bien connu de l’entrepreneur, c’est que lorsque l’on veut améliorer quelque chose, on commence par investir.

Stratégie de Fiat II

L’enquête se poursuit :

  • Premier complément : Fiat et Opel pourraient fusionner plus facilement que je ne le disais, parce que Fiat et GM ont eu un bout d’histoire commune.
  • Mais l’article trouve l’opération risquée : VW, champion de la stratégie que compte appliquer M.Marchionne, dit l’exercice difficile et doute de ses chances ; la complexité de la gestion Nissan-Renault expliquerait les difficultés de Renault, M.Ghosn s’étant dispersé.
  • D’ailleurs, la motivation de Sergio Marchionne est étrange. Il semble penser que l’industrie automobile a perdu tout sens commun et que sa mission est de la réformer. Un croisé peut-il faire un bon dirigeant ?

dimanche 10 mai 2009

L'héritage de Mme Thatcher

Nouvel exemple qu’une crise ne change pas le monde par miracle : ce qui semble le plus évidemment en cause peut lui survivre. The Economist démontre que l’Angleterre ne peut qu’être de plus en plus Thatchérienne.

La débacle des syndicats n’est que la partie émergée de l’héritage de Mme Thatcher, qui est ailleurs : sa réussite est d'avoir convaincu le pays que les impôts sont un mal. Ainsi, faute de revenus, il devient impossible à l’état de mener toute politique un tant soit peu ambitieuse. Vieille recette : pour abattre un édifice social, faites appel à l’intérêt individuel.

Ce qui explique probablement que les services publiques soient, et seront de plus en plus, soumis aux « rigueurs » (!) du marché. Cercle vertueux inattendu : l’endettement que l’état a contracté pour sauver l'économie devrait le forcer à une dissolution accélérée !

Compléments :

Évolution des échanges

La crise révèle comment les modes de production et d'échange ont évolué ces derniers temps :

Pour tirer parti des bas salaires des pays émergents, la fabrication de beaucoup de produits a été décomposée en de multiples étapes et morceaux, ces derniers voyageant dans le monde à la recherche du moins disant.

Ceci explique que les exportations de certains pays puissent couler (Japon), sans qu'ils soient ruinés : ils importent aussi énormément ; leur valeur ajoutée est, relativement, faible. Pour le Japon les exportations auraient baissé de 50% sur un an et les importations de 43%.

Une autre façon de voir les choses est de penser que l’économie mondiale est fragile parce que son développement n'a été qu'opportuniste. Il ne repose pas sur une solide innovation (mais sur l’exploitation du différentiel du coût de main d’œuvre) et est sensible aux aléas (crise énergétique, effet de serre, épidémie…).

Complément :

The problems are compounded by the rise of a new delicacy which Choate labels "Trans-Pacific Chicken," his term for chicken produced in places like Mexico which, in frozen form, is shipped across the Pacific for processing in China only to be shipped back across the Pacific to the American market. As Choate points out, this modus operandi greatly increases America's vulnerability to the potentially devastating avian flu that has broken out in China in recent years.

samedi 9 mai 2009

Changement en France

2 hasards convergents, me font me demander si notre pays ne se transforme pas plus vite qu’on ne le pense :

  1. Discussion avec un avocat, qui me dit que la profession est désorientée par la législation frénétique du gouvernement. Empilage de lois, mais surtout incohérence : que faire quand des lois s’opposent ? C’est la logique de l’édifice, bâti par Napoléon, qui vacille. L’équilibre des forces, fondamental pour tout système juridique, est mis en cause ; des ajouts inspirés de la Common Law anglo-saxonne font perdre toute rationalité au système.
  2. Je lis les déclarations du directeur d’une grande école française, qui veut visiblement faire de son établissement un concurrent de Harvard : quelque chose de gros (donc ouvrir en grand ses portes), un centre de recherche qui lève des fonds. Mais pourquoi ? Les universités américaines sont, justement, des universités, les grandes écoles françaises sont l’équivalent d’un département ; ces universités sont divisées en une partie « éducation » (undergraduate), qui a pour but la formation de cadres de la société, et en une partie recherche (post graduate studies), nos grandes écoles correspondent à la première fonction ; enfin les directeurs de ces universités sont des sommités internationales dont le rayonnement est équivalent à celui d’un patron de multinationale, ce qui n’est pas le cas des directeurs de grandes écoles (des anciens élèves qui ont trouvé l’entreprise inhospitalière).

Le modèle anglo-saxon est discrédité et pourtant il nous contamine comme jamais. Pourquoi ?

  • Comme je l’ai dit ailleurs, le changement est ce qu’en fait celui qui l’applique. Ce que nous voyons là n’est pas l’esprit des réformes (le gouvernement ne veut évidemment pas désorganiser le pays), mais ce qu’en fait l’administration, qui n’est pas contrôlée.
  • Le modèle libéral est formidablement efficace parce qu’il joue sur les faiblesses d’une société. Ceux qui sont frustrés par leur insuffisante réussite sociale l’entendent comme un encouragement à détruire une organisation injuste. Comme les oligarques russes, ils emploient tous les pouvoirs que leur a donnés la société pour construire un édifice à leur gloire, et la disloquer.

Tout le système public français semble partir en morceaux. Une sorte de lèpre. Va-t-on bientôt se retrouver comme dans les pays anglo-saxons devoir payer à prix d’or des services qui jusque-là étaient gratuits ? Devra-t-on avoir peur à chaque fois que l’on monte dans un train, ou que l’on entre à l’hôpital ? La femme d'un ami, qui vient d'arriver aux urgences d'un hôpital parisien : J'ai connu les urgences il y a 10 ans - ce que c'est devenu est inimaginable. Et je ne parle pas de la faune qu'on y trouve mais du système d'admission aux soins.

Mais le pire des dangers n’est pas de devenir l’Angleterre de Dickens, mais l’Afrique. Greffer une culture sur une culture incompatible produit perte d’âme et dévastation. Est-ce une maladie dont on peut se tirer ?

Exercice de démocratie

Un article du Monde compte l’histoire suivante :

Un employé de TF1 expédie un mail personnel à son député pour lui faire part de ses réserves concernant la loi Hadopi. Le représentant du peuple envoie ce mail au ministère concerné pour savoir ce qu’il faut expliquer au dit peuple. Le ministère transmet le mail à TF1, qui licencie son employé.

Nos gouvernants n’ont pas l’air de suivre les règles que suivent leurs gouvernés, ni de respecter l’esprit sur lequel est fondé notre démocratie. Peut-être ont-ils raison. Mais, au moins, il serait bien d’en discuter de façon à tous nous coordonner.

vendredi 8 mai 2009

Johnny Halliday

Article dithyrambique du Monde sur le dernier film de Johnny Halliday (Johnny Hallyday, le rôle de sa vie), à 66 ans, Johnny Halliday est la dernière révélation du cinéma. Il a trouvé la cause de plus de quatre décennies d’échec : il voulait parler, jouer la comédie, alors qu’il lui suffisait d’être et de se taire.

Cette leçon va-t-elle être retenue par Johnny le chanteur ?

En tout cas, problème fréquent : dans notre vie quotidienne, au travail… on joue souvent un rôle, et on est mauvais. Pour le plus grand malheur de nos proches, de nos collègues, et parfois de nous-mêmes. Alors qu’on serait bon, efficace et heureux si l’on était naturel. Probablement c’est la faute de notre société : elle nous dicte des conduites qui ne correspondent pas à notre nature.

Et le changement fait rencontrer cette question : il est souvent bloqué par un ou plusieurs rôles mal joués. Il faut aider leurs acteurs à trouver un comportement qui convient à leur nature, à découvrir leurs vrais talents. C’est pour cela que l’animateur du changement doit être un « donneur d’aide ».

Pour une réforme de la médecine

J’assimile la médecine à de la conduite du changement. Or, les techniques médicales sont du type « passage en force » (destruction par des moyens violents – chimiothérapie – qui laissent le patient chancelant, s’il survit) donc, les moins efficaces. Don't Talk, Reproduce annonce une nouvelle ère de subtilité médicale.

Quand elles atteignent un certain nombre, non seulement les bactéries se mettent à produire des protéines toxiques, mais elles créent un biofilm qui les protège des antibiotiques. Pour cela elles doivent communiquer entre elles. Seulement, certaines profitent de la protection du groupe, mais ne participent pas à la communication. L’énergie qu’elles économisent ainsi leur sert à se reproduire plus vite que leurs consœurs. Il suffit de favoriser cette population pour que se dissolve la solidarité sociale.

La médecine réinvente « diviser pour régner », fondement du libre échange. Je pronostique donc qu’elle va maintenant penser aux techniques d’influences individuelle et sociale, qu’étudie la recherche en management. Elle apprend à l’individu à se servir des règles qui guident un groupe pour en obtenir ce qu’il veut. C’est élégant, mais ça demeure du passage en force.

Que conseillerait la version médicale des techniques que j’emploie ? 1) Comprenons ce qui pousse les bactéries et 2) demandons-nous si cela ne pourrait pas nous être utile. Du coup, une épidémie serait une innovation du vivant qui ferait progresser l’espèce humaine.

Compléments :

Trouble shooter II

Deuxième séance de Trouble Shooter, 3 invités :

  1. Amélie Faure : le dirigeant doit identifier les questions capitales pour sa société, et ne doit confier à personne la responsabilité de les résoudre. Pourquoi ne le fait-il pas d’ordinaire ? Parce qu’il croit qu’il ne possède pas les techniques utiles. Or, réussir n’est pas une question de techniques, mais de conviction et de connaissance intime de l’entreprise. Elle illustre cette idée par l'exemple de la vente d'une entreprise.
  2. Christian Kozar, lui, traite de la « bombe sociale », le changement qui ne peut que déclencher un mouvement social (une spécialité française). Il parle de la réforme des centres de tri de la Poste, dont il a fermé un grand nombre pour les rouvrir là où ils devaient être. Ce changement, qui bouleversait les conditions de travail de centaines de milliers de personnes, semble avoir été à aussi risqué que celui des universités ou des hôpitaux, pourtant il n’a pas fait de vagues. Pourquoi ? Christian Kozar a parlé franchement aux postiers : il leur a expliqué que la société devait construire des plates-formes internationales (placées aux nœuds de communication internationale) ; la rationalité du changement devenait évidente. Il insiste sur le fait que le dirigeant doit voir évoluer le changement de ses propres yeux, il ne doit faire confiance à personne pour l’informer sur ce qui se passe - sinon c’est l’échec assuré. Christian Kozar sait formuler un « stretch goal », et contrôler le changement.
  3. Didier Hauvette, enfin. Un dirigeant est parachuté à la tête d’une entreprise. S’il ne trouve pas les causes de ses dysfonctionnements elle ferme dans les six mois. Or, au lieu d’être vu comme un sauveur, ses collaborateurs s’opposent à lui. Étrangement, la raison de cette paralysie, qui les menace tous de chômage, est que chacun soupçonne le dirigeant de vouloir le licencier ! Plus bizarre, la situation se débloque quand Didier Hauvette, qui a été appelé comme casque bleu, leur annonce qu’ils craignent d’être licenciés, et qu’ils ont raison ! En fait, ils avaient peur d’un licenciement arbitraire (problème de justice sociale ?). Une réunion conduit à des « règles du jeu » acceptées par tous. Fin du conflit, l’organisation se met en marche et redresse la barre (in extremis). Conseil de Didier Hauvette : 1) le changement est une « accélération », attention, les collaborateurs du dirigeant peuvent être « décrochés » ; 2) signal d’alarme : trois types d’attitudes apparaissent, suivant les caractères : agacement, argumentation, mutisme ; 3) geste qui sauve : appeler un catalyseur, qui révèle le non dit, expose son diagnostic, et amène l’organisation à régler rationnellement la question. C’est ce que j’appelle le traitement des déchets toxiques par le feedback de groupe.

Compléments :

jeudi 7 mai 2009

Logique du blog

Qui lit les blogs ? prend trop vite le blogger pour un idiot :

  • J’ai peut-être compris pourquoi ce sont des billets anciens de ce blog qui ont le plus gros succès : pour une raison inconnue, ils ont dû avoir du succès à leur sortie, ce qui leur a valu d’être classés en tête des recherches de Google. Il est possible que plus ils sont référencés plus ils sont trouvés. Il y aurait une sorte de cercle vicieux favorable à l’ancienneté.
  • La logique du blogger qui commente d’autres blogs pour être commenté à son tour, correspond probablement à la mécanique suivante. Google classe en fonction des références (pas du nombre de lectures) faites à un billet, plus les bloggers parlent les uns les autres, plus leurs blogs respectifs sont bien notés par Google, plus ils sont faciles à trouver. Effet vertueux supplémentaire : un grand nombre de commentaires doit être une sorte de « validation sociale », qui invite à son tour à commenter. On peut donc imaginer ainsi déclencher un effet d’entraînement, qui, finalement, élimine l’intérêt du commentaire d’autres blogs.

Incompétence économique

Un article parlant de Nicolas Sarkozy : « (il expliquait) pendant la campagne de 2007 que les Français n'étaient "pas suffisamment endettés", qu'il fallait "développer le crédit hypothécaire" sur le modèle américain ». Et 2 observations :

  • Le psychologue Robert Cialdini parle de « validation sociale » : l’homme est un mouton de panurge. Ça peut paraître surprenant. Pourtant, il est tout aussi surprenant qu’un homme puisse penser avoir raison, alors que toute une population se trompe. Ne sommes-nous pas tous victimes de ce biais ? Le dirigeant qui veut « changer » son entreprise est comme cela. Une stratégie lui semble évidente, mais pas au reste de l’entreprise. Stupidité ? Généralement, elle a vu quelque chose qu’il n’a pas vu. La résistance au changement est un très utile signal d’alarme.
  • L’illettrisme de la France en termes d’économie est frappant. Alors que l’économie est la loi du monde, que l’Amérique et l’Angleterre sont gérées comme des entreprises, nous sommes tellement incultes, que nous sommes juste bons à absorber les modes qu’elles lancent pour leur plus grand profit. Et quand la conjoncture se retourne, nous en faisons les frais.

mercredi 6 mai 2009

Éthique des valeurs et de la responsabilité

Atonio Giustozz parle des Talibans :

En 1998, les talibans étaient à deux doigts d'expulser les "Arabes" d'Afghanistan. Mais autour de 2000-2001, leurs relations se resserrent. Que s'est-il passé ? Cette radicalisation peut s'expliquer par l'échec de leur tentative pour s'ouvrir au monde. Les talibans avaient fait des gestes. Ils avaient, par exemple, interdit la culture de l'opium. Ils pensaient que la stabilité retrouvée de l'Afghanistan sous leur égide, ajoutée à la prohibition de l'opium, les rendraient acceptables aux yeux des Américains. Ils se sont trompés. Ils ont négligé un point fondamental : les droits des femmes. Ils n'imaginaient pas que l'Occident en ferait une affaire importante, justifiant des sanctions. Cet échec a discrédité les modérés, conforté les radicaux. Ben Laden a bien profité de cette tentative avortée d'ouverture.

Cette citation me remémore 2 choses:

  1. La déclaration d’un expert américain (Obama et l’Afghanistan) selon laquelle Barak Obama faisait une erreur fatale en mettant au centre de sa politique afghane les droits de la femme. C'était incompatible avec l'organisation sociale de l'Afghanistan.
  2. Max Weber et sa distinction entre éthique de valeurs et éthique de responsabilité. La première insiste sur le moyen, et se désintéresse des conséquences. L’autre fait l’inverse. Selon Weber, c’est l’éthique du politique. Obama, lui, semble plutôt un homme de valeurs.

Changement en Afghanistan

Obama et l’art du discours

Un billet d’un blog de The Economist. Il revient sur le voyage d’Obama en Europe. Il décrit la foule enthousiaste. Jusqu’à ce qu’Obama lui parle de ses projets d’avenir : plus de bombe atomique, lutte contre le terrorisme en Afghanistan. Plus d’enthousiasme. Décidément l’Europe ne comprendra jamais rien.

Réalisme de cette politique ? Dignité des moyens employés (Changement en Afghanistan) ? N’y a-t-il pas d’autres visions de l’avenir que celle-ci ? Le journaliste ne se pose pas de questions sur les raisons de l’opinion européenne, il la condamne comme arriérée, désespérément. Pourtant nous ne sommes pas seuls à ne pas comprendre (Torture and Mr. Obama) :

I could really feel sorry for Barack Obama — for his administration is plagued and handicapped by a major recession not of his making — if he had a vision that was thus being thwarted. But he has no vision — not any kind of systemic remaking of the economy, producing a more equitable and more honest society; nor a world at peace, beginning with ending America's perennial wars; no vision of the fantastic things that could be done with the trillions of dollars that would be saved by putting an end to war without end; nor a vision of a world totally rid of torture; nor an America with national health insurance; nor an environment free of capitalist subversion; nor a campaign to control world population ... he just looks for what will offend the fewest people. He's a "whatever works" kind of guy. And he wants to be president. But what we need and crave is a leader of vision.

En fait, le billet de The Economist retrouve un thème récurrent chez lui, et chez les universitaires : le retard intellectuel d’une certaine Europe, incapable de voir la lumière anglo-saxonne. Ce qui est plus surprenant est qu’il ressurgisse aussi vite après la débâcle. Obama aurait-il, d’un seul coup d’éponge, lavé tous les péchés du capitalisme ? Tout est pardonné et oublié ?

Pour illustrer l’incompréhension entre le bon Obama et le mauvais Européen, le billet raconte l’histoire suivante. Le jeune Obama en visite en Europe discute dans un avion avec un jeune anglais qui a trouvé du travail en Afrique du Sud. Obama semble lui dire que ce n’est pas bien, ce que ne comprend pas l’Anglais, qui lui répond que l’Afrique du Sud vit bien mieux que les autres pays africains. Obama est frustré de ne pas avoir trouvé les arguments qui auraient fait rebrousser chemin à l’Anglais.

Pourquoi Obama a-t-il recherché le KO ? Pourquoi n’a-t-il pas voulu comprendre le point de vue de l’Anglais (qui après-tout était peut-être surtout content d’avoir trouvé un travail) ? N’auraient-ils pas sûrement découvert de mêmes objectifs quant au bien-être de l’Afrique du Sud, mais pas les mêmes idées pour les atteindre ? Obama n’en serait-il pas sorti riche d’une nouvelle expérience ? Obama = bien pensant : il sait ce qui est le bien et le mal ; imposer son point de vue est la seule discussion envisageable ?

Seraient-ce de telles frustrations qui l’ont amené à cultiver son art du discours ? (Torture and Mr. Obama) :

The problem, I'm increasingly afraid, is that the man doesn't really believe strongly in anything, certainly not in controversial areas. He learned a long time ago how to take positions that avoid controversy, how to express opinions without clearly and firmly taking sides, how to talk eloquently without actually saying anything, how to leave his listeners' heads filled with stirring clichés, platitudes, and slogans.

Ceux qui devraient changer changent-ils ?

L'Europe redoute une "crise sociale" potentiellement "explosive" et ce que j’entends à la radio, qui va dans le même sens, a quelque chose de surprenant : on nous dit que c’est une finance anglo-saxonne d’apprentis sorciers qui a déclenché la crise mondiale ; or, s’il y a des désastres, les victimes en sont les pays hyper-vertueux (Japon, Allemagne, zone Euro…). Les pays anglo-saxons, eux, souffrent d’une version atténuée de la crise.

Leçon de changement : la victime paie pour les crimes du coupable

Peut-être plus inattendu : quand on met en regard les chiffres du chômage et la baisse de PIB, on voit que, si l’on répartit le PIB sur ceux qui travaillent, le PIB par employé augmente (mon calcul est un peu faux : les licenciés américains touchent parfois des compensations). Ce qui semble sûr, aussi, est que les rémunérations des dirigeants des grandes banques américaines n’ont pas été affectées, les bonus demeurent au même niveau qu’en 2008. Même chose pour la City : les survivants ne se sont jamais aussi bien portés.

À cela s’ajoute le thème d’une série de billets précédents : l’administration Obama n’a rien changé au système bancaire, elle le maintient en vie avec l’argent public. Simon Johnson, ex économiste en chef du FMI, parle « d’oligarques », qui ne peuvent se remettre en cause. Seule innovation, mais elle est de génie. C’est Barak Obama. Parce qu’il est noir, on a pensé que l’Amérique s’était transformée. Or, il appartient à l’élite de la culture qui, justement, est en cause !

Tout change, sauf ce qui devrait changer. C’est toujours comme cela que se passe un changement. Celui qui a le pouvoir ne peut pas penser que ses difficultés viennent de lui, par conséquent, il utilise ce pouvoir pour faire changer le reste de la société. D'ailleurs, il est très difficile de se changer, beaucoup plus facile d'exercer son pouvoir.

Cet entêtement ne risque-t-il pas de lui être fatal ? Oui en générale, non ici, du moins à une échelle de temps de quelques décennies, ou de quelques siècles. Parce que le scénario s’est déjà présenté, en Angleterre, au moment de la Révolution française : c’est lui qui faisait que Tocqueville admirait une Angleterre qui avait su conserver sa noblesse (qui continue, même aujourd’hui, à être extrêmement prospère).

Une élite inusable

Voici une modélisation de ce qui peut se passer.

  • L’élite anglo-saxonne ne se voit pas comme anglo-saxonne, mais comme internationale. Au fond, c’est la communauté des hommes d’affaires les plus puissants : le milliardaire russe, par exemple, y est bienvenu. Cette élite est « pragmatique », elle sait, par certains côtés, s’adapter, tout en conservant l’essentiel. Cet essentiel est un certain niveau d'aisance, mais surtout la mainmise de l’économie de marché sur la gestion du monde.
  • Ce n’est pas une « classe », mais un groupe à la solidarité floue, qui n’a pas d’états d’âmes : en cas de crise, il laisse périr quelques boucs émissaires et quelques moucherons attirés par la lumière. Ce qui calme les velléités révolutionnaires du reste de la planète.
  • En outre, il sait faire diversion. Les richesses produites par la colonisation britannique ont probablement évité que la paupérisation de la population anglaise qui avait résulté de la révolution industrielle ne devienne menaçante. De même, la possibilité d’endettement offerte récemment aux couches populaires américaines les a-t-elle aidées à ne pas prendre conscience de leur appauvrissement.

Cette modélisation est cohérente avec celle de Mancur Olson, qui a étudié les modes d’organisation de populations « rationnelles » (c'est-à-dire qui optimisent leur intérêt propre plutôt que de suivre les lois de la société).

La crise comme avenir

Quel est le changement auquel nous sommes confrontés ? Il s’agit probablement de douter de beaucoup de ce à quoi nous croyons, à commencer par le rôle du marché, « main invisible » qui doit guider notre vie. Il faut le mettre sous contrôle de la société.

Je ne suis pas sûr que cela puisse être fait par la force : il faudra que l’élite internationale change, et ce changement ne peut venir que d’elle. La coercition est impuissante, d’autant plus que ce groupe est en recomposition permanente. En conséquence, je pense qu’il faudra encore de nombreuses crises pour que, de remise en cause en remise en cause, elle en arrive au nœud du problème.

Ce n’est pas la seule possibilité. (Même si elle me semble la plus probable.) Cette élite a un point faible : elle est individualiste, elle est désarmée face à une stratégie solidaire. Elle pourrait donc être remplacée par une élite qui saurait jouer des mécanismes sociaux, et donner à l’humanité une organisation plus durable.

Compléments :

  • Le modèle de l’oligarchie : Trou noir.
  • L’absence de changement dans la banque américaine : Crise et changement de culture, Les certitudes du gouvernement Obama.
  • Un billet sur la City (sur sa santé, voir le lien) : Phénix anglais.
  • À l’appui de mon raisonnement : avant cette crise, il y a eu dix crises régionales majeures (Russie, Asie du sud-est, Amérique latine) : à chaque fois la finance mondiale s’est rétablie, la note a été réglée par les victimes, qui, pour certaines, ont été dévastées. Consensus de Washington.
  • Sur l’adaptation des couches dirigeantes anglaises aux mouvements sociaux suscités par la révolution : THOMPSON, E.P., The Making of the English Working Class, Vintage Books USA, 1966.
  • Le modèle de Mancur Olson : The logic of collective action.
  • La perception qu’a d’elle-même l’élite des affaires : Grande illusion.
  • Un autre exemple du mécanisme de remise en cause d’une culture : celle de la Chine. Chine et Occident : dialogue de sourds.

mardi 5 mai 2009

Mourir pour la France

Message de François Périgot aux patrons français (informations de ce matin). Il m’a semblé qu’il les enjoignait de partir à la conquête des marchés irakiens. C’est risqué, bien sûr, mais le dirigeant est là pour prendre des risques. Et il faut faire vite, Chinois, Japonais, Allemands et Anglais sont déjà présents.

Le Français a toujours eu beaucoup de mal à savoir ce qu’était un dirigeant, et ce qui le motivait. L’image se précise : il se fait tuer pour faire comme les autres. On le croyait exploiteur, on le découvre idiot. Y a-t-il gagné en estime ? En tout cas, intéressant apport à la théorie de la rationalité, qui, comme chacun sait, est au cœur de la théorie économique.

Que dire des autres pays ?

  1. Ceux cités, auxquels il faudrait ajouter les USA, ont de formidables organisations qui ont pour seule vocation de mettre en œuvre des plans stratégiques, nationaux, de développement des exportations (par exemple l’Irak est une colonie américaine). La marche des entreprises s’inscrit dans ce mécanisme.
  2. Les ressortissants des régions voisines connaissent le pays de l’intérieur.

Dans un cas comme dans l’autre, on sait à la fois identifier les opportunités et réduire les risques.

Il me semble que si la France fournissait l’un et l’autre, elle n’aurait pas à faire appel au patriotisme de ses entrepreneurs, l’intérêt économique les mettrait naturellement en mouvement.

lundi 4 mai 2009

Points de vue européens

Hier, un correspondant de RFI contraste la perception qu’ont l’Ouest et l’Est de l’UE.

  • Pour nous, nous avons « élargi » l’Europe à l’Est. Ce qui nous a demandé un effort. Nous en attendons de la reconnaissance.
  • Pour eux, c’était un dû : ils ont toujours appartenu à l’Europe, qui les a trahis en laissant l’empire russe les coloniser.

Pour moi, l’UE n’est pas l’Europe, mais un système de valeurs nouveau. Y adhérer, pour l’Ouest comme pour l’Est, ne peut être que décidé après mure réflexion. C’est choisir la réinvention.

Gagner en productivité

China's growth miracle s’emporte. Non le succès de la Chine n’est pas à porter au compte de son dirigisme. Oui le marché est ce qui se fait de mieux. Car il n’y a pas de croissance sans machines, et la Chine ne sait pas les inventer. Elle a pris les siennes en Occident... Un exceptionnel nombre de stupidités est concentré en quelques lignes.

Tout d’abord, voulons-nous produire toujours plus, n’importe quoi ? Imaginons, dans la logique d'Adam Smith, que nous répondions oui.

  • Est-ce la machine qui est la source des gains de productivité? Non. Comme le laisse entendre le billet précédent, les grandes avancées productives viennent de nouvelles organisations de la production. C’est la raison d'être de la « conduite du changement », construire une nouvelle organisation, plus efficace que la précédente. Par exemple, les grandes surfaces ont été un grand moment de cette histoire de la productivité. On citera aussi le Lean Manufacturing qui a révolutionné l’automobile. Bien sûr, la machine n’est pas inutile : sans elle, souvent, une nouvelle organisation ne pourrait pas fonctionner. (Sans automobiles, la grande surface ne peut exister.) Mais elle fait son effet à dose réduite. Pas en remplaçant l'homme.
  • Et heureusement, parce que le capitaliste a deux amours : la machine et le service, qu’il pense son avenir. Si celui-ci est productif, il faut bien qu’il le soit sans machines !
  • Cet amour de la machine a une conséquence amusante. Partout les dirigeants cherchent à remplacer l’homme par la machine. Cela ne tombe-t-il pas sous le sens ? S’il n’y a plus d’hommes, on atteindra une productivité infinie. C’est le nirvana du capitalisme. En fait, cela pose un double problème :

  1. Mon expérience, qui est confirmée par le principe même du Lean Manufacturing, est que l’optimum économique n’est pas l’automatisation absolue. Il se trouve quelque part à mi-chemin entre le tout homme, et le tout machine. Raison ? En gros la machine est coûteuse, rigide, et fragile, l’homme, intelligent et hyper-adaptable, et il peut réparer les machines…
  2. Mais surtout, s’il n’y a plus que des machines, fabriquées par des machines, qui consommera ? L’optimum économique, dans notre modèle capitaliste, est obtenu lorsque chacun produit, ce qui lui donne les moyens de consommer. Voilà une vérité, de gros bon sens, qui a été oubliée par notre élite dirigeante.

Compléments :

Stratégie de Fiat

Le dirigeant du groupe Fiat (qui contient les automobiles Fiat, Iveco, CNH et Ferrari – Maserati) annonce qu’il veut construire un groupe automobile avec Fiat + GM Europe + Chryser, soit 6 ou 7m de voitures, n°2 mondial. A-t-il des chances de réussir ?

Deux choses m’intriguent à son sujet :

  1. un ami qui a l’air de bien le connaître en dit des choses que je trouve remarquables ;
  2. je n’ai pas grande considération pour son discours, qui affirme qu’il faut une taille minimale pour survivre (5m de voitures dans ce cas). Je l’ai entendu trop souvent, à chaque fois justifié par l’ego de celui qui l’exprimait.

Enquête.

  • Sergio Marchionne est un surdiplômé canadien, et pas italien. Ce n’est pas un ingénieur, mais un juriste devenu dirigeant. Son arrivée dans l’automobile s’est faite avec sa prise de pouvoir chez Fiat, en 2004. Auparavant il avait redressé SGS, qui est le plus gros cabinet de contrôle mondial. (Il l’aurait redressé en deux ans, ce qui est peut-être moins exceptionnel qu’il n’y paraît, quand on sait ce qu’est un cabinet de contrôle…).
  • Première caractéristique : il est très malin. Il a redressé Fiat et est en train d’acquérir un groupe énorme, à coût nul. Mais ce qu’il donne est considérable : un talent de conduite du changement.
  • Car il semble surtout un spécialiste de mon métier : il transforme les organisations pour qu’elles produisent plus et mieux, avec moins de ressources. Il a redressé Fiat, semble-t-il, en éliminant une hiérarchie qui paralysait la société, et en injectant de jeunes talents. L’entreprise a maintenant une couche de management très légère. (Je note au passage que les Italiens semblent naturellement doués pour construire ce type d'organisations légères et efficaces.) En cela, il prend le contrepied de la pensée unique de l’automobile (et de l’industrie) de ces dernières décennies : renforcer les structures de cols blancs, leurs outils et leurs salaires, et effectuer des économies en réduisant les personnels et leurs salaires, par délocalisation et automatisation à outrance.
  • La méthode semble idéale pour Chrysler qui souffrirait des mêmes maux : un management hypertrophié et incompétent. Autre avantage : la nationalité canadienne de Sergio Marchionne : il est important de comprendre la culture d’une organisation que l’on réforme.
  • Quant à la fusion avec les unités de GM, c'est plus compliqué : on prévoit de grosses synergies (1md€/an), le genre de promesses rarement tenues. En outre, c'est une question de production : est-ce la force de Sergio Marchionne ? Mais peut-être s’est-il constitué un réseau « d’hommes clés » techniciens, capables de mettre en œuvre sa stratégie ? En termes de culture, mes amis Italiens disent que l’Italie du Nord, ayant été sous domination autrichienne, a une culture proche de la culture germanique. Effectivement, les Italiens du Nord avec qui j’ai travaillé sont une sorte d’idéal des affaires : rigoureux, pragmatiques et créatifs.

Et les 5 millions de voitures ? Cette stratégie est un triomphe de l’opportunisme : Fiat acquiert beaucoup pour rien (sinon, une fois de plus, un remarquable talent). Mais, les monstres sont rarement intelligents (cf. GM) : sur le long terme ce qui fera la force du groupe ne peut qu’être une meilleure maîtrise de son métier que celle de ses concurrents. Le talent de M.Marchionne lui permettra-t-il de donner ce « moteur » à Fiat ? Sa stratégie ne s'apparente-t-elle pas, opportunisme à part, à une course en avant ? Un aveu d'échec ?

Compléments :

dimanche 3 mai 2009

Grippe porcine : on en fait trop ?

J’entends de plus en plus dire que l’on s’est peut-être emballé un peu vite. D’ailleurs ça a déjà été le cas pour la grippe aviaire.

Et si l’on s'était trompé ? The pandemic threat explique que nous n’aurons par perdu notre temps : nous nous serons entraînés, et les services de santé mondiaux avec nous. Le monde en sera d’autant plus efficace le jour où arrivera la véritable épidémie. (Elles surviennent en moyenne toutes les 3 décennies, et il n’y en a pas eu depuis 1968.)

L’argument est inattendu mais évident a posteriori. Beaucoup de gens ont découvert que l’entraînement était un aspect essentiel de leur vie (sportif, astronaute, pompier, champion d'échec, mathématicien...). Étrangement, c’est quelque chose que les entreprises n'ont pas compris : au lieu de simuler différents scénarios d’avenir, plus ou moins probables, presque toutes affirment qu’il n’y a pas d’autre cap que celui qu’elles suivent. Quand l’avenir les dément, leurs affaires tournent très mal.

Compléments :

Dirigeants compétents

The sensible giants s’étonne que certaines entreprises se soient très peu endettées ces dernières années.

Il s’agit de grandes sociétés « familiales » (Microsoft, Apple) ; de grandes sociétés non familiales, mais avec des dirigeants à poigne, des sociétés moyennes, aussi avec des dirigeants à poigne.

Depuis des années, j’entends des dirigeants se désoler de la « pression du marché », de la nécessité de se plier aux moindres fantasmes des analystes, de l’impossibilité d’y échapper. À tel point que j’ai fini par comprendre qu’un des bénéfices les plus vendeurs des techniques de mes livres est qu’elles donnent en quelques semaines des plans d’action, ce qui calme « le marché » : car il ne veut pas des résultats immédiats et miraculeux, mais savoir que son investissement va dans la bonne direction et est correctement entretenu.

Eh bien, a posteriori, je constate que la pression du marché n’était pas aussi insoutenable qu’on le disait. J’en déduis une double hypothèse : si elle a eu autant de succès auprès de tant de dirigeants c’est

  1. que la gestion à court terme que leur « imposait le marché » avait l’avantage de leur éviter de produire une stratégie qu’ils étaient incapables de concevoir ;
  2. que cette gestion conduisait à vider l’entreprise de ses actifs pour, en partie, les leur redistribuer, ce à quoi il était difficile de résister.

Barak Obama : révision

A hundred days of hyperactivity me fait nuancer mon opinion sur Barak Obama.

Les précédents billets laissaient entendre qu’il était hypocrite. En fait, il est plus vraisemblable qu’il se préoccupe plutôt de quantité que de qualité. Vu d’un peu haut, il en fait énormément, et ce qu’il fait semble raisonnablement satisfaisant. D’ailleurs, l’Américain est pragmatique : si ça ne marche pas, il envisagera autre chose. Le tout est de s’engager.

Et Barak Obama semble être quelqu’un qui ne se prend pas au sérieux, ce qui ne va pas avec l’image d’un hypocrite :

ON APRIL 27th a large passenger jet flew low over Manhattan, closely pursued by a fighter aircraft. Unsurprisingly, New Yorkers panicked. Few were amused to discover later that the plane was Air Force One, and that the White House had ordered it to buzz the Statue of Liberty for a publicity photo.

Catastrophe imminente

Lester R. Brown, qui est présenté comme ce qui se fait de mieux parmi les scientifiques, annonce la fin de la civilisation, amenée par une famine mondiale imminente.

La Somalie montre ce qui peut se passer : un état disparaît, surgit l’anarchie. Beaucoup d’autres sont prêts à basculer ; s’ils le font cela abattra un monde « globalisé » : drogues, épidémies, terrorisme, rupture du commerce mondial, guerres…

Les causes ? De plus en plus difficile de nourrir la planète. Les rendements plafonnent, et parfois régressent (en Chine), et transformer le blé en biocarburant n’est pas judicieux (un plein de 4x4 = de quoi nourrir une personne sur un an). Les nappes phréatiques sont épuisées (notamment en Inde et en Chine), et la terre arable connaît une érosion sans précédent (un tiers des surfaces serait concerné). Et ça chauffe de plus en plus.

Ce scénario revient régulièrement depuis Malthus, et, plus récemment, Forrester. Peut-il se réaliser cette fois-ci ? L’humanité sera-t-elle sauvée par la science, à nouveau ? La thèse de l’article est que, manifestement, elle s’essouffle ; cette fois-ci, il va falloir changer notre comportement, radicalement et brutalement.

Rousseau, discours sur l'inégalité

ROUSSEAU, Jean-Jacques, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes précédé du Discours sur les sciences et les arts, Le Livre de Poche, 1992.

Les confessions de Rousseau m’ont fâché avec lui pour plus de trois décennies, jusqu’à ce que je découvre, en rédigeant un livre, que la France n’était qu’un système de classement des uns par rapport aux autres, par nature un système inégalitaire. Ça contredisait « liberté, égalité, fraternité ». Rousseau ayant justement écrit sur l’inégalité, je me suis demandé si son œuvre ne méritait pas un peu de considération. 

Plusieurs choses m’ont surpris dans ce livre :

L’état de nature

A l’époque, il était une figure obligée de se demander comment l’homme en était arrivé là où il en était. L’émergence de l’idée d’individu s’accompagnait de son mythe fondateur, la création de la société par l'individu. On imaginait que l’homme avait toujours été isolé, et on se demandait pourquoi il avait construit une société. (Il semble plutôt que l’homme a toujours vécu en société et que l’invention de l’individu soit récente.)

Rousseau se tire très intelligemment de l'exercice. Il ne part pas de l’homme seul, mais de la communauté « primitive », et il imagine les étapes qui la transforment en un état « civilisé ». Et son raisonnement semble loin d’être ridicule.

La société rend l’homme laid

Il prend à contrepied le contrat social. La société force l’homme à être laid, et elle installe une inégalité qui n’existe pas dans « l’état de nature ».

En fait, la nature de l’homme ne change pas. Seulement, dans une petite communauté, l’homme n’a besoin que de son instinct pour vivre. Les relations sociales sont naturellement mues par la compassion. Plus exactement, l’homme est important pour l’homme, alors qu’en société c’est la société qui compte, l’individu est secondaire.

La société rend l’homme intelligent (d’ailleurs il redevient stupide pour peu qu’il sen éloigne). Elle lui apporte les arts, les sciences et les lettres. Mais tout ceci ne lui apprend que l’hypocrisie, l’apparence, et la superficialité. Pire, avec la domination du luxe (de l’économie), la science annonce la fin de la civilisation, qui ne sait plus reconnaître les vertus qui étaient nécessaires à son maintien.
Jusqu’alors les Romains s’étaient contentés de pratiquer la vertu ; tout fut perdu quand ils commencèrent à l’étudier.
On a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens (…) des esprits dégradés par une multitude de soins futiles (ne) s’élèvent jamais à rien de grand.
Je vois partout des établissements immenses où l’on élève à grands frais la jeunesse pour lui apprendre toutes choses, excepté ses devoirs.
Comment on en est arrivé là

Rousseau imagine la naissance de la société, avec l’invention de la propriété, qui crée riches et pauvres (= ceux qui sont restés comme avant, dans l’état de nature), puis vient la nécessité de collaborer pour obtenir ce que l’individu seul ne pouvait pas acquérir, d’où faibles et puissants. Les lois alors sanctifient le statu quo, donc une abjecte inégalité.
qu’un enfant commande un vieillard, qu’un imbécile conduise un home sage et qu’une poignée de gens regorgent de superfluités, tandis que la multitude affamée manque du nécessaire.
La jalousie naît de la différence, et le pouvoir, qui est là pour faire respecter les lois (contrat social), en profite pour diviser et asservir. Retour à l’égalité, dans l’esclavage.

Espoir ?

Pour éviter une aussi fâcheuse fin, et retrouver un peu de l’état de nature, Rousseau conseille de se méfier de la science, elle corrompt tout sauf les esprits exceptionnels, qui d’ailleurs la réinventent plus qu’ils ne l’apprennent. Que ces hommes conseillent les gouvernants et que chacun des autres redécouvre la vertu au fond de lui-même :
Ô vertu ! (…) tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs (…) rentrer en soi-même et d’écouter la voix de la conscience (…) tentons de mettre entre eux et nous cette distinction glorieuse (…) que l’un savait bien dire et, l’autre, bien faire.
Un livre rafraîchissant

Suis-je d’accord avec tout ce que dit Rousseau ? En particulier, je ne suis pas très sûr que l’on ait beaucoup à gagner à se replier sur soi, ni que l’on puisse imposer un changement majeur à la société. Mais je trouve ce livre rafraichissant, étonnamment actuel. C’est peut-être plus le discours du bon sens que de la raison.
Ils évaluent les hommes comme des troupeaux de bétail. Selon eux, un homme ne vaut à l’État que la consommation qu’il y fait.

samedi 2 mai 2009

Du citoyen

Discussion avec Marc Rousset, qui publie un nouveau livre sur l’Europe. Il oppose citoyen et droits de l’homme. Curieux.

  1. J’ai un intérêt professionnel pour Platon, Rousseau, Kant et la pensée chinoise. Mon métier consiste à faire tenir ensemble des « organisations », des entreprises. Eux ont voulu maintenir au mieux de sa forme la société qui leur semblait idéale. A une échelle plus grande, ils parlent de mon sujet. Et je reconnais mon expérience dans ce qu’ils disent. Or, ils soulèvent un paradoxe : ils ne parlent pas de droits de l’homme, mais de « devoirs », de morale. C’est probablement cela être un citoyen. Trouver ces devoirs est le but de la philosophie pour Platon, de la raison pour Rousseau et Kant. Pour ces derniers le droit de l'homme est celui de ne pas subir le diktat arbitraire d’un autre homme. C’est en faisant ce qu’il doit que ce droit ultime est respecté.
  2. Et les droits de l’homme ? Il est possible qu’ils aient été initialement les « devoirs » de la société. Peut-être, comme la pyramide de Maslow, disaient-ils à la société ce qu’elle doit apporter à l’homme ? Mais est-ce, pour autant, qu’ils pouvaient être revendiqués pas l’individu pour son compte propre ? Les droits ne seraient devenus un dû que récemment. Influence anglo-saxonne ? La vision du monde anglo-saxonne semble construite sur celle du marchand. Ce qui donne un univers d’individus isolés dont le comportement est encadré par quelques lois explicites. En dehors, tout est permis. Quant aux « droits de l’homme » ils s’expliquent probablement ainsi : la dictature du marché globalisé n’ayant pas encore fait le bonheur mondial, il faut, en attendant, protéger l’homme de la main haïssable de la société. Tout ce qui bride les désirs immédiats de l’individu est inacceptable. Exemples :

  • L’épisode du « foulard islamique » montre que la France demeure dangereuse, imprévisible, et rétrograde. L’argument de l’état laïc est incompréhensible.
  • Toutes les opinions sont bonnes à exprimer, y compris celles des révisionnistes.
  • Dans le modèle citoyen, l’immigrant est accepté parce qu’il se reconnaît dans les valeurs du pays, c’est une sorte de membre de la diaspora qui rejoindrait la terre promise. Il devient citoyen. Dans le modèle anglo-saxon, l’homme a le droit d’aller où il veut, il appartient au monde. D’ailleurs l’immigration est économiquement favorable puisqu’elle augmente la taille du marché, et, par la concurrence qu’elle introduit, elle abaisse le coût de main d’œuvre (logique du marchand).

Il n'y a certainement pas que les Ango-saxons (têtes de Turc commodes) qui soient impliqués dans l'affaire. Tous les individualismes ot dû se prêter main forte, qu'ils aient eu envie de faire du commerce ou non.

Compléments :

  • Sur la vision anglo-saxonne du monde : CROZIER, Michel, Le mal américain, Fayard, 1981 ; HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
  • MASLOW, Abraham Harold, Motivation and Personality, HarperCollins Publishers, 3ème edition,1987.
  • Sur la Chine traditionnelle et le changement : Le discours de la Tortue.

De la musique

J’écoute France Musique, et je me demande pourquoi la musique classique est aussi déprimante.

C’est bizarre, la musique dite « populaire », par contre, me donne envie d’être heureux. Même celle qui a pour profession la nostalgie, comme le Blues ou le Fado. Alors, musique déprimante = musique de l’élite ?

A l’appui de cette idée, le Jazz. Quand c’était une musique d’esclaves, elle était joyeuse, et pourtant elle parlait de malheurs ; depuis qu’elle a été récupérée par l’intellectuel, elle est un encouragement au suicide. Je me souviens aussi d’avoir découvert dans une émission de France Musique un chant populaire que j’avais entendu lors de fêtes. Là, cela ressemblait à un appel à la lutte des classes. Sentiment qu’avait ressenti l’interprète au spectacle de l’abjection qu’avait dû être la vie à la campagne ?

Ce qui m’amène à Platon. Si je le comprends bien, l’art peut avoir deux résultats : l’un qu’il réprouve, encourager l’homme dans ses us et coutumes ; l’autre qui lui semble important, enseigner ce qui est bien. A en croire Norbert Elias, il y aurait eu une querelle de ce type entre l’art français et anglais. Quand la France dominait l’Occident, et ses goûts, il était mal vu d’apprécier Shakespeare et son apologie des vices du monde. Ce qui était à la mode était le drame classique, qui enseignait la vertu. (La victoire ultérieure de Shakespeare en dit long sur celle du monde anglo-saxon.)

A partir du modèle Platon, je fais l’hypothèse que la musique a un rôle social double : nous mettre dans un état d’esprit désirable 1) en nous préparant à un rôle futur, ou 2) en nous réparant. De quoi il semble ressortir que pour l’élite l’usage de la musique est plutôt du premier ordre, pour le peuple, du second.

Une seconde différence entre élite et peuple est que l’un maîtrise son avenir, pas l’autre. C’est cohérent avec mon explication.

Dernière pièce apportée au dossier, pour aujourd’hui. Le témoignage de la Marquise de Sévigné. Elle est tour à tour émue aux larmes par un sermon édifiant, et observatrice indifférente du massacre du peuple. Compassion épuisée, ou se réservant pour de grandes choses ? Il est tentant de penser que l’art maintient la cohésion sociale : il permet aux petites gens de supporter leurs maux et à l’élite de supporter le spectacle de leurs souffrances.

Qui lit les blogs ?

Une étude montre que ce sont ceux qui espèrent ainsi que l’on lise le leur.

Il y a peut-être une explication à ce phénomène dans ce que Robert Cialdini dit une loi sociale : je rends ce que l’on me donne. Donc commenter un billet conduit, normalement, à la réciproque. Commentez si vous voulez être commenté.

Ce n’est pas vrai partout : les blogs de journaux sont énormément lus et commentés sans qu’ils aient à suivre ce mécanisme. Ce pourrait être une illustration d’une seconde loi de Robert Cialdini : la validation sociale.

Pour pouvoir juger de ce que dit un billet, il faut avoir un niveau de connaissance élevé dans le domaine qu’il traite. Ce qui est rarement le cas. Donc, le plus simple est de suivre l’opinion du groupe. Si tel blog est soutenu par tel journal, il doit être sérieux et refléter les opinions du dit journal. On peut donc lire ses propos sans plus d’analyse.

Application à ce blog. Il me semble que son lectorat se divise en 4

  1. « Amis » ou proches. Ils se sont fait une idée à mon sujet, et sont habitués aux sujets qui m’intéressent, qui les intéressent aussi. Il y a aussi un peu de validation sociale ici : il y a quelques amis d’amis.
  2. « Experts », qui se reconnaissent semblent-ils dans les questions que je traite. Ce sont plutôt des « hommes de terrain » que des spécialistes de sociologie des organisations.
  3. Personnes qui découvrent le changement, et qui recherchent à comprendre de quoi il s’agit (définition). Dans ce cas, la « validation sociale » joue, faiblement, en ma faveur. J’ai écrit plusieurs livres et on trouve quelques interviews de moi sur Internet.
  4. Curieux qui cherchent des informations sur tel ou tel sujet du moment, et qui doivent vite se rendre compte que ce n'est pas ici qu'ils vont les trouver.

Compléments :

  • CIALDINI, Robert B., Influence: Science and Practice, Allyn and Bacon, 4ème édition, 2000

GM et Chrysler

GM et Chrysler ne sont plus viables telles que. Dans les deux cas, le gouvernement américain leur a imposé un plan :

  • qui « réinvente » leur fonctionnement.
  • qui restructure leurs dettes : les créditeurs reçoivent une part de l’entreprise. L’état et le fonds de sécurité sociale interne, les plus gros morceaux, les débiteurs financiers le reste. Dans le cas de Chrysler, Fiat aurait 20% de la société en échange de compétences et savoir-faire.

Dans les deux cas, les débiteurs privés risquent de préférer une faillite à ce qui leur est proposé (c’est le cas pour Chrysler). La dépouille de l’entreprise vaut plus pour eux que l’entreprise vivante.

Intéressant problème de conduite du changement :

  • Les banques s’offusquent de voir leurs intérêts moins bien servis que ceux des employés des entreprises. On peut en être choqué : ces intérêts ne sont pas du même ordre ; du côté des banques c’est un profit plus ou moins élevé, du côté des employés c’est leur seule source de revenus (qui devient d’ailleurs à fort risque).
  • Surtout, le comportement bancaire peut avoir un coût social, et économique, colossal : non seulement les deux entreprises peuvent disparaître, mais aussi leur sous-traitance, et un savoir-faire complexe et diffus qui a mis plus d’un siècle à se construire. Combien de temps faudra-t-il pour qu’il soit remplacé par autre chose ? Qu’est-ce qui peut le remplacer ? La perte peut-elle être irréparable ?
  • Mais les investisseurs ne peuvent pas être autres qu’ils sont. Qu’ils maximisent leurs profits à court terme est exactement ce que leur enjoint de faire le professeur d’économie et l’école de management. C’est leur nature. Ce qui rend inefficace la politique du gouvernement américain, ce n’est pas la mauvaise volonté des banques, mais sa propre hypocrisie. Car, que fait-il ? Il veut imposer sa volonté au marché. Ça s’appelle une nationalisation. Quand il aura le courage de se l’avouer, il saura mettre en œuvre efficacement sa stratégie.

Nucléaire : effet de mode ?

C’est ce que semble dire une revue, par The Economist, d’un ouvrage d’histoire de l’industrie nucléaire :

Ce qui émerge est un cycle d’espoirs, de percées, de mésaventures, et de fausses promesses. A moins que l’on ne le comprenne mieux, nous sommes en danger de le répéter.

Compléments :

vendredi 1 mai 2009

Éviter les conflits

Voici quelques idées utiles :

  • Construire une relation d’intérêt réciproque qui pâtirait d’un conflit. L’article donne l’exemple des liens construits par l’Union européenne.
  • Quelque chose qui ressemble à l’égalité pour Rousseau : ne pas permettre un déséquilibre de forces. Tous les primates deviendraient guerriers quand ils savent vaincre sans risques.
  • Ne pas laisser s’installer la rareté, due à une croissance de population incontrôlée (qui peut résulter de l’adoption de la médecine occidentale), à des sécheresses (que l’effet de serre rend de plus en plus fréquentes)…

Amour inventé

Je tombe sur une inattendue phrase d’Histoire de la Russie et de son empire, de Michel Heller :

Or, l’on sait que, sans la promotion de la littérature, l’amour n’existe pas.

Notre conception actuelle de l’amour serait-elle une invention de notre culture, construite au cours des siècles par les troubadours et les romanciers ? Un autre exemple de la transformation que la société fait subir à un homme infiniment malléable ?

jeudi 30 avril 2009

Pourquoi crée-ton une entreprise ?

Vincent Giolito me disait avoir été frappé, dans son début de carrière de journaliste, par ses rencontres d’entrepreneurs qui avaient transformé leurs passions en métier, comme ce pilote d’hélicoptère qui vendait des photos aériennes des propriétés qu’il survolait.

Je me demande s’il n’y a pas là un cas général : d’abord il y a la passion, puis on essaie de lui trouver une rentabilité. Parmi les entrepreneurs que je connais, tous suivent ce schéma. Une exception peut-être est celle des avocats, ou publicitaires, des professions dans lesquelles la formation initiale tend naturellement à pousser à l’indépendance. Mais ce sont quand même des professions que l’on choisit.

Ce modèle donne une entreprise très efficace, parce qu’elle est construite autour des compétences uniques d’un homme. Mais, pour la même raison, elle a du mal à grossir.

Si le cas est général, c'est un général français, cependant. Les entrepreneurs américains que je connais, eux, ont pour motivation première de gagner le plus d’argent possible. Pour ce faire, ils choisissent celui de leurs talents qui est le plus efficace, même s’il n’est pas leur préféré.

Par exemple, les fondateurs d’Aprimo, des anciens d’IBM, ont cherché la dernière fonction de l’entreprise qui n’avait pas son ERP. Je ne suis pas sûr qu’ils aient eu une tendresse particulière pour les ERP. De même William Johnston voulait faire fortune, il s’est demandé le moyen le plus efficace pour cela, compte tenu de ce qu’il savait faire. Résultat : vendre de l’immobilier. Il a alors décidé d’apprendre son nouveau métier.

Ce modèle là privilégie l’efficacité économique . L’entreprise ainsi constituée n’ayant pas un très gros avantage concurrentiel doit le trouver dans sa taille : elle doit arriver le plus vite possible à un quasi monopole ?

Explication de l'hostilité de l'Américain à l’impôt : son plaisir quasiment unique est de gagner de l’argent, pas d’exercer son métier - qui lui est peut-être même désagréable ?

mercredi 29 avril 2009

Obama – Dorian Gray

Par touches, Counterpunch peint une bien étrange image d’Obama : celle d’un illusionniste.

Dans cet épisode, il s’agit d’Irak. La politique de George Bush n’aurait pas été annulée, mais remarketée. Les engagements de retrait pris par Barak Obama son discrètement réécrits. Si je comprends bien, les troupes devaient se retirer des villes, pour cela, on serait en train de modifier leurs frontières pour en exclure les zones d’occupation…

Nouvelle illustration de l'innovation selon Robert K. Merton ?

Santé de l’Angleterre

Je constate depuis quelques semaines que les journalistes économiques anglais en veulent à leur gouvernement. Quelles sont leurs raisons ?

Angleterre en difficulté ? Vue d’où elle part (de plus bas que l’Amérique - Perfide Albion), je continue (Dynamique Grande Bretagne) à penser qu’elle manœuvre magistralement les ficelles de l’économie. Justification (Hubris and nemesis) :

  • Contrairement à l’Amérique elle a nationalisé ses banques sans coup férir.
  • La chute de la livre a permis de lutter contre une possible déflation, et de stimuler les exportations. Malheureusement, la demande étrangère est déprimée ; observation qui pourrait expliquer pourquoi les économistes poussent à une relance mondiale : elle va de pair avec la politique de taux de change des pays anglo-saxons ?
  • Faibles taux d’intérêt et création de monnaie.
  • Chance d’avoir une industrie, faible (13% de l’économie), mais sur des marchés peu exposés à la récession (pharmacie, aéronautique).
  • Certes son endettement croit (80% du PIB), mais il y a pire (Japon : 200%).

Paul Krugman va dans mon sens, et pour lui ne pas être entré dans la zone Euro a été une bonne idée (A quick note on Britain).

Alors pourquoi est-ce que l’économiste anglais grogne ? Il en voudrait au gouvernement Brown de manœuvres que la morale réprouve, quand elles ne s’appliquent pas à l’étranger. Il aurait notamment expédié beaucoup de décisions difficiles au-delà des prochaines élections ; il aurait aussi organisé une campagne de calomnie contre son opposition

La politique est souvent peu aimable, les conservateurs ont parfois dénigré la santé mentale de M.Brown, par exemple. Mais en impliquant les épouses, et par de totales inventions, M.McBride (homme de main de M.Brown) clairement est allé trop loin. Tailspin.

On reproche aussi un passé de dépenses exagérées. Mais peut-être croyait-il tout simplement que l’économie était solide et qu’il pouvait se le permettre (« le ministère des finance a confondu un super boom avec une position économique durable » A chancellor flying on a wing and a prayer) ?

Crise et changement de culture

La presse anglo-saxonne découvre le rôle de la culture dans le changement.

  1. Il penserait que son salaire lui est dû quel que soit l’état des affaires de son entreprise. Justification ? Son diplôme, il possède une licence d’une université prestigieuse. J’observe un glissement de l’idéal américain, de l’entrepreneur au bureaucrate (dont le succès dépend plus de sa fortune que de son talent ?).
  2. La dernière flambée des résultats des banques (comptabilité créative, selon moi) aurait été motivée par le nécessaire maintien des bonus = motivations. Ce qui confirmerait mon intuition qu’il s’agit d’une amélioration sans lendemain.

he has internalized a worldview in which Wall Street is the central pillar of the American economy, the health of the economy depends on the health of a few major Wall Street banks, the importance of those banks justifies virtually any measures to protect them in their current form, large taxpayer subsidies to banks (and to bankers) are a necessary cost of those measures - and anyone who doesn’t understand these principles is a simple populist who just doesn’t understand the way the world really works.

Notre culture est ultralibérale

Il est de bon ton de dénoncer les méfaits de « l’ultralibéralisme ». Mais il y a peu de chances que rien de neuf n’émerge avant longtemps, tout simplement parce que l’ultralibéralisme a semblé avoir fait la démonstration de son efficacité pendant trois décennies, et que les dirigeants mondiaux sont donc issus d’une école ultralibérale. Ainsi Avoir soutenu la guerre en Irak, une voie d’avenir en Europe explique que les postes principaux de l’Europe de demain seront occupés par des pro-Bush (Blair, pour la présidence, Barroso, présidence de la commission, Rasmussen, OTAN) ; L'Etat français, dernier refuge de la "culture du résultat", par Michel Feher, rappelle que si le discours de Nicolas Sarkozy parle du « retour à l’Etat », ses actes sont classiques des convictions ultralibérales. C’est comme cela qu'il faut interpréter l’étonnant silence idéologique des partis d’opposition : ils ne sont pas « d’opposition » ?

Difficulté du changement : renoncer à ce à quoi l’on croit

Et maintenant cours de changement.

  • Problème qui se pose à toute conduite du changement : si le changement est aussi difficile, partout, c’est que ce qui doit changer est au plus profond de ce à quoi croient gouvernants et dirigeants. Plus la culture a vécu un long succès, plus elle demande de temps pour se transformer. Il a fallu plusieurs siècles à la Chine pour secouer ses certitudes, et elle n’est pas au bout du chemin (Chine et Occident : dialogue de sourds).
  • Les paroles, qui sont dirigées par une sorte d’adhésion à « l’opinion publique », contredisent les actes, qui sont dirigés par l’inconscient (un aperçu de la théorie d’Edgar Schein : Changement en Amérique (suite) et Nous sommes tous des hypocrites !).
  • Paradoxe : le dirigeant, dont l’incapacité à changer cause les difficultés de son organisation, les explique par la « résistance au changement » de celle-ci.

Voici une raison pour laquelle la crise pourrait durer longtemps : nos dirigeants (et la société dans son ensemble, probablement aussi) s’accrochent à un mode de pensée obsolète. C’est ainsi que le gouvernement américain déploie des trésors d’ingéniosité pour ne rien changer à son système financier (Chronique d’une crise annoncée).

Le renouvellement de ce socle de pensées prendra sûrement des années. Une génération ?

mardi 28 avril 2009

Étudiants en faillite

Au moment où l’on semble vouloir réformer l’université française sur l’exemple américain, il est utile de comprendre comment marche ce dernier.

Les étudiants américains traversent des moments difficiles. Le coût moyen de la scolarité dans une université privée est de 25000$. Soit probablement plus de 35000$/an en comptant les frais de vie et les livres, donc il faut 140.000$ pour obtenir une licence. Du coup les diplômés sont surendettés, ce que n’arrange ni le chômage, ni le fait que les universités ont perdu dans la crise un quart des fonds qui leur servaient aux bourses d’étude. D’ailleurs, elles vont devoir augmenter leurs prix. Un groupe Facebook qui réclame l’annulation de la dette étudiante a 180.000 membres. (Source : Desperemus igitur.)

Voici un système éducatif qui résiste mal aux crises. Est-ce ce que nous désirons l’installer chez nous ?

Sur le même thème américain : Logique des universités.

lundi 27 avril 2009

Efficacité de la relance internationale

Fiscal policy again? A rebuttal to Mr Krugman s’interroge sur l’efficacité de la politique économique qui fait aujourd’hui l’unanimité.

  • Partant de l’exemple de la crise japonaise, il explique que tant que les banques américaines ne seront pas débarrassées de leurs actifs à risque, le système financier ne pourra pas jouer son rôle et toute relance se fera en pure perte. Plus malin : en requinquant l’économie, la relance donne de l’oxygène aux banques et les encourage à ne pas se réformer.
  • Le risque, alors, est que les états s’endettent pour rien. (Et s’engagent dans un cercle vicieux : plus ils s’endettent, plus ils s’affaiblissent, et plus ils rendent le mal difficile à combattre ?)
  • Mais pourquoi les économistes anglo-saxons ne jurent-il que par une relance massive, alors qu’il ne semble pas qu’il y ait de justification pratique ou théorique ?

Ce paradoxe révèle peut-être une « hypothèse fondamentale » des économistes américains : pour eux les « actifs toxiques » ne le sont pas, le système financier, fruit de leurs équations, est parfait, à quelques réglages près ?

En tout cas, plus que jamais, méfions-nous des conseils des économistes.

Madoff le durable

How the Wall Street Journal and the New York Times Buried the Madoff Scandal for at Least Four Years semble avoir trouvé une surprenante explication à la durabilité de l’escroquerie de Bernard Madoff : ses investisseurs savaient qu’il était un escroc !

Ils auraient été convaincus qu’il commettait des délits d’initié. En effet, il était courtier : il était au courant des achats et des ventes des grandes entreprises et aurait pu investir un peu avant de passer des ordres pour son fonds ; ainsi il était sûr d’où allait se diriger le marché. Ils savaient aussi qu’ils avaient peu de risques d’être punis pour leurs méfaits. « ils comprenaient qu’il était un escroc mais pas d’un type qui menaçait leur portefeuille. »

Morale de la finance internationale ?

Les certitudes du gouvernement Obama

Lawrence Summers est un grand homme. Conseiller économique le plus influent de Barak Obama, c’est le dernier ministre des finances de Bill Clinton (il a aussi travaillé dans l’administration Reagan). Il a été un des plus jeunes professeurs de Harvard, qu’il a dirigé, il est le neveu de deux prix Nobel d’économie. Lui-même a reçu tous les prix qui annoncent l’arrivée du prix Nobel. Larry Summers’ New Model résume les idées qu’il développe lors d’une conférence faite à des collègues économistes (j’ai extrait 2 de ses 5 points) :

1 - All crises must end. The “self-equilibrating” nature of the economy will ultimately prevail, although that may take massive one-off government actions. Such a crisis happens only ”three or four times” per century, so taking on huge amounts of government debt is fine; implicitly, we will grow out of that debt burden.
2 - We will get out of the crisis by encouraging exactly the kind of behaviors that “previously we wanted to discourage” two years ago. It is “this insight, this view” particularly with regard to leverage (overborrowing, to you and me) that “undergirds the policy program in the United States.”

Menace au changement : certitude

Intéressant ! Non seulement on entrevoit ici les « hypothèses fondamentales » qui guident le gouvernement américain, mais, aussi, voilà l’exemple typique de ce qui fait s’effondrer le changement : une pensée qui est incapable d’envisager son propre changement, de se remettre en question, qui est tellement sûre d’elle-même qu’elle pense commander à la nature.

Qu’est-ce qui nous dit que « toutes les crises doivent finir », que la « nature de l’économie » est d’être « auto adaptable » ? Que l’Amérique peut empiler des dettes démesurées qui seront effacées par une croissance inévitable ? Qu’est-ce qui a remis l’économie mondiale en place, lors de la crise de 29 : la nature de l’économie, ou une guerre et un interventionnisme forcené de tous les états mondiaux ?

La politique américaine est guidée par la foi. Pas tant une foi en l’économie, qu’en une confiance aveugle en son intelligence. Retour à la croyance néoconservatrice de l’ère Bush : il existe un bien et l’homme supérieur le connaît.

L'homme commande rarement aux éléments

The Economist (glimmer of hope?), lui, doute que l’économie mondiale reparte, autrement qu’en titubant. Il y a beaucoup de raisons pour cela :

  1. L’Amérique est extrêmement fragile : « un chômage élevé et une augmentation des faillites de banques pourraient facilement causer une nouvelle vicieuse dégringolade. »
  2. Et la demande mondiale ne va pas renaître : les banques européennes sont à la veille de révéler leurs pertes (1100md$), le Japon est surendetté et n’a plus de latitude pour stimuler son économie, et le chômage va faire de tels dégâts qu’il va empêcher la reprise de la consommation interne.

En fait, la crise pourrait causer l'impensable (pour Larry Summers) : attaquer le muscle de l’économie, sa capacité à produire : « Un chômage continu, des années de sous-investissement et de dettes publiques excessives (…) vont ébranler le potentiel sous-jacent de l’économie ».

Bienvenu dans une ère d’espérances réduites et de dangers permanents ; un monde où les responsables politiques doivent naviguer sous la menace imminente de la déflation tout en contrant les (raisonnables) peurs des investisseurs que des dettes publiques croissantes et un relâchement monétaire massif puissent finalement conduire à une forte inflation ; un monde inconnu où les emprunts du gouvernement atteignent un niveau jamais vu depuis la seconde guerre mondiale

Compléments :