mardi 11 août 2009

The Economist et l’Allemagne

Surprise. Alors que j’ai cru entendre que l’Allemagne sortait glorieusement de la crise, j’aperçois un article alarmiste de The Economist (Unbalanced Germany).

Si l’Allemagne semble s’être bien tirée de la crise, avec une faible croissance du chômage, son économie dépend trop de l’exportation et de l’industrie. Or, les marchés de l’Ouest ne vont pas se redresser avant longtemps. Il faudrait beaucoup plus de services et de consommation interne. Mais l’Allemagne ne le veut pas. Et ses électeurs sont désespérément contre les réformes et le libre échange.

Je soupçonne que derrière ce jugement, il y a une inquiétude : l’Allemagne exporte beaucoup plus qu’elle n’importe. Ce qui n’est pas durable : ceci signifie que d’autres pays doivent être en déficit permanent. L’Allemagne est la Chine de l’Europe (Déséquilibre des échanges mondiaux). Cependant, suggérer de violer la culture d'un pays est une incongruité en termes de conduite du changement. Je suggère plutôt d’augmenter ses importations :

  • D’apporter les produits dont a besoin son industrie exportatrice (le plus gros client de mon premier employeur, un éditeur de logiciel, était l’Allemagne).
  • De lui vendre le service qu’elle ne sait pas produire.
Compléments :

  • Je note une fois de plus le peu d'amitié de The Economist pour la démocratie et le peuple : Cependant, la politique n'est elle pas supposée n'être qu'art de la persuasion ?

Le mécanisme de la manipulation

Robert Cialdini, dans Influence : Science and Practice, raconte l’histoire suivante :

Une hippie dans un aéroport. Elle donne une fleur à un homme d’affaires. Il se croit obligé de lui donner de l’argent. Discrètement, il se débarrasse de la fleur. Elle la récupère dans une boîte à ordure, et la donne à un nouvel homme d’affaires. Explication. L’humain obéit à la loi de réciprocité, une loi sociale : si on lui donne, il rend. La hippie a utilisé cette faille sociale pour collecter de l’argent.

Je dis et redis que les sciences du management sont devenues des sciences de la manipulation (par exemple : Totalitarisme et management). Cet exemple montre

  • Un des moyens les plus efficaces de nous manipuler : la société nous fixe des droits et des devoirs, ils résident dans notre inconscient ; le manipulateur utilise les règles sociales pour nous forcer à n’avoir que des devoirs envers lui : soit nous le servons, soit nous sommes en contravention avec la société.
  • Qu’aucune règle sociale ne peut être absolue, sous peine de devenir un moyen de manipulation tout aussi absolu.
  • Que l’on ne suit plus les commandements de la société : qui rend encore ce qu’on lui a donné ? Nous soupçonnons certainement une tentative de manipulation. Malheureusement, cela veut dire que la société, basée sur l’échange, ne fonctionnera bientôt plus. Alors que faire ?
S’il y a une règle, c’est qu’aucune règle n’est absolue : ni rendre systématiquement, ni ne jamais rendre. La réciprocité est une règle quasi sacrée, mais rien n’empêche de la discuter en cas de doute. D’ailleurs, il est moins important de se faire un peu escroquer que de refuser de la suivre.

Faire le tri entre ce qu’il faut faire ou non est le rôle de la « raison ».

lundi 10 août 2009

Buffett = Madoff ?

Un article explique de W.Buffett vient de vendre pour 4,9md$ de produits dérivés. Il s’agit d’un pari sur des indexes, qui peut lui faire perdre de l’ordre de 35,5md$, dans 10 ans. Il aura alors 88 ans.

J’ai déjà vu passer un billet de ce type, il y a quelques mois, mais n’ayant pas réagi à temps, je n’ai pas réussi à le retrouver. La présomption que j’en ai tirée est la suivante : W.Buffet a trouvé un moyen élégant de lever d'énormes fonds. Il vend des produits dérivés sur tout et n’importe quoi, à très long terme. Du coup, il récupère énormément d’argent, qu’il peut investir dans des acquisitions. C’est sûrement un excellent investisseur, mais, surtout, il a réussi à expédier le risque après sa mort. Il a construit sa fortune à crédit. Mais un crédit qu’il a de fortes chances de ne jamais payer.

C’est à creuser. Mais il y a probablement derrière tout ceci quelque chose de l’âme de l’Amérique. L’Américain veut faire fortune, et il a trouvé un moyen pour cela : prendre énormément de risques, et les faire porter par quelqu’un d’autre. La société américaine (et mondiale), dans le cas de Goldman Sachs ? La postérité dans celui de Buffett ou Madoff (s’il avait réussi à tenir la distance, ou avait vécu moins vieux) ?

Bien sûr, ça ne réussit pas à tous les coups, mais que pèsent, pour un Américain, quelques années de prison ou de discrédit par rapport à des décennies au firmament de la richesse mondiale ? D’ailleurs, peut-il envisager que sa bonne étoile l'abandonne ?

Compléments :

  • W.Buffett a appelé les produits dérivés des armes de destruction de masse. Ce qui montre qu'il est conscient d'adopter une stratégie à très haut risque.

Le retour des canonnières

La Chine annonce que l’espionnage d’une entreprise occidentale lui a coûté 100 milliards de $. L’Iran emprisonne les ressortissants occidentaux, la Russie renoue avec son passé expansionniste, et cherche à déstabiliser les pays qui l’encerclent…

Décidément l’ère de l’angélisme est passée. Comme je l’ai dit dans un billet précédent, l’Europe doit regarder le monde en face, il est extrêmement inamical, et il ne comprend que la force. Elle n’a plus d’armées, et de toute manière la solution n’est plus efficace. Elle doit se reconstruire des convictions et apprendre à utiliser les atouts qu’elle a en mains pour les faire respecter.

Compléments :

Plus de 1100

Mes considérations du passage du millier (Mille et quelques) contenaient une erreur : mon art du billet a beaucoup évolué. J’ai relu récemment quelques-uns de mes billets initiaux. Je les trouve lourds, didactiques, flagorneurs, prétentieux, artificiels, et mal écrits. J’ai finalement eu du mal à trouver mon style et mon rythme.

Cela s’explique probablement parce que, inconsciemment, j’étais assiégé par des ambitions contradictoires : faire de la réclame à mes compétences de consultant, à mes livres ; montrer que je suis un homme important ; viser le hit parade des blogs…

Edgar Schein a fait une observation judicieuse au sujet des choix de carrière (Career Anchors) : nous sommes pris entre des tentations qui nous rendent incohérents. Il faut savoir repérer celle qui nous convient vraiment, et couper les amarres avec les autres.

N’ai-je plus qu’une direction ? Si c’est le cas, il semblerait que ce soit celle d’un bloc-note que j’écris pour moi, avec une contrainte qui oriente ma créativité : ne pas dire n’importe quoi, parce que je peux être lu.

Une révélation (304) fut que blogger est un exercice de démocratie. C’est dire ce que l’on doit dire, en son âme et conscience, sans censure mais en respectant les règles de la société. C’est l’exercice même du changement, du « stretch goal » : employer les règles de la société pour obtenir ce que l’on désire.

D'ailleurs, si l’écriture du blog est un exercice difficile c’est moins à cause des règles de la société que de l’auto censure, ou de la paresse intellectuelle ?, je lis, j’entends, je ne réagis pas : sans doute, j’espère que les événements se résoudront d’eux-mêmes.

dimanche 9 août 2009

Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs

Inquiétant article sur Goldman Sachs (Rolling Stone). Goldman Sachs a été un des grands acteurs du Crash de 29 (Galbraith lui dédie un chapitre). Après des décennies de calme, sa nature se réveille :
  • Lorsqu’arrive la bulle Internet, il est le leader de l’introduction en bourse des entreprises. Jusque-là seules celles qui sont rentables depuis plusieurs années sont candidates. Mais on tord le cou à cette règle. Et Goldman Sachs met au point des techniques frauduleuses pour faire exploser le cours des actions nouvelles et s’attirer des clients. La banque est condamnée, mais la pénalité est faible par rapport aux sommes colossales qu’elle a gagnées, pour des opérations qui n’auront été que du vent (Le Nasdaq perd 5000 milliards de $ à la suite de l’éclatement de la bulle Internet). L’aventure a donné à Goldman Sachs le goût des profits démesurés, dorénavant il va aller de bulle en bulle.
  • C’est à cette époque que M.Rubin, ancien dirigeant de Goldman Sachs et ministre des finances de M.Clinton, va procéder à la déréglementation des systèmes financiers dont nous ne nous sommes toujours pas relevés.
  • La bulle suivante est celle des subprimes. À nouveau, elle tient à une entorse à une règle prudentielle. Le procédé est beaucoup plus brillant que celui que j’avais entrevu. Il consiste à prêter à la terre entière, y compris aux insolvables, mais en se déchargeant du risque. On y parvient 1) par une titrisation qui masque le risqué par du non risqué 2) par une forme d’assurance nouvelle, le CDS, fournie par AIG. Mieux, le régulateur refuse de réguler le CDS, qui peut être consommé sans limites. Et quand l’affaire commence à mal tourner Goldman spécule contre ces produits !
  • Goldman se tourne vers les matières premières. Avec quelques amis, il fait exploser le prix du pétrole à un moment où l’offre est en croissance et la demande en baisse. Pendant la durée de la bulle, trois quarts des achats de matières premières auraient été faits à des fins spéculatives (avant d'être consommé le baril de pétrole était acheté 27 fois). À l’origine de la bulle, une manœuvre de la banque qui obtient une dérogation concernant une règle anti-spéculation datant de 1936. L’exercice aura fait beaucoup de victimes, et serait à l’origine d’une famine qui a touché cent millions de personnes.
  • Puis, c'est le sauvetage des banques par M.Paulson, ministre des finances et ancien P-DG de Goldman Sachs. Bizarrement, la seule grande banque que l’administration américaine laisse sombrer est Bear Sterns, un des principaux concurrents de Goldman Sachs. Par contre son assureur AIG est tiré d'affaires, ce qui permet à Goldman Sachs de couvrir ses pertes (13md$), la banque sera aussi gentiment renflouée par le contribuable.
  • Et l’avenir est riant. La prochaine spéculation semble devoir porter sur le marché des bons à émettre du carbone, que l’administration américaine essaie d’imposer. Goldman Sachs, qui d’ordinaire refuse toute réglementation, a mis son formidable pouvoir de persuasion au service de la promotion d'une politique anti-effet de serre hyper dirigiste.
  • Détail curieux : Goldman Sachs gagne beaucoup d'argent, mais ne paie pas d'impôts. Mais il n'y a rien d'exceptionnel, c'est aussi le cas des deux tiers des entreprises américaines.
Ce qui me fascine dans cet article, c’est que j’y vois le bombardier du film de Kubrick : le Dr Folamour. Goldman Sachs c’est une équipe de génies de la finance, seuls contre tous, qui mettent un talent et une énergie désespérés pour retourner tous les mécanismes de protection de la société, afin d’en tirer des bénéfices toujours plus gros (622.000$ par employé et par an en 2006, et 2009 devrait être bien meilleur). J'y entends aussi l'histoire d’Enron. Mais Goldman Sachs est infiniment plus fort et intelligent qu’Enron, et, surtout, il tire les ficelles de toutes les administrations depuis celle de Clinton : ses anciens employés sont à tous les postes d’importance (à commencer par la direction de l'organisme supposé le contrôler).

Goldman Sachs nous lance un formidable défi : nos réglementations seront impuissantes contre son génie. Il aura notre peau.

Compléments :
  • Sur Enron: EICHENWALD, Kurt,Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
  • Une autre chose qui me fascine : la similitude entre le comportement du Goldman de cet article et celui d'une cellule cancéreuse.

Iran et Europe

L’Iran juge des ressortissants européens dans le cadre de procès qui ressemblent fâcheusement à ceux de Staline. L’Iran pose un difficile problème à l’Europe : que faire ?

L'Iran a trouvé le point faible de l’Europe : l’Europe n’est pas une puissance, au sens où ses décisions ne sont pas suivies des résultats qu’elles appellent. C'est pour cela qu'elle évite ordinairement d'en prendre. C’est ennuyeux, car son bouclier habituel, les USA, a une crédibilité en berne, est en crise, et n’a peut-être pas des intérêts très conformes à ceux de l’Europe. L’Europe est d’autant plus faible qu’elle a sûrement beaucoup d’otages potentiels (notamment économiques – ceux qui rendent lâches les gouvernements) en Iran.

En fait, voilà exactement l’exercice qu’il faut pour construire une Europe-puissance :

  • Elle est provoquée, elle doit réagir, sous peine de perdre toute crédibilité. Plus important : elle ne peut pas laisser ses ressortissants se faire insulter.
  • Mais cette réponse ne doit pas affermir le régime iranien, qui va l’utiliser pour montrer à son opinion que l’Occident est hostile, et que les accusations des procès étaient fondées, afin de souder sa population derrière lui.
  • Et elle doit prendre en compte les mesures de rétorsions qu'infligeront les Iraniens aux intérêts et aux ressortissants européens. Leur impact doit être évalué et des solutions trouvées pour que leurs effets ne nuisent pas à l’objectif recherché.

Cependant, il existe des facteurs favorables aux Européens, qui sont justement ceux qui expliquent l'attitude du gouvernement iranien : ce régime est extrêmement faible. Non seulement il fait face à une opposition qui pense avoir gagné les élections, mais Amadinejad est contesté par les ultras. Son lien avec Kameneï, qui lui aussi doit être sur un siège éjectable, pourrait être relativement ténu. Juste une question d’intérêt à court terme.

Curieusement, l’Europe doit retrouver ses réflexes de puissance coloniale, mais elle ne peut plus utiliser ses armées comme à l’époque où ses ambassades étaient encerclées par les Boxers, elle doit apprendre à jouer avec les règles de la démocratie pour arriver à ses fins. Il suffit qu’elle réussisse une seule fois pour qu'elle sache dorénavant comment se faire respecter. Les intérêts de ses ressortissants, et de son économie, s'en porteront bien mieux.

Compléments :

Détecter un mensonge

Si vous pensez que quelqu’un dit la vérité, c’est qu’il ment :

  1. On dit que celui qui ment n’a pas un regard franc. Faux. Son cerveau ayant un supplément d’activité, l’œil du menteur tend à être fixe.
  2. Mais les différences entre hommes rendent ce critère inutilisable (à moins d’enregistrer le clignement d’œil naturel de l’individu ?).
Je me demande aussi, dans la ligne de l’exploitation des techniques de manipulation à l’usage des affaires, si le malhonnête n’a pas adopté un comportement qui auparavant signifiait l’honnêteté. Bref, il va falloir apprendre à se méfier de ses émotions, manipulées, et à utiliser sa raison.

Compléments :

  • The Load of Lying: Testing for Truth.
  • Sur les sciences de la manipulation à l’usage du manager, un commentaire que j’ai laissé sur un blog américain (d’où sa langue) :
Management sciences have been studying and using “irrationality” before economics. For example, Skinner’s works about how to “program” people have been used to conceive techniques to motivate sales forces.
Management sciences are all about having people do what you want them to do. They have two targets: 1) your market (marketing) 2) your organisation (“organisational behaviour”). A large part of an MBA course is about how to influence people (the remaining being about finance and the rationality of markets).
A few examples:
-Professor Cialdini (cf. his bestseller: “Influence: science and practice”) teaches you how to use universal rules mankind follows unconsciously to get what you want from people. For example reciprocity (“people repay in kind”), social proof (”people follow the lead of similar others”), consistency (cf. London stock exchange’s “My word is my bond”), etc.
-Professor Chatman studies corporate culture (i.e. the mostly unconscious rules guiding the behaviour of members of a company) and explains how a manager can use it to get more from employees, and have them do what he wants them to do (change management).
-Among other interesting studies there is quite a lot about how to use “framing” in negotiation.
These sciences have two unexpected characteristics: 1) parasitism: they tell you how to exploit society in your own interest; 2) totalitarianism: they tell you how to use people as “machines”. (This has been known for quite some time: March and Simon (“Organizations”) have shown that traditional organisation sciences make the assumption of the “machine” model of human behaviour.)

samedi 8 août 2009

L’invention de Barak Obama

En écoutant un débat sur la religiosité de Barak Obama, je crois avoir compris trois choses curieuses :

  1. Ayant été élevé dans une famille blanche, qui plus est à Hawaï, il a découvert tardivement la population noire américaine. D’où, probablement, son début de carrière de travailleur social : pour étudier cette communauté. Il avait besoin d’un stage pour apprendre à lui ressembler.
  2. Sa famille était athée, il s’est converti tardivement à la religion. A-t-il pensé qu’une certaine forme de religiosité entrait dans le personnage qu’il voulait jouer ? Qu’un vrai noir américain devait être croyant ? D’ailleurs peut-on faire une carrière politique aux USA sans laisser entendre qu’on l’est ?
  3. Ce n’est que récemment qu’il a acquis son charisme de prêcheur. Il semble qu’il était différent auparavant, plus terne. D’après un participant à l’émission, il peut « allumer ou éteindre » ce talent à volonté. Martin Luther King sur commande.
M.Obama est une sorte de Michael Jackson dont l'intérieur aurait été refait. Il y a dans son destin bien des ingrédients des grands drames classiques, des Boris Godounov ou des Hommes qui voulaient être roi. Malheureusement pour l’art, notre époque a perdu le secret des fins tragiques.

Compléments :
  • B.Obama changerait son accent en fonction de son auditoire.

Comment convaincre ?

Chacun voit l’effet de serre à sa porte :

  • Les entrepreneurs qui ont réussi estiment que la terre a des ressources infinies. L’effet de serre ça n’existe pas.
  • Pour d’autres, quasi anarchistes qui refusent la contrainte, l’action humaine c’est le mal (écologistes).
  • Les gens qui sont bien installés dans la hiérarchie sociale croient que c’est l’excès qui menace la terre (scientifiques).
  • Enfin, les dépressifs disent que, quoi que l’on fasse, ça ne changera rien.
Cela explique qu’avec les mêmes informations, on puisse tirer des conclusions différentes. Cela montre pourquoi dirigeants et dirigés ne sont jamais d’accord sur une décision, pourquoi le gouvernement et les chercheurs, par exemple, ne voient pas les réformes de l’enseignement de la même façon…

Platon l’avait compris, il y a 25 siècles. Ce que nous croyons savoir est faux, parce qu’il est basé sur une expérience limitée. Pour prendre des décisions judicieuses, il faut multiplier les expériences, donc débattre. La science cherche à faire gagner ce processus en productivité. Elle veut identifier des règles universelles qui nous sauvent de notre myopie.

Compléments :

  • L’article dont je suis parti : Global Warming Beliefs.
  • Cela explique aussi que le raisonnement soit le plus mauvais outil de persuasion. Si vous voulez transformer une organisation faites lui vivre l’expérience (plutôt une version accélérée de celle-ci) qui vous a montré la nécessité du changement. C’est la technique des scénarios. (Se diriger dans l’incertain pour un aperçu.)

vendredi 7 août 2009

La fin du gratuit

Le groupe de presse de Rupert Murdoch va faire payer ses informations sur Internet. Newscorp killed the blogging star dit que la presse va suivre son exemple et que le lecteur, étant attaché à Internet plutôt qu’à tel ou tel journal, se verra offrir une sorte d’accès payant à Internet (presse) via des agrégateurs.

Mais ce modèle économique n’est-il pas trop primitif pour marcher ? La vie est toujours plus élégante que cela. Réflexions en vrac :

  • Serais-je intéressé par un agrégateur ? Mon information est tirée d’un petit nombre de sources auxquelles je suis abonné, parce qu’il est désagréable de lire à l’écran, et que lire un journal organise le temps que je passe à m’informer. Le reste vient de blogs d’universitaires plus ou moins indépendants (fonctionnement de type open source). L’intérêt que je trouve à un accès à des articles Internet est le lien html. Mon blog me sert d’aide mémoire : quand je veux retrouver un article, je passe par les liens de mes billets.
  • Un système d’agrégateurs aura-t-il le même effet pour la presse anglaise que pour la presse d’autres nations ? J’ai déjà accès à des bases de données de journaux, mais uniquement en anglais. Rentabilité d'un agrégateur français ? D’ailleurs un agrégateur peut-il intéresser autre chose qu’un segment de lecteurs « spécialisés » ?
  • N’y a-t-il pas des usages qui se sont installés, qui ont force de loi, et qui veulent que beaucoup de choses soient gratuites sur Internet, en particulier l’information ?
  • Internet presse payant peut-il être rentable ? Ne va-t-on pas voir une disparition de l’activité Internet des journaux, les derniers à proposer un contenu gratuit (type Huffington post) récoltant un lectorat monstre, et des bloggers « bénévoles » de top niveau voulant que leurs idées frappent le plus grand nombre, au moment où la diminution de l’offre conduira à une augmentation des prix de la publicité en ligne ? Ne va-t-on pas voir l’émergence d’une sorte « d’open source » de l'information (cf. Wikipedia, particulièrement efficace dans sa version anglaise) ? La bonne presse gratuite et d’opinion libre, contre la mauvaise presse payante et manipulée, du grand capital ?
  • Je continue à croire que la « valeur » créée par Internet est siphonnée par le contenant : mécaniquement nous ne pouvons pas dépenser plus sur contenant + contenu que nous le faisons. Si j’ai raison, il faut que le contenant trouve un moyen de subventionner le contenu.
Compléments :

Pourquoi les dirigeants sont-ils idiots ?

Être idiot c’est faire toujours la même erreur, désespérante pour ceux qui nous entourent. Les gouvernants sont familiers du phénomène : plus ils réforment, plus la situation se dégrade. Et plus ils sont fiers d’eux-mêmes, ce qui nous interloque.

Exemple que je cite dans un livre : la CGT entre dans une entreprise d’ingénieurs high tech. Le mot CGT suscite un réflexe pavlovien chez ses dirigeants. Ils entendent conflits salariaux, revendication de réduction du temps de travail, grèves et séquestrations, et préparent des contre-mesures coercitives (et ils cherchent à susciter le volontariat de jaunes). En fait, les ingénieurs se plaignent depuis des années de l’inintérêt de leur travail (ils veulent avoir plus de responsabilités), et de l’autisme de leur direction. En désespoir de cause, ils ont cherché un moyen radical de se faire entendre (celle qui est à l’origine du mouvement est un cadre américain…).

Cet exemple montre comment fonctionne le processus de décision humain. Un événement (CGT) suscite une interprétation automatique (barricade et pavés), qui elle-même déclenche mécaniquement le comportement associé à l’interprétation (appeler les CRS). Quand le mécanisme de décodage ne marche pas, le comportement est incorrect. Ce mécanisme est d’autant plus difficile à remettre en cause qu’il est inconscient et qu’il produit des conséquences qui le confortent (plus on fait donner le CRS, plus on reçoit de pavés).

Difficile ne veut pas dire impossible. L’idiotie est passagère.

Compléments :

  • Le phénomène que je décris ici est aussi celui de la dépression. L’hypothèse erronée conduit à une succession d’échecs, l’homme, s’il n’est pas totalement obtus, finit par se rendre compte que le monde n’obéit plus à ses désirs, il « déprime ». SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.
  • Si le dirigeant est relativement plus idiot que nous tous (ou si son idiotie est moins passagère), c’est qu’il est aussi fondamentalement beaucoup plus optimiste. Les chercheurs ont montré que les postes à risque (pilote d’essais, pompier, PDG) tendaient à produire des personnels qui ont une vision excessive de leur invulnérabilité. Cela tient en partie au processus de sélection qu’ils ont subi (le PDG est un homme qui n’a jamais connu l’échec). Mais ce peut aussi être lié au besoin de la fonction : quand votre avion est en vrille, il est préférable de ne pas perdre de temps à envisager le pire. MARCH, James G., A Primer on Decision Making: How Decisions Happen, Free Press 1994.
  • Révolution française donne d'autres exemples d'hypothèses implicites de décodage des événements qui conduisent à des comportements aberrants chez nos dirigeants.

jeudi 6 août 2009

Dérive américaine du système de santé français

J’entendais ce matin Jean de Kervasdoué parler de notre système de santé, il m’a fait penser à l'américain :

  • Comme ce dernier, il devient de plus en plus cher, et soigne de moins en moins.
  • Cela semble tenir à un problème de comportement : comme aux USA les comparaisons entre pratiques de prescription donnent des écarts invraisemblables (de 1 à 30, pour je ne sais plus quoi), à qualité équivalente. (Ou plutôt différente : le coût de la prescription est inversement corrélé à son efficacité : la médecine est dangereuse.)
  • Il y a un déficit de médecins généralistes (30.000 au lieu de 50.000), donc les pauvres vont directement à l’hôpital. De même, il n’y a pas assez d’infirmières. Comme aux USA, faute de systèmes de prévention bon marché, on va au très cher.
  • Une observation inattendue : quand on ne sait comment évaluer un service, on le juge au prix. Ce critère de choix expliquerait l’explosion des coûts du système américain et la pente que suit le nôtre.
Je suis de plus en plus convaincu que tant que notre gouvernement ne cherchera pas à comprendre le comportement de ce qu’il veut réformer, ses décisions produiront l’envers de ses intentions. On peut prévoir sans beaucoup de chances de se tromper la dégradation de la qualité de nos soins et des comptes de la sécurité sociale.

Complément :

Homo socialis

L’homme de Neandertal a disparu il y a 28.000 ans pour des causes encore non élucidées. Parmi les suspects :

  • Des cycles de modification de la nature plus rapides que le temps d’adaptation de l’homme (en une existence le paysage et le climat étaient transformés).
  • L’homme de Neandertal consommait beaucoup plus de calories que l’homme moderne.
  • Pour une raison inconnue l’homme de Neandertal semblait vivre moins vieux que l’homme moderne. Ce dernier aurait eu plus de temps pour acquérir un savoir-faire et le transmettre à ses enfants et, donc, petits enfants.
Et si la force de l’homme moderne avait simplement été de construire des sociétés qui l’ont protégé des aléas environnementaux ? Qui ont fait que, contrairement au Neandertal, ce ne sont pas ses capacités propres qui ont été le maillon faible du changement ?

D’ailleurs ne sommes nous pas les produits de la société ? Un billet disait que la terre a longtemps compté 300m de personnes. Et il fallait probablement une dizaine de naissances par famille pour cela. Combien d’entre-nous seraient là si nous avions laissé faire la nature ? Probablement pas loin de zéro : qui n’a pas au moins un parent, grand parent, ou arrière grand parent sauvé par la médecine (vaccin, opération, etc.) ? D’ailleurs notre culture nous a modelés : par exemple l’organisme des populations d’éleveurs s’est habitué au lait.

D'où un problème : cette population artificielle est-elle durable ? À force de refuser la sélection naturelle, ne fabriquerons-nous pas des humains pleins de défauts que nous ne saurons plus corriger ? Avenir = course entre dégénérescence de l’homme et montée en complexité d’une société qui s’adapte à notre place à l’évolution du monde, et corrige les faiblesses grandissantes de composants humains de plus en plus socialement dépendants ?

Il y a quelques temps je me demandais quel serait le nom du prochain Homo. Et si c'était socialis ?

Compléments :


mercredi 5 août 2009

Recherche française : trop d'évaluation

Il y a quelques temps notre Président de la République avait affirmé que la Recherche française n’était pas évaluée. L’effet de surprise passé, on avait découvert petit à petit que ce n’était pas le cas. Un rapport de l’Académie des sciences dit aujourd’hui exactement le contraire : un excès d’évaluation nuit à notre Recherche.

C’est affolant qu’un dirigeant puisse faire des bourdes de cette taille. D’ailleurs, seul un puissant pouvait s’en tirer dans l’indifférence totale. Un misérable aurait été licencié pour faute grave. (Dans les deux cas solution inefficace : on n'apprend que de ses erreurs.)

Ce qui me ramène à mon idée de réforme à effet de levier de la France : si nous arrivions à faire que nos dirigeants cherchent à comprendre avant de décider, notre sort serait transformé du tout au tout (Révolution française).

Entrepreneur n’est pas américain (2)

Mais pourquoi donc y a-t-il aussi peu de petites entreprises aux USA ? J’ai continué à réfléchir à la question. Du coup, je suis allé poster un commentaire sur le blog de Paul Krugman :

  • En lisant les commentaires qu’avait suscités son billet, j’ai découvert que le problème de l’assurance santé est infiniment plus redoutable que ce que je pensais. Il y a des témoignages impressionnants de difficultés à s’assurer ou de problèmes parfois insolubles que posent l’adoption du statut d’indépendant ou l’entrée dans une petite entreprise.
  • Mon explication est culturelle. Voici ce que dit mon commentaire, que je n’ai pas eu le courage de traduire (précision : quand je parle d’Europe du Sud, je ne pense pas à la France) :
There may also be cultural explanations: In Southern Europe small companies aim at their local market, they are run like families with a founding CEO who occupies a lot of functions (salesman, R and D, marketing, production manager, CFO…), they have very few (large) customers with whom they have a very old relationship based on mutual trust, there are no call for offers (customer and supplier tend to work like a champion and a coach). It is quite common that an experienced worker resigns from a plant, and founds a small workshop that does what he used to do in the plant. The plant gains a very flexible and highly motivated high quality subcontractor, whose costs may be less than what they used to be when he was an employee. In the USA companies tend to be much more ambitious, internationally minded, rationally organised with a lot of highly specialised management experts and low synergies between functions, customer / supplier relationship is competitive and contract based rather than cooperative and trust based, call for offers are very costly. This tends to entail higher costs, much more complex organisations, and probably large scale effects. France car industry has attempted to switch from the Southern European model to the American one. First car manufacturers squeezed their defenceless small subcontractors. They probably made large gains. Now these suppliers are dying. Tomorrow there may remain an oligopoly of multinationals (some of them being car manufacturers cf. Magna).

Whatever works

Au fond je n’aime pas les films de Woody Allen, mais je trouve qu’ils ont quelque chose de prévisible et de rassurant, surtout lorsqu’ils parlent de New York. Et j'avais envie de voir un film, et il n'y en avait pas d'autres à portée de jambes.

Comme d’habitude, je ne suis pas convaincu qu’il y ait un énorme contenu : il faut se laisser aller à sa nature, et se méfier des bien mauvais conseils de la morale et de la raison ? Faîtes l’amour pas la guerre ?

Ce que j’ai trouvé curieux, c’est que le film finit bien. Je pensais que la névrose, le moteur des films de Woody Allen, n’avait pas de fin. C’est faux, l’atrabilaire trouve le bonheur. Suicide artistique ?

mardi 4 août 2009

Entrepreneur n’est pas américain

Bizarre comme on peut être convaincu de fausses idées. Contrairement à ce que nous affirment les présidents américains, l’Amérique est le pays dans lequel il y a le moins de petites entreprises !

Explication vraisemblable ? Aux USA, les entreprises prennent en charge une partie de l’assurance maladie de leurs employés. C’est extrêmement coûteux pour l’indépendant ou la petite entreprise.

Une conséquence imprévue du libéralisme économique serait de tuer l’entrepreneuriat ?

Compléments :

  • L’origine de ce billet (voir aussi le lien du billet pour plus de détails : l’Europe du sud est la championne de la petite entreprise).
  • Amusant : les Républicains s’opposent quasiment à toute intervention gouvernementale en affirmant que c’est contre les intérêts de la petite entreprise, alors que 1) la dite petite entreprise est fort peu représentée 2) cette intervention lui profiterait de manière disproprotionnée ! La victoire de l'idéologie sur la raison ? Ou habile sophisme utilisé pour défendre les intérêts des managers professionnels à bonus des grandes bureaucraties ?

OGM, science et démocratie

Il n’est plus possible de faire d’études scientifiques sur les OGM sans l’accord des fabricants de semences (Monsanto, etc.). Et ils ont un droit de publication sur ce qu’ils tolèrent. Les scientifiques du secteur ne pouvant pas dénoncer ces pratiques sans risquer leur carrière, c’est Scientific American qui le fait : l’article.

Curieuse dérive du monde des entreprises : elles se rendent incontrôlables. Triomphe de l’intérêt individuel sur l’intérêt collectif. Et démonstration des dangers d’une recherche financée par l’entreprise.

Peut-être aussi illustration d’une de mes intuitions. De plus en plus ce que l’entreprise appelle « innovation » est un exercice de parasitisme social. Le mécanisme est celui que j’ai décrit : le dilemme du prisonnier. Autrement dit, Monsanto et ses pairs ont réussi (pas forcément consciemment) à faire que l’intérêt des gardiens de la société (les scientifiques) soit de trahir leur mission.

Compléments :

Révolution française

Il y a quelques jours j’ai entendu un morceau de débat sur France culture, sur l’alcoolisme des étudiants, et notamment sur le trouble à l’ordre public qui en résulte à Rennes. Chaque jeudi soir il y aurait beuveries et tapage. D’après ce que j’ai compris un homme politique local aurait proposé d’organiser des examens le vendredi matin. Comme cela tous ces vauriens seraient contraints de travailler. N’est-ce pas ?

Ça m’a rappelé mon service militaire. À l’époque, en Allemagne, les appelés français avaient trouvé une distraction en deux temps 1) se saouler à la bière 2) chercher des noises aux Gis. Je me souviens d’un discours d’un colonel qui expliquait qu’il allait régler le problème en augmentant le prix de la bière.

Tout cela part d’une hypothèse implicite, déjà repérée par March et Simon il y a plus d’un demi-siècle (Organizations) : l’homme est une machine. Vous lui donnez des ordres, il obéit. Application : augmentez le prix de la bière, il ne se saoule plus ; examens le vendredi matin, il prépare, il ne sort pas. C’est ce type de raisonnement qui fait croire au subalterne que le politique ou le colonel a une intelligence limitée. Finalement tous s’accordent sur le fait que l’autre est une machine. Amusant.

Dans un billet précédent, je concluais que pour transformer le monde il suffisait de faire entrer la rigueur scientifique dans les processus de décision de ses élites. Dans le même ordre d'idées, que faudrait-il pour transformer la France ? Que nos élites acquièrent la capacité de comprendre la logique de nos comportements. Alors elles prendront des décisions qui servent le bien public. Et nous les trouverons intelligentes.

Compléments :

Plaisirs de la chair

Ce film m’a fait penser à Contes cruels de la jeunesse. Ce n’est pas une coïncidence : ils ont le même réalisateur.

Dans les deux cas c’est la plongée dans l’abîme de personnages maudits. Ça me fait penser au film noir américain de la même époque. Il paraît qu’il faut aussi voir l’influence de la Nouvelle vague.

Est-on trompé sur la marchandise : film japonais ou international ? Ou, image fidèle du Japon de l’époque : traditions violemment bousculées par les cultures étrangères ?

lundi 3 août 2009

Changement au Japon

Un article précise ce que signifie le changement politique qui est en cours au Japon :

  • Ce qui s'y joue n'est pas une simple élection, et le remplacement d'un parti qui a régné 55 ans par son adversaire, inexpérimenté. L’objectif du changement est d’installer le bipartisme.
  • Pour réussir, il faudra réformer une administration qui fait corps avec le politique. Elle devrait opposer une efficace résistance au changement. Mais il y aurait aussi de jeunes générations de fonctionnaires favorables à la nouveauté.
Ce qui m’a surpris dans cette description, c’est à quel point elle est familière, elle ressemble aux changements que je rencontre chaque jour dans l’entreprise française.

Compléments :

  • L'étape précédente de mon enquête sur le changement au Japon : Japon en hiver (2).
  • Un article complémentaire sur la question.

Debray, Bensaïd et la révolution

Hier j’intercepte une discussion entre Régis Debray et Daniel Bensaïd (sur France Culture). Ils évoquent leurs souvenirs d’anciens combattants. Ils se demandent pourquoi la jeunesse moderne n’est plus aussi révolutionnaire que la leur. Voici ce que mon imparfaite mémoire en retient.

  • La révolution, ça s’apprend dans les livres. Visiblement c’est une affaire d’intellectuels.
  • La jeunesse intellectuelle lit autant qu’avant, mais il n’y a plus de courants philosophiques des années 60 pour structurer l’information qu’elle absorbe, lui dire quoi penser et quoi faire.
  • Dans les années 60, l’intellectuel croyait à la vertu rédemptrice de la violence. Cela a passé de mode. Heureusement peut être, mais être révolutionnaire a de ce fait perdu beaucoup de sa séduction.
  • Et il y a le chômage, le mal de notre temps. Pour faire la révolution, il faut être libre d’esprit, ne pas être inquiet pour son emploi.
Paradoxaux révolutionnaires, moutons de panurge, pantouflards et matérialistes, vivant dans un monde abstrait. Pour la bourgeoisie intellectuelle, la révolution est une mode, une distraction ?

Lisbonne et la transformation de l’Europe

Le traité de Lisbonne instituant un Président et un ministre des affaires étrangères peut il résoudre le problème de l’Europe, c’est-à-dire son manque de maturité, sa dépendance aux USA ?

Ce que va donner la mesure en question est difficile à prévoir. Cela dépendra en grande partie de la personnalité des deux élus. Il peut y avoir conflit, l’un peut écraser l’autre, ou nous pouvons hériter d’hommes d’appareil sans envergure. En fait, il ne me semble pas que le problème de l’Europe soit autant une question d’institution que de volonté d’indépendance et de techniques. Prenons deux exemples :

  • La France est l’archétype de l’impuissance, comme l’a montré sa position lors du déclenchement de la guerre d’Irak. Pourquoi ? Parce que ses paroles ne sont pas suivies d’effets, parce qu’elle n’est pas prête à affronter les conséquences de ses gesticulations. La question qui se pose à l’Europe est ici : comment ne pas ressembler à la France ?
  • L’Allemagne, par contre, est écoutée. Or, paradoxalement, contrairement à la France, elle a un régime politique très instable, qui force à coalitions et compromis permanents. Son système parlementaire ressemble d’ailleurs beaucoup à celui de l’UE. Comment s’en tire-t-elle ? Son mécanisme de décision est lent, mais il a l’avantage de produire à la fois une décision et le plan qui permet de la mettre en œuvre. De ce fait, contrairement à la France, l’Allemagne tient sa parole.

dimanche 2 août 2009

Les raisons du succès asiatique

Considérations sur le miracle économique asiatique :

  • Quelques entrepreneurs, mais surtout un état déterminé et terriblement protectionniste, qui profite de la globalisation, sans donner beaucoup en échange.
  • Derrière ce succès, il y a surtout l’Amérique, qui a apporté la technologie et ouvert ses marchés. Jeu de dupes ?
Mais qui a été aussi généreux ? Le peuple américain, ou une élite plus ou moins idéaliste, qui a beaucoup gagné dans l'opération ?

Compléments :

Pour une révolution mondiale

Tocqueville raconte que les révolutionnaires ont regardé l’appareil étatique construit par Louis XIV et ont compris qu’ils avaient là le moyen d’appliquer leurs idées, il suffisait d’en remplacer la tête (L’ancien régime et la révolution). N’en est-il pas de même pour l’édifice construit par l’impérialisme américain ? Ses caractéristiques :

  1. La science gouverne le monde. Les prix Nobel, ou leurs équivalents, inspirent les politiques. On s’étripe par modèles et équations interposées.
  2. Le monde est réglé par quelques institutions, dont la mission est d’imposer à ses populations des valeurs partagées (droit de l’homme, libre échange, etc.).
Sur le fond, ces deux principes me semblent louables.
  1. La science, pour moi, est avant tout un moyen de faire émerger non une vérité absolue, mais la « volonté générale » d’une population, une volonté qui, en plus, a pris connaissance des quelques vérités raisonnablement vraisemblables découvertes par la science.
  2. Je crois que les guerres viennent essentiellement de conflits entre cultures (au sens ethnologique du terme). Les principes qui assurent la cohérence des sociétés sont incompatibles entre eux. Le fait d’amener chaque culture à partager des valeurs fondamentales est un grand pas dans la direction d’une paix mondiale.
La question qu’il reste à régler, la révolution qu’il reste à faire, est qu’aujourd’hui tout cet édifice tend à être dominé par le parasitisme, l’individualisme. Tout est instrumentalisé, à commencer par l’économie, pour garantir les privilèges d’un segment de population qui tire profit du système actuel. Ce n’est pas une classe, au sens marxiste, en ce qu’il n’est pas solidaire. Il ne se retrouve uni l’espace d’un instant que par quelques intérêts communs.

Pour transformer ce système, il suffit de le prendre au mot. C'est-à-dire de démonter les sophismes qui le guident, et qui sont basés sur des techniques de manipulation connues, ce qui ne demande rien d’autre qu’une démarche réellement scientifique.

Le jour, par exemple, ou l’économie aura pris en compte les résultats des sciences, notamment de la sociologie, qu’elle aura compris, avec la physique, que l’avenir est imprévisible… elle dira beaucoup moins de bêtises, et nous nous en porterons sûrement bien mieux.

Compléments :

Crise et cancer

Depuis toujours on soupçonne un parallèle entre fonctionnement du corps et de la société. Peut-être avec raison me suis-je dit en écoutant David Servan-Schreiber, hier, dans une émission de France Culture. Voilà ce que j’ai retenu de la fin de l’émission (j’ai raté le début) :

  • Les cellules du corps essaient toutes de se développer au détriment de l’intérêt général, mais elles sont rappelées à l’ordre par le système de contrôle interne. Le cancer, c’est une cellule qui a réussi à tromper ce système. Cette description ressemble à celle de la crise : la crise comme cancer ?
  • La dépression. Elle a une utilité. Elle amène l’homme à se replier sur lui-même, à moins consommer, à remettre en cause ce à quoi il croit et à réinventer quelque chose de neuf. Ce qui aide l’homme à sortir de la dépression, c’est de lui faire entrevoir une vie différente (l’autre n’étant plus possible) mais très désirable.
Je me demande ce que la politique pourrait apprendre de la médecine. Vraisemblablement elle a le tort de ne travailler aujourd’hui qu’à la réparation de l’ancien système, alors qu’elle devrait s’atteler à chercher une nouvelle identité pour l’humanité, une nouvelle raison de vivre. Quant au cancer, doit-elle le traiter comme le fait la médecine ? Un régime de cheval qui détruit les cellules cancéreuses et tout ce qui a le malheur de se trouver autour ? Espérons pour les financiers que l’idée ne nous passera pas par la tête. Espérons aussi que nous trouverons un moyen pacifique de régler la crise, qui inspirera la médecine.

Compléments :

  • Sur l’utilité de la déprime humaine, et sur le tort que trop d’optimisme fait aux Américains : Stress américain.
  • La crise comme cancer rejoint la thèse de l’économiste Simon Johnson, et celle de Rousseau sur « l’égalité » : Crise : destruction destructrice. Il me semble que ce que l'Amérique appelle innovation est de plus en plus souvent une victoire de l'intérêt individuel sur l'intérêt général. Une manière de cancer.

samedi 1 août 2009

Microsoft et Yahoo

Peut-être que Microsoft et Google ont enfin trouvé un moyen de se faire mal ?

Cette fois-ci l’offensive de Microsoft contre Google semble sérieuse. Bing le moteur de recherche de Microsoft serait adopté par Google. Bing aurait alors une part de marché de 30% aux USA, contre 65% à Google. Avec une telle présence, les annonceurs sérieux ne pourront plus ignorer Microsoft. Ça risque de faire mal à Google.

En échange, Google attaque la clé de voute du succès de Microsoft : les systèmes d’exploitation.

On se trouve dans un des cas de figure où la concurrence peut être bonne. Elle va forcer Microsoft et Google à dépoussiérer leur génie, leur évitant peut-être le sort des dinosaures. Espérons aussi qu’ils vont s’intéresser à nous et à nos problèmes et à la qualité et à l’ergonomie de leurs produits. Mais à l’impossible nul n’est tenu.

Compléments :

Obama dos au mur

« Les quelques prochaines semaines pourraient déterminer le destin de la présidence de Barack Obama » (Crunch time) :

B.Obama a voulu gérer la nation et le monde sans se salir les mains, en se contentant d’orientations vagues et bien pensantes. Mais ça ne marche pas, tous les projets qu’il a lancés menacent d’être des désastres, qui n’améliorent rien mais enfoncent la nation dans le déficit. S’il n’entre pas dans la mêlée, s’il ne mouille pas le maillot, le pire est à craindre. « Il doit descendre de son nuage et se mettre à montrer la voie ». Voilà ce que dit The Economist.

Mais, il n’y a pas que du mauvais : s’il a entre les mains le sort du monde, c’est que les problèmes de ce dernier ne sont pas aussi insolubles que l’on aurait pu le penser.

  1. Ainsi, à mon grand soulagement, The Economist se redécouvre une veine démocratique et explique à M.Obama comment amener Républicains et Démocrates à s’accorder sur un système de santé qui assure tout le monde (objectif du président) sans ruiner le pays (un souci qui n’est pas que républicain).
  2. Plus surprenant, il semblerait que la question israélo-palestinienne ne soit pas désespérée. À quelques ajustements près, susceptibles d’être réglés par une négociation intelligente, les deux camps (ou 3, si l'on tient compte de la division Hamas/Fatah) sont d’accord sur des principes qui puissent fonder un arrangement durable. Ce dont ils ont besoin, c’est d’un catalyseur, d’un négociateur déterminé.

M.Obama n’a pas arrêté de nous parler du changement. Ça tombe bien, le monde est dans une situation favorable au changement, il ne lui faut qu’un « leader du changement » compétent, et M.Obama est dans une situation idéale pour occuper cette position.

Compléments :

  • Une remarque brillante sur ce qui fait croire que le Moyen-Orient est dans une impasse : « En ce moment, les politiciens des deux côtés se définissent par l’extrémisme de leurs opposants les plus déraisonnables ».
  • Ce que j’entends par leader du changement : Mesurer la capacité au changement d’une entreprise.
  • Ce blog est d’accord avec The Economist (pour une fois !) : Obama : charme éventé ? B.Obama doit enfin comprendre que s’il veut qu’un changement réussisse, il doit le contrôler (Contrôlez le changement !).

N.Sarkozy hospitalisé par ses assureurs

J.Hallyday est victime d’une défaillance, ses assureurs lui imposent des examens médicaux exhaustifs (L'assureur de Johnny Hallyday demande son hospitalisation pour examens). Pourquoi n’en serait-il pas de même pour notre président, récent sujet au malaise ?

Mais il n’a pas d’assureur. Ou, plus exactement, son assureur est le peuple français : nous paierons les conséquences de ses faiblesses. Alors, pourquoi n’avons-nous pas les moyens de lui imposer un check up et d’en connaître les résultats ? Probablement parce que nous n’avons pas su nous organiser pour cela. Nous devrions être puissants parce que nombreux, nous sommes faibles parce que divisés.

Compléments :

vendredi 31 juillet 2009

L’artisan résiste à la crise

C’est ce que semble dire un billet des Échos que m’envoie Thierry Samama.

Pourquoi : peu international, et très informellement adaptable : anticyclique car anti juste à temps, revenus et charge de travail (distribuée éventuellement à sa famille) fonction des circonstances.

Qu’en déduire ? Peut-être que l’artisan applique mieux la théorie économique que ceux qui s’en servent pour justifier leur enrichissement. En effet, comme dans la théorie de Knight, et contrairement au financier qui ne rend jamais ses bonus, l’artisan assure l’incertitude : l’excès des périodes fastes est réinvesti lors des périodes difficiles. C’est ce type de comportement qui justifie la possession des profits, et de l’entreprise.

Compléments :

  • À qui appartient le profit ?
  • Un complément ajouté avec retard. Autre explication possible : la théorie économique a été écrite en pensant à l'artisan (plus exactement au petit entrepreneur), et non à la grande entreprise. (En appui de cette idée : L'économie en perspective de J.Galbraith.)

Urbanisation, guerre et commerce, cavaliers de l’apocalypse

Les revenus européens de l’Ouest ont été considérablement plus élevés que ceux du reste du monde pendant la période 1500 – 1700. L’explication : un taux de mortalité particulièrement haut, donc peu de gens pour se partager beaucoup de richesses. Mécanisme :

  1. Trois facteurs favorables : un habitat très urbain, et des villes très insalubres (« sans in-migration les villes européennes auraient disparu avant 1850 »), guerres continuelles et commerce florissant véhiculent les épidémies très efficacement (6000 Rochelais partis faire la guerre à Mantoue apportent la peste qui tue un million de personnes). Ce d’autant mieux que jusque-là les populations européennes étaient isolées les unes des autres et donc non immunisées à leurs maux respectifs.
  2. Et un cercle vertueux : la peste de 1348-50 élimine entre un tiers et 50% de la population européenne, puis :

L’augmentation temporaire des revenus a changé la nature de la demande. Malgré un nombre plus grand d’enfants, les gens avaient plus que nécessaire pour la simple subsistance – les pertes de population étaient trop importantes pour être absorbées entièrement par la réponse démographique. Une partie des revenus en excès ont été dépensés en biens manufacturés. Ces biens étaient principalement produits dans les villes. Ainsi, la taille des centres urbains crût. L’augmentation des revenus généra aussi plus de commerce. Finalement, le nombre et la richesse croissante des villes augmentèrent la taille du secteur monétisé de l’économie. La richesse des cités pouvait être taxée ou saisie par les gouvernants. Les ressources disponibles pour les guerres crûrent (…) Par conséquent, au fur et à mesure que le revenu par tête augmentait, le taux de mortalité croissait.

Un cas de globalisation qui se nourrit des maux humains. Un cas général ?

Compléments

  1. L’étude qui est à l’origine de ce billet (à qui je dois aussi mes « cavaliers ») : Wars, plagues, and Europe’s rise to riches.
  2. Cette étude complète un précédent billet (Pourquoi la Révolution industrielle ?) en examinant la période qui la précède.

jeudi 30 juillet 2009

TF1 et ARTE

Pourquoi les Français disent qu’ils préfèrent ARTE, mais regardent TF1 ? Application des théories d’Edgar Schein :
  1. Nos habitudes (regarder TF1) sont des « artefacts ».
  2. L’homme donne des explications de son comportement en ayant recours aux « valeurs officielles », à ce que notre culture nous dit être bien : regarder ARTE. Le paradoxe révèle qu’il y a anguille sous roche.
  3. En fait notre comportement obéit à des « hypothèses fondamentales » qui sont enfouies dans l’inconscient collectif.
La théorie de Galbraith dit que la communication joue sur les faiblesses de l’homme pour en faire un consommateur prévisible. En fait, ce n’est pas tant la publicité qui a cet effet que l’idéal anglo-saxon que diffuse la télévision. Alors nos hypothèses de base, inculquées par TF1, seraient liées à un style de vie, que nous ne pouvons vivre que sur TF1. A creuser.

Compléments :
  • Des effets délétères de la télévision.
  • Galbraith : L’ère de la planification.
  • D’une manière générale, l’entreprise moderne joue essentiellement sur les faiblesses humaines. C’est ainsi qu’elle nous transforme en obèses ou qu’elle force la dose de nicotine pour nous rendre dépendants de la cigarette (voir sur le sujet Révélations, le film de Michael Mann).

Les marchés sont prévisibles

Jusqu’ici la théorie économique voulait que les marchés soient parfaits. J’avais plutôt tendance à penser qu’ils étaient humains, c’est-à-dire qu’ils suivaient des règles. Un nouvel article semble m’approuver :

Pendant une période il y avait corrélation entre taux de change dollar / euro et taux d’intérêts nationaux respectifs, depuis quelques temps un nouveau paramètre est entré en jeu : la peur du risque.

Le marché, comme les organisations, subit des changements : il suit des règles, puis rien ne va plus, et de nouvelles règles apparaissent. Ses zones de prévisibilité ont une durée imprévisible, et ce qui émergera ensuite l'est probablement aussi. Ce n’est qu’avec le temps que l’on s’y retrouve à nouveau.

Compléments :

mercredi 29 juillet 2009

Taxe carbone

J’ai vu passer deux ou trois articles sur le sujet de la taxe de M.Rocard. Il y a quelque chose que je n’aime pas dans certaines nouvelles, c’est la façon dont les critiques sont formulées. Et je rapproche ce problème du débat qui a lieu aux USA sur la réforme du système de santé.

Ce qui me choque c’est que la critique soit totalement destructrice. La réforme est mauvaise, il faut la démolir. Or, ce qui est éventuellement mauvais, ce n’est pas la réforme, mais sa mise en œuvre, et vraisemblablement de manière marginale. Elle peut être corrigée. Ce qui me choque aussi est que dans tous les cas, les enjeux sont tels qu’il vaut mieux une réforme que pas de réforme du tout.

Je comprendrais donc que les critiques disent 1) nous sommes d’accord qu’il est inadmissible que 25% des Américains soient peu ou mal assurés, ou nous voulons que notre développement soit durable 2) nous sommes prêts à faire des sacrifices pour le bien collectif mais 3) nous ne voulons pas être les dindons de la farce. Mais je ne comprends pas que parce qu’ils sentent leurs intérêts un peu touchés, ils inventent des explications invraisemblables pour trucider le bien général.

Mais ce qui me surprend encore plus, c’est qu'on ne leur dit rien.

Cela me rappelle l’analyse faite par Marc Bloch de la défaite de 40 (L’étrange défaite) : d’un côté les généraux français étaient convaincus qu’ils ne pouvaient pas compter sur leurs troupes ; de l’autre les usines d’armement étaient en grève pour obtenir une meilleure paie. Ce qui est étonnant dans ces circonstances c’est qu’il ne se trouve personne pour expliquer à tout ce monde que ce n’est pas parce qu’il soupçonne qu’une partie de la population ne va pas faire son devoir que ça le décharge de ses responsabilités.

Il existe une presse qui réussit

En Angleterre, au milieu d’une Bérézina généralisée, un petit nombre de titres régionaux prospèrent (True grit).

Ces journaux, et d’autres comme eux, réussissent parce qu’ils ont gardé les meilleures caractéristiques de leur passé. Ils ont de faibles coûts fixes et peu de dettes. Ils couvrent les nouvelles locales et la politique qui compte pour les gens. Ils croient en eux, ce qui, d’après certains, se traduit dans une forte satisfaction du personnel et un faible taux de démission. Et ils sont souvent dans des régions riches où les lecteurs – vacanciers et retraités – ont le temps de lire les journaux et ont peu de chances d’être attirés par Internet.

Surtout, leur propriétaires-éditeurs on la volonté de se battre.

Je note aussi qu’ils ont gardé de vieilles machines, et des journaux en noir et blanc.

Par ailleurs, deux autres nouvelles intéressantes (The town without news) :

  1. Les titres qui coulent le font exactement pour les mêmes raisons qu’en France : ils étaient beaucoup trop dépendants des petites annonces.
  2. La presse régionale anglaise disparaît, mais le besoin en informations demeure, et Internet ne le satisfait pas. Du coup, le pays est en train de chercher des solutions de fortune à son besoin de nouvelles locales (à base de papier).

Ce que la théorie économique n’a pas prévu, c’est l’homme. Quand il est trop idiot pour exploiter l’innovation, celle-ci détruit ce qu’elle devait remplacer, sans le remplacer. C’est ce que j’ai appelé ailleurs la « destruction destructrice ».

Compléments :

Pourquoi le mauvais gagne-t-il toujours ?

Discussion sur les fonds ISF : il paraît que l’année dernière ils ont levé des masses d’argent en suscitant des espoirs qu’ils n’ont pu tenir. Ceux qui se constituent maintenant ne trouvent que méfiance.

Hier, j’entends un professeur de philosophie parler de Nietzsche et dire qu’il n’était pas ce qu’en a fait Hitler. Il en est probablement de même de toute la pensée allemande, qu’un esprit inférieur pourrait croire aller comme un seul homme, et à grandes enjambées, vers le national socialisme (Le savant et le politique).

On pense aussi à l’énergie nucléaire et à ses bombes. Pourquoi les innovations semblent-elles toujours commencer par être utilisées contre nos intérêts ?

Parce que c’est l’exploitation de l’innovation qui est la plus facile à mettre en œuvre ? Le plus rapide à en tirer profit est celui qui sait traverser le système immunitaire de la société (les règles qui guident ses décisions), et qui est le moins encombré possible ? Celui qui sait séduire, mais qui ne sait pas faire ? Le virus a un avantage concurrentiel ? Bien entendu, c’est l’échec. S’ensuit alors une gueule de bois sociale qui peut-être fatale à celui qui aurait su correctement tirer parti de l’innovation.

Si la société n’est pas tuée par les premières applications de l’innovation, elle en sort renforcée. Pour paraphraser Nietzsche.

mardi 28 juillet 2009

Le marché nuit gravement à la santé

Paul Krugman découvre qu’une grande partie des Américains croit que le marché peut résoudre les problèmes d’assurance santé du pays, et que la théorie économique est d’accord là-dessus. Or, la théorie économique dit le contraire, depuis longtemps. Il pensait ce résultat connu de tous.

Il a écrit un billet sur le sujet, qui a déclenché une avalanche de commentaires sans précédent. Signe qu’il avait mis le doigt sur une question importante. B.Obama a mis la charrue avant les bœufs. Il a oublié la petite explication qui, une fois comprise, aurait fait que la nation se serait emparée de ses idées. Et il l’a oubliée, parce qu’elle semble évidente au grand intellectuel qu’il est, et que celui qui est réformé ne l’est pas.

Voilà quelque chose de surprenant et de général. D’un côté il est incompréhensible pour l’élite que le peuple ne saisisse pas des choses qui vont de soi. De l’autre, une fois que le peuple a compris, ce qui semblait extrêmement complexe à l'élite, la mise en œuvre de la réforme, devient un non événement. Cela s’explique par la division des tâches dans la société : il y en a qui savent penser et d’autres faire. Voilà aussi la source d’une méprise bien connue : le grand patron pense que ses collaborateurs refusent de mettre en œuvre ses idées, alors qu’ils ne les ont pas comprises, faute d’une explication qui est évidente pour lui. Il en vient à croire que le peuple n'obéit qu'au bâton ou à la carotte.

Mais ce n’est pas tout. Ce qui fonde notre comportement n’est pas du ressort du raisonnement mais de la croyance inconsciente. Par exemple, pour l’Américain le marché est la solution la plus efficace à tous les problèmes humains. Et ça va tellement de soi qu’il ne peut pas concevoir que la science ne l’approuve pas. Le simple fait de laisser entendre que le marché n’est pas une panacée est un véritable tremblement de terre. Mais il faut cette catastrophe pour que la réforme démarre.

Attention. Nouveau paradoxe frustrant. Le tremblement de terre ne donne pas tout de suite un résultat. Car c’est un drame de même nature que celui que subissent les parents des victimes d’un crash aéronautique. On n’est pas dans le domaine de la raison, de la démonstration, mais dans celui du deuil. Ça ne se guérit pas par des mots, mais avec l’équivalent d’une cellule psychologique. Ce n’est qu’une fois que les émotions ont été soignées que la raison prend le relais. Il faut attendre longtemps mais quand elle s’est libérée de l’émotion, le problème est réglé en deux mouvements. Mais ça, c’est incompréhensible pour les intellectuels qui nous gouvernent.

Complément :

  • Le billet de P.Krugman donne un lien vers l’étude originale de K.Arrow.

Quelle stratégie pour l’Europe ?

Mes interrogations sur l’Europe m’ont fait lire 4 livres. Où en suis-je ? Qu’est-ce que j’en tire : diagnostic et recommandation ?

  • L’Europe c’est ni fait ni à faire, elle ressemble à un adolescent qui aurait la taille d’un adulte, mais qui ne se serait pas libéré de ses parents (les USA). Sa caractéristique n°1 : irresponsabilité. L’Europe c’est aussi un assemblage de nations continentales et de pays anglo-saxons dont la culture est non seulement très éloignée de celle des premiers, mais qui est affligée d’un vice majeur (un individualisme autodestructeur - USA : besoin de réforme).
  • J’en arrive donc à penser que la première question que l’Europe doit se poser est de savoir si elle veut marcher sur ses jambes. Si oui, il va falloir affronter l’inconnu, seul. Et se donner les moyens nécessaires. Seconde question : les mondes anglo-saxons et continentaux doivent-ils s’interpénétrer ? L’Amérique doit-elle rester membre de l’UE ? Si oui, il va falloir leur donner un sérieux coup de main pour qu’ils corrigent leurs déficiences.

Avenir du monde

Mon étude des rapports Europe / USA, et plus généralement, la remise en ordre des idées de ce blog, me fait entrevoir une progression (possible) du monde en trois étapes : la guerre, la manipulation, et la raison.

  1. J’ai été surpris par le discours de B.Obama à Strasbourg. Il semblait considérer Strasbourg comme une sorte de ville du monde, pas française pour deux sous, symbole de la stupidité des nationalismes et de l’inutilité de l’histoire européenne. Ça m’a semblé désobligeant pour ceux qui ont péri dans ses guerres. Ils croyaient en une cause qui les dépassait. Ce que ne comprend pas l’Amérique, c’est que derrière les guerres européennes, il y a un affrontement entre cultures respectables, pour la direction d’une éventuelle société globale.
  2. Les Américains croient savoir comment réformer le monde : en le modelant à leur image. Oui, mais nous ne voulons pas d’un matérialisme désespérant. Alors, allons-nous en venir aux mains ? Ils ont trouvé mieux : nous démontrer l’intérêt de les suivre. Cependant, la démonstration n’est pas honnête. Ils ont inventé une science trompeuse : l’économie. Plus généralement, ils ont réécrit la signification des valeurs qui symbolisent le « bien » pour nous de façon à ce qu’elles reflètent ce qu’ils croient bien. Finalement, ils semblent avoir une compétence innée à réussir ce que les psychologues appellent « framing ». C'est-à-dire à manipuler les critères de bien et de mal implicites dans une discussion pour amener leur interlocuteur à leur donner raison (exemple du procédé : « 80% de nos produits n’intéressent pas le marché », sous-entend qu’il est bien d’intéresser le marché).
  3. La prochaine étape du développement humain est donc peut-être de régler nos questions de fusions culturelles, sans conflit, mais aussi sans manipulation. Pour cela il faut probablement dépoussiérer les idées sur la raison des philosophes des Lumières et se demander ce que son usage signifie. Il faut aussi s’interroger sur la science. Nous savons qu’elle ne peut pas nous montrer l’idéal, par contre il me semble qu’elle peut nous indiquer ce que peut être un débat raisonnablement rationnel, qui évite les manipulations. Enfin, les techniques de conduite du changement ont peut-être leur mot à dire : le problème à régler est une question classique de changement, qui se rencontre dans les fusions d’entreprises : il s’agit de faire de plusieurs cultures une seule.

Compléments :

lundi 27 juillet 2009

Michel Barnier et la réglementation financière européenne

Le Monde fait une observation qui me semble juste : la France veut imposer Michel Barnier comme régulateur européen ; c’est une erreur. Il ne faut pas que ce régulateur puisse être soupçonné de préjugé (ce qui sera le cas s’il est allemand, anglais ou français). Pour moi, le commissaire au marché intérieur doit être un animateur du changement, un donneur d’aide et pas de leçons. Sinon il suscitera une résistance au changement, qui le fera échouer.

Car l’adoption d’une réglementation est un changement. Si l’on suit les techniques de mes livres :

  1. Préparation du changement : on fera un audit permettant de définir les questions à résoudre, et les solutions envisagées par les uns et les autres, et celles qui sont inenvisageables ; d’où on tirera des objectifs « macroscopiques » qui fassent l’unanimité (qu’attend-on de la réglementation ?) ; et une méthode que suivra la réflexion sur le problème posé (cette réflexion doit aboutir au dispositif de réglementation).
  2. Construction du plan d’action : un animateur du changement, appliquant la méthode précédente, fera la navette entre les protagonistes de l’affaire, afin de dégager une solution qui les satisfasse tous (négociation).
  3. Mise en œuvre du plan d’action : promulgation des lois. La question de la mise en œuvre du changement est plus simple dans une administration que dans l’entreprise.

Compléments :

Fondation de l’Union Européenne

HARPER, John Lamberton, American visions of Europe, Cambridge University Press, 1994. 4ème billet sur l’Europe et ses fondations. Toujours la même question : qu’avaient en tête les fées qui se sont penchées sur son berceau, et en quoi cela oriente-t-il notre histoire ?

Le livre examine les idées de trois dirigeants américains. Elles représentent les trois principaux courants de pensée qui s’affrontent dans la tête et les actes de la diplomatie américaine quand il est question d'Europe.

Une Europe schizophrène

Pour commencer par la fin, le problème que l’Europe pose aux Américains est « comment protéger le reste du monde – au moins leur propre expérience politique et sociale – des tendances destructrices de l’Europe, pas nécessairement pour sauver l’Europe elle-même. »

Ils n’ont pas trouvé de solution à la question : « les États unis semblent déchirés entre deux remèdes possibles : d’un côté, essayer de continuer à circonscrire l’autonomie des puissances européennes et de maintenir le degré de tutelle sur les affaires européennes auquel ils se sont habitués ; de l’autre, favoriser une plus grande initiative européenne, quelle qu’en soit la conséquence. »

Les Européens de tout bord partagent cette hésitation, entre union et nationalisme, autonomie et besoin de protection (américaine). Pas besoin d’aller chercher plus loin les raisons de l’état actuel de l’UE ?

Le livre a l’intérêt supplémentaire de montrer trois expériences de conduite du changement:

Franklin Delano Roosevelt ou la mise hors service de l'Europe

FDR voit l’hémisphère occidental comme un sanctuaire de valeurs fondamentales, divisé entre une Amérique jeune et vertueuse, et une Europe décadente et corrompue. Il veut sauver le monde de l’Europe. Pour cela, il va la dissoudre en une multitude d’Etats tenus en respect par URSS et Grande Bretagne qui joueront à diviser pour régner. L’Amérique, une fois revenue à son habitat naturel, à ses affaires, contrôlera cet ensemble à distance.

À ce dispositif s’ajoute un directoire mondial, dont les USA seraient le pivot. Il est composé de 4 gendarmes : USA, Chine, URSS et Grande Bretagne. S’il méprise cette dernière, il la conserve pour des raisons de solidarité anglo-saxonne. Il estime la Russie et la Chine (qui s’annonce comme une marionnette) des Etats neufs et rationnels, à l’image des USA, avec lesquels il est possible de s’entendre pour refaire le monde.

Sa stratégie consiste à jeter l’Amérique dans la guerre le plus tard possible, de façon à ce que les combattants soient tellement épuisés qu’ils n’aient plus rien à lui refuser. Cependant, il doit intervenir avant que l’un d’eux (à commencer par la Grande Bretagne) ait pris le dessus : l’Europe ancienne renaîtrait alors.

Il abandonne l’Europe de l’Est, qu’il méprise, à l’URSS, laisse l’armée polonaise se faire massacrer, pour ne pas être désagréable à Staline, et espère que l’Allemagne se disloquera et reviendra à la multitude d’Etats microscopiques qu’elle était avant 1870.

Mais cette révolution culturelle, dont l’ampleur ridiculise celle de Mao, rencontre l’entêtement des faits. La vieille Europe refuse de renoncer à son âme, Staline n’est pas aussi amical que prévu, et l’opinion publique américaine veut la liberté pour les peuples libérés. FDR meurt opportunément.

George F.Kennan ou l’Europe a son meilleur

George Kennan est un diplomate. Contrairement aux deux autres personnages, il connaît bien l’Europe du nord et la Russie (il parle allemand et russe, et est marié à une Norvégienne). D’une certaine manière il est l’opposé de FDR : pour lui l’Europe représente la culture et l’esprit face à l’uniformisation matérialiste américaine. Il faut l’aider à trouver le destin qu'elle mérite.

Il doit son heure de gloire à l’invention du « containment ». Il pensait que l’URSS était une étape provisoire dans l’histoire de la Russie ; il fallait donc l’aider à poursuivre sa transition. Alors, elle deviendrait un contributeur essentiel au développement de l’Occident. Réussir cette transformation était simple. L’URSS reculait devant la force, elle était instable, et la mort de Staline lui poserait de grands problèmes. Il fallait la soumettre à une pression externe qui amènerait sa population à se réformer d’elle-même.

Il voulait construire le monde en 3 sphères. D’un côté les Anglo-saxons, de l’autre la Russie, et enfin une Europe sans Angleterre (elle cherche traditionnellement à la disloquer) dont le moteur serait une Allemagne qui lui apporterait son dynamisme entrepreneurial et fédérerait des pays de l’Est anarchiques, ramenant ainsi l’URSS en Russie. L’Europe fournirait à l’Allemagne l’espace que réclamait une énergie créatrice jusque-là contrariée, d’où guerres. Pour maîtriser cette Allemagne réunifiée les nations européennes seraient obligées de construire une fédération forte. C’était l’idée hitlérienne qui n’aurait pas déraillé. Une fois l’édifice en place, les troupes américaines pourraient revenir chez elles, de ce fait réduisant l'hostilité ressentie par l'URSS - hostilité nécessaire à sa cohésion. C'était la théorie des dominos, prise à l'envers.

La vision de Kennan s’est heurtée à des obstacles. L’administration américaine pensait que l’URSS avait besoin d’une zone d’influence ; le plan Marshall a voulu faire une Europe à l’image, matérialiste, des USA ; les Européens étaient effrayés par une Allemagne réunifiée, et trop irresponsables pour faire autre chose que d'utiliser leurs faiblesses pour soutirer des aides aux USA.

Dean G.Acheson ou la solution médiane

Dean Acheson est le ministre des affaires étrangères des débuts de l’Europe. Contrairement aux deux autres, il ne semble pas avoir d’idées bien arrêtées sur l’avenir de l’Europe. C’est aussi un Américain de plus fraiche date (son père est né en Angleterre), qui ne partage pas l’anxiété de « l’entanglement » européen (cette obsession vient de Washington qui a fait promettre à ses descendants de ne jamais se compromettre dans les affaires des autres). Au contraire il croit en la nécessité d’une relation entre USA et Europe. C’est un avocat qui semble avoir le profil du « donneur d’aide » des sciences du changement : il essaie d’aider ceux avec qui il travaille à résoudre leurs difficultés. Il s’appuie sur ce qui compte pour ses interlocuteurs.

Le consensus alors est que le salut européen passe par l’union. Devant la faiblesse européenne, il est convenu que les USA soient un leader, pendant quelques années. Acheson va tenter de réaliser ce plan. Il en sortira épuisé. Non seulement les Etats européens n’ont aucune motivation pour l’union, mais encore on craint qu’ils ne s’effraient de la faiblesse américaine (notamment lors de ses difficultés coréennes), ou de ses velléités de les abandonner, et n’optent pour la neutralité. La question est résolue lorsque les nations européennes prennent l’initiative de demander aux USA une aide militaire permanente. Paradoxalement l’OTAN est un succès diplomatique français.

La CECA est un succès inattendu qui redonne un peu de courage à Acheson. Il tente alors d’amener l’Europe à constituer une armée (CED). Après une exténuante série de rebondissements (par exemple, la France essaie de faire payer le surcoût qu’entraîne le projet par les USA), un apparent succès (conférence de Lisbonne), la CED est rejetée. Les Européens savaient depuis le début qu’elle ne passerait pas. Ils auraient abusé Acheson pour lui soutirer des avantages. En fait, ce qu’Acheson a réussi est ce que les nations européennes ont voulu. Du moins est-ce ce que pense l’auteur.

Héritage

Les 3 tendances précédentes semblent influencer tour à tour la politique américaine. La tendance Acheson, d’une Amérique relativement impliquée en Europe, qui y a un rôle de leader, domine. Mais il y a des instants Kennan, par exemple à l’époque Brzezinski, de retrait des troupes américaines d’Europe. Et aussi des impulsions FDR, à la fois à l’époque Kissinger, mais aussi lorsque l’Amérique a cru convertir au libéralisme de marché les pays émergents, en abandonnant une vieille Europe irrécupérable.

Changement

Enfin, ce livre est un cours de conduite du changement. Tous les trois ont échoué, parce qu’ils ont voulu, à des degrés divers, passer en force, imposer à des peuples une vision qu’ils ne partageaient pas.
  • Roosevelt paraît le parfait apprenti sorcier qui veut manipuler le monde sans rien en connaître.
  • Kennan connaît la culture des pays européens, et croit que le nazisme et le communisme ont un revers honnête vers lequel il est possible de faire basculer l’Europe et la Russie. Voilà les bases mêmes des techniques de conduite du changement : utiliser les hypothèses fondamentales de sa culture pour amener un groupe dans une direction désirée (cf. Edgar Schein). Mais c’est un homme de conviction, de mots, et pas d’action. Or, le facteur clé de succès du changement c'est son contrôle.
  • Quant au donneur d'aide Acheson, s’il n’a pas réussi ce qu’il voulait, il a peut-être été le catalyseur d’un changement colossal, sans précédent. En peu d’années l’Allemagne est redevenue souveraine, l'Europe a enterré des siècles d'hostilité, les Européens de l'Ouest ont trouvé la sécurité, l’OTAN a été créé, ainsi que la CECA, le fondement de l’UE. D’ailleurs l’UE n’est-elle pas, du point de vue américain, un compromis idéal ? Un moyen terme optimal entre les idées de Kennan et celles de Roosevelt ? Suffisamment forte pour contribuer à la résistance au communisme, suffisamment prospère pour être un grand partenaire économique des USA, suffisamment divisée pour ne pas pouvoir présenter de danger pour les USA, qui en tirent facilement les ficelles ?
Quant aux Européens pourquoi sont-ils entrés dans ce montage ? Les USA, inconsciemment, ont-ils fait émerger la classe dirigeante et les régimes politiques que demandaient leurs plans ?

Compléments :