samedi 29 août 2009

Bonus et Goldman Sachs

Discussion hier. Mon interlocuteur me dit qu’un de ses amis, 24 ans, trader chez Goldman Sachs, a reçu un bonus de 150.000€. Il se demande 1) s’il n’est pas en train de s’habituer à ce qu’il ne pourra pas trouver ailleurs ; 2) pourquoi a-t-il un bonus alors que ce n’est pas le cas de l’ingénieur qui a écrit le programme qu’il utilise, ou de celui qui fait la maintenance du réseau télécom : sans eux aucune transaction ne serait possible… ?

Je lui ai répondu que ça illustrait probablement le fonctionnement du capitalisme. Les flux de « valeur » sont comme les rivières, ils passent par des goulots d’étranglement, ceux qui maîtrisent ces goulots peuvent détourner une partie du flux, et ensuite se le répartir. Cette répartition, à l’intérieur de l’entreprise, est une question de rapport de force, de manipulation des rites de l’organisation, pas de talent, de compétence ou d’intelligence.

Compléments :

  • On retrouve ici la question de l’oligarchie. L’oligarque est une personne que la société place dans une position qui lui permet de détourner les ressources de la société à son profit. Trou noir.
  • Eamonn Fingleton a remarqué que le Japon semble avoir une stratégie systématique de recherche de technologies – goulots d’étranglement. Cependant il les administre de manière sociale (plutôt au profit du Japon que de tel ou tel Japonais).
  • Dr Strangelove and Mr Goldman Sachs.
  • Notre société a connu une curieuse évolution : lorsque Michel Bon a pris la tête de France Télécom, je crois que son salaire était de 150.000€...

Histoire de l’Inde

Comme pour d’autres nations, je me suis demandé quels étaient les événements fondateurs du comportement indien. Une première étape de l’enquête : KEAY, John, India, a history, Grove Press, 2001.

Gros livre sympathique, facile à lire, agréable. Il fait une étude chronologique de l’histoire indienne, sans prétention de répondre aux questions que je me pose, de décrire la culture indienne ou son âme. Ce que j’ai retenu :

Les origines
L’histoire de l’Inde commence par la civilisation de l’Indus, dont on ne sait pas grand-chose, et encore moins pourquoi elle a disparu. Elle semble ne pas avoir de lien avec l’étape suivante qui est celle de « l’aryanisation ».
Là encore, il n’est pas très facile de savoir ce qui s’est passé. Il est possible qu’une fine couche dirigeante indienne ait été gagnée à la culture aryenne par un mélange de conquête et d’admiration.

Un pays malléable et résistant
L’Inde paraît un curieux pays. Loin d’être la nation dénuée de courage et de valeurs que pensait Tocqueville, elle semble non seulement impossible à conquérir durablement, mais encore avoir réussi à forcer ses conquérants à entrer dans sa logique constitutive, féodale.
Conquérir, c’est exiger du conquis un tribut et une soumission. De ce fait, les empires se constituent rapidement, mais demeurent peu : les guerres de succession ou la faiblesse des successeurs permet aux inféodés de reprendre leur liberté.
Par ailleurs, non seulement les conquêtes arabes et mongoles ont suivi ce schéma de pénétration superficielle, mais il leur a fallu des siècles pour atteindre un zénith sans lendemain. Ce qui s'est fait au hasard de talents de quelques hommes, non du fait de la marche inéluctable d’une civilisation supérieurement organisée. Quant à Alexandre, ses exploits n’ont même pas égratigné l’indifférence collective.
J’ai aussi noté que :
  • Au 15ème / 16ème, il semblerait que les régions indiennes aient développé une identité culturelle, linguistique et politique très similaire à celle des futures nations européennes.
  • Les castes n’auraient pas toujours été les ghettos qu’elles sont devenues : initialement, elles semblent ne pas avoir été très étanches, et surtout avoir été une sorte de droit / devoir associé à la participation à la vie politique. En supprimant cette vie politique, les Musulmans ont fait de la caste un carcan, dont le seul espoir de sortie est la réincarnation.
La colonisation anglaise
La colonisation anglaise a connu trois étapes :
  1. Tout d’abord, l’exploitation des richesses de l’Inde est une question commerciale. Elle est confiée à la Compagnie des Indes. Seulement intéressée par commerce et comptoirs, et ayant un devoir de rentabilité, elle semble avoir été entraînée dans une conquête indienne sans vraiment l’avoir voulu. Elle s’est laissée gagner par l’esprit d’aventure qui régnait en Inde à l’époque et a profité de la disponibilité de troupes locales pour se mêler aux luttes internes. Ses victoires sur les Français, puis son organisation et sa détermination supérieures à celles des autres groupes indiens, les fonds tirés des territoires conquis... ont alimenté une sorte de cercle vertueux expansionniste. D’ailleurs c’était une conquête qui n’avait rien d’hostile. Les Anglais avaient une grande admiration pour la culture locale, d’une certaine façon, ils conquéraient pour le bien commun, ou pour réparer l’anarchie qu’ils avaient créée par inadvertance.
  2. À cette phase bonhomme succède une époque de conversion. La compagnie des Indes est plus ou moins nationalisée, et l’Angleterre se donne pour mission d’apporter la civilisation au pays : utilitarisme, libre-échange, et christianisme. Anglais et Indien vivent désormais dans des espaces séparés. L’exploitation économique du pays, qui avait commencé à l’étape précédente (notamment déforestation systématique), se poursuit avec un caractère implacable que n’avait jamais eu aucune domination précédente.
  3. La rébellion des Cipayes de 1857-58 est l’amorce d’une dernière phase. L’Inde devient un empire, et l’Angleterre s’engage à mettre un terme à son zèle réformiste, et à ne plus se mêler des croyances de ses administrés.
L’indépendance
C’est alors que démarre le mouvement indien pour l’indépendance. La question se pose vite de savoir la forme que devrait prendre le pays qui en résulterait. Il y avait d’une part les territoires administrés par l’Angleterre, en partie indous, en partie musulmans ; de l’autre une nuée de principautés ; plus deux forces dominantes : le Parti du congrès, de Nehru, laïc, et la Ligue musulmane de Jinnah. La solution logique à tout ceci semble avoir été une fédération.
Parvenir à constituer cette fédération était certainement difficile. Mais la conduite du changement fut pleine de maladresses, pas forcément d’ailleurs du fait de mauvaises intentions. D’où une partition dramatique Pakistan / Inde, puis Bangladesh, et des années de turbulence, de guerres (cf. Kashmir), et de nouvelles maladresses (gestion des castes en Inde, par exemple).
L’Inde est aujourd’hui une fédération de fait, les régions se sont multipliées. Son intégrité n’est plus menacée. Bizarrement son régime politique paraît peu stable, et pourtant ce n’est peut-être pas un danger : son étonnant attachement à la démocratie assurerait sa solidité.

Compléments :
  • Sur Tocqueville : Notes sur le Coran et autres textes sur les religions, Bayard Centurion, 2007 (textes rassemblés par Jean-Louis Benoît).
  • De la démocratie en Inde : Inde : équilibre miraculeux ?

vendredi 28 août 2009

Ted Kennedy

J’ai vu passer plusieurs notices nécrologiques concernant Ted Kennedy (par exemple : More flawed and more influential than his brothers). Il semblait terriblement sympathique et regretté. Et je me suis demandé si ce n’était pas la mort qui l’avait rendu tel :

Ted Kennedy serait-il désormais comme un vieux film : plus rien de ce qu’il fait ne pourra nous surprendre ? D’ailleurs n’est-ce pas pour cela que j’aime le blues et toutes ces musiques qui parlent tristement du passé ? Le passé étant passé, il n’est plus menaçant, ses règles sont désormais bien connues ?

Ce que je dis est un peu faux. Il y a des morts à qui l’on en veut à mort. N’est-ce pas le cas de notre président avec Madame de La Fayette ? D’ailleurs, je suis sûr que Platon n’a pas que des amis, et qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour que Marx soit de nouveau insulté. À la différence des morts sympathiques, les idées de ces morts là leur ont survécu, et elles continuent à nous inquiéter.

Les morts qui nous plaisent sont ceux qui n’ont pas laissé de trace, ou des idées desquelles nous avons fait le deuil ?

Afghanistan : changement de stratégie

Is General McChrystal a hippie? ou la nouvelle stratégie de l’armée américaine en Afghanistan :

  1. Elle réalise que son attitude lui aliène la population et nourrit les rangs des Talibans (voir Point sur l’Afghanistan).
  2. Donc, l’armée ne doit plus attaquer le Taliban, mais se faire une amie de la population, qui, elle, s’occupera du Taliban, devenu fauteur de trouble (et de plus en plus isolé).
  3. Comment se faire un ami de l’Afghan ? L’aider à satisfaire ses aspirations : paix, ordre, et un meilleur sort.

Voilà le principe même du « changement à effet de levier » : l’erreur de l’armée c’est de vouloir faire la guerre. C’est cela qui l’avait enfermée dans un cercle vicieux.

Compléments :

  • Qui dira que l’Américain n’est pas pragmatique ? Le général qui a conçu cette stratégie était vu comme le pire des faucons : Baroud d’honneur. Voir aussi : Obama et l’Afghanistan.
  • L’auteur du billet, qui certainement a lu ce blog, s'inquiète de la mise en œuvre de ce changement. Cependant ce blog donne aussi une solution au problème : le contrôle du changement. Si le commandement américain suit de près les résultats de la mise en oeuvre de sa politique, et s'il a les moyens suffisants pour en corriger les effets (le cas échéant), il a de bonnes chances de réussir.

jeudi 27 août 2009

Point sur l’Afghanistan

Poursuite de tentative de comprendre ce qui s’y passe (From insurgency to insurrection) :

Si la situation semble mal partie, ce serait essentiellement par maladresse des troupes de l’OTAN (du fait de manque de moyens, mauvaise préparation…). Elles se seraient aliéné une part croissante d’une population qui majoritairement aspire à la paix.

Sans prise de conscience du cercle vicieux il n’était pas possible d’en sortir.

J’accuse

Trois jeunes filles (13 - 14 ans ?) dans le métro, arrêt station Émile Zola. - Qui était Émile Zola ? - Un écrivain, je crois. - Qu’est-ce qu’il a écrit ? (blanc) La troisième, qui n’a pas vu le nom de la station : Émie Zola : c’était une fille ? Ne parlerait-on plus d’Émile Zola à la jeunesse ?

  • Écrivain sans talent ? Description d’une société sans intérêt ? L’affaire Dreyfus : sans conséquence ? Si Zola a sombré, je me fais peu d’illusion quant aux chances de survie de Corneille, Racine, Rousseau, Balzac ou Proust. Par quoi ont-ils été remplacés ? Qu’y avons-nous gagné ?
  • Résultat de la « massification » de l’enseignement ? Est-ce l’offre où la demande qui est en cause ? Sont-ce ceux qui accédaient au secondaire par le passé qui étaient intellectuellement supérieurs à leurs successeurs ? (Finalement, méritaient-ils leur nom « d’élite » ?) Ou est-ce l’enseignement qui a été incapable de maîtriser et de transmettre une culture aussi riche ?

Compléments :

Bulle chinoise

Le plan de relance chinois nourrit une bulle boursière annonce le Monde.

Donc, il n’y aurait pas que l’Amérique et l’Europe de fragile (Prochain système économique (2)) : ça peut péter de partout.

Les prochaines années risquent d’être mouvementées. En tout cas, il faudra être prêt à réagir vite. Et il est sûrement de bonne politique de mettre la maison en ordre aussi vite que possible, pour ne pas avoir encore un genou à terre lors de la crise suivante (Dette).

mercredi 26 août 2009

UE : ça passe ou ça casse ?

Growing apart? va peut-être dans la direction de ma réflexion du moment sur l’Europe (Forte Europe ?) :

En gros, la zone euro est prise entre les pays anglo-saxons qui veulent exporter leur crise et les pays émergents qui se ferment sur eux-mêmes. Il va donc falloir qu’elle apprenne à tirer profit de son marché intérieur, et à réparer ceux de ses membres qui vont le plus mal.

C’est probablement compliqué, mais si elle réussit elle pourrait avoir fait un grand bond vers la maturité.

Turbulences à l’Est

Il semble se confirmer (Forte Europe ?) que la Russie cherche à impressionner ses voisins (Dear Viktor, you're dead, love Dmitry) :

  • Partout relation de force, du coup plus aucun ami.
  • Explication ? Peut-être un régime fragile qui a besoin d’une menace extérieure pour faire oublier à sa population ce qui ne va pas à l’intérieur ?
  • L’Ukraine serait la cible du moment. Mettre la main sur ce pays permettrait à la Russie de retrouver un empire. En outre, il semble présenter des conditions propices à la manoeuvre, car il a une faible habitude de la démocratie.

Question : quelle peut-être la conséquence des agissements de la Russie sur l’Europe ? Que devrait faire l’UE pour éviter à l’Ukraine et à l’Europe des moments difficiles ?

Dumping chinois

Selling the sun confirme ce que disait Torben Sommer : les Chinois avouent que pour imposer leurs panneaux solaires ils les vendent à perte. D’ailleurs pour éviter les barrières tarifaires américaines, ils vont implanter leur production aux USA. Il semblerait qu’ils aient tiré l’idée de ce type de stratégie de l’exemple japonais. Réflexions :

  • Voilà la négation du principe de l’échange : si la Chine détruit l’industrie d’autres pays, qui pourra acheter ses produits ? La logique de l’échange, c’est la spécialisation et la production de biens différents d’un pays à l’autre.
  • Danger de destruction de « l’écosystème » qui participe de près ou de loin à la production des produits qui font l’objet de dumping. L’industrie automobile, par exemple, occupe une quantité considérable de sous-traitants. Beaucoup ne sont que des fournisseurs partiels : leur activité dans l'automobile leur apporte un revenu complémentaire mais surtout un progrès technique dont ils font profiter d’autres clients, et, mieux, qui est un facteur d'innovation dans des secteurs apparemment sans rapport. Cela signifie enfin le chômage, et un chômage durable puisque l’emploi demande la reconstitution d’un savoir-faire partagé pour la constitution duquel des décennies sont nécessaires.
  • La Chine pourra-t-elle longtemps maintenir cette politique mercantiliste ? Elle subventionne massivement ses industries, elle achète des bons du trésor américain pour maintenir sa monnaie à bon marché…

mardi 25 août 2009

Prochain système économique (2)

Keiichiro Kobayashi (Why we need a new macroeconomic paradigm), un économiste japonais, s’en prend à Paul Krugman à peu près dans les mêmes termes que moi, me semble-t-il (Prochain système économique) :

  • L’Amérique et l’Europe suivent le mauvais exemple du Japon : si elles n’éliminent pas les actifs toxiques de leurs banques (éventuellement par nationalisation), et si elles n’essaient pas de renflouer les surendettés, l’économie ne repartira pas avant des décennies.
  • Si l’on utilise la théorie de Keynes c’est parce qu’on n’a pas mieux ; qu’on espère qu’elle va marcher. Il propose de la faire évoluer en ajoutant à ses modélisations les intermédiaires financiers qu’elle ignore magnifiquement.

C’est là où s’arrête notre accord : on ne dirige pas le monde par modélisation. Ce qui a fait qu’il n’y a pas eu nationalisation est la culture américaine, au moins celle de l’élite dirigeante.

  • La culture anglo-saxonne aurait permis un nettoyage rapide par mise en faillite, mais l’effondrement global du système financier américain était probablement un risque inacceptable, d’autant plus que s'il s’était relevé, il y aurait eu d’énormes consolidations, il aurait donc été encore plus dangereux.
  • Idem pour les surendettés : l'Américain veut que l'on paie pour ses fautes.

Compléments :

Coutumes chinoises

La Chine semble présenter des constantes que le temps n’affecte pas (Crime and punishment) :

  • Un potentat local fait malmener tout ce qui s’oppose à lui : ceux qui possèdent des terres qui l’intéressent se retrouvent à l’hôpital, ceux qui protestent en prison...
  • Mais, en dépit du risque, le petit peuple, furieux de l’injustice, se rebelle.
  • Le fils d’une victime finit par tuer le potentat. La vengeance suscite un grand mouvement de sympathie, qui pourrait valoir une grâce présidentielle.

Mais est-ce aussi chinois que cela? Il y a une longue histoire, partout dans le monde, du petit peuple se levant contre l’injustice et allant à la mort s’il le faut. Est-ce un appui à mon idée (Welcome) d’un monde divisé entre ceux qui pensent, des intellectuels calculateurs et peu courageux, et ceux qui « sentent », qui sont mus par des convictions que la raison ne peut contrôler ?

Compléments :

  • Dans SHORT, Philip, Mao: A Life, Owl Books, 2003, j’avais été surpris par la détermination des femmes de personnes injustement condamnées qui venaient protester auprès des tortionnaires de leurs époux. Elles finissaient massacrées.
  • Il y a une histoire comme cela chez Rousseau : une femme de mauvaise vie intervient dans une dispute violente, dont les bons esprits se détournent avec crainte. Discours sur l'inégalité / Rousseau

Kwaidan

Film japonais de fantômes. Bizarrement, c’est une adaptation d’un livre écrit par un Occidental (Lafcadio Hearn), qui, lui-même, avait repris des contes japonais. N’y a-t-il pas de littérature japonaise du conte fantastique ? à l’époque, seul ce qui avait été touché par l’Occident était-il bon ?...

J’ai l’impression qu’il y a eu une mode du film de fantômes au début des années 60 (cf. Les contes de la lune vague). Dommage qu’elle ne se soit pas poursuivie. Qu’est-ce que cela signifiait par rapport à l’humeur japonaise de l’époque ? Montrer au monde ce que le pays avait de plus aimable ?

Au fait, qu’est-ce qu’une histoire de fantômes ? Au début je trouvais ces fantômes peu sympathiques : ils ne pardonnent pas les faiblesses humaines. Il n’y a pas de rédemption. Mais les fantômes occidentaux, à y bien réfléchir, fonctionnent sur le même principe. Le rôle des fantômes est-il de nous hanter ? La nature nous fait commettre des actes que la morale réprouve et nous sommes poursuivis par notre conscience ? Peut-être, aussi, le fantôme n'est-il pas que le fruit du mal et de l'erreur, il peut être poursuivi par le sentiment de l'injustice, ou être inquiet de ne pas avoir fait ce qu'il aurait dû (le clan Heiké qui hante les lieux d'une bataille où il a péri dans l'honneur) ? Alors, doit-on regretter la disparition des fantômes ?

lundi 24 août 2009

SDF bis

Je reviens sur la question de la réinsertion du SDF, qui est quand même fort compliquée.

Les barrières à la réinsertion...

La clé d’entrée dans la société, c’est apparemment l’économie, l’entreprise. Or, l’entreprise française embauche surtout des débutants et encore, avec beaucoup de difficultés, comme le montre le chômage des jeunes. Une fois que l’on est éjecté, il est quasiment impossible de rentrer à nouveau, comme le prouve le faible emploi des plus de 50 ans. Personne n’y échappe, même pas le surdiplômé, qui doit souvent créer son entreprise pour se trouver un emploi, lorsqu’il est licencié.

Plus compliqué : il y a quelques années des chasseurs de têtes rencontrés dans une mission de conseil m’expliquaient qu’ils éliminaient les CV qu’ils soupçonnaient de chômage. Les critères d’entrée dans notre société sont ritualistes, non rationnels : l’aspect, les diplômes, le contact… comptent beaucoup plus que la performance réelle, ou même la motivation, qui ne se démontrent qu’à l’usage.

De ce fait, elle fabrique l’exclusion. Elle est manifeste en ce qui concerne les SDF, la bas de la pyramide, mais le haut n’est pas épargné. Cela ne se voit pas, parce qu’il fait illusion : il est protégé par des relativement généreux régimes sociaux, la fortune de sa famille et les économies de début de carrière.

Pour reprendre une place dans cette société, il faut une double chose interdépendante : trouver des objectifs (quelque chose que l’on a envie de faire) que l’on sait atteindre ; maîtriser les moyens pour cela. Objectifs et moyens doivent être compatibles avec les règles sociales. En fait, c’est presqu’autant l’objectif que le moyen, qui pêche : appartenir à un tel monde n’a rien de très motivant.

... et comment les abaisser

Bref, je doute que les SDF puissent se réinsérer facilement. Pour cela il faut probablement que la société dispose d’autre chose que d’entreprises et d’une administration. Dans l’émission que citait mon premier billet, un SDF réinséré parlait : il avait trouvé une place dans une association qui fournissait un enterrement décent aux SDF. L’économie sociale peut-elle apporter le visage humain qui manque au capitalisme ?

Problème concomitant : en attendant, comment éviter de devenir un SDF réel ou sous-marin ? Comment éviter de perdre toute envie de vivre dans notre société ? Je pense que l’erreur du SDF est d’avoir besoin de vacances illimitées, c'est-à-dire de s’être laissé allé à une situation où sa vie n’est faite que de règles qui lui sont étrangères, à tel point que cela lui est insupportable et qu’il ne peut plus supporter aucune règle. Pour éviter cette situation, il faut probablement apprendre à imposer notre point de vue aux événements, arrêter de les subir. D’une certaine façon, il ne faut rien accepter sans discussion. À commencer par un emploi. L’employé doit autant recruter son employeur que l’inverse. La première fois que j’ai dit cela à un ami il a pensé que j’étais un dangereux théoricien. Son succès m’a confirmé dans mes certitudes.

Compléments :

Prochain système économique

Le keynésianisme, l’illusion selon laquelle l’état pouvait gérer, par ses dépenses et ses impôts, l’économie, a été remplacé par le monétarisme, l’illusion selon laquelle l’économe dépendait d’un taux d’intérêt fixé par une banque centrale indépendante. Cette dernière illusion ayant explosé avec les dernières bulles spéculatives on se demande quelle sera la prochaine mode.

Pour Paul Krugman (dans un billet déjà ancien The lessons of 1979-82), ce sera à nouveau le Keynésianisme. En effet, la prétendue victoire du monétarisme sur l’inflation des années 80, correctement analysée, fut un désastre. Puisque le monétarisme n’a pas gagné, alors le keynésianisme est victorieux.

Le jugement de J.Galbraith, dans L’économie en perspective, me semble plus juste. Déjà, il montre, comme P.Krugman, que le monétarisme n’a rien réussi. Par contre, il enterre le keynésianisme au motif qu’il n’est pas possible de gérer l’économie par des mesures macro-économiques (on doit la barrière entre micro et macro économie à Keynes). En effet, elles ne savent réparer les grands problèmes de la société (exemple le chômage) dont les causes sont micro économiques. Elles se trouvent dans le comportement de l’homme ou du groupe humain, qui n’est pas celui que lui prête l’économiste classique.

Ceci signifie que l’économiste doit comprendre ce que dit ce blog à longueur de billets : quand on désire un changement, il ne faut pas se contenter de belles théories, il faut contrôler le changement, c’est-à-dire s’assurer que les moyens sont là qui vont le faire réussir. C’est pour cela que tout gouvernement est doté d’un « exécutif ».

La physique est d’accord. Elle sait que l’incertitude produit le chaos, et que pour l’éviter, il faut prévoir des mécanismes de contrôle (c’est l’automatique), aucune sonde spatiale ne suivrait sa route sans cela.

Le jour où l’économie aura compris cette simple vérité, elle sera devenue une science.

Compléments :

  • L’économie en perspective explique non seulement que l'économie classique est basée sur des hypothèses fausses, mais que si elle a eu une vie aussi longue, c'est parce qu'elle est favorable aux « puissants » (et aux économistes). D'ailleurs, chaque théorie économique a plus ou moins inconsciemment justifié les idées de classes dominantes ou montantes.
  • Contrôlez le changement !

SDF indicateur de la santé d’une société ?

J’ai entendu une émission traitant du SDF et de sa faible longévité. Un SDF interviewé expliquait comment il était devenu ce qu’il était :

Il n’avait pu supporter les contraintes de l’existence et avait choisi de couper les amarres. La décision lui avait semblé bonne les premiers temps, mais vraisemblablement ce n’était plus le cas.

Ce témoignage rejoint celui d’un SDF américain du film J’irai dormir à Hollywood. Lui avait quitté un bon job. Progressivement il avait perdu pied et n’avait plus d’espoir de se réinsérer (il gagnait sa vie en cherchant les pièces de monnaie égarées sur une plage).

Le SDF est-il quelqu’un qui n’a plus le courage de se battre ? Cela ressemble aux observations de Martin Seligman concernant la dépression : il a soumis des animaux à un mauvais traitement dont ils ne pouvaient s’échapper ; ensuite il les a placés dans un environnement hostile, mais dont ils pouvaient s’extraire ; mais ils ne faisaient rien, ils restaient prostrés.

Le nombre de SDF serait-il un indicateur de la complexité à vivre dans une société ? Plus la complexité est grande, plus l’homme est susceptible de se retrouver dans une situation où il perdra le nord et toute volonté de se battre ?

Compléments :

  • Si cette théorie est juste, la réinsertion du SDF doit être extrêmement difficile : il faut qu’il réacquière le sentiment d’avoir du pouvoir sur les événements, de maîtriser son sort. Pour cela, il faut probablement une longue et patiente aide de la société.
  • La théorie de Merton va dans la même direction : le SDF est celui qui juge que les objectifs et les moyens pour les atteindre que donne la société à l’homme sont hors de sa portée (voir un aperçu de la théorie dans Braquage à l'anglaise).
  • Peut-être aussi que ceci rejoint mes réflexions sur les vacances (Pourquoi des vacances ?) : quand la société nous inflige un rythme, des contraintes insupportables nous optons pour des vacances illimitées, nous refusons toute activité ?
  • SELIGMAN, Martin, Learned Optimism: How to Change Your Mind and Your Life, Free Press, 1998.

dimanche 23 août 2009

Gagner la guerre d’Afghanistan

Un livre racontant l’histoire de l’Inde (KEAY, John, India, a history, Grove Press, 2001) me donne l’idée suivante (à creuser) :

Que cherche-t-on à faire en Afghanistan ? Avant tout et de très loin, éviter qu’il ne devienne une zone de turbulence qui déstabilise la région et fournisse des terroristes au monde. Je connais mal la question, mais je me demande si la coalition s’y est bien pris : elle a attaqué les Talibans comme s’ils représentaient une nation, de ce fait en faisant une résistance du type de celles qui ont défait toutes les armées d’occupation.

Mais l’Afghanistan est probablement plus proche d’un régime féodal que d’une nation occidentale. Que faisaient les féodaux de la région, il y a quelques siècles ? Ils attaquaient séparément les potentats locaux. Une fois défaits, on leur réclame un tribut (qui les affaiblit) et on place à leur tête un chef qui accepte de devenir vassal (souvent l’ancien chef). L’édifice n’est pas totalement stable, mais la manoeuvre fissure efficacement l’opposition.

Une fois le pays calmé, mes idées précédentes auraient peut-être une chance de réussir (Complexe Afghanistan).

Supprimons les agences de notation

Une étude parvient à une très étonnante conclusion :

  • Elle analyse sur près de deux siècles les taux de défaillance d’un produit financier risqué en fonction des caractéristiques de la banque qui l’a vendu. Pendant longtemps ils ont été fonction de la taille de la banque : les grands noms (Rothschild, JP Morgan) étaient particulièrement fiables. Aujourd’hui il n’y a plus de différence.
  • Explication possible : ce qu’on achetait avant c’était une marque, une réputation. Et c’était pour en conserver la valeur que la banque faisait bien son métier. Aujourd’hui, sa réputation n’est plus en jeux, mais celle d’une agence de notation. Or, évidemment, l’agence de notation est nettement moins bien placée que la banque pour connaître le risque des produits de cette dernière.

On en vient à une de mes idées récurrentes : tout système de contrôle rend l’homme irresponsable et dangereux. Pour le rendre fiable, il faut qu’il sache sa responsabilité (réputation) clairement engagée.

Compléments :

  • Développement de la même idée: Assurer les banques.
  • GHOSHAL, Sumantra, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1. S.Ghoshal disait que l’Amérique croyait que l’homme ne pensait qu’à mal, de ce fait, il fallait le contrôler (idée fixe de la théorie économique), étant contrôlé, il devenait irresponsable et effectivement ne pensait qu’à mal.

Cris et chuchotements

À ce que l’on dit, c’est un film dans lequel on retrouve les angoisses de Bergman : la mort, et ce qu’il y a après, notamment. Le film est rouge (enfer ?), avec une éclaircie paradisiaque à la fin. La rédemption est dans l’instant partagé ? Le mal dans l’égoïsme ? S’il n’y a que cela, il n’y avait pas besoin de se déplacer. Une fois de plus, je n’aime pas ce qu’aime la critique intello :

Au fond, ce qui me plaît chez Bergman, et chez quelques autres, c’est « à la recherche du temps perdu », c’est sa capacité à se remémorer jusqu’au moindre détail d’un passé lointain, à en faire revivre des scènes seconde par seconde et geste par geste. J’y vois l’émerveillement, qui le marque à jamais, de l’enfant qui découvre un monde à la fois admirable et terrifiant parce qu’incompréhensiblement injuste. Ce qui me frappe, d’ailleurs, c’est la violence des rapports familiaux. Comment naît cette violence ? Pourquoi ?

Je n’aime pas ce qui est didactique et rationnel. Une fois que c’est expliqué, c’est fini. La raison humaine est aveugle, elle n’a aucune grandeur, démesure. Ce qui fait l’intérêt des films, c’est ce devant quoi la raison est impuissante, bouche bée, stupide, qu’elle ne peut que se rappeler, parce qu’elle ne l’a pas compris. C’est probablement pourquoi j’ai aimé Les fraises sauvages et pas Le septième sceau.

Complément :

  • Autre réalisateur qui maîtrise trop son sujet pour être intéressant : Woody Allen. Peut-être pour les raisons ci-dessus, un des seuls films qui m’a plu de lui est Radio days, où il raconte, infiniment élégamment, car Woody Allen me semble avant tout être un intellectuel subtil et distingué, son enfance.