mardi 22 septembre 2009

Cloud Computing

Ce matin, je recevais Christophe Boulangé, Executive IT Architect d'IBM, pour le compte du Club Télécom de l’Insead. C’est un spécialiste du cloud computing. Voilà ce que j’en ai retenu, en attendant les notes de Bruno Dumont et Fabien Astic, mes coorganisateurs :

  • Les chiffres en jeu sont énormes, on parle de l’ordre de 30md$ pour 2009 (mais je ne sais pas trop ce que l’on compte là dedans). En fait il s’agit plus de déplacement de valeur que de création de quelque chose de nouveau. Les cartes seraient-elles en passe d’être rebattues entre monstres de l’informatique ?
  • Pour le moment, en tout cas, « rien ne va plus », on ne sait pas trop ce que tout ceci va donner. Surtout, il me semble qu’il va falloir trouver des applications au cloud, sachant que celles que l’on a en tête ne sont probablement pas pour tout de suite. En particulier qui voudra que ses données sensibles transitent par les USA et soient consultables par la CIA ? Pas les Suisses (ni les Français d’ailleurs). Et il semble y avoir un réel enjeu de qualité de service, Amazon ayant connu un grave problème ces derniers temps, dont certains de ses clients ne se seraient pas relevés.
  • Parmi les applications marquantes : IBM a créé un « cloud » pour ses 3500 chercheurs, retour sur investissement : 76 jours (jusque là ils commandaient de nouveaux équipements informatiques à chaque projet) ; un opérateur mobile indien a mis à disposition de son « écosystème » de développeurs d’applications, un cloud, qui leur donne accès à des ressources informatiques qu’ils ne pourraient pas se payer.

Le problème du cloud computing serait-il la confiance ? le cloud ne doit-il être utilisé qu’au sein d’une entreprise ou par un nuage d’alliés proches ?

Le delta du Rhône coule

Nouvelle conséquence imprévue de notre science de l’approximation : les deltas s’enfoncent, des centaines de millions de personnes sont menacées d’inondation ('Millions at risk' as deltas sink).

Deux phénomènes concomitants expliquent cette plongée des terres :

  1. barrages et irrigation privent les deltas de sédiments ;
  2. le pompage d’eau, de gaz et de pétrole abaisse le niveau des terres (3,7 m en un siècle pour le delta du Po).

Compléments :

Fondamentalisme et libéralisme

Comment être libéral ? se demande, avec angoisse et surprise, The Economist. Une université belge, d’esprit ouvert, a vu ses élèves femmes se couvrir de voiles, et ne plus pouvoir se déplacer sans chaperons. La mort dans l’âme elle a dû choisir l’intolérance. Le problème semble insoluble.

The story of the Antwerp Atheneum is the latest example of a paradox: how should liberal, tolerant Europeans protect their values, even as they protect the rights of less liberal minorities in their midst? Blanket laws banning headscarves are hardly a liberal solution. But Belgium’s piecemeal approach left Karin Heremans running something approaching a ghetto-school. Distrust anyone with a simple answer.

Venant de ce journal, un tel article est inattendu. Il a longtemps critiqué la laïcité française comme un obscurantisme. L’élite anglo-saxonne niait l’existence de cultures : dans un monde globalisé, civilisé par le marché, les querelles irrationnelles d’hier n’ont pas de place, la guerre est impensable. D’ailleurs il faut que cela soit ainsi pour que le libre échange vive. Ne signifie-t-il pas que les hommes puissent aller où ils ont le plus à gagner, sans entraves ? Le 11 septembre et les attentats de Londres ont marqué le début d’un changement d’opinion.

L’émergence du fondamentalisme révèle qu’une partie grandissante de la population refuse les valeurs de la nation à laquelle elle appartient. En voulant inventer la religion d’hier, cette population peut nous amener des siècles en arrière.

Et ce n’est pas parti pour s’améliorer. Les européens de souche vieillissent. Avec l’âge viendra la peur de l’autre, et un besoin croissant de lui. De plus en plus ils mépriseront, exploiteront, fliqueront et enfermeront dans des ghettos. Jusqu’au jour où le poids des immigrants sera suffisant pour faire entendre leur courroux.

Solution ? Découvrir ce que signifie « culture ». Ce n’est pas parce que l’utopie libérale est sans fondements que nous sommes condamnés au choix entre guerre civile et zéro immigration. Les cultures savent évoluer et fusionner. Mais cela demande du courage et de l’imagination de tous les côtés. Pas simple, mais pas désespéré.

Compléments :

  • Auparavant, il faudra regarder la question en face, ce que ne veulent pas les gouvernements ; ils préfèrent nous bercer d’illusions : Géniale droite.

lundi 21 septembre 2009

Journée du patrimoine

Dimanche, guidé par Victor, Cyprien et Joséphine, j’ai visité le Musée de la marine.

Avant de les retrouver j’entendais un architecte qui expliquait que Malraux avait voulu protéger le patrimoine parce qu’à son époque on trouvait insalubre et malsain le monument ancien : il fallait faire du neuf et du moderne.

Que la France soit dévastée par une idéologie ne tient souvent qu’à un fil, me suis-je dis.

Web2.0 et France d’en bas

De temps à autres, je lis les commentaires qui sont faits sur les films d’Allociné, ou qui suivent des articles ou des billets de blogs de journalistes, en France. J’y vois une communauté de points de vue.

  1. Qu’il s’agisse de films ou de stratégie de constructeurs automobiles, le propos est riche et intéressant. C’est l’effet Wikipedia : l’information est bien meilleure que celle qu’apporte le journaliste ou le critique. En fait, elle vient de l’intérieur, elle ne s’appuie pas sur telle ou telle théorie, ou idée reçue : qu’il s’agisse d’un technicien ou d’un spectateur, il parle de ce qu’il connaît, du marché et du métier de l’automobile ou de ses sentiments.
  2. On en veut à l’élite française, réalisateurs ou critique « bobo », ou top management qui ressemble comme un frère au dirigeant financier américain (méconnaissance complète du métier de l’entreprise, vision comptable à court terme, zéro pointé en stratégie).

Je ne sais pas quelle est la représentativité de ces opinions, mais elles semblent indiquer qu’une partie de la France, plutôt cultivée, s’indigne de ses classes dirigeantes et du lavage de cerveau auquel elle est soumise. Cela rejoint d’ailleurs ce que disait Jean-François Kahn ce matin : il trouvait invraisemblable que l’intégralité des médias ait appelé à voter oui au dernier référendum européen, alors que 55% des Français ont voté non.

Il est tentant de voir derrière ces observations le modèle que Galbraith prête à l’économie, légèrement aménagé : une petite élite appuyée sur des moyens de propagande qui cherchent à courber l’opinion à ses intérêts.

Cette propagande ne serait pas totalement efficace : il existerait une opposition, majoritaire ?, mais surtout silencieuse, qui arriverait par moment à se mobiliser (le référendum). Et qui, d’ailleurs, le fait peut-être de manière négative, en n’achetant pas les journaux, en ne fréquentant pas les films français intello ou en ne participant pas aux élections.

C’est probablement l’idée qu’a Jean-François Kahn : il pense que la France ne veut pas d’une « alternance », mais d’une « alternative ». Gauche et droite représentent, à quelques subtilités près, de mêmes idées. Il faut renouveler tout cela, et peut-être demander son aide à la France du placard.

Réconciliation avec l’économie

Depuis toujours, je pense que l’économie est une caricature de science, oeuvre de scientifiques ratés ; que le « marché » est le mal absolu, destructeur de tout ce qui est beau dans le monde, à commencer par la culture (au sens ethnologique du terme). Le désert culturel américain ne prouve-t-il pas mon propos ? Eh bien, à force d’écrire sur l’économie, et de démontrer qu’elle est ce que je pense, je comprends que j’ai tort.

Ma réflexion sur Google et la numérisation m’a fait prendre conscience de l’efficacité d’une entreprise déterminée. Enron ou Monsanto en sont deux autres exemples remarquables, mais Google peut produire un bien public, pas Monsanto ou Enron, c’est cela qui m’a converti.

Ce qui fait la force quasiment irrésistible d’un Google, d’un Enron ou d’un Monsanto, c’est l’absence totale de responsabilité : ces entreprises poursuivent avec une détermination monomaniaque leur objectif. C’est invraisemblablement efficace, à l’image du héros de films d’Hollywood qui vient à bout de tout.

Sumantra Ghoshal a parfaitement vu ce trait caractéristique de la société américaine, mais il n’en a pas compris l’utilité. Il a dit que l’économie et les sciences du management faisaient l’hypothèse implicite que l’homme était mauvais, et qu’il fallait le contrôler, d’où, par exemple, la théorie de l’agence en économie.

En fait, comme Adam Smith, l’Américain ne fait pas l’hypothèse que l’homme est mauvais, juste qu’il est irresponsable. Cependant, Adam Smith croyait que le marché s’autorégulerait (main invisible), l’Américain a compris que laissé à lui-même le marché ne produit pas que des Google, mais aussi des Monsanto et des Enron. Alors, il faut un contrôle. Il le croît du ressort des lois.

Au lieu de rejeter en bloc cette idéologie, comme le fait M.Ghoshal, il me semble qu’il faut y prendre ce qui est bon, et corriger ce qui ne va pas. Ce qui est bon est la formidable énergie de l’Américain, ce qui ne va pas c’est qu’on ne peut pas contrôler l’homme par des lois. Seul l’homme peut contrôler l’homme. Nous devons donc essayer de comprendre les lois du marché, come nous avons compris d’autres phénomènes naturels, afin de les utiliser pour le bien collectif.

Compléments :

  • Sumantra GHOSHAL, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1.

dimanche 20 septembre 2009

Décomposition de l’Etat américain

Jeffrey Sachs (The Crisis of Public Management, Scientific American, octobre 2009) observe que, loin d’avoir amélioré les services de l’Etat américain, les avoir confiés au privé a eu un effet désastreux :
  1. Le privé a pris en main la réglementation du secteur financier, avec les conséquences que l’on sait. La puissance des assurances privées et des fournisseurs de l'armée a produit une inflation massive des coûts de santé et militaires.
  2. Plus de capacité de planification. « La planification a été remplacée par le lobbying et des arrangements entre membres du Congrès qui sont opaques pour le public ».
  3. Pénurie de fonctionnaires compétents.
  4. Incapacité à mettre en œuvre les politiques à long terme de transformation de pans entiers de la société (santé, énergie), politiques qui font intervenir un grand nombre d’acteurs, à la fois publics et privés, que seul l’état peut coordonner, et pour lesquelles il joue aussi un rôle clé (recherche et développement, réglementation, accès des pauvres).
Autrement dit la société américaine est en face d’énormes changements. Or, comme pour les guerres, trouver la direction dans laquelle aller et mettre en oeuvre le plan qui en résulte, demande une infrastructure qui ne peut être que l'Etat.

Mais après des décennies de lavage de cerveau anti-état, sa reconstruction s’annonce un changement vraiment délicat. (Barack Obama paralysé ?)

Comment lutter contre la spéculation ?

Question posée à un dirigeant d’ENI (Total italien), et portant sur les récentes spéculations pétrolières.

Réponse : la spéculation ne s’explique pas par le manque de ressources pétrolières, si l’on compte tout, on en a probablement pour bien plus d’un siècle. Le problème vient des réserves.

Je crois que la spéculation pétrolière a utilisé la technique qui avait servi à Enron, et à quelques autres, à rançonner l’état californien, lorsque celui-ci avait voulu déréglementer son marché de l’énergie. Ce qui permet de produire l’offre (usines, puits pétroliers…) s’ajuste pour répondre à une demande « raisonnable ». Cet ajustement se fait à long terme, offre et demande ont peu de flexibilité. De ce fait, que le spéculateur arrive à réduire un rien l’offre et les prix explosent. C’est une conséquence de la loi de l’offre et de la demande.

Pour éviter cet effet pervers, il faut une surcapacité (ce qui a été fait en Californie) : alors, toute tentative de spéculation peut être noyée. Pour éviter les spéculations pétrolières, il faut donc augmenter les stocks de pétrole.

Compléments :

  • L’article : Squeezing more oil from the ground, Leonardo Maugeri, Scientific American, octobre 2009.
  • L’article va plus loin : il faut éviter les fluctuations aléatoires du prix du pétrole, causes de comportements désordonnés des gouvernements (un coup on multiplie les projets pétroliers, le coup d’après on abandonne les énergies propres…). Outre des surcapacités, il faut aussi pouvoir restreindre l’offre en cas de chute des prix.
  • La tentative de réforme du régime de santé par B.Obama va dans le même sens. Il a identifié qu’il y avait entente entre assureurs, il veut introduire un assureur public qui casse les ententes et force à la concurrence.
  • Le comportement des spéculateurs qui tendent à coordonner leur action, correspond assez bien à ce qui est prévu par : The Logic of Collective Action.

Science sans conscience

5 minutes d’écoute d’une émission de France culture, samedi matin. La section que j’ai entendue disait que plus rien n’était ce que signifiait son nom : les tomates poussaient hors sol, les vaches n’étaient plus que des machines à transformer les céréales en une quantité invraisemblable de lait, les chiens plus que de jolies choses… 1984 d'Orwell.

L’analyse de la valeur au centre de la pensée américaine

Cela reflète une tendance lourde de la civilisation américaine. Un exemple avant de décortiquer le phénomène : les OGM. Aujourd’hui, ce qui limite la quantité d’insecticide que l’on peut déverser sur une plante, c’est la plante : elle crève s’il y en a trop. Les chercheurs de Monsanto ont donc décidé de créer des organismes qui produisent du pesticide, et d’autres qui en absorbent d’énormes quantités sans crever.

La technique consiste à :

  1. repérer la fonction essentielle d’un être ou d’une chose,
  2. optimiser la marche de cette fonction, par tous les moyens.

Application. La fonction de la vache est le lait. On l’a donc trafiquée pour qu’elle en produise de plus en plus. Mais, au fond, pourquoi utiliser une vache ? Bientôt nous saurons concevoir des micro-organismes qui produiront du lait sans vache.

L’Américain pense que le rôle de l’homme est de modeler le monde. Il imagine l’idéal, un idéal infiniment simple (vache = lait), et il le crée dans un mouvement infernal d'essais et erreurs, convaincu qu'au bout du tunnel il y a beaucoup d'argent et la reconnaissance universelle. L’évolution de la génétique ouvre à cet activisme frénétique des horizons inimaginables.

Malheureusement, tout ne se passe pas comme prévu, petit à petit les tomates n’ont plus rien à voir avec les tomates, le lait n’est plus du lait, et nourrir des herbivores avec les cadavres de leurs congénères en fait des vaches folles…

Réinvention nécessaire

De plus en plus la science ne sert plus les intérêts de la société. Ses innovations prétendent améliorer notre sort, mais souvent elles le dégradent sans que l’on s’en rende compte immédiatement, les effets néfastes étant remis à plus tard.

Cette science a atteint un degré d’avancement qui lui permet d’opérer des transformations colossales, sans en connaître les conséquences à court ou à long terme. Et elle est entre les mains d’individus hyperspécialisés et emmurés dans leurs certitudes, et d’entreprises poussées par la logique du profit immédiat, et qui sont redoutablement efficaces pour parvenir à leurs fins.

Depuis des siècles la science a été sans conscience. Tout ce qui était scientifique était bien, et il fallait pousser la recherche à ses limites. C’est ce modèle que l'humanité doit revoir.

Un Yalta de l’activité humaine ?

Je me demande s'il ne faut pas chercher le renouveau du côté d'une division entre ce qui appartient à la logique du marché, et ce qui doit en être exclu.

  1. Adam Smith a défini cette logique. Le marché produit des produits, c'est-à-dire des biens matériels, éventuellement des services (ce qu'il n'avait pas prévu), dont les caractéristiques et les coûts sont connus - peu d'externalités. Son moteur est l’appétit égoïste, l’irresponsabilité.
  2. Le reste, les activités dont on ne peut pas mesurer les coûts, à risque, comme le génie génétique ou l'énergie nucléaire, est hors marché. Il doit subir, probablement, le contrôle intelligent d’une société démocratique (pas d’un état technocratique et dirigiste).

Compléments :

  • Google Books et la culture française montre à la fois l’efficacité et les dangers de l’économie de marché. Google réussit à monter un projet planétaire, qui est dans l’intérêt collectif, mais qui aurait demandé des décennies de discussions boiteuses aux gouvernements concernés pour aboutir. (Aurait-il abouti ?) Google prend les états, et la société, de vitesse. Le danger de cette efficacité est là : elle désarçonne les mécanismes sociaux de protection de l’individu et de l’humanité. Ce qui peut être bon pour l’entreprise peut être mortel pour la société.
  • Sur les OGM : SERALINI Gilles-Eric, Ces OGM qui changent le monde, Flammarion, 2004.
  • L’édifiante histoire de Monsanto : Le triomphe des OGM, et les dangers d’une science financée par l’entreprise : OGM, science et démocratie.
  • Sur ce que la logique de marché ne s’applique qu’à fort peu de choses : Conseil gratuit. (suite).
  • Repérer la fonction essentielle de quelque chose s'appelle l'analyse de la valeur. Le best seller de Kim et Mauborgne, Blue Ocean, a remis le sujet au goût du jour

samedi 19 septembre 2009

Google Books et la culture française

Hier j’entends à la radio un débat sur la numérisation par Google des fonds des bibliothèques. Hervé Kabla m’avait déjà fait entrapercevoir le sujet, mais l'affaire ne s'éclaircit pas :

Le débat

Je ne comprends pas les arguments qui s'affrontent.

  • M.Jeanneney dénoncerait l’emprise de l’intérêt, du monopole et de l’Amérique sur la culture française. Inutile d’aller plus loin dans la démonstration, on a caractérisé l’axe du mal ?
Lui (Google) confier, et à lui seul, qui vit du profit de la publicité et est enraciné, en dépit de l'universalité de son propos, dans la culture américaine, la responsabilité du choix des livres, la maîtrise planétaire de leur forme numérisée, et la quasi-exclusivité de leur indexation sur la Toile, le tout étant au service, direct ou indirect, de ses seuls gains d'entreprise, voilà bien qui n'était pas supportable.
  • Alain-Gérard Slama semble dire que l’on va aboutir à du Wikipedia, qu’il ne trouve pas sérieux (argument d’autorité), il en aurait aussi après le mode de recherche de Google, qui égarerait même les meilleurs esprits. Il faudrait nous protéger de cet insidieux outil de lavage de cerveau ?
  • Une objection rationnelle, cette fois : différence de droit de propriété entre l’Europe et les USA.
  • Du côté pour, on veut se précipiter, parce que, dans la numérisation qui se fait à l’étranger, il y a des livres français : la culture française va être représentée par une sélection américaine. Argument de MM.Jeanneney et Slama pris à l’envers.

C’est bizarre, mais on ne parle pas tellement de diffusion de connaissance. Le but des bibliothèques, c’est pourtant cette diffusion, de masse, non ? Je ne vois pas comment on peut rêver mieux qu'une numérisation systématique couplée à un accès démocratique. Et si l’opposition au projet venait de ceux dont le rôle est de dire au peuple ce qu’il doit penser ? Si c’est le cas, on a un choc des civilisations : pour l’Américain la culture n’est pas élitiste, mais populaire.

L’enquête

Je suis allé voir de quoi il s’agissait.

  • Aujourd’hui, très peu de documents sont téléchargeables (l’accès hors USA est bridé), ou, simplement, visibles intégralement. Pour cela, il faut qu’ils aient été publiés au 19ème siècle ou avant, et encore. L’idéal est d’être équipé d’un e-book, de façon à pouvoir lire confortablement les pdf téléchargés.
  • J’ai téléchargé un livre de Tom Paine publié au 18ème siècle. C’est relativement rapide, et résultat (y compris imprimé) de bonne qualité : plus facile à lire que l’original (et on n’a pas peur d’abîmer l’ouvrage). Ce qui est épatant, c’est qu’il est possible de faire de la recherche plein texte, et celle-ci reconnaît les caractères anciens (par exemple falsehood s’écrivait falfehood au 18ème). C’est une fonction remarquablement utile, même pour les livres que l’on possède (pour retrouver un passage, je suis obligé de me reposer sur ma mémoire et sur les notes que je prends en marge de ce que je lis).
  • Ce qui expliquerait l’effroi de nos hommes de culture, c’est que, comme Amazon, Google fait des suggestions d’ouvrages apparentés à ce qui semble la recherche du lecteur. Risque de manipulation ? Mais, si l’on en craint une, pourquoi ne pas la dénoncer, une fois que l’on en aura la preuve, ou proposer d’autres moyens de recherche ?

La rentabilité

Paradoxalement, ce que je ne comprends pas, c’est la rentabilité du projet :

  • Microsoft a tenté l'aventure et a jeté l'éponge, après avoir numérisé un million de livres.
  • Pierre Bazin, qui dirige la bibliothèque de Lyon, numérisée par Google, disait que le coût de la numérisation de 500.000 livres (d’un intérêt, en moyenne, extrêmement limité) était 60m€, à quoi il faut ajouter la maintenance des bases de données, et le dispositif pour les rendre accessibles.
  • Pour le moment, et pour sûrement encore longtemps, seuls les chercheurs auront un intérêt pour ce site. Pour le reste, il semble plutôt une boutique de promotion pour les librairies en ligne : la plupart des recherches donnant un livre non téléchargeable, et orientant vers sa version papier.
  • Quant aux revenus, on parle de publicité. Mais la publicité sur Internet ne rapporte rien, sauf à la fonction moteur de recherche de Google. Je ne vois pas le type de publicité qui peut rentabiliser des milliards de $ d’investissement (si j'extrapole les chiffres de Lyon). Commission sur les ventes de livres suscitées par Google Books ? Mais il faudra en vendre des centaines de millions par an, non ?...

Conclusion du moment

S'il y a danger, c'est celui de l'acquisition d'un bien commun (la connaissance) par un monopole. Cependant, aujourd'hui nous n'avons aucun autre moyen de l'obtenir. D'ailleurs, parmi ceux qui pourraient nous l'apporter, Google semble à la fois le plus rapide, et le moins dangereux pour notre indépendance intellectuelle.

Si l’on prend une optique à moyen terme, le projet semble formidablement intéressant. Paradoxalement, ce qui m’inquiète est sa rentabilité. N'avons-nous pas intérêt à ce que Google aille le plus loin possible dans son travail, tout en nous assurant que nous saurons récupérer et utiliser ce travail si Google fait faillite ?

Compléments :

  • Pour la première fois de ma vie, j’ai été innovant (sans le faire exprès) : on peut trouver mon dernier livre sur Google books.
  • Un aperçu de l’opinion de Jean-Noël Jeanneney (contre), et un autre de Pierre Bazin (pour), et pourquoi Harvard et d’autres ont choisi la numérisation par Google, et le projet Microsoft.
  • L'opinion (favorable) de The Economist.
  • Curieusement ce débat sur les moyens d’acquérir un bien commun illustre parfaitement la théorie économique (The Logic of Collective Action). Si on la suit, Google n’est pas optimal pour administrer le dit bien, le mieux, mais c’est compliqué à mettre en œuvre, est une gestion « démocratique » (Governing the Commons - plus ou moins le modèle Wikipedia).

vendredi 18 septembre 2009

Xavier Delanglade

J’interviewe Xavier Delanglade, qui vient de quitter FullSIX, dont il était directeur général, pour fonder TheBluePill. Il m’a peut-être fait comprendre quelque chose que je n’avais pas vu :

Pour moi Internet était un effroyable outil de marketing. Il n’est pas du tout propice à la publicité traditionnelle ; certes, il est adapté à la vente d’impulsion (effet « push »), mais seul Google a su en tirer parti. Ce que je n’avais pas vu c’est que combiner une campagne de communication télévision, radio ou papier, avec un envoi d’e-mails offrant les produits dont parle la publicité fait l’effet Google sans Google.

Si le procédé fonctionne mal, c’est une question de base de données. Les publicitaires utilisent soit les bases de données de fournisseurs en ligne, mais elles s’épuisent vite (surexploitées), soit des concours et des promotions, dont les participants acceptent de recevoir des offres. Mais ce sont des consommateurs de faible intérêt, et peu fidèles. En outre, le bombardement d’e-mails est brutal, et coûte cher à l’image de l’annonceur (il semblerait même que certains créent une marque pour e-mailing).

Xavier Delanglade, lui, utilise les bases de données de clients de grandes sociétés (CRM). Elles sont de grande qualité, et peu sollicitées. Leur propriétaire est rémunéré, un revenu non négligeable pour une direction du marketing, qui y gagne en plus une qualification de sa base (elle peut connaître le comportement de ses clients vis-à-vis d’autres produits).

Toute la difficulté de l’opération est de ne pas brutaliser le consommateur de façon à ce qu’il ne retire pas son nom de la base. L’idéal serait que les offres qui émanent de son fournisseur fonctionnent comme un système de fidélisation, un service qui répond à une attente (de même que les propositions que me fait Amazon m'intéressent).

Conservateur et bolchévisme

Ce blog observe avec étonnement une sorte de manipulation partie des USA et qui a contaminé le monde ces dernières décennies, une contamination qui a fait dire à nos valeurs le contraire de ce qu’elles signifiaient initialement. Un nom est derrière cette transformation : Ayn Rand (Ayn Rand and the Invincible Cult of Selfishness on the American Right).

Cette femme à la culture sommaire, totalement inconnue en France, semble avoir été un gourou. L’ancien patron de la FED, Alan Greenspan, était un membre de sa secte. Il lui doit toute sa pensée économique, et deux bulles spéculatives. D’ailleurs, l’influence d’Ayn Rand demeure telle que ses livres se vendent encore à un demi-million d’exemplaires par an.

Née Alisa Zinov'yevna Rosenbaum, en Russie, elle avait été tellement marquée par la révolution bolchevique qui avait exproprié ses riches parents qu'elle semble avoir été inspirée par une sorte de bolchevisme inversé.

  • Elle affirme que le riche est à l’origine de tout, que sa fortune est la mesure exacte de son apport à l’humanité, et que la chance n’a aucune part dans son succès. Le reste du monde n’est que paresseux : que les riches fassent grève, et nous crèverons.
  • Toute la théorie libérale des dernières décennies, celle qui semble démontrée par les meilleurs prix Nobel, est dans ses paroles : le laissez-faire, les marchés qui s’autorégulent, la sélection naturelle des plus utiles, c’est le bien. Il est immoral de distribuer l’argent des riches aux pauvres. D’ailleurs on ne parle plus de riches, mais de ceux qui « travaillent dur », le mot pauvre et remplacé par « paresseux ». Comme les bolchéviques, Ayn Rand et ses disciples modernes ne s’adressent pas à la raison, ils manipulent la morale universelle pour nous amener à faire ce qu’ils désirent. Ça s’appelle du lavage de cerveau.
  • Sa pensée, à la gloire de l’égoïsme (!), est, en réalité, un totalitarisme. Elle-même semble s’être comportée avec ses proches comme un petit Staline.

Compléments :

  • Ayn Rand ne m’était pas inconnue, comme je l’ai cru, en fait j’avais vu un très bizarre film tiré d’un de ses romans, La source vive, une histoire d’architecte joué par Gary Cooper. (Un film que la critique intello française adore, de même qu’elle adore Clint Eastwood… Il faudra un jour s’interroger sur la curieuse proximité entre nos bobos et les ultraconservateurs américains.)
  • Le billet que cite Barack Obama paralysé ? m’a mis sur la piste d’Ayn Rand. Il montre comment le discours républicain moderne applique à la lettre ses préceptes. Lisez Ayn Rand, et vous saurez répondre du tac au tac à la moindre réforme de B.Obama. De manière plus inattendue, N.Sarkozy parle comme Ayn Rand.
  • Le mail que je cite dans Propagande américaine illustre de manière parfaite le procédé d’Ayn Rand : un dirigeant s’y présente comme une victime de l’état. Il a passé la meilleure partie de sa vie à construire son entreprise, alors que les gens de son âge s’amusaient, aujourd’hui on jalouse sa fortune et on l’impose honteusement pour aider la mère célibataire et ses 4 enfants. Bouquet final : il va faire grève, fermer boutique, et qui va être le dindon de la farce ? Ses employés, ses clients, et la société, mais ils n'auront que ce qu'ils méritent, ces incapables.
  • La classe ouvrière du 19ème siècle pensait, à l’inverse d’Ayn Rand, qu’elle créait la richesse et était exploitée par les classes supérieures : Lutte de classes. Ses révolutions ont été une tentative infructueuse de prouver son point de vue.

Néoconservatisme et anarchisme

Dans un compte-rendu de livre (Etat et démocratie en question), je rencontre Rudolf Rocker, un anarchiste américain d'origine allemande, qui jouissait de l’estime générale.

Pour lui la nation et la religion asservissaient également l’homme, puisque l’homme acceptait leur domination. Il aurait mis tous ses espoirs dans la « loi naturelle ».

D’où une pensée pour Leo Strauss, qui croyait apparemment en cette « loi naturelle », et, une autre pour les néoconservateurs américains, qui se réclament de Strauss. Étaient-ils des anarchistes ?… Idée stupide ? L’Américain, particulièrement s’il est businessman, ne supporte aucune contrainte sociale, et croit l’homme indépendant de toute influence, capable de modeler le monde à sa volonté. Alors, ni Dieu ni Maître ? Et la main invisible du marché ? Pour les autres ?

Compléments :

jeudi 17 septembre 2009

Minimaliste Obama

Barack Obama est, par formation, un juriste. Quel type de juriste ? se demande un article un peu ancien (The Visionary Minimalist) :

J’apprends qu’il y a deux écoles juridiques. Les visionnaires qui veulent bousculer le monde pour faire le bien, et les minimalistes, qui jugent que nous avons tous une part de vérité et qu’une décision doit respecter chacun et ses coutumes.

Barack Obama semble un minimaliste. Ce qui en fait, paradoxalement, un visionnaire, puisque être un président minimaliste c'est vouloir réconcilier l’ensemble de l’Amérique, ce qui est assurément un rêve de géant.

Curieusement cette analyse, qui date de l’élection, âge agiographique, d’Obama, me l’a fait reconsidérer. Je pensais sa volonté de consensus une parole en l’air, convenue, sans conséquence, de politicien. Et s’il voulait vraiment unir l’Amérique ? Si c’était pour cela qu’il reste calme dans l’adversité ? Et s’il voulait construire un monde dans lequel ses parents auraient paru un couple ordinaire ?

Pour lui, la réconciliation c’est le changement.

Mais, il paraît déchaîner la haine. À tel point que le Président Carter suspecte une manifestation de racisme, que des interviewés du correspondant local de la BBC expliquent comme un refus de l’égalité économique noir / blanc (How Carolinians see the race row).

A force de voir de la manipulation partout, j’en viens à m’interroger sur ce que signifie cette haine. Imaginons qu’elle ne soit pas spontanée. Qui peut-y avoir intérêt ? Depuis Nixon les Républicains jouent l’Amérique d’en bas contre celle d’en haut. B.Obama ne met-il pas dangereusement cette stratégie en péril ?

Compléments :

Bouclier antimissiles et autarcie américaine

Selon la radio, B.Obama renonce au « bouclier antimissile » de M.Bush. Le bouclier inquiétait les Russes, B.Obama aurait obtenu une concession en échange de son oubli (une attitude moins amicale de la Russie vis-à-vis de l’Iran ?).

L’Europe de l’Est est inquiète, et se sent trahie (End of an affair?). Et je me demande si B.Obama n’organise pas un repli de l’Amérique vers son territoire, et l’abandon corrélatif de ses amis. Les commentateurs des dernières élections japonaises ne disaient-ils pas que les Japonais doutaient du soutien militaire américain, ce qui les jetait dans les bras de la Chine ? Lors de son passage en Europe B.Obama ne nous a-t-il pas reproché de ne pas prendre en main notre défense ?

Voici un scénario pour dirigeant européen : que signifierait un retrait américain ? Que faire dans ces conditions ?

Compléments :

La reprise en est-elle une ?

Macro situation notes explique qu’au moins aux USA la reprise s’explique par les effets du plan de relance, et de l’épuisement des stocks.

Mais en dehors de ça il n’y a pas de signe de vie : dès que l’action de l’état s’arrêtera, ce sera le trou d’air.

mercredi 16 septembre 2009

Il est criminel d’être pauvre

Noblesse oblige raconte une bien curieuse histoire. Nous sommes aux USA. On a découvert que demander à des infirmières de rendre visite à des mères pauvres pendant les deux premières années de leurs enfants réduit par 5 le taux de condamnation de ceux-ci devenus adolescents. Une tentative pour généraliser cette mesure rend hystérique les Républicains : inadmissible ingérence de l’état, c’est 1984 d’Orwell.

Cette histoire illustre-t-elle l’affrontement entre éthique de la conviction (principes sacrés), et éthique de la responsabilité (sauver des enfants) ? Ou une manipulation, comme le croit le billet : depuis quelques décennies les plus aisés ont développé une argumentation habile qui les peint en opprimés, et qui explique qu’ils ne doivent rien aux pauvres, au contraire ?

Compléments :

AT Kearney et le changement

Sachant qu’un des dirigeants de France Télécom est un ancien associé d’AT Kearney, je me suis demandé comment ce cabinet de conseil parlait de changement. J’ai trouvé un texte intéressant, qui dit certes beaucoup de choses qui paraissent banales au consultant ou au MBA, mais qui a une originalité :

La condition nécessaire et suffisante de changement réussi, c’est la capacité de l’organisation à changer. Ce qui se mesure en termes d’interaction entre ceux qui veulent le changement et l’organisation. Trois facteurs entrent dans la mesure de cette capacité :

  1. Le management a-t-il peu ou beaucoup de subordonnés ? Dans ce dernier cas, faible capacité de changement.
  2. Existe-t-il des outils (de communication, de pilotage…) qui démultiplient l’effort humain ?
  3. L’organisation est-elle complexe ?
Si votre organisation a une petite capacité de changement, c’est mal parti.

J’approuve : cette capacité à changer est ce que j’appelle dispositif de contrôle du changement, ce dont je fais moi aussi le facteur clé de succès du changement. Avec un désaccord, cependant. Les rédacteurs de l’article semblent penser que les dirigeants de l’entreprise décrètent le changement, et ensuite en poussent la mise en œuvre dans le cadre de leur activité quotidienne, quasiment sans sortir de leur bureau. Pour les aider, AT Kearney leur suggère de piloter leurs collaborateurs par ordinateur. Ce qui demande un changement… J’ai plus simple, et beaucoup moins hasardeux :

  1. Une phase de préparation du changement produit un plan d’action, qui est une simulation du changement. Il est de la responsabilité du comité de direction et d’hommes clés, avec une animation qui permet une « négociation » entre cette « task force » et la direction.
  2. La mise en œuvre du changement est donc celle du plan d’action ; l’équipe de gestion de projet suit le déroulement du plan, fait appel à la direction en tant que de besoin, et des points d’avancement hebdomadaires sont réalisés en présence du management.

De cette façon on optimise les interactions liées au changement, à coût minimum : c’est l’animation qui en est le vecteur principal, la direction n’intervient que lors des points d’avancement, et en cas « d’incident ».

En fait, l’efficacité de l’idée vient d’une propriété des organisations. L’expérience montre que le changement progresse par étapes, à chaque étape un tout petit nombre d’hommes clés joue un rôle décisif, c’est avec eux que doit se faire « l’interaction » du changement. C’est pourquoi elle peut être à la fois forte, et peu coûteuse, même en ce qui concerne un changement pour multinationale.

On a donc une « interaction » maximale (un contrôle du changement maximal), à coût (temps consacré par le management) vraiment faible.

Et notre dirigeant de FT ? Il a vingt collaborateurs directs

Compléments :

Évolution de l’homme

Parmi les questions bizarres qui me traversent la tête, je me suis demandé quel avait été le chaînon manquant entre l’homme et la plante. La théorie que j’ai échafaudée :

La plante dans un premier temps se retrouve dans l’eau. Elle se dote de moyens de locomotion de plus en plus sophistiqués et devient un poisson, qui se fait des membres et atterrit.

Conjectures fumeuses ? En tout cas, il semble bien que les poissons aient développé des membres qui leur ont permis de débarquer sur terre. (Legs, feet and toes, Scientific American de Septembre.) La raison en serait 1) maintenir suffisamment longtemps sa tête hors de l’eau pour pouvoir respirer, lorsque l’eau est devenue trop pauvre en oxygène ; 2) se fixer solidement dans l’attente d’une proie.

mardi 15 septembre 2009

Barack Obama paralysé ?

Obama, the Light Touch? Le gouvernement américain tient à bouts de bras le secteur bancaire et possède 60% de GM. Or, il n’intervient ni dans l’un ni dans l’autre. Pire, il se fait insulter par les banquiers. Mais pourquoi ne fait-il pas son travail d’actionnaire majoritaire ? Pourquoi ne défend-il pas les intérêts du contribuable ? Pour ne pas être accusé de socialisme.

Amérique schizophrène ? Autant la politique vis-à-vis des banques que celle vis-à-vis de GM est le fait de George Bush ; les fanatiques qui s’opposent à Obama le disent communiste, sans qu’il n’ait rien fait, ce qui lui coupe toute liberté d’action ; or, ces fanatiques ont été rendus fous par le coût du plan de sauvetage Bush, alors qu’ils empêchent Obama de le contrôler ; ils semblent haïr Bush, mais votent Républicain.

En résumé, cette situation, responsabilité des Républicains, est pour eux une arme quasi absolue pour paralyser le gouvernement (l’accuser de socialisme dès qu’il fait ce qu’il doit), l’empêcher de servir le peuple, et se faire élire.

Des réflexions :

  1. La crise de 29 avait mis 25% des Américains au chômage, des familles entières s’étaient trouvées sans rien (cf. Les raisins de la colère). L’intérêt de l’intervention de l’état leur était devenu évident. En évitant aux Américains les conséquences dramatiques de la crise, le gouvernement lui a enlevé beaucoup de ses aspects (malheureusement) pédagogiques. La crise est la meilleure alliée du changement.
  2. L’Amérique a-t-elle toujours autant eu horreur de l’état ? Je soupçonne qu’à l’époque de l’Industrial state de Galbraith, elle était fière de sa bureaucratie technocratique et planificatrice (NASA, plan Marshall...), de même qu’elle est toujours fière de son armée ; les sentiments anti-état qui paralysent aujourd’hui le gouvernement Obama ne sont-ils pas le résultat de deux ou trois décennies de propagande libérale ? Ne serait-il pas temps d’attaquer cette idéologie en la mettant en regard des valeurs fondamentales de l’Amérique, et en la sapant par une campagne d’explication à long terme ?
  3. En attendant, il est remarquable que B.Obama reste souriant, fair play, maître de soi, et n’insulte pas ses prédécesseurs ou ceux qui veulent bâtir leur succès politique sur les malheurs de la nation. C’est certainement très intelligent : ses opposants attendent qu’il perde son sang froid.

Marc Rousset

Marc Rousset, qui a mené une carrière de dirigeant international et a écrit plusieurs livres de géopolitique, a présenté son dernier ouvrage au club économie de l’Association des anciens élèves de l’Insead. C’est une réflexion sur la stratégie que devrait suivre l’Europe. Ce que j’en ai retenu :

  • Il semblerait que parce qu’un de ses chapitres parle des problèmes que posera l’immigration en 2050 (50% des naissances proviendront d’immigrants non européens), il fait peur aux éditeurs et aux journalistes. La liberté d’expression serait-elle une illusion ?
  • Si je comprends bien, il nous dit que notre monde, que nous croyons calme et paisible pour l’éternité va exploser. 1) L’illusion anglo-saxonne d’une « globalisation », dirigée par la religion des droits de l’homme se dissipe et laisse apercevoir partout la force centrifuge de cultures hostiles les unes aux autres. Avec l’effacement de la puissance américaine, ces tensions s’exacerbent dangereusement. 2) La disparition de la population russe (un tiers de population en moins d’ici 40 ans) laisse un vide que la Chine veut combler, d’abord en entrant en Mongolie puis en saisissant la Sibérie. Le Japon devient un satellite chinois. L’Allemagne pourrait être tentée de prendre sous sa coupe l’Europe centrale. La Turquie est elle-aussi attirée par ses anciennes zones d’influence, en Asie. La France, victime des illusions du libre échange a laissé s’installer chez elle le modèle américain. D’où, comme aux USA, forte immigration économique, qui ne partage pas les valeurs culturelles des indigènes (en déclin démographique accéléré), et risques de conflits violents lorsque cette population immigrée sera majoritaire ; disparition de l’industrie au profit de pays émergents et perte de savoir-faire. Quant à l’UE, l’Amérique l’a voulue faible pour pouvoir la manipuler. Comment peut-elle ne pas se disloquer ?
  • Solution ? Reformer l’Europe de Charlemagne, principalement en quasi fusionnant France et Allemagne, établir des liens égaux avec Russie (qui absorbe Ukraine et Biélorussie) et USA. Éviter que l’Anglais ne devienne une langue universelle et ne détruise les langues, donc les cultures, nationales, en adoptant l’Esperanto.

Qu’en dis-je ? Diagnostic hautement vraisemblable : la tentative anglo-saxonne d’établir un ordre mondial a-culturel et a-social a échoué, et on est menacé d’un retour à la case départ, c'est-à-dire à un « choc des cultures » (propice à des guerres civiles plus qu’à des affrontements entre blocs). Mais la solution proposée n’est pas compatible avec mon expérience du changement (pas plus qu’avec celle du Marc Rousset redresseur d’entreprises, je soupçonne), trop théorique, rationnelle, « passage en force ». Mais le scénario est extrêmement intéressant, en particulier parce qu’il nous fait voir la Russie avec des yeux russes, et que cela donne un résultat bien différent de l'opinion anglo-saxonne.

L’intérêt du travail de Marc Rousset est considérable. Le monde affronte un énorme changement. C’est probablement dans l’ordre des choses : le changement est permanent. Mais le résultat de ce changement dépendra des mesures prises pour l’aborder. Si nous nous bouchons les yeux, comme nous le faisons aujourd’hui, le désastre est certain. Mais si nous regardons la question en face, et que nous envisageons les solutions possibles, il n’y a pas de raison que ce changement ne soit pas heureux.

Compléments :

  • ROUSSET, Marc, La Nouvelle Europe Paris-Berlin-Moscou, Godefroy de Bouillon, 2009.
  • Un complément à ce billet.
  • Sur l’illusion américaine : Grande illusion. Avec un nouveau désaccord avec Marc Rousset : les délocalisations et la disparition de l’industrie occidentale ne s’expliquent pas en raison de coûts humains – ils ne jouent qu’un rôle infime dans la compétitivité d’une entreprise (essentiellement déterminée par son « capital social », ses compétences clés), mais dans la volonté d’une élite dirigeante, apatride, désireuse de mettre le reste de la population en concurrence parfaite.
  • Sur l’histoire de Russie : Histoire de la Russie / Heller. Sur le rôle de l’Amérique dans la gestion du monde : Reluctant crusaders / Dueck ; et la création de l’UE, American visions of Europe. Tous ces travaux sont en accord avec M.Rousset.
  • La disparition de la puissance américaine, garante de la survie de son modèle d’organisation de la planète, devrait conduire aux phénomènes qui ont été observés dans les révolutions, c'est-à-dire à la montée en puissance de forces jusque-là invisibles (c’est le résultat normal d’un changement non contrôlé). Exemple : Changement en Russie.
  • Exemple possible des turbulences qui s’annoncent : Changement au Japon (suite).

Sécession belge

Il semblerait que la division de la Belgique soit envisagée, du moins par les écrivains dont parle Quel avenir pour la Belgique ? Trois scénarios :

  1. Bruxelles et la Wallonie rattachées à la France
  2. Bruxelles et la Wallonie unies et indépendantes.
  3. Une confédération belge.

Est-ce sérieux ?

lundi 14 septembre 2009

1203

Depuis que j’écris ce blog, environ tous les 100 billets (à peu près tous les mois), je fais la chronique de ce changement de ma vie. Passé 1000, je me suis demandé s’il n’était pas temps d’arrêter. Finalement non. J’apprends encore, et surtout j’ai eu l’idée d’ajouter une rubrique à ces billets centenaires : qu’ai-je découvert depuis le dernier point ?

Chronique du changement

La pensée ne peut pas avancer si elle n’est pas secouée par les événements. Elle ne fonctionne pas toute seule. Elle bouge par paradoxe, en comprenant qu’elle ne sait pas et en essayant de boucher le trou. C’est un travail de modélisation qui s’apparente à la caricature. Il faut forcer le trait, refuser le politiquement correct, si l'on veut voir apparaître des idées utiles à l’action.

Ce que ce blog a de curieux, c’est qu’il me fait découvrir des choses que je savais, et même souvent qui étaient un thème fondamental d’un livre, ou que je faisais spontanément au début de ma carrière.

Nous et notre éducation nationale sommes en tort : « je le sais, je l’ai vu dans un livre ». Non, les formules savantes ne sont rien si elles ne transforment pas nos comportements, si elles ne deviennent pas une seconde nature.

Ce blog est mon cahier d’exercice, il m’apprend à comprendre et à utiliser ce que disent mes livres.

Résultats nouveaux

Plusieurs prises de conscience ont marqué cette centaine :

  1. La discussion sur le conseil gratuit, lancée par Alain Vaury, qui a rebondi sur un billet de P.Krugman, mais qui avait démarré dans mon dernier livre, m’a fait comprendre que la partie de l’économie qui obéit à la logique du marché (offre et demande) est infime. C’est tout ce qui peut s’exprimer comme un « produit ». Le gros de la relation économique consiste à établir des liens de confiance. Cela ressemble à un investissement, mais ne correspond pas à la définition marchande du terme : son mécanisme est essentiellement non rationnel (au sens où s’il pouvait être expliqué, il pourrait être trahi).
  2. Mes billets sur B.Obama et ses réformes me font penser qu’il y a une certaine universalité dans les notions, très anglo-saxonnes, de « leader » et de « fair process ». Dans un changement, il est efficace que quelqu’un reformule la volonté générale en une formule tranchante et d’opérationnelle, et qu’il soit prêt à se battre pour, autrement dit qu’il construise sa conviction à partir de l’analyse de ce que sait et veut le groupe. Le changement peut-il réussir sans leader, doit-on y voir un biais culturel ? Aucune idée. En tout cas, ma définition de leader ne semble pas demander qu’il soit un surhomme, unique au monde ou même en petit nombre. Peut-être, simplement, le changement est-il singulièrement facilité si un leader s’en occupe.
  3. Le populisme m’a aussi posé des difficultés. Comment être plus fort que lui ? Par le leadership. C'est-à-dire qu’il faut comprendre ce que dit le peuple, certes. Mais surtout il faut retraiter la volonté générale par les tables de loi de la nation, de façon à faire la part du légitime et de l’inacceptable. Une fois une conviction obtenue, il faut foncer dans le tas. Au moins au sens figuré.
  4. Mon billet sur Pierre Manent accuse ce professeur de libéralisme d’avoir peur de la liberté d’expression. Mais n’est-ce pas le mal de notre époque ? Une gentillesse mielleuse qui censure toute pensée ? Ne croyons-nous pas à la pensée juste, spontanée ? Faux. La pensée se construit, par l’affrontement d’expériences adverses. Et le juste, lui-même, s’il existe, est relatif aux circonstances du moment, et se construit par débat et par essais et erreurs. Si la société veut évoluer elle doit à nouveau susciter des pensées révolutionnaires, fatales à nos œillères, quitte à ce qu'elles fassent rougir les bien-pensants.
  5. Enfin, ce blog m’a contraint à dire ce que je pensais des films que je voyais. Jusque-là, ils ne me laissaient que de vagues sentiments et peu de souvenirs. Or, j’en suis arrivé à un exercice qui m’aurait semblé contre nature il y a peu : m’interroger sur l’art. Deux conclusions apparaissent. 1) Ce que j’aime dans un film, c’est ce que l’auteur n’a pas voulu dire. C’est ce qu’il a réussi à capter des problèmes immémoriaux, insolubles, qui se posent à l’humanité et devant lesquels l’homme est impuissant, petit, médiocre. Ce qui est rationnel, voulu, ne pisse pas loin. 2) Par contre, ce que je ne peux pas supporter, c’est le parasitisme (décidément, c'est une obsession). Le petit bonhomme qui veut que nous l’admirions et qui a repéré les règles d’admiration artistique qu’utilise notre cerveau paresseux, et les manipule.

Stalker

Film d’Andreï Tarkovski. Esthétiquement extraordinaire. Leçon de cinéma pour Hollywood et bricoleurs français : comment faire un film magnifique, de science fiction, sans aucun moyen, avec 3 acteurs, et un pré.

L’idée est simple : c’est le théâtre (ou la vie) : pas besoin d’effets pyrotechniques pour que le spectateur soit captivé. Et avec une caméra on peut jouer avec le visage des acteurs, qui est peut être le plus beau des spectacles. Mais il faut aussi du talent, et il est rare.

Tout cela pour un film dans lequel je ne suis pas vraiment entré. C’est russe, les personnages ne sont jamais aussi heureux que quand ils se déchirent et se roulent dans la boue. C’est l’histoire d’une météorite qui tombe au milieu d’une union soviétique Tchernobylienne. C’est un cadeau extraterrestre qui réalise vos désirs les plus essentiels. La zone de la chute est interdite par l'armée. Mais des « stalkers » peuvent vous y guider. Ce sont des esprits simples et purs, qui espèrent ainsi faire le bien de l’humanité. Mais nous ne méritons ni les cadeaux extraterrestres, ni le sacrifice des stalkers, nos désirs ne valent pas un clou, nous n’avons plus de cœur (c’est la société qui nous a corrompu ?). Du moins, c’est ce que j’ai compris.

Compléments :

  • Étrangement, devant ce film j’ai éprouvé le même sentiment et les mêmes interrogations que devant Cris et chuchotements.

dimanche 13 septembre 2009

Piscine fermée

Cette année, comme l’année dernière, la vidange de la piscine Keller a rencontré un imprévu. Malédiction ? Ou pays de désorganisés ?

Quelque chose m’a surpris dans les travaux de Jean-Pierre Schmitt (ex titulaire de la chaire d’organisation du CNAM) : il a « cartographié » les organisations de pas mal d’entreprises françaises de métiers très divers ; ce qui en sort est qu’elles sont formées de cellules indépendantes les unes des autres, non coordonnées. En fait, elles se coordonnent vraisemblablement à l’usage. Autrement dit, non seulement il n’y a pas de planification (au mieux on planifie quelques travaux majeurs), mais le management n'a pas de moyen (sinon la menace) d’agir sur la performance de l'ensemble.

Est-ce le problème qui se pose à la piscine Keller ?

Cette réflexion m’a finalement amené à Gustave Eiffel. On croit qu’il doit sa fortune à l’innovation. Eh bien non. Sa force était une organisation extraordinairement méthodique, qui faisait que tout se passait comme prévu et que les pièces de ses ouvrages s’ajustaient au millimètre, sans besoin de retouche. Ses travaux allaient vite, et se finissaient comme prévu. Mais Eiffel était d’origine allemande…

Compléments :

  • MARREY, Bernard, Gustave Eiffel, ingénieur-constructeur, Pour la science N° 56, juin 1982.

Erreurs américaines

L’actualité américaine me fait revoir mes jugements :

B.Obama en leader ?

Dans un complément de note, j’ai assassiné B.Obama et son discours sur la réforme de la santé. En fait, j’avais lu un peu trop vite les comptes-rendus du discours :

  1. Il semble avoir fait preuve de passion et de conviction.
  2. Il aurait défini un cadre clair au projet.

Bref je l’ai attaqué alors qu’il semblait vouloir illustrer la technique de « fair process » qui justifiait ma critique.

Qui sont les Américains ?

Mon point de vue sur son opposition est aussi en révision :

  • Je voyais le peuple qui s’oppose à Obama, comme « l’Amérique d’en bas », porteuse des valeurs essentielles du pays. Je me demande maintenant si je ne suis pas victime d’un biais rousseauiste (quand même issu de mon expérience), qui croit le peuple comme fondamentalement « bon », « decent people » disent les Anglais. Or, les opposants aux réformes semblent contre tout, sans discussion possible. Le gouvernement c’est le mal et B. Obama est condamné définitivement et sans procès parce qu’il est ce qu’il est. (Quoi exactement ? je n’ai pas compris. Pas comme eux ? Noir, tolérant et altruiste ?). Il y a quelque chose de haineux dans tout cela, d’antidémocratique. Ceci donne une inquiétante image de fanatisme.
  • Pendant la campagne j’avais assimilé S.Palin à R.Reagan. Certainement faux : R.Reagan c’était une sorte de bonhommie, une Amérique sûre d’elle, Mme Palin me semble plutôt issue d’une Amérique puritaine, haineuse et petite, un peu ce que décrit Michael Moore dans Bowling for Columbine, et que j’avais du mal à croire possible.
  • Mais ces opposants sont-ils vraiment l’image de l’Amérique ? Ou une minorité relativement petite ? Mais si c’est une minorité, elle n'est forcément impuissante : M.Olson (The logic of collective action) montre que lorsque l’individualisme est la règle d’un groupe humain, alors ce sont les minorités organisées qui ont le dessus.

Difficile de se faire une idée claire sur un pays, quand on en est loin.

Compléments :

Web : no future ?

Récemment, un ami, dirigeant d’une start up Web 2.0, a eu une illumination : une entreprise doit gagner de l’argent, et pour cela elle doit produire quelque chose que le marché veut acheter. Cet « entrepreneur en série » pensait qu’entreprendre c’était avoir une idée originale, et lever des fonds. La fortune viendrait ensuite, mécaniquement.

Ce qu’Internet a eu de révolutionnaire a été de nous faire oublier le modèle traditionnel de l'entrepreneur qui travaille dur pour gagner sa place au soleil. Pendant plus d’une décennie, le génie a été récompensé. Et aujourd’hui toute une génération d’entrepreneurs n’arrive pas à faire le deuil d’un modèle aussi favorable aux intelligences exceptionnelles.

Conséquence : imaginons que vous ayez un tempérament d'entrepreneur, le Web est-il votre meilleur choix ?

J’en doute. Il a transformé notre vie, il a permis aux fournisseurs de contenant de dépecer l’industrie du contenu, aussi ; mais ses réussites durables ont été étonnamment peu nombreuses et peu impressionnantes, rien à voir avec l’industrie automobile, l’électronique ou même l’aviation. D'ailleurs, dans une moindre mesure, c'est aussi vrai pour l'informatique.

Compléments :

  • Le rôle de Goldman Sachs dans la transformation de l’IPO : Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs.
  • Ces idées me viennent d’un échange avec Hervé Kabla suscité par son compte-rendu d’une conférence de l’université du MEDEF. (La toile va-t-elle craquer?)
  • Les manipulations génétiques, dorénavant à la portée de tous (Biohacking), sont à explorer par l’entrepreneur : par exemple, pourquoi ne pas inventer un agent pathogène qui liquiderait tout être humain qui s’oppose à son intérêt ? Il y a même là un scénario pour James Bond.

samedi 12 septembre 2009

Suicides, France Télécom, Le Monde, Werther

Un article du Monde interloque ses commentateurs. Le journal a demandé aux employés de France Télécom de parler de leurs conditions de travail. Deux types de témoignages : 1) conditions de travail abjectes, 2) l’entreprise est un paradis.

L’abjection des conditions de travail est relative

Ce ne sont pas les mêmes personnes qui parlent. D’un côté on a des employés, de l’autre, notamment, un cadre supérieur et des prestataires de service, qui aimeraient bien être fonctionnaires et salariés de FT.

J’enseigne (à temps partiel) à Dauphine. Mes collègues trouvent les conditions de travail effroyables, les élèves insupportables, l’administration soviétique, leurs collègues hostiles. Moi ? Je suis heureux dans ce monde, qui m’aime bien. Il m’est presque inconcevable que l’on puisse gagner sa vie aussi agréablement et en travaillant si peu. Exemple identique. Une parente qui est enseignante dans le secondaire (à mi-temps) et, depuis toujours, se lamente sur son sort, est surprise du bonheur d’un collègue, ancien ingénieur chimiste.

Ce qui explique l’opposition des témoignages, c’est qu’il y a d’une part des gens adaptés à la société libérale, qui ont compris qu’ils ne pouvaient compter que sur eux, et que la fin justifiait les moyens, et de l’autre des gens qui ne le sont pas.

M. Chérèque a vu juste : ce qui est en cause, c’est l’identité des employés de FT.

Le changement ne doit jamais porter sur l’homme

Le changement, s’il touche l’homme, peut le détruire. L’homme a énormément de mal à se transformer. Si le grand changement qu’est la crise de l’adolescence est terrible, plus nous vieillissons plus le changement est douloureux, car l’homme « s’automatise » : ses réflexes deviennent rapides et efficaces, mais peu malléables.

C’est pour cette raison que le changement ne doit jamais porter sur l’homme, mais sur les règles qui guident la société (les évolutions du code de la route ne nous demandent pas d'apprendre un nouveau type de conduite).

Le suicide est contagieux : l’effet Werther

Plus on parle des suicides chez France Télécom, plus ils se précipitent, deviennent spectaculaires (on se suicide à la sortie d’une réunion), et plus on en parle. Ce phénomène est l’effet Werther, du Werther de Goethe, qui a déclenché une épidémie de suicides. On a observé qu’un suicide frappant avait pour résultat :

  1. une augmentation significative des suicides, par imitation ;
  2. une augmentation significative « d’accidents », qui sont des suicides déguisés (par exemple parce que le suicide n’est pas culturellement acceptable par la personne).

Plus le suicide fait l'objet de publicité plus il est contagieux.

Le suicide est socialement rationnel

Je n’aimerais pas être le patron de FT, ou même son DRH. De plus en plus, leur nom est associé dans nos esprits à suicide, conditions de travail dégradantes... Commencent-ils à sentir le regard réprobateur de la société, de leurs camarades d’études ou de corps, qui les évitent... ? Vont-ils devenir des pestiférés ? Le suicide est un terrible moyen de pression sur la société, d’autant plus que les suicides de FT utilisent les médias comme « caisse de résonnance ».

Ce qu’il y a d’étrange c’est que des hommes puissent se donner la mort, en se coordonnant, par esprit de vengeance, pour faire respecter ce qu’ils croient la justice ; et que cette tactique est efficace ; et que ces sacrifices profitent à l’humanité. L’irrationalité de l’homme va jusqu’à se tuer pour faire le bien collectif.

Le nom du changement chez FT : individualisme

Bizarrement, c'est cette étrangeté qui permet de comprendre la nature du changement de FT, et de ses conséquences : en quelque sorte, il part du principe que tout ce qui précède est impossible.

FT est un exemple de la transformation libérale qu’a subie la société ces dernières décennies. Cette transformation fait l'hypothèse que l’homme ressemble à ce que la théorie économique néoclassique modélise : il est « rationnel », il optimise en permanence et de manière optimale son intérêt (surtout financier), ou « utilité ». Cet homme est un asocial.

Cet homme n’est pas loin d’exister dans les entreprises américaines, de plus en plus dans les multinationales occidentales, dans l’intérim, le service… C’est lui qui est sujet à l’aléa moral lors des crises, et qui prend alors ses jambes à son cou, créant ainsi la crise.

Ce qui se joue chez France Télécom, c’est une application sans ménagement de ce modèle. Ces suicides sont le baroud d’honneur de la solidarité sociale.

Compléments :

  • L’effet Werther est une découverte du psychologue David Phillips (voir le livre de Robert Cialdini : Influence : science and practice). Par ailleurs l'idée du suicide serait suscitée par l'exemple de quelqu'un à qui l'on peut s'identifier ; si bien que les vagues de suicides tendent à n'affecter que des gens qui, par certaines caractéristiques, se ressemblent.
  • De ce fait, Robert Cialdini dénonce les journaux et leur amour du sensationnel. Dans le cas FT, je m'interroge. Et si ces suicides étaient la manifestation d'un manque de communication dirigeants / employés ? (La déliquescence des syndicats est-elle en cause ?) Et si la violence du moyen était fonction de la difficulté de communication ?...
  • Ce que disent les psychologues de la capacité de l’homme au changement en fonction de son âge : L’homme est naturellement résistant au changement.

Fondements du capitalisme

Mes souvenirs concernant France Télécom (compléments du billet) me ramènent paradoxalement à ma réflexion sur le conseil gratuit :

La devise de la bourse de Londres (« My word is my bond ») est celle du capitalisme

Plutôt que l’offre et la demande, le fonctionnement du marché est massivement caractérisé par l’établissement d’une relation de confiance, d’un « lien social », entre client et fournisseur. Toutes les études de fidélisation que j’ai menées, notamment pour le cabinet MV2, allaient dans ce sens :

  • Un client fidèle est un client qui a confiance, et cette confiance a été obtenue lors d’un incident où le fournisseur a prouvé qu’il savait ne pas compter. C’est le cas des assurances : on les juge quand on en a besoin. Qu’alors elles traînent des pieds et le client se comporte de manière totalement irrationnelle : il veut se venger et ce quoi qu'il lui en coûte. De même pour les fournisseurs de l’entreprise (par exemple dans le BTP, pourtant vu comme un secteur coupe gorge) : ils ont été choisis après un très long processus, la promesse non tenue, la mauvaise qualité d'un service... éliminant définitivement un candidat et ne s’effaçant jamais des mémoires.
  • Une étude sur les critères d’achat de conseil, au milieu des années 90, donnait 1) la réputation du cabinet (= les Big X de l’époque), 2) l’impression qu’avait faite l’associé qui présentait la réponse à appel d’offres. Le prix n’entrait pas en compte, et dans certains cas jouait comme un critère de qualité.
Dans la grande consommation, la marque a un rôle capital (cette marque peut être celle du distributeur), or la création d’une marque est un investissement coûteux, incertain, et sur une longue période pendant laquelle le marché évalue la confiance qu’il peut avoir dans la production de l’entreprise.

Construire une relation de confiance

Que signifie construire une relation de confiance ?

  • Le fournisseur doit démontrer qu’il sait aller au-delà de calculs mesquins quand il le faut, il doit « donner sans compter ». À long terme, le client continue à évaluer de la même façon la relation fournisseur : il cite des anecdotes frappantes, mais financièrement insignifiantes, pour justifier sa qualité, la confiance qu’il lui fait.
  • Jean-Noël Cassan observe que ces derniers temps les donneurs d’ordre trahissaient cette relation de confiance implicite. Ceci signifie probablement qu’elle doit être à double sens. Le fournisseur ne doit travailler qu’avec des clients de confiance.

Compléments :

vendredi 11 septembre 2009

Ça spécule ferme ?

Si je comprends bien, paradoxalement, alors que l’économie a besoin que le système financier lui prête de l’argent pour repartir et sortir de la crise, ce même système financier a l’air d’avoir des capitaux dont il ne sait pas quoi faire, et qu'il emploie en spéculations. (Le dynamisme des marchés boursiers est trompeur et Face à l'euro, le dollar est à son plus bas niveau depuis un an, en raison de l'apaisement de la crise financière.)

Par ailleurs il semblerait que la Chine achète de l’or en lieu et place de ses bons du trésor, et que l’Amérique continue à importer plus que de raison. (La parité euro/dollar au dessus de 1,46.)

Je me suis toujours demandé pourquoi, dans les crises, il y avait des embellies, qui n’amélioraient rien, alors que les fondamentaux étaient mauvais. Si ce qui se passe actuellement est significatif, il se pourrait que cela vienne de la combinaison des aspects bénéfiques des mesures de sauvetage et de pratiques qui ne se sont pas réformées.

Cela ressemble à un changement mal contrôlé : il libère des forces qui peuvent avoir des effets dévastateurs (mon exemple ordinaire est celui des révolutions).

(à suivre.)

Compléments :

  • The world economy is tracking or doing worse than during the Great Depression (September 2009 update). Les économistes Barry Eichengreen et Kevin H. O’Rourke continuent à dire que la crise actuelle se compare défavorablement à celle de 29, y compris en Allemagne (!). Les chiffres sont éloquents, mais les années 30 ont donné un spectacle de la misère, que l’on n’a pas en 2009. Qu’en penser ? Que la souffrance sociale est moins liée aujourd’hui à l’état de l’économie qu’elle l’était en 29 ? Que nous avons construit des mécanismes de solidarité relativement efficaces, et qu’ils n’ont pas été totalement démantelés par le mouvement ultralibéral récent ? Que c’est d’ailleurs pour cela que les réformes ne sont pas plus vigoureuses ?... Bref, comme le sous-entendent Eichengreen et O'Rourke ça pourrait merdouiller encore fort longtemps.

Onze septembre

Hier, je lis par hasard un article sur l’Empire state building. Lui aussi a été percuté par un avion, ce qui a déclenché un incendie.

Mais la tour n’est pas tombée, et a repris son activité quasiment immédiatement.

On était en 1945, l’avion était un B25, un bombardier moyen, perdu dans le brouillard. Il était plus petit que le B747 qui a mis par terre le World trade center. Mais je me suis demandé si le bâtiment des années 30 n’était pas plus solide que celui des années 80, et si dans les calculs de coût de construction, il n’y avait pas quelques externalités qui n’étaient plus prises en compte.

François Chérèque

France culture, ce matin, j’entends 5 minutes de François Chérèque. Aurait-il identifié les causes de deux cercles vicieux majeurs ?
  1. La fin des appareils syndicaux (?). Les dirigeants des syndicats reviennent au plus près des employés. Retour à l’organisation des syndicats d’avant 68 ? (Sociologie des syndicats.)
  2. L’objectif du travail, c’est le plaisir (du travail bien fait). Depuis plus de 30 ans, nous sommes en crise continue, le chômage est permanent, petit à petit s’est immiscée l’idée que le travail n’était qu’un gagne pain, et que l’on devait s’estimer heureux d’en avoir un. Ce qui légitimait un traitement arbitraire du personnel, qui aurait eu mauvaise grâce de se plaindre : n’avait-il pas un travail ? Et si le plaisir était l’indicateur de l’efficacité économique ? (A lire absolument.)
Quant aux suicides chez France Télécom, il pense qu’ils résultent d’une perte d’identité. Les victimes sont des fonctionnaires de plus de 50 ans. Ils vivaient dans le culte du service public, aujourd’hui, l’interprétation (erronée me semble-t-il) qui est faite des exigences de rentabilité par FT les amène à penser qu’elle nie l’intérêt collectif. Où trouver un sens à sa vie dans ces conditions ?

Compléments :
  • En 97 j’ai aidé une agence de FT à « devenir une PME » (i.e. à construire et à appliquer un business plan). La transformation rencontrait un blocage qui avait une double cause (identifiée a posteriori). La première était le service public : la privatisation ne signifiait-elle pas perdre son âme, mal faire son travail, être un loup pour l’homme…? Mais, surtout, les personnels se jugeaient (inconsciemment) incompétents : ils ne connaissaient rien à la téléphonie mobile et à Internet. La question a basculé quand les interviews des clients de FT ont montré qu’ils attendaient de leurs fournisseurs un type de « service public » (l’entreprise qui a un problème veut que ses fournisseurs l’aident à le résoudre sans entrer dans des calculs de rentabilité mesquins) ; que c’est celui que rend, paradoxalement, le boutiquier qui réussit : ainsi il « fidélise » son client ; et que c'est cela le jeu du capitalisme : avoir des clients fidèles, qui ne vous coûtent pas cher à entretenir. De plus, l’agence pouvait apprendre son métier à partir d’un « projet pilote » pour lequel elle savait déplacer les experts du siège. Enfin, si elle devait s'inspirer du secteur privé, c'était dans l’optimisation de l’emploi de ses ressources. Ce qui n’était qu’une question d’outils. Par exemple une segmentation du marché a montré que ses vendeurs dissipaient leur énergie pour des clients sans aucun potentiel (et qu'ils ennuyaient sûrement), alors qu’ils évitaient les « early adopters » d’Internet (probablement parce que l'agence ne savait pas traiter leurs besoins), 4% des clients mais un tiers du chiffre d’affaires de l’agence. Une fois convaincue, l’agence s’est transformée comme un seul homme (sans moi), et elle a été imitée par les autres agences de la région.
  • Suicide chez France Télécom.

Démon de midi

Large brain may have led to the evolution of amour, Scientific American de Septembre: pourquoi l’homme et la femme restent-ils aussi longtemps ensemble ?

  1. La femme étant un bipède a un petit bassin, ce qui donne des enfants à petite tête, qui ont besoin de longtemps pour arriver à développer la grosse tête caractéristique de l’espèce.
  2. L’homme doit donc les protéger entretemps, et rester avec eux.

Je me suis demandé si l’attachement homme-femme, de ce fait, n’était pas programmé pour s’interrompre avec le départ des enfants, d’où « démon de midi ». D’un autre côté, le fait que la femme soit de plus en plus autonome, et que la société protège les enfants semble justifier que le père soit de plus en plus volage. Mais il y a aussi l’influence de la société, qui encourage la fidélité.

jeudi 10 septembre 2009

Mon éditeur m’oublie

Chaque année, mon éditeur oublie de m’envoyer ce qu’il me doit. Pourquoi n’arrive-t-il pas à se souvenir que j’existe ?
  • Pourquoi mon éditeur m’oublie-t-il alors que nous n’oublions que rarement nos enfants à une station service, ou ailleurs ? Parce que nous aimons nos enfants. De même le commerçant qui réussit est celui qui aime ses clients : il a compris que sans eux il n’était rien. Le drame de mon éditeur est que ses auteurs, et moi en particulier, ne comptons pas pour lui. Imaginez que pour que je reçoive mon chèque je doive lui apprendre à m'apprécier. Mais cela me demanderait un travail de titan ! C'est ce que dit mon dernier livre : l’individu a un mal fou à changer ses habitudes ou à corriger ses défauts. En conséquence, si vous pensez comme beaucoup que faire changer une organisation, c’est faire changer ses hommes, si vous pensez que c’est eux qui font échouer vos plans, vous êtes mal parti.
  • Heureusement, l’homme a construit la société pour qu’elle change à sa place. La conduite du changement c’est donc jouer sur les règles qui gouvernent la société (et que nous suivons tous mécaniquement), pour la faire bouger. Exemple. Il y a quelques décennies les entreprises ont découvert que leurs procédures tayloriennes et leurs processus qualité avaient oublié l’existence du client. Alors, elles ont construit des procédures pour la leur rappeler : ce qui a fait la fortune des éditeurs de logiciels de relation client.
Compléments :
  • GALE, Bradley T., Managing Customer Value, Free Press, 1994.

Obama et l’Europe

Chronique de France culture qui semble dire que les relations Obama / Europe sont fraiches. Il aurait beaucoup plus d’intérêt pour les « puissances de demain » que sont l’Inde et la Chine.

  • Risque-t-il de négliger (ou de nuire à) un ami, pour s’attirer les bonnes grâces de pays qui lui sont fondamentalement hostiles ?
  • Faut-il voir dans son comportement l’attitude instinctive d’une certaine classe américaine (notamment Roosevelt et l’élite politico-économique clintonienne) qui assimile l’Europe au mal, à un passé révolu, et les BRIC (la Russie en moins depuis l’arrivée de Poutine) à des pays jeunes, simples et rationnels, des pays qui ressemblent à l’Amérique, et avec qui l’on peut faire des affaires ?

Compléments :