mardi 15 septembre 2009

Barack Obama paralysé ?

Obama, the Light Touch? Le gouvernement américain tient à bouts de bras le secteur bancaire et possède 60% de GM. Or, il n’intervient ni dans l’un ni dans l’autre. Pire, il se fait insulter par les banquiers. Mais pourquoi ne fait-il pas son travail d’actionnaire majoritaire ? Pourquoi ne défend-il pas les intérêts du contribuable ? Pour ne pas être accusé de socialisme.

Amérique schizophrène ? Autant la politique vis-à-vis des banques que celle vis-à-vis de GM est le fait de George Bush ; les fanatiques qui s’opposent à Obama le disent communiste, sans qu’il n’ait rien fait, ce qui lui coupe toute liberté d’action ; or, ces fanatiques ont été rendus fous par le coût du plan de sauvetage Bush, alors qu’ils empêchent Obama de le contrôler ; ils semblent haïr Bush, mais votent Républicain.

En résumé, cette situation, responsabilité des Républicains, est pour eux une arme quasi absolue pour paralyser le gouvernement (l’accuser de socialisme dès qu’il fait ce qu’il doit), l’empêcher de servir le peuple, et se faire élire.

Des réflexions :

  1. La crise de 29 avait mis 25% des Américains au chômage, des familles entières s’étaient trouvées sans rien (cf. Les raisins de la colère). L’intérêt de l’intervention de l’état leur était devenu évident. En évitant aux Américains les conséquences dramatiques de la crise, le gouvernement lui a enlevé beaucoup de ses aspects (malheureusement) pédagogiques. La crise est la meilleure alliée du changement.
  2. L’Amérique a-t-elle toujours autant eu horreur de l’état ? Je soupçonne qu’à l’époque de l’Industrial state de Galbraith, elle était fière de sa bureaucratie technocratique et planificatrice (NASA, plan Marshall...), de même qu’elle est toujours fière de son armée ; les sentiments anti-état qui paralysent aujourd’hui le gouvernement Obama ne sont-ils pas le résultat de deux ou trois décennies de propagande libérale ? Ne serait-il pas temps d’attaquer cette idéologie en la mettant en regard des valeurs fondamentales de l’Amérique, et en la sapant par une campagne d’explication à long terme ?
  3. En attendant, il est remarquable que B.Obama reste souriant, fair play, maître de soi, et n’insulte pas ses prédécesseurs ou ceux qui veulent bâtir leur succès politique sur les malheurs de la nation. C’est certainement très intelligent : ses opposants attendent qu’il perde son sang froid.

Marc Rousset

Marc Rousset, qui a mené une carrière de dirigeant international et a écrit plusieurs livres de géopolitique, a présenté son dernier ouvrage au club économie de l’Association des anciens élèves de l’Insead. C’est une réflexion sur la stratégie que devrait suivre l’Europe. Ce que j’en ai retenu :

  • Il semblerait que parce qu’un de ses chapitres parle des problèmes que posera l’immigration en 2050 (50% des naissances proviendront d’immigrants non européens), il fait peur aux éditeurs et aux journalistes. La liberté d’expression serait-elle une illusion ?
  • Si je comprends bien, il nous dit que notre monde, que nous croyons calme et paisible pour l’éternité va exploser. 1) L’illusion anglo-saxonne d’une « globalisation », dirigée par la religion des droits de l’homme se dissipe et laisse apercevoir partout la force centrifuge de cultures hostiles les unes aux autres. Avec l’effacement de la puissance américaine, ces tensions s’exacerbent dangereusement. 2) La disparition de la population russe (un tiers de population en moins d’ici 40 ans) laisse un vide que la Chine veut combler, d’abord en entrant en Mongolie puis en saisissant la Sibérie. Le Japon devient un satellite chinois. L’Allemagne pourrait être tentée de prendre sous sa coupe l’Europe centrale. La Turquie est elle-aussi attirée par ses anciennes zones d’influence, en Asie. La France, victime des illusions du libre échange a laissé s’installer chez elle le modèle américain. D’où, comme aux USA, forte immigration économique, qui ne partage pas les valeurs culturelles des indigènes (en déclin démographique accéléré), et risques de conflits violents lorsque cette population immigrée sera majoritaire ; disparition de l’industrie au profit de pays émergents et perte de savoir-faire. Quant à l’UE, l’Amérique l’a voulue faible pour pouvoir la manipuler. Comment peut-elle ne pas se disloquer ?
  • Solution ? Reformer l’Europe de Charlemagne, principalement en quasi fusionnant France et Allemagne, établir des liens égaux avec Russie (qui absorbe Ukraine et Biélorussie) et USA. Éviter que l’Anglais ne devienne une langue universelle et ne détruise les langues, donc les cultures, nationales, en adoptant l’Esperanto.

Qu’en dis-je ? Diagnostic hautement vraisemblable : la tentative anglo-saxonne d’établir un ordre mondial a-culturel et a-social a échoué, et on est menacé d’un retour à la case départ, c'est-à-dire à un « choc des cultures » (propice à des guerres civiles plus qu’à des affrontements entre blocs). Mais la solution proposée n’est pas compatible avec mon expérience du changement (pas plus qu’avec celle du Marc Rousset redresseur d’entreprises, je soupçonne), trop théorique, rationnelle, « passage en force ». Mais le scénario est extrêmement intéressant, en particulier parce qu’il nous fait voir la Russie avec des yeux russes, et que cela donne un résultat bien différent de l'opinion anglo-saxonne.

L’intérêt du travail de Marc Rousset est considérable. Le monde affronte un énorme changement. C’est probablement dans l’ordre des choses : le changement est permanent. Mais le résultat de ce changement dépendra des mesures prises pour l’aborder. Si nous nous bouchons les yeux, comme nous le faisons aujourd’hui, le désastre est certain. Mais si nous regardons la question en face, et que nous envisageons les solutions possibles, il n’y a pas de raison que ce changement ne soit pas heureux.

Compléments :

  • ROUSSET, Marc, La Nouvelle Europe Paris-Berlin-Moscou, Godefroy de Bouillon, 2009.
  • Un complément à ce billet.
  • Sur l’illusion américaine : Grande illusion. Avec un nouveau désaccord avec Marc Rousset : les délocalisations et la disparition de l’industrie occidentale ne s’expliquent pas en raison de coûts humains – ils ne jouent qu’un rôle infime dans la compétitivité d’une entreprise (essentiellement déterminée par son « capital social », ses compétences clés), mais dans la volonté d’une élite dirigeante, apatride, désireuse de mettre le reste de la population en concurrence parfaite.
  • Sur l’histoire de Russie : Histoire de la Russie / Heller. Sur le rôle de l’Amérique dans la gestion du monde : Reluctant crusaders / Dueck ; et la création de l’UE, American visions of Europe. Tous ces travaux sont en accord avec M.Rousset.
  • La disparition de la puissance américaine, garante de la survie de son modèle d’organisation de la planète, devrait conduire aux phénomènes qui ont été observés dans les révolutions, c'est-à-dire à la montée en puissance de forces jusque-là invisibles (c’est le résultat normal d’un changement non contrôlé). Exemple : Changement en Russie.
  • Exemple possible des turbulences qui s’annoncent : Changement au Japon (suite).

Sécession belge

Il semblerait que la division de la Belgique soit envisagée, du moins par les écrivains dont parle Quel avenir pour la Belgique ? Trois scénarios :

  1. Bruxelles et la Wallonie rattachées à la France
  2. Bruxelles et la Wallonie unies et indépendantes.
  3. Une confédération belge.

Est-ce sérieux ?

lundi 14 septembre 2009

1203

Depuis que j’écris ce blog, environ tous les 100 billets (à peu près tous les mois), je fais la chronique de ce changement de ma vie. Passé 1000, je me suis demandé s’il n’était pas temps d’arrêter. Finalement non. J’apprends encore, et surtout j’ai eu l’idée d’ajouter une rubrique à ces billets centenaires : qu’ai-je découvert depuis le dernier point ?

Chronique du changement

La pensée ne peut pas avancer si elle n’est pas secouée par les événements. Elle ne fonctionne pas toute seule. Elle bouge par paradoxe, en comprenant qu’elle ne sait pas et en essayant de boucher le trou. C’est un travail de modélisation qui s’apparente à la caricature. Il faut forcer le trait, refuser le politiquement correct, si l'on veut voir apparaître des idées utiles à l’action.

Ce que ce blog a de curieux, c’est qu’il me fait découvrir des choses que je savais, et même souvent qui étaient un thème fondamental d’un livre, ou que je faisais spontanément au début de ma carrière.

Nous et notre éducation nationale sommes en tort : « je le sais, je l’ai vu dans un livre ». Non, les formules savantes ne sont rien si elles ne transforment pas nos comportements, si elles ne deviennent pas une seconde nature.

Ce blog est mon cahier d’exercice, il m’apprend à comprendre et à utiliser ce que disent mes livres.

Résultats nouveaux

Plusieurs prises de conscience ont marqué cette centaine :

  1. La discussion sur le conseil gratuit, lancée par Alain Vaury, qui a rebondi sur un billet de P.Krugman, mais qui avait démarré dans mon dernier livre, m’a fait comprendre que la partie de l’économie qui obéit à la logique du marché (offre et demande) est infime. C’est tout ce qui peut s’exprimer comme un « produit ». Le gros de la relation économique consiste à établir des liens de confiance. Cela ressemble à un investissement, mais ne correspond pas à la définition marchande du terme : son mécanisme est essentiellement non rationnel (au sens où s’il pouvait être expliqué, il pourrait être trahi).
  2. Mes billets sur B.Obama et ses réformes me font penser qu’il y a une certaine universalité dans les notions, très anglo-saxonnes, de « leader » et de « fair process ». Dans un changement, il est efficace que quelqu’un reformule la volonté générale en une formule tranchante et d’opérationnelle, et qu’il soit prêt à se battre pour, autrement dit qu’il construise sa conviction à partir de l’analyse de ce que sait et veut le groupe. Le changement peut-il réussir sans leader, doit-on y voir un biais culturel ? Aucune idée. En tout cas, ma définition de leader ne semble pas demander qu’il soit un surhomme, unique au monde ou même en petit nombre. Peut-être, simplement, le changement est-il singulièrement facilité si un leader s’en occupe.
  3. Le populisme m’a aussi posé des difficultés. Comment être plus fort que lui ? Par le leadership. C'est-à-dire qu’il faut comprendre ce que dit le peuple, certes. Mais surtout il faut retraiter la volonté générale par les tables de loi de la nation, de façon à faire la part du légitime et de l’inacceptable. Une fois une conviction obtenue, il faut foncer dans le tas. Au moins au sens figuré.
  4. Mon billet sur Pierre Manent accuse ce professeur de libéralisme d’avoir peur de la liberté d’expression. Mais n’est-ce pas le mal de notre époque ? Une gentillesse mielleuse qui censure toute pensée ? Ne croyons-nous pas à la pensée juste, spontanée ? Faux. La pensée se construit, par l’affrontement d’expériences adverses. Et le juste, lui-même, s’il existe, est relatif aux circonstances du moment, et se construit par débat et par essais et erreurs. Si la société veut évoluer elle doit à nouveau susciter des pensées révolutionnaires, fatales à nos œillères, quitte à ce qu'elles fassent rougir les bien-pensants.
  5. Enfin, ce blog m’a contraint à dire ce que je pensais des films que je voyais. Jusque-là, ils ne me laissaient que de vagues sentiments et peu de souvenirs. Or, j’en suis arrivé à un exercice qui m’aurait semblé contre nature il y a peu : m’interroger sur l’art. Deux conclusions apparaissent. 1) Ce que j’aime dans un film, c’est ce que l’auteur n’a pas voulu dire. C’est ce qu’il a réussi à capter des problèmes immémoriaux, insolubles, qui se posent à l’humanité et devant lesquels l’homme est impuissant, petit, médiocre. Ce qui est rationnel, voulu, ne pisse pas loin. 2) Par contre, ce que je ne peux pas supporter, c’est le parasitisme (décidément, c'est une obsession). Le petit bonhomme qui veut que nous l’admirions et qui a repéré les règles d’admiration artistique qu’utilise notre cerveau paresseux, et les manipule.

Stalker

Film d’Andreï Tarkovski. Esthétiquement extraordinaire. Leçon de cinéma pour Hollywood et bricoleurs français : comment faire un film magnifique, de science fiction, sans aucun moyen, avec 3 acteurs, et un pré.

L’idée est simple : c’est le théâtre (ou la vie) : pas besoin d’effets pyrotechniques pour que le spectateur soit captivé. Et avec une caméra on peut jouer avec le visage des acteurs, qui est peut être le plus beau des spectacles. Mais il faut aussi du talent, et il est rare.

Tout cela pour un film dans lequel je ne suis pas vraiment entré. C’est russe, les personnages ne sont jamais aussi heureux que quand ils se déchirent et se roulent dans la boue. C’est l’histoire d’une météorite qui tombe au milieu d’une union soviétique Tchernobylienne. C’est un cadeau extraterrestre qui réalise vos désirs les plus essentiels. La zone de la chute est interdite par l'armée. Mais des « stalkers » peuvent vous y guider. Ce sont des esprits simples et purs, qui espèrent ainsi faire le bien de l’humanité. Mais nous ne méritons ni les cadeaux extraterrestres, ni le sacrifice des stalkers, nos désirs ne valent pas un clou, nous n’avons plus de cœur (c’est la société qui nous a corrompu ?). Du moins, c’est ce que j’ai compris.

Compléments :

  • Étrangement, devant ce film j’ai éprouvé le même sentiment et les mêmes interrogations que devant Cris et chuchotements.

dimanche 13 septembre 2009

Piscine fermée

Cette année, comme l’année dernière, la vidange de la piscine Keller a rencontré un imprévu. Malédiction ? Ou pays de désorganisés ?

Quelque chose m’a surpris dans les travaux de Jean-Pierre Schmitt (ex titulaire de la chaire d’organisation du CNAM) : il a « cartographié » les organisations de pas mal d’entreprises françaises de métiers très divers ; ce qui en sort est qu’elles sont formées de cellules indépendantes les unes des autres, non coordonnées. En fait, elles se coordonnent vraisemblablement à l’usage. Autrement dit, non seulement il n’y a pas de planification (au mieux on planifie quelques travaux majeurs), mais le management n'a pas de moyen (sinon la menace) d’agir sur la performance de l'ensemble.

Est-ce le problème qui se pose à la piscine Keller ?

Cette réflexion m’a finalement amené à Gustave Eiffel. On croit qu’il doit sa fortune à l’innovation. Eh bien non. Sa force était une organisation extraordinairement méthodique, qui faisait que tout se passait comme prévu et que les pièces de ses ouvrages s’ajustaient au millimètre, sans besoin de retouche. Ses travaux allaient vite, et se finissaient comme prévu. Mais Eiffel était d’origine allemande…

Compléments :

  • MARREY, Bernard, Gustave Eiffel, ingénieur-constructeur, Pour la science N° 56, juin 1982.

Erreurs américaines

L’actualité américaine me fait revoir mes jugements :

B.Obama en leader ?

Dans un complément de note, j’ai assassiné B.Obama et son discours sur la réforme de la santé. En fait, j’avais lu un peu trop vite les comptes-rendus du discours :

  1. Il semble avoir fait preuve de passion et de conviction.
  2. Il aurait défini un cadre clair au projet.

Bref je l’ai attaqué alors qu’il semblait vouloir illustrer la technique de « fair process » qui justifiait ma critique.

Qui sont les Américains ?

Mon point de vue sur son opposition est aussi en révision :

  • Je voyais le peuple qui s’oppose à Obama, comme « l’Amérique d’en bas », porteuse des valeurs essentielles du pays. Je me demande maintenant si je ne suis pas victime d’un biais rousseauiste (quand même issu de mon expérience), qui croit le peuple comme fondamentalement « bon », « decent people » disent les Anglais. Or, les opposants aux réformes semblent contre tout, sans discussion possible. Le gouvernement c’est le mal et B. Obama est condamné définitivement et sans procès parce qu’il est ce qu’il est. (Quoi exactement ? je n’ai pas compris. Pas comme eux ? Noir, tolérant et altruiste ?). Il y a quelque chose de haineux dans tout cela, d’antidémocratique. Ceci donne une inquiétante image de fanatisme.
  • Pendant la campagne j’avais assimilé S.Palin à R.Reagan. Certainement faux : R.Reagan c’était une sorte de bonhommie, une Amérique sûre d’elle, Mme Palin me semble plutôt issue d’une Amérique puritaine, haineuse et petite, un peu ce que décrit Michael Moore dans Bowling for Columbine, et que j’avais du mal à croire possible.
  • Mais ces opposants sont-ils vraiment l’image de l’Amérique ? Ou une minorité relativement petite ? Mais si c’est une minorité, elle n'est forcément impuissante : M.Olson (The logic of collective action) montre que lorsque l’individualisme est la règle d’un groupe humain, alors ce sont les minorités organisées qui ont le dessus.

Difficile de se faire une idée claire sur un pays, quand on en est loin.

Compléments :

Web : no future ?

Récemment, un ami, dirigeant d’une start up Web 2.0, a eu une illumination : une entreprise doit gagner de l’argent, et pour cela elle doit produire quelque chose que le marché veut acheter. Cet « entrepreneur en série » pensait qu’entreprendre c’était avoir une idée originale, et lever des fonds. La fortune viendrait ensuite, mécaniquement.

Ce qu’Internet a eu de révolutionnaire a été de nous faire oublier le modèle traditionnel de l'entrepreneur qui travaille dur pour gagner sa place au soleil. Pendant plus d’une décennie, le génie a été récompensé. Et aujourd’hui toute une génération d’entrepreneurs n’arrive pas à faire le deuil d’un modèle aussi favorable aux intelligences exceptionnelles.

Conséquence : imaginons que vous ayez un tempérament d'entrepreneur, le Web est-il votre meilleur choix ?

J’en doute. Il a transformé notre vie, il a permis aux fournisseurs de contenant de dépecer l’industrie du contenu, aussi ; mais ses réussites durables ont été étonnamment peu nombreuses et peu impressionnantes, rien à voir avec l’industrie automobile, l’électronique ou même l’aviation. D'ailleurs, dans une moindre mesure, c'est aussi vrai pour l'informatique.

Compléments :

  • Le rôle de Goldman Sachs dans la transformation de l’IPO : Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs.
  • Ces idées me viennent d’un échange avec Hervé Kabla suscité par son compte-rendu d’une conférence de l’université du MEDEF. (La toile va-t-elle craquer?)
  • Les manipulations génétiques, dorénavant à la portée de tous (Biohacking), sont à explorer par l’entrepreneur : par exemple, pourquoi ne pas inventer un agent pathogène qui liquiderait tout être humain qui s’oppose à son intérêt ? Il y a même là un scénario pour James Bond.

samedi 12 septembre 2009

Suicides, France Télécom, Le Monde, Werther

Un article du Monde interloque ses commentateurs. Le journal a demandé aux employés de France Télécom de parler de leurs conditions de travail. Deux types de témoignages : 1) conditions de travail abjectes, 2) l’entreprise est un paradis.

L’abjection des conditions de travail est relative

Ce ne sont pas les mêmes personnes qui parlent. D’un côté on a des employés, de l’autre, notamment, un cadre supérieur et des prestataires de service, qui aimeraient bien être fonctionnaires et salariés de FT.

J’enseigne (à temps partiel) à Dauphine. Mes collègues trouvent les conditions de travail effroyables, les élèves insupportables, l’administration soviétique, leurs collègues hostiles. Moi ? Je suis heureux dans ce monde, qui m’aime bien. Il m’est presque inconcevable que l’on puisse gagner sa vie aussi agréablement et en travaillant si peu. Exemple identique. Une parente qui est enseignante dans le secondaire (à mi-temps) et, depuis toujours, se lamente sur son sort, est surprise du bonheur d’un collègue, ancien ingénieur chimiste.

Ce qui explique l’opposition des témoignages, c’est qu’il y a d’une part des gens adaptés à la société libérale, qui ont compris qu’ils ne pouvaient compter que sur eux, et que la fin justifiait les moyens, et de l’autre des gens qui ne le sont pas.

M. Chérèque a vu juste : ce qui est en cause, c’est l’identité des employés de FT.

Le changement ne doit jamais porter sur l’homme

Le changement, s’il touche l’homme, peut le détruire. L’homme a énormément de mal à se transformer. Si le grand changement qu’est la crise de l’adolescence est terrible, plus nous vieillissons plus le changement est douloureux, car l’homme « s’automatise » : ses réflexes deviennent rapides et efficaces, mais peu malléables.

C’est pour cette raison que le changement ne doit jamais porter sur l’homme, mais sur les règles qui guident la société (les évolutions du code de la route ne nous demandent pas d'apprendre un nouveau type de conduite).

Le suicide est contagieux : l’effet Werther

Plus on parle des suicides chez France Télécom, plus ils se précipitent, deviennent spectaculaires (on se suicide à la sortie d’une réunion), et plus on en parle. Ce phénomène est l’effet Werther, du Werther de Goethe, qui a déclenché une épidémie de suicides. On a observé qu’un suicide frappant avait pour résultat :

  1. une augmentation significative des suicides, par imitation ;
  2. une augmentation significative « d’accidents », qui sont des suicides déguisés (par exemple parce que le suicide n’est pas culturellement acceptable par la personne).

Plus le suicide fait l'objet de publicité plus il est contagieux.

Le suicide est socialement rationnel

Je n’aimerais pas être le patron de FT, ou même son DRH. De plus en plus, leur nom est associé dans nos esprits à suicide, conditions de travail dégradantes... Commencent-ils à sentir le regard réprobateur de la société, de leurs camarades d’études ou de corps, qui les évitent... ? Vont-ils devenir des pestiférés ? Le suicide est un terrible moyen de pression sur la société, d’autant plus que les suicides de FT utilisent les médias comme « caisse de résonnance ».

Ce qu’il y a d’étrange c’est que des hommes puissent se donner la mort, en se coordonnant, par esprit de vengeance, pour faire respecter ce qu’ils croient la justice ; et que cette tactique est efficace ; et que ces sacrifices profitent à l’humanité. L’irrationalité de l’homme va jusqu’à se tuer pour faire le bien collectif.

Le nom du changement chez FT : individualisme

Bizarrement, c'est cette étrangeté qui permet de comprendre la nature du changement de FT, et de ses conséquences : en quelque sorte, il part du principe que tout ce qui précède est impossible.

FT est un exemple de la transformation libérale qu’a subie la société ces dernières décennies. Cette transformation fait l'hypothèse que l’homme ressemble à ce que la théorie économique néoclassique modélise : il est « rationnel », il optimise en permanence et de manière optimale son intérêt (surtout financier), ou « utilité ». Cet homme est un asocial.

Cet homme n’est pas loin d’exister dans les entreprises américaines, de plus en plus dans les multinationales occidentales, dans l’intérim, le service… C’est lui qui est sujet à l’aléa moral lors des crises, et qui prend alors ses jambes à son cou, créant ainsi la crise.

Ce qui se joue chez France Télécom, c’est une application sans ménagement de ce modèle. Ces suicides sont le baroud d’honneur de la solidarité sociale.

Compléments :

  • L’effet Werther est une découverte du psychologue David Phillips (voir le livre de Robert Cialdini : Influence : science and practice). Par ailleurs l'idée du suicide serait suscitée par l'exemple de quelqu'un à qui l'on peut s'identifier ; si bien que les vagues de suicides tendent à n'affecter que des gens qui, par certaines caractéristiques, se ressemblent.
  • De ce fait, Robert Cialdini dénonce les journaux et leur amour du sensationnel. Dans le cas FT, je m'interroge. Et si ces suicides étaient la manifestation d'un manque de communication dirigeants / employés ? (La déliquescence des syndicats est-elle en cause ?) Et si la violence du moyen était fonction de la difficulté de communication ?...
  • Ce que disent les psychologues de la capacité de l’homme au changement en fonction de son âge : L’homme est naturellement résistant au changement.

Fondements du capitalisme

Mes souvenirs concernant France Télécom (compléments du billet) me ramènent paradoxalement à ma réflexion sur le conseil gratuit :

La devise de la bourse de Londres (« My word is my bond ») est celle du capitalisme

Plutôt que l’offre et la demande, le fonctionnement du marché est massivement caractérisé par l’établissement d’une relation de confiance, d’un « lien social », entre client et fournisseur. Toutes les études de fidélisation que j’ai menées, notamment pour le cabinet MV2, allaient dans ce sens :

  • Un client fidèle est un client qui a confiance, et cette confiance a été obtenue lors d’un incident où le fournisseur a prouvé qu’il savait ne pas compter. C’est le cas des assurances : on les juge quand on en a besoin. Qu’alors elles traînent des pieds et le client se comporte de manière totalement irrationnelle : il veut se venger et ce quoi qu'il lui en coûte. De même pour les fournisseurs de l’entreprise (par exemple dans le BTP, pourtant vu comme un secteur coupe gorge) : ils ont été choisis après un très long processus, la promesse non tenue, la mauvaise qualité d'un service... éliminant définitivement un candidat et ne s’effaçant jamais des mémoires.
  • Une étude sur les critères d’achat de conseil, au milieu des années 90, donnait 1) la réputation du cabinet (= les Big X de l’époque), 2) l’impression qu’avait faite l’associé qui présentait la réponse à appel d’offres. Le prix n’entrait pas en compte, et dans certains cas jouait comme un critère de qualité.
Dans la grande consommation, la marque a un rôle capital (cette marque peut être celle du distributeur), or la création d’une marque est un investissement coûteux, incertain, et sur une longue période pendant laquelle le marché évalue la confiance qu’il peut avoir dans la production de l’entreprise.

Construire une relation de confiance

Que signifie construire une relation de confiance ?

  • Le fournisseur doit démontrer qu’il sait aller au-delà de calculs mesquins quand il le faut, il doit « donner sans compter ». À long terme, le client continue à évaluer de la même façon la relation fournisseur : il cite des anecdotes frappantes, mais financièrement insignifiantes, pour justifier sa qualité, la confiance qu’il lui fait.
  • Jean-Noël Cassan observe que ces derniers temps les donneurs d’ordre trahissaient cette relation de confiance implicite. Ceci signifie probablement qu’elle doit être à double sens. Le fournisseur ne doit travailler qu’avec des clients de confiance.

Compléments :

vendredi 11 septembre 2009

Ça spécule ferme ?

Si je comprends bien, paradoxalement, alors que l’économie a besoin que le système financier lui prête de l’argent pour repartir et sortir de la crise, ce même système financier a l’air d’avoir des capitaux dont il ne sait pas quoi faire, et qu'il emploie en spéculations. (Le dynamisme des marchés boursiers est trompeur et Face à l'euro, le dollar est à son plus bas niveau depuis un an, en raison de l'apaisement de la crise financière.)

Par ailleurs il semblerait que la Chine achète de l’or en lieu et place de ses bons du trésor, et que l’Amérique continue à importer plus que de raison. (La parité euro/dollar au dessus de 1,46.)

Je me suis toujours demandé pourquoi, dans les crises, il y avait des embellies, qui n’amélioraient rien, alors que les fondamentaux étaient mauvais. Si ce qui se passe actuellement est significatif, il se pourrait que cela vienne de la combinaison des aspects bénéfiques des mesures de sauvetage et de pratiques qui ne se sont pas réformées.

Cela ressemble à un changement mal contrôlé : il libère des forces qui peuvent avoir des effets dévastateurs (mon exemple ordinaire est celui des révolutions).

(à suivre.)

Compléments :

  • The world economy is tracking or doing worse than during the Great Depression (September 2009 update). Les économistes Barry Eichengreen et Kevin H. O’Rourke continuent à dire que la crise actuelle se compare défavorablement à celle de 29, y compris en Allemagne (!). Les chiffres sont éloquents, mais les années 30 ont donné un spectacle de la misère, que l’on n’a pas en 2009. Qu’en penser ? Que la souffrance sociale est moins liée aujourd’hui à l’état de l’économie qu’elle l’était en 29 ? Que nous avons construit des mécanismes de solidarité relativement efficaces, et qu’ils n’ont pas été totalement démantelés par le mouvement ultralibéral récent ? Que c’est d’ailleurs pour cela que les réformes ne sont pas plus vigoureuses ?... Bref, comme le sous-entendent Eichengreen et O'Rourke ça pourrait merdouiller encore fort longtemps.

Onze septembre

Hier, je lis par hasard un article sur l’Empire state building. Lui aussi a été percuté par un avion, ce qui a déclenché un incendie.

Mais la tour n’est pas tombée, et a repris son activité quasiment immédiatement.

On était en 1945, l’avion était un B25, un bombardier moyen, perdu dans le brouillard. Il était plus petit que le B747 qui a mis par terre le World trade center. Mais je me suis demandé si le bâtiment des années 30 n’était pas plus solide que celui des années 80, et si dans les calculs de coût de construction, il n’y avait pas quelques externalités qui n’étaient plus prises en compte.

François Chérèque

France culture, ce matin, j’entends 5 minutes de François Chérèque. Aurait-il identifié les causes de deux cercles vicieux majeurs ?
  1. La fin des appareils syndicaux (?). Les dirigeants des syndicats reviennent au plus près des employés. Retour à l’organisation des syndicats d’avant 68 ? (Sociologie des syndicats.)
  2. L’objectif du travail, c’est le plaisir (du travail bien fait). Depuis plus de 30 ans, nous sommes en crise continue, le chômage est permanent, petit à petit s’est immiscée l’idée que le travail n’était qu’un gagne pain, et que l’on devait s’estimer heureux d’en avoir un. Ce qui légitimait un traitement arbitraire du personnel, qui aurait eu mauvaise grâce de se plaindre : n’avait-il pas un travail ? Et si le plaisir était l’indicateur de l’efficacité économique ? (A lire absolument.)
Quant aux suicides chez France Télécom, il pense qu’ils résultent d’une perte d’identité. Les victimes sont des fonctionnaires de plus de 50 ans. Ils vivaient dans le culte du service public, aujourd’hui, l’interprétation (erronée me semble-t-il) qui est faite des exigences de rentabilité par FT les amène à penser qu’elle nie l’intérêt collectif. Où trouver un sens à sa vie dans ces conditions ?

Compléments :
  • En 97 j’ai aidé une agence de FT à « devenir une PME » (i.e. à construire et à appliquer un business plan). La transformation rencontrait un blocage qui avait une double cause (identifiée a posteriori). La première était le service public : la privatisation ne signifiait-elle pas perdre son âme, mal faire son travail, être un loup pour l’homme…? Mais, surtout, les personnels se jugeaient (inconsciemment) incompétents : ils ne connaissaient rien à la téléphonie mobile et à Internet. La question a basculé quand les interviews des clients de FT ont montré qu’ils attendaient de leurs fournisseurs un type de « service public » (l’entreprise qui a un problème veut que ses fournisseurs l’aident à le résoudre sans entrer dans des calculs de rentabilité mesquins) ; que c’est celui que rend, paradoxalement, le boutiquier qui réussit : ainsi il « fidélise » son client ; et que c'est cela le jeu du capitalisme : avoir des clients fidèles, qui ne vous coûtent pas cher à entretenir. De plus, l’agence pouvait apprendre son métier à partir d’un « projet pilote » pour lequel elle savait déplacer les experts du siège. Enfin, si elle devait s'inspirer du secteur privé, c'était dans l’optimisation de l’emploi de ses ressources. Ce qui n’était qu’une question d’outils. Par exemple une segmentation du marché a montré que ses vendeurs dissipaient leur énergie pour des clients sans aucun potentiel (et qu'ils ennuyaient sûrement), alors qu’ils évitaient les « early adopters » d’Internet (probablement parce que l'agence ne savait pas traiter leurs besoins), 4% des clients mais un tiers du chiffre d’affaires de l’agence. Une fois convaincue, l’agence s’est transformée comme un seul homme (sans moi), et elle a été imitée par les autres agences de la région.
  • Suicide chez France Télécom.

Démon de midi

Large brain may have led to the evolution of amour, Scientific American de Septembre: pourquoi l’homme et la femme restent-ils aussi longtemps ensemble ?

  1. La femme étant un bipède a un petit bassin, ce qui donne des enfants à petite tête, qui ont besoin de longtemps pour arriver à développer la grosse tête caractéristique de l’espèce.
  2. L’homme doit donc les protéger entretemps, et rester avec eux.

Je me suis demandé si l’attachement homme-femme, de ce fait, n’était pas programmé pour s’interrompre avec le départ des enfants, d’où « démon de midi ». D’un autre côté, le fait que la femme soit de plus en plus autonome, et que la société protège les enfants semble justifier que le père soit de plus en plus volage. Mais il y a aussi l’influence de la société, qui encourage la fidélité.

jeudi 10 septembre 2009

Mon éditeur m’oublie

Chaque année, mon éditeur oublie de m’envoyer ce qu’il me doit. Pourquoi n’arrive-t-il pas à se souvenir que j’existe ?
  • Pourquoi mon éditeur m’oublie-t-il alors que nous n’oublions que rarement nos enfants à une station service, ou ailleurs ? Parce que nous aimons nos enfants. De même le commerçant qui réussit est celui qui aime ses clients : il a compris que sans eux il n’était rien. Le drame de mon éditeur est que ses auteurs, et moi en particulier, ne comptons pas pour lui. Imaginez que pour que je reçoive mon chèque je doive lui apprendre à m'apprécier. Mais cela me demanderait un travail de titan ! C'est ce que dit mon dernier livre : l’individu a un mal fou à changer ses habitudes ou à corriger ses défauts. En conséquence, si vous pensez comme beaucoup que faire changer une organisation, c’est faire changer ses hommes, si vous pensez que c’est eux qui font échouer vos plans, vous êtes mal parti.
  • Heureusement, l’homme a construit la société pour qu’elle change à sa place. La conduite du changement c’est donc jouer sur les règles qui gouvernent la société (et que nous suivons tous mécaniquement), pour la faire bouger. Exemple. Il y a quelques décennies les entreprises ont découvert que leurs procédures tayloriennes et leurs processus qualité avaient oublié l’existence du client. Alors, elles ont construit des procédures pour la leur rappeler : ce qui a fait la fortune des éditeurs de logiciels de relation client.
Compléments :
  • GALE, Bradley T., Managing Customer Value, Free Press, 1994.

Obama et l’Europe

Chronique de France culture qui semble dire que les relations Obama / Europe sont fraiches. Il aurait beaucoup plus d’intérêt pour les « puissances de demain » que sont l’Inde et la Chine.

  • Risque-t-il de négliger (ou de nuire à) un ami, pour s’attirer les bonnes grâces de pays qui lui sont fondamentalement hostiles ?
  • Faut-il voir dans son comportement l’attitude instinctive d’une certaine classe américaine (notamment Roosevelt et l’élite politico-économique clintonienne) qui assimile l’Europe au mal, à un passé révolu, et les BRIC (la Russie en moins depuis l’arrivée de Poutine) à des pays jeunes, simples et rationnels, des pays qui ressemblent à l’Amérique, et avec qui l’on peut faire des affaires ?

Compléments :

Changement au Japon (suite)

Encouragé par un ami qui vit depuis pas mal d’années au Japon, et qui trouve mon billet précédent expéditif mais pas fondamentalement condamnable, je poursuis mon analyse :

Un peu avant, j’avais repris un article de The Economist, qui annonçait l’avènement du bipartisme au Japon et la fin d’une bureaucratie planifiante et dirigiste. Un Japon à l’image de l’Angleterre, enfin civilisé ?

Je ne suis plus d’accord. Après avoir été le meilleur élève de l’Occident, le Japon semble avoir décidé de reprendre son sort en main et de bâtir un pays comme il a envie qu’il soit. Et ce pays fait penser au Japon ancien, fermé.

Mouvement général ? L’après guerre a été le triomphe du modèle américain, toutes les nations s’en sont inspirées. Mais l’Amérique ne fait plus rêver, et les méfaits du libéralisme financier (exclusion, destruction culturelle…) ne sont plus éclipsés par ses bénéfices, d’autant plus que l’économie de marché ne produit plus de grandes innovations, mais beaucoup de ridicule et d’inutile, voire du dangereux.

Au Japon comme ailleurs, il y a risque de fondamentalisme. Il est certainement temps de convoquer les intelligences mondiales pour leur demander de nous concevoir un avenir un peu moins mesquin.

mercredi 9 septembre 2009

Changement en Iran

Les Enjeux internationaux de France culture parlent d’Iran. Quelques souvenirs :

Un pays jeune, éduqué, avec, relativement, plus d’étudiantes qu’en France.

Le président iranien aurait un fort soutien d’une partie de la population et serait en passe de prendre un pouvoir absolu (parallèle avec Napoléon et la Convention), en plaçant le pouvoir religieux dans un rôle secondaire.

Loi forte des petits nombres

Les Républicains américains ont eu tort d’insulter le NHS anglais, dans le combat pour la réforme de la santé américaine, l’Angleterre prend fait et cause pour B.Obama. La BBC attaque (A case for healthcare reform?).

La perfide Albion a choisi une technique redoutable et éprouvée, celle qu’utilisent les Républicains pour démolir la réforme. Plutôt que de parler à la raison de la nation, comme le fait B.Obama, on met en scène des exemples frappants, qui émeuvent les populations. La BBC prend le cas d’une jolie jeune fille dont la vie est un calvaire faute d’une sécurité sociale digne d’un pays civilisé.

C’est la technique de la « législation au fait divers », que l’on reproche à N.Sarkozy d'employer. Aucune loi n’est parfaite, toutes ont des cas particuliers, des exceptions qui les confirment. La législation au fait divers utilise le cas particulier pour montrer à une opinion indignée l’inefficacité de la loi. Du coup, on la remplace par une loi déduite du cas particulier. La loi initiale étant une sorte d’optimum, il y a dégradation de la situation générale, d’où cascade de nouvelles lois. En légiférant à tour de bras, le gouvernement montre son efficacité. Surtout, il peut liquider au passage ce qui lui est désagréable (les juges d’instruction, les universitaires, etc.).

Compléments :

  • Si cette tactique marche à tous les coups c’est probablement du fait d’une « irrationalité » de l’homme : il déduit la règle générale de l’exemple. Sur le sujet : James G. MARCH, A Primer on Decision Making: How Decisions Happen, Free Press 1994.
  • Exemple récent du cercle vicieux : délit sexuel odieux aux USA, la police n’a rien vu, une réforme est vraisemblable. En regardant de plus près on découvre que l’état concerné considère un nombre énorme de personnes comme criminels sexuels potentiels et demande à sa police de les surveiller. Un sheriff responsable d’environ 350 criminels sexuels : « 349 de plus que j’ai d’agents pour contrôler ces gens » (A tragedy of errors). Autre exemple : USA : tous en tôle.
  • Législation au fait divers : Réforme pénale.

Goldman Sachs touché par la grâce ?

Son patron critique l’utilité sociale de certaines pratiques bancaires, et comprend l’indignation populaire.

Manœuvre perfide ? En tout cas, il me semble qu’en revenant à une évaluation sociale des bénéfices de l’entreprise, en abandonnant la croyance aveugle en l’optimisation des revenus de l’actionnaire, en l’entreprise comme bien absolu, donc à une politique de laisser faire, on retrouve la raison ; et le secteur financier échappe à un ostracisme menaçant.

J’y vois aussi la pression de la société, à laquelle il est difficile d’échapper.

Étiez-vous un enfant souriant ?

Nos chances de succès en couple seraient fortement corrélées aux sourires que nous faisions sur nos photos d’enfance. Grands sourires = mariages solides.

L’étude : Kids' Smiles Predict Their Future Marriage Success.

Et quelques conséquences :

  1. Le mariage de B.Obama devrait être solide, à moins que sa femme n'ait été triste en photos (l'étude ne parle pas des résultats de combinaisons triste / triste, heureux / triste, heureux / heureux).
  2. Ayez des enfants heureux si vous voulez qu'ils se marient (et inversement).
  3. Cachez vos photos d'enfance (ou ce billet), si elles augurent mal de la durabilité de votre couple.

mardi 8 septembre 2009

Changement au Japon (suite)

Le jour des élections japonaises, j’ai failli écrire un billet sur le changement au Japon pour dire que je le trouvais nébuleux. Les Japonais ne semblent pas savoir où aller, ils rejettent un parti sans avoir aucune confiance en son remplaçant (DPJ), totalement inexpérimenté… Maintenant, je crois que les Japonais opèrent un complet changement de modèle ; que le DPJ a de sérieux atouts ; qu’il a un large consensus derrière lui.

  1. Le Japon était construit comme une machine d’exportation ultra-performante. Toutes ses forces étaient tendues vers cet objectif, comme une nation en guerre : parti unique de gouvernement, bureaucratie d’élite et grande entreprise (fort parallèle avec la France d'après guerre). Mais, après plus de 40 ans de succès, la machine a cafouillé. Il y a quelques années, le premier ministre Koizumi tente une réforme libérale, elle cause inégalités, laissés pour compte…, ce que la culture japonaise (une sorte de culture de classe moyenne universelle) ne peut accepter. Depuis, les réformes échouent, peut être parce que le gouvernement n’a pas le pouvoir de faire bouger parti, bureaucratie et grande entreprise, peut-être aussi (c’est une question que je me pose) parce que le dispositif ne peut faire que ce pourquoi il a été conçu.
  2. Ce que veut le nouveau gouvernement est une société solidaire : amélioration du système de sécurité sociale – plus généreux et qui dépendra de l’état non plus des grandes entreprises ; salaire minimum augmenté ; réduction ou suppression de l’intérim ; moindre dépendance des exportations et plus de la consommation interne ; écologiquement impeccable.
  3. Les atouts du DPJ sont importants : sans lien avec la bureaucratie ou avec un parti puissant et paralysé par ses habitudes, il n'est pas soumis aux mouvements de rappel qui ont certainement contraint ses prédécesseurs. Surtout, je crois reconnaître une technique classique de changement, utilisée notamment par IBM pour inventer le PC. Une organisation tend à faire toujours la même chose (initialement IBM était incapable de produire un PC, elle ne savait faire que de gros ordinateurs) ; pour sortir de ce piège, on demande à un « hybride » de créer l’innovation de l’extérieur. C’est comme cela que les fabricants de voitures japonais renouvellent les modèles qui ne se vendent plus : ils transforment de fond en comble leurs équipes de concepteurs en y plaçant des gens (souvent peu expérimentés) à qui doit ressembler la nouvelle voiture. C’est pour cela que je pense que le DPJ pourrait avoir un large appui, y compris, paradoxalement, de son opposition.

Compléments :

  • La base de la réflexion : The vote that changed Japan, New bosses, Lost in transition.
  • Innovation au Japon : NONAKA, Ikujiro, Toward Middle-Up-Down Management : Accelerating Information Creation, Sloan management Review, Printemps 1988.
  • Sur IBM. CARROLL, Paul, Big Blues: The Unmaking of IBM, Three Rivers Press, 1994.

Biohacking

Hacking goes squishy m’apprend que le bricoleur individuel peut désormais modifier le patrimoine génétique d’organismes et en créer de nouveaux. Les outils pour cela sont dans le domaine public et ne coûtent pas cher. Des compétitions de bricolage génétique sont d’ailleurs organisées. Pour se faire la main, l’apprenti lira les revues scientifiques : il y trouvera le génome des agents des principales maladies.

The Economist se réjouit du potentiel d’innovation que nous réserve la démocratisation des outils de manipulation génétique, et espère que le régulateur n'aura pas la main trop lourde.

On ne peut qu’attendre avec impatience les résultats de cette nouvelle vague d'innovation, quand on songe à ce qu'elle a donné ailleurs : virus et spam Internet, bulle et crise financière, la bombe atomique (un peu erroné : la science atomique n’est pas encore à la portée du bricoleur), etc.

Obama en Leader

De manière inattendue, Paul Krugman rejoint mon diagnostic concernant B.Obama (Obama : pas prêt ?) : il doit enfin faire preuve de leadership, de conviction (Hoping for audacity).

Plus facile à faire qu’à dire ? Evidemment. Mais c’est lui qui a voulu être président, pas nous.

Miss Blandish

Film de Robert Aldrich (Pas d'orchidées pour Miss Blandish, en fait). Étranges personnages. Bêtise à l’état pur. Par la moindre étincelle d’humanité. Un peu comme dans les films des frères Cohen, ou, différemment, chez Arnaud Desplechin. Ne sachant pas quoi penser, j’ai lu ce qu’écrivait Jean Tulard de Robert Aldrich (Dictionnaire du cinéma) :

Il fit des débuts fracassants. En trois films, les genres chers à Hollywood volaient en éclats.

Il n’y a pas de plus grand compliment que puisse faire un critique français à un réalisateur : bousculer les conventions, se jouer des règles de la tradition, les pervertir…

Curieusement, je trouve que l’œuvre des révolutionnaires (comme celle de Godard ou les premiers films d’Aldrich) fait son âge. Elle est marquée par son époque, et elle n’est même que cela : une révolte sans autre ambition que de dénoncer ce qui se faisait alors. Les chefs d’œuvre intemporels me paraissent avoir obéi aux règles. Serait-ce là l’utilité des conventions : transformer le talent en génie ?

lundi 7 septembre 2009

Suicide chez France Télécom

Vingtième suicide chez France Télécom. Les conditions de travail de l’entreprise sont-elles en cause ? On m’a parlé de la question il y a quelques temps. La situation serait pire que ce que l’on pense : on ne compte que les suicides qui réussissent, il y en aurait qui ratent (on m’a cité le cas d’une personne dans le coma). La cause évoquée était des changements d’affectation incessants.

En fait, toutes les grandes organisations que je rencontre actuellement (public, parapublic, privé) se plaignent de mêmes maux : malaise, stress, souffrance, cadres intermédiaires qui ne communiquent pas, personnels jamais informés, employés qui se disent pris dans une sorte de « mouvement brownien » qui rend leur travail éreintant, voire impossible…

Cela provient d’un dysfonctionnement organisationnel résultat d’une mise en œuvre de changements qui ne tient pas compte des réalités de terrain (le changement se résume à un ordre). Dans le public, l’hyperactivité du gouvernement, à la recherche de résultats immédiats et qui ne semble croire qu’à la menace, serait un puissant facteur de désorganisation. Chaque couche de management évacue son stress sur la couche inférieure. Le mouvement s’arrêtant quand il n'y a plus d'échappatoire.

Mon interlocuteur de France Télécom pensait que ces changements incessants étaient voulus et visaient à contraindre les personnels à la démission. En réalité la souffrance de l'organisation peut aussi bien s'expliquer par l'incapacité à la conduite du changement d’un management qui n’a pas été préparé à ce nouveau métier, et par une organisation (de type bureaucratique) qui n'est pas conçue pour changer.

Curieusement, ces maux ont une solution relativement rustique et qui ne coûte presque rien, et qui ne demande pas au dirigeant ou au gouvernement de changer de comportement : il faut apprendre aux équipes à prendre en main leur sort (à faire un diagnostic des dysfonctionnements, puis à leur chercher des solutions) ; il faut aussi un mécanisme de communication qui permette de transmettre des demandes de moyens, en bon ordre, à la direction. À noter que ces moyens sont généralement extrêmement faibles : il s’agit surtout d'un besoin de coordination entre services, auxquels l’organisation hiérarchique traditionnelle ne permet pas de communiquer.

Compléments :

  • Il semblerait que la direction de France Télécom nie le lien entre suicide et conditions de travail. Elle n’a pas totalement tort : comme l’a expliqué Durkheim, si le suicide est un fait social, il ne concerne que des types de personnes qui présentent des caractéristiques favorables. Par exemple, le dernier suicidé était un célibataire fortement impliqué dans son travail. Il aurait combiné deux conditions repérées par Durkheim (et que je ne pensais pas pouvoir se mélanger, d’ailleurs) : à la fois très attaché à France Télécom, donc très affecté par ses transformations, et célibataire, donc en marge de la société, donc sans secours (anomie). DURKHEIM, Emile, Le suicide : Etude de sociologie, PUF, 2007.
  • Une autre opinion sur le stress au travail : A lire absolument.

Mme Blair, femmes et carrière

Minter Dial rapporte les propos que Cherie Blair a tenus lors de l’Université du MEDEF :

Mme Blair, comme beaucoup de féministes, se heurte à la cohabitation carrière, famille. Elle cite le cas de son mari, à qui on a fait remarquer un jour que s’il quittait la chambre des députés à 19h00 (pour s’occuper de sa famille), il ne ferait pas une grande carrière.

Pourquoi ne pas admettre l’évident ? L’incompatibilité, tous sexes confondus, entre la vie qu’exige l’ambition et les conditions d’épanouissement d’une famille. Il faut choisir l’une ou l’autre. Vous voulez une carrière ? N’ayez pas d’enfant. Vous voulez une famille ? Satisfaites-vous du travail bien fait, sans courir après des honneurs illusoires.

D’ailleurs, même dans ce dernier cas, il est possible de faire carrière. J’ai vu nombre de cadres devenir DG vers 40 ans, démontrer leur manque d’expérience, se faire licencier, puis végéter définitivement. Prendre le temps de s’occuper de sa famille donne aussi celui de construire son expérience, et de se préparer à une carrière solide. Pourquoi se précipiter ? La retraite sera bientôt à 70 ou 75 ans, ça laisse le temps de faire carrière.

Mais, au fond, qu’est-ce que faire carrière ? N’est-ce pas s’élever dans la hiérarchie d’une grande organisation bureaucratique ? Est cela que nous attendons de la vie ? Serat-ce cela notre contribution à la société ? N’est-ce pas la notion de carrière qu’il faut mettre en cause ?

D’ailleurs, qui peut faire carrière ? Une classe privilégiée, une infime partie de la population. Les intérêts de cette classe sont-ils l’essentiel des préoccupations de la très socialiste Mme Blair ?

Compléments

  • Il me semble repérer quelque chose de vaguement contradictoire dans les propos de nos élites. Depuis des décennies, elles nous enjoignent d’aimer l’économie. Pour elles, comme pour Mme Blair, l’économie c’est la grande entreprise. Or, ses dirigeants, qu’ils soient diplômés de Harvard ou issus de l’inspection des finances, s’ils se présentent comme des entrepreneurs, ne sont que des bureaucrates de carrière. L’entrepreneur, c’est celui qui crée son entreprise. Et il ne la crée pas seulement par souci d’indépendance, mais surtout pour apporter à la société quelque chose qu’elle ne possédait pas (Capitalisme : punir le client).

Gérer une crise

Guillermo Calvo (Triple time-inconsistent policies) fait la curieuse observation que les erreurs de gestion de la crise actuelle étaient une répétition :

  • La crise russe, qui s’est répandue aux économies émergentes, avait suivi le même principe.
  1. On croit que le FMI (Russie), l’administration américaine (Lehman Brothers) ne laissera jamais tomber un pays / une banque, on agit avec inconscience ;
  2. lorsqu’il y a défaillance, le secouriste présumé n’intervient pas, comme il l’avait dit ; panique, le système menace de s’effondrer ;
  3. le secouriste perd son sang froid et réagit de manière inconsidérée.
  • La solution est inattendue : les secouristes politiques devraient faire comme les autres secouristes : s’entraîner régulièrement.

En réalité, pas si surprenant. L’entraînement (la « méthode des scénarios ») est le meilleur moyen de se préparer à un avenir incertain. Il est désolant que les entreprises et les gouvernements ne s’entraînent pas à réagir aux aléas économiques, comme ils le font pour les aléas naturels.

Compléments :

dimanche 6 septembre 2009

Blues au MEDEF

Hervé Kabla et Olivier Ezratty bloguent l’Université du MEDEF.

  1. Hervé Kabla suit une conférence sur « le capitalisme sera éthique ou ne sera pas ». Résultat ? Contrairement au citoyen ordinaire, le businessman est incapable de responsabilité, il doit donc être contrôlé.
  2. Olivier Ezratty montre le MEDEF s’interrogeant sur les chemins de la décroissance économique. Le débat laisse peu d’illusions quant à la capacité de l’entreprise à se réformer à temps. (Je ne vois qu’une issue : que le MEDEF s’équipe du leader que réclame ce diagnostic : M.Bové.)

Surprenant, une année on est ultralibéral, et la suivante altermondialiste.

Comme le dit Paul Krugman (Science économique : bilan), les idées ultralibérales flottaient sur du vent. Quant à la décroissance, elle me semble tout aussi peu justifiée. La « croissance » est une grande illusion, elle mesure ce que l’on veut bien mesurer de l’activité humaine. Le PIB de demain comptera ce que nous ferons demain : nous nous agiterons tout autant, mais différemment. Le problème du moment est d’inventer cet avenir. C’est éminemment favorable à l’économie. D’ailleurs cela va donner leur chance à de multiples innovations, qui existent déjà, mais que la grande industrie est trop paresseuse pour utiliser.

Ce que révèle le blues de l’élite qui fréquente l’Université du MEDEF, c’est probablement moins l’état déplorable de notre avenir que la vacuité de son intellect : une idée importée y remplace une autre. C’est paradoxal : n’a-t-elle pas été sélectionnée pour son QI, sa capacité à penser ? Seulement, elle se contente d’être.

Voilà un changement qui devrait être facile : si elle veut sauver le monde, il lui suffit de faire ce pour quoi elle a été recrutée.

Compléments :

  • Le PIB comme grande illusion, exemple. Hier, le travail de la femme au foyer n’entrait pas dans la comptabilité nationale ; depuis qu’elle ne reste plus à la maison, les tâches qu’elle faisait (garde et éducation d’enfant, ménage, cuisine) contribuent au PIB de la nation.
  • Mon premier billet sur le MEDEF et son université partait d’un diagnostic incorrect : Image (déplorable) du patron français.
  • Exemple d’innovation en attente d’intérêt : L’effet de levier de Microsoft ?

Science économique : bilan

Paul Krugman fait le point sur l’évolution de la pensée économique des dernières décennies, qui va de pair, et a encouragé, la bulle financière.

Les économistes auraient vécu une période d’euphorie mathématique. La beauté de l’équation a fait oublier le bon sens, et les enseignements de l’observation. On a distribué des prix Nobel à des personnes qui ignorent ce qui nous paraît évident. La crise vient de ces erreurs d’apprentis sorciers. (Le prix Nobel comme bonnet d’âne ?)

Un exemple : certains nobélisés expliquaient les crises comme une faillite de l’offre de travail, autrement dit le chômage et les récessions sont causées par la paresse du peuple ! (La crise comme vengeance divine ?) Cette idée était masquée sous des équations complexes.

Que conseille M.Krugman ? Dépoussiérer le keynésianisme. Quand les outils monétaires ne marchent plus (quand les taux d’intérêt atteignent 0), l’état doit relancer l’économie, il n’y a pas d’autre solution. Ce monde keynésien doit être dirigé par des modèles mathématiques débarrassés des erreurs passées, c'est-à-dire qui tiennent compte du comportement réel (« irrationnel » au sens économique du terme) de la population.

Toujours des modélisations et des mathématiques… l'économiste ne changera jamais !

Compléments :

Dépression et changement

Un article sur les facteurs annonciateurs de dépression chez les enfants de moins de 5 ans (je découvre le phénomène, et le fait que 15% des enfants soient sujets à la dépression aux USA) :

  1. Une mère dépressive (il y aurait un caractère génétique à la dépression).
  2. Un bébé qui, à 5 mois, s’adapte mal au changement.

Et après 5 ans ? Ces facteurs plus d’autres, environnementaux ? L’article ne le dit pas.

Compléments :

  • La dépression, quand elle n’est pas exagérée, n’est pas un mal : Stress américain.

samedi 5 septembre 2009

Teddy Goldsmith

Rediffusion d’une interview de Teddy Goldsmith, qui est mort récemment, et que je découvre. Il semble avoir pensé que pour éviter la destruction de la terre, il fallait en revenir à des modes de vie primitifs. Réflexions suscitées par ses paroles :

  1. J’ai d’abord pensé à la segmentation dont parle Comment convaincre ?. Il représente le segment qui est convaincu que tout ce que fait l’homme est mauvais. Pour ma part, je représente celui qui croit que la situation est mal partie, mais qu’il y a un espoir. Plus exactement, il me semble qu’on ne peut pas changer le cours des choses aussi radicalement qu’il le désirait ; mais on peut l’infléchir, dans une direction qui nous évite les plus grosses déconvenues. (C’est l’enseignement n°1 de mon expérience.)
  2. Comme il le dit, la notion de « progrès », l’idée que l’histoire n’est qu’amélioration permanente, est douteuse. On gagne et on perd, et on perd souvent beaucoup. Un exemple : le succès planétaire du modèle du boutiquier, qu’a modélisé Adam Smith, qui a terrassé les cultures les plus admirables (la chinoise ou celle de la Princesse de Clèves, par exemple), et essoré la planète. Comme l’a dit Jay Gould, et comme le démontre chaque jour la politique, ce n’est pas toujours le plus sophistiqué que la sélection naturelle récompense. L’être simple qui a une grosse motivation, et qui est (ou parce qu’il est) peu gêné par une pensée complexe, a un avantage concurrentiel certain. On n’est pas loin de ce que pensaient Hitler et les Darwinistes sociaux de la bulle Internet : de temps à autre, le frustre et rustique, plein de vie, balaie la culture la plus raffinée.

Les consultants sont-ils des escrocs ?

James Kwak, l’animateur d’un blog d’économie réputé, écrit un billet sur son expérience chez McKinsey (Management Consulting for Humanities Ph.D.s) :

As a management consultant, on an actual project, I can’t recall anyone ever discussing, let alone taking seriously, anything he or she had read in a business book or learned in a corporate strategy class. Our main job was digging up information, doing analysis that was trivially lightweight by academic standards but more than most companies do on their own, and packaging the whole thing into a coherent storyline that made a point. What McKinsey brought to the exercise was smart people who were willing to work extremely hard and obsess about trivial details until late at night – for example, after photocopying presentations for a client, someone had to flip through them to make sure that none of the pages got rotated or pushed off-center by the copier – along with some core skills in turning relatively little data into a convincing-sounding story. (…)

I think the biggest problem with management consulting is that most of the work on a project is done by junior people who know absolutely nothing about the industry they are serving, and don’t even realize how little they know. (And generally the partners don’t know that much, either, since many of them have never worked anywhere except in consulting or maybe banking.) Having worked as a consultant to the software industry and then as an employee of the software industry, I have seen this from both sides, and I’m embarrassed for the naive consultant I used to be. But it’s also true that many of our clients could not have assembled teams of people to do the kind of work that we were doing – not because they didn’t have the right people, but because those people are invariably too important to be freed up from their day jobs.

Si je le comprends bien, il dit que le coût d'un cabinet comme McKinsey se justifie par le fait qu’il met à disposition de ses clients des gens très intelligents qui consacrent un temps énorme à faire des choses stupides (mais pas inutiles). Une sorte d'intérim de très grand luxe.

Ma première réaction était de lui répondre :

  1. pour les prix des consultants en question (plusieurs milliers d’Euros par jour), les clients pourraient s’offrir des armées d’employés très intelligents et travaillant très dur ;
  2. ce qu'il décrit n’est pas ce que les cabinets de conseil vendent à leur client : ils vendent des miracles, un reengineering qui réduit les coûts de l’entreprise par 2, un CRM qui « l’oriente » mécaniquement vers les besoins du marché, etc. Si l’on met en regard leur discours et celui de James Kwak on est en droit de parler d’escroquerie.

Deux semaines plus tard, j’entraperçois un autre modèle explicatif :

  1. Le client n’est pas dupe de ce que lui vend le consultant (ce qui expliquerait que les modes de management aient pu se succéder pendant des décennies sans que l’on ne crie à l’escroquerie) ;
  2. ce qu’il désire c’est effectivement un travail de brassage de chiffres de bas niveau (incompétence ? paresse ?...) ;
  3. pour masquer le pot aux roses, il a besoin du discours et du prix du consultant.

Compléments :

  • Un commentaire au billet de J.Kwak avançait une autre idée : ce qu’apprécie le client, c’est de pouvoir discuter avec l’associé du cabinet de conseil qui est responsable du compte. Le client rémunère ce service en passant commandes de missions qui n’ont qu’un intérêt secondaire pour lui. On retrouverait le modèle du « conseil gratuit » d'un billet précédent. Il y a probablement plusieurs raisons de travailler avec un cabinet de conseil international.

vendredi 4 septembre 2009

Kindle

J’ai un instant envisagé d’acheter le Kindle d’Amazon (livre électronique), mais outre qu’il n’est disponible qu’en version anglaise, il ne paraît pas s’intéresser aux livres techniques qui m'occupent. J’attendrai donc. Les intérêts (égoïstes) que j’y trouvais :

  1. Léger, à l’air de se lire facilement (bien mieux que l’écran d’ordinateur, qui m’épuise). Peut-être annoté (mes lectures sont des décryptages). Possibilité de stocker 1500 livres, plus que je ne pourrais jamais en lire.
  2. Lit le PDF, or il y a beaucoup de textes intéressants et gratuits, que je ne sais pas lire sans les imprimer, ce que je ne fais pas parce que ça consomme trop de papier.
  3. Lit pas mal de journaux (The Economist, Le Monde) : ça m’éviterait de gaspiller autant de papier (et je m’abonnerais à plus de titres que je ne le fais aujourd’hui).
  4. Astucieux : le téléchargement utilise le réseau GSM (inclus dans le prix des livres).
  5. Par ailleurs, pourrait faire baisser le prix des ouvrages.
Je pense que les imprimeurs, et les libraires, ont des raisons d'être inquiets. Par contre la diffusion de l'écrit pourrait y gagner.

Xavier Bertrand

France Culture ce matin. Interview de Xavier Bertrand. N.Sarkozy ayant désavoué F.Fillon au sujet de la « taxe carbone », M.Bertrand semble craindre une question sur le sujet et être désireux de l'éluder, agressivement. C’est tout ce que j’ai retenu de l’interview, cette attitude désagréable.

Cette histoire illustre un phénomène que je rencontre souvent : rien de ce que l’on dit n’atteint le spectateur ; il ne voit de nous que notre comportement.

Compléments :

  • Le politique, de toute tendance, dit « les Français veulent », « les Français pensent que ». Je dois être un Martien : je n’arrive à identifier la volonté d’aucun Français à ses propos. D'ailleurs pourquoi serait-il des nôtres ? Il passe sa vie avec des politiques, il ne connaît rien d’autre que les intrigues d’appareil, à tel point qu’il lui faut des traducteurs pour comprendre ce qui nous paraît évident (les instituts d’études).
  • J’ai découvert l’expression « jeune populaire » ou « jeune pop » qui m’a semblé le comble du ridicule. Je me suis dit : en quoi ces jeunes sont-ils « populaires » ? Imagine-t-on les jeunes de sa famille perdant leur temps dans un rassemblement politique ? En fait, je n’avais pas fait le rapprochement avec « UMP ». Suis-je le seul dans mon erreur ? Je suis allé lire l’article Jeune populaire de Wikipédia, où je trouve la phrase suivante : « Président depuis 2005, Fabien de Sans Nicolas ne peut se présenter à sa propre succession, atteint par la limite d'âge. De nombreuses candidatures se font jour : Benjamin Lancar, Matthieu Guillemin, Aurore Bergé et Louis-Alexandre Osinski. » Tous ces gens ne portent pas de prénoms très populaires…

Image (déplorable) du patron français

Olivier Ezratty est bloggueur officiel de l’université du MEDEF (La recherche des temps nouveaux au MEDEF). Sur l’atmosphère surréaliste de l’événement : « On est plus proche du Bac de Philo que des préoccupations directes “terre à terre” des chefs d’entreprise. »

Pendant deux jours des grands patrons sont enfermés avec des ministres et quelques stars de l’innovation du moment (celles qui épatent le politique et crèvent le lendemain), pour quoi faire ? Rien. Ne pourraient-ils pas mieux occuper leur temps ? Au milieu d’une crise n’y a-t-il pas de quoi s’interroger? Chercher de nouveaux revenus ? Le Titanic s’amuse ?

Comment veut-on que la France se réconcilie avec son patronat, s’il donne l’image du dilettantisme, s’il se montre moins familier des réalités de l’entreprise que ses employés ?

Compléments :

  • Simon Johnson nous dirait-il que nous sommes en face d'un rassemblement d'oligarques ?
  • Si le patron veut nous faire l’aimer, il doit nous montrer qu’il mérite son salaire, qu’il résout des problèmes que nous ne saurions pas résoudre. C’est l’objet de Trouble shooter.

jeudi 3 septembre 2009

Très léger rapport ?

France culture. M.Léger explique le travail de sa commission. Ce qui semble motiver la réforme de la justice, c’est le mécontentement des journaux qui tempêtent sans cesse contre ses lenteurs. Le but du rapport, si je comprends bien, est de l’accélérer. On a parlé aussi du juge d’instruction, et de l’indépendance de la justice, en montrant que, statistiquement, il n’y a pas de problème : 5% des affaires ont un juge d’instruction, et les « affaires d’état » (Elf, etc.), elles, c'est 0 ou presque. D’ailleurs, il existe d’autres contre-pouvoirs que la justice, les journaux, notamment.

D'un aussi grand magistrat, je m'attendais à autre chose que des sophismes. Mais, ce qui m’ennuie là dedans, c’est que la constitution de notre nation est le fruit d’un siècle de réflexions entre génies occidentaux ; que leur préoccupation était de nous procurer la liberté ; et que pour cela ils étaient arrivés à la conclusion qu’il fallait une neutralisation du législatif, de l’exécutif et du judiciaire, les uns par les autres ; et que la nation ne bouge qu’avec le consentement général.

Peut-être pensons-nous que la liberté est un acquis ? En tout cas, depuis un demi-siècle la préoccupation du gouvernement est l’efficacité :

  1. De Gaulle a asservi le législatif à l’exécutif.
  2. Le gouvernement actuel élimine tout ce qui empêche la mise en œuvre immédiate de la mesure que lui a suggéré le dernier fait divers, notamment l’indépendance du judiciaire.

L’obstacle qu’attaquent gouvernant après gouvernant, c’est le mécanisme de la démocratie, celui qui garantit nos libertés, et nous force à des décisions intelligentes. (Qu’on puisse le faire sauter aussi facilement montre qu’il est déjà bien atteint.) Du coup, le seul contrepouvoir au dirigeant c’est le peuple, dont le seul mode de réaction est la révolution. Ça manque de finesse.

Compléments :

  • Trait culturel ? On reproche à la France d’avoir toujours été incapable d’entretenir des organes intermédiaires. Dans ce cas, c’est le gouvernant qui les détruit. En tout cas, la suppression du judiciaire obéit à une certaine logique : notre président (comme n'importe lequel d'entre nous) sait ce qui est juste ; ce qui vient s'opposer à ses idées ne peut qu'être inefficace. Si nous voulons une démocratie devons-nous renoncer à élire des Dieux ?
  • Le moteur du gouvernement semble être une forme de populisme, peut être pleine de bons sentiments. Mais ce n’est pas ce qu’on lui demande : il est notre cerveau, il ne doit pas réagir instantanément aux impulsions que nous lui donnons, mais prendre des décisions à long terme, intelligentes. (Obama : pas prêt ?)

Obama : pas prêt ?

Le nouveau correspondant de la BBC aux USA est décontenancé par le manque de rigueur et de rationalité du débat sur les réformes de la santé du gouvernement Obama. Il y voit un mécontentement populaire.

Les arguments échangés sont surprenants, parce qu’incroyablement stupides. Peut-être plus curieux : personne ne semble s’inquiéter de savoir si ses affirmations peuvent être contredites. La rigueur intellectuelle a déserté l’Amérique. Par exemple :

Le NHS, le système de santé anglais, est utilisé comme un repoussoir, la création d’un totalitarisme communiste dément qui laisse crever les faibles et les vieux. D’ailleurs, jamais Stephen Hawking n’aurait survécu s’il avait été soigné par le NHS. Eh bien, Stephen Hawking est soigné par le NHS, et par rapport à la plupart des indicateurs de santé le NHS est nettement meilleur que le système de santé américain. Et en plus, il coûte deux fois moins cher à la nation.

À vrai dire, cette irrationalité m’en rappelle d’autres, que je rencontre tous les jours. Par exemple celle d’un comité de direction effrayé par la situation de son entreprise. Je lui demande des preuves. Le directeur financier tire de sa sacoche un compte de résultat : croissance depuis plusieurs années. Les opinions étaient sans fondement. L’affaire s’est terminée lorsque le PDG de l’entreprise a annoncé une stratégie agressive, et ses raisons. Le comité de direction est sorti gonflé à bloc de la réunion. En fait, il reprochait à son PDG, peu présent, de ne pas s’occuper de lui.

Voici qui va dans le même sens : Jeffrey Sachs, lui, est atterré par la façon dont est traitée la réforme de l’environnement. M.Obama a laissé la bride sur le cou du Congrès, et les intérêts locaux ont triomphé et le projet de loi est un mélange invraisemblable et contreproductif de mesures incohérentes et sans priorité.

Pour Kim et Mauborgne, gourous du management, le rôle du dirigeant est d’écouter les dirigés, puis de prendre, en son âme et conscience, une décision en leur montrant qu’il les a compris, et la logique qu’il a suivie (« Fair Process»). Obama n’assume pas ce rôle.

La situation actuelle s’expliquerait, peut-être, ainsi : l’Amérique fait passer un test à Obama. Elle fait bouger l’avion afin de voir s’il a un pilote. Faute de réaction, l’agitation monte. Alors, Obama est-il arrivé au pouvoir avant d’être prêt à gouverner ?

Compléments :

  • L’Ambassadeur d’Angleterre avait raison : La logique d’Obama.
  • L’affaire du NHS peut-elle provoquer un incident diplomatique ? Un Anglais qui vit aux USA, et qui commente le billet de la BBC, se dit scandalisé et heureux de revenir bientôt en Europe ; The Economist s’est cru obligé d’entrer en lice : Keep it honest, Healthier than thou
  • M.McCormack, un spécialiste de la vente, dit que ce qui rend fou un client, c’est que son fournisseur ne se rende pas compte de ce qui le rend fou (MCKORMACK, Mark H., On Selling, Newstar, 1996.) M.Obama est peut-être bien dans cette situation.
  • J’ai déjà traité cette question, mais un peu différemment : Réforme du système santé américain : cas d’école.
  • L’attitude du peuple américain me ramène à une question dont j’ai déjà parlé : le populisme. Il y a deux stratégies face à la manifestation irrationnelle d’un peuple : l’encourager (populisme), en tirer des décisions fermes et « justes » (au sens de « fair » - leadership).