samedi 12 septembre 2009

Suicides, France Télécom, Le Monde, Werther

Un article du Monde interloque ses commentateurs. Le journal a demandé aux employés de France Télécom de parler de leurs conditions de travail. Deux types de témoignages : 1) conditions de travail abjectes, 2) l’entreprise est un paradis.

L’abjection des conditions de travail est relative

Ce ne sont pas les mêmes personnes qui parlent. D’un côté on a des employés, de l’autre, notamment, un cadre supérieur et des prestataires de service, qui aimeraient bien être fonctionnaires et salariés de FT.

J’enseigne (à temps partiel) à Dauphine. Mes collègues trouvent les conditions de travail effroyables, les élèves insupportables, l’administration soviétique, leurs collègues hostiles. Moi ? Je suis heureux dans ce monde, qui m’aime bien. Il m’est presque inconcevable que l’on puisse gagner sa vie aussi agréablement et en travaillant si peu. Exemple identique. Une parente qui est enseignante dans le secondaire (à mi-temps) et, depuis toujours, se lamente sur son sort, est surprise du bonheur d’un collègue, ancien ingénieur chimiste.

Ce qui explique l’opposition des témoignages, c’est qu’il y a d’une part des gens adaptés à la société libérale, qui ont compris qu’ils ne pouvaient compter que sur eux, et que la fin justifiait les moyens, et de l’autre des gens qui ne le sont pas.

M. Chérèque a vu juste : ce qui est en cause, c’est l’identité des employés de FT.

Le changement ne doit jamais porter sur l’homme

Le changement, s’il touche l’homme, peut le détruire. L’homme a énormément de mal à se transformer. Si le grand changement qu’est la crise de l’adolescence est terrible, plus nous vieillissons plus le changement est douloureux, car l’homme « s’automatise » : ses réflexes deviennent rapides et efficaces, mais peu malléables.

C’est pour cette raison que le changement ne doit jamais porter sur l’homme, mais sur les règles qui guident la société (les évolutions du code de la route ne nous demandent pas d'apprendre un nouveau type de conduite).

Le suicide est contagieux : l’effet Werther

Plus on parle des suicides chez France Télécom, plus ils se précipitent, deviennent spectaculaires (on se suicide à la sortie d’une réunion), et plus on en parle. Ce phénomène est l’effet Werther, du Werther de Goethe, qui a déclenché une épidémie de suicides. On a observé qu’un suicide frappant avait pour résultat :

  1. une augmentation significative des suicides, par imitation ;
  2. une augmentation significative « d’accidents », qui sont des suicides déguisés (par exemple parce que le suicide n’est pas culturellement acceptable par la personne).

Plus le suicide fait l'objet de publicité plus il est contagieux.

Le suicide est socialement rationnel

Je n’aimerais pas être le patron de FT, ou même son DRH. De plus en plus, leur nom est associé dans nos esprits à suicide, conditions de travail dégradantes... Commencent-ils à sentir le regard réprobateur de la société, de leurs camarades d’études ou de corps, qui les évitent... ? Vont-ils devenir des pestiférés ? Le suicide est un terrible moyen de pression sur la société, d’autant plus que les suicides de FT utilisent les médias comme « caisse de résonnance ».

Ce qu’il y a d’étrange c’est que des hommes puissent se donner la mort, en se coordonnant, par esprit de vengeance, pour faire respecter ce qu’ils croient la justice ; et que cette tactique est efficace ; et que ces sacrifices profitent à l’humanité. L’irrationalité de l’homme va jusqu’à se tuer pour faire le bien collectif.

Le nom du changement chez FT : individualisme

Bizarrement, c'est cette étrangeté qui permet de comprendre la nature du changement de FT, et de ses conséquences : en quelque sorte, il part du principe que tout ce qui précède est impossible.

FT est un exemple de la transformation libérale qu’a subie la société ces dernières décennies. Cette transformation fait l'hypothèse que l’homme ressemble à ce que la théorie économique néoclassique modélise : il est « rationnel », il optimise en permanence et de manière optimale son intérêt (surtout financier), ou « utilité ». Cet homme est un asocial.

Cet homme n’est pas loin d’exister dans les entreprises américaines, de plus en plus dans les multinationales occidentales, dans l’intérim, le service… C’est lui qui est sujet à l’aléa moral lors des crises, et qui prend alors ses jambes à son cou, créant ainsi la crise.

Ce qui se joue chez France Télécom, c’est une application sans ménagement de ce modèle. Ces suicides sont le baroud d’honneur de la solidarité sociale.

Compléments :

  • L’effet Werther est une découverte du psychologue David Phillips (voir le livre de Robert Cialdini : Influence : science and practice). Par ailleurs l'idée du suicide serait suscitée par l'exemple de quelqu'un à qui l'on peut s'identifier ; si bien que les vagues de suicides tendent à n'affecter que des gens qui, par certaines caractéristiques, se ressemblent.
  • De ce fait, Robert Cialdini dénonce les journaux et leur amour du sensationnel. Dans le cas FT, je m'interroge. Et si ces suicides étaient la manifestation d'un manque de communication dirigeants / employés ? (La déliquescence des syndicats est-elle en cause ?) Et si la violence du moyen était fonction de la difficulté de communication ?...
  • Ce que disent les psychologues de la capacité de l’homme au changement en fonction de son âge : L’homme est naturellement résistant au changement.

Fondements du capitalisme

Mes souvenirs concernant France Télécom (compléments du billet) me ramènent paradoxalement à ma réflexion sur le conseil gratuit :

La devise de la bourse de Londres (« My word is my bond ») est celle du capitalisme

Plutôt que l’offre et la demande, le fonctionnement du marché est massivement caractérisé par l’établissement d’une relation de confiance, d’un « lien social », entre client et fournisseur. Toutes les études de fidélisation que j’ai menées, notamment pour le cabinet MV2, allaient dans ce sens :

  • Un client fidèle est un client qui a confiance, et cette confiance a été obtenue lors d’un incident où le fournisseur a prouvé qu’il savait ne pas compter. C’est le cas des assurances : on les juge quand on en a besoin. Qu’alors elles traînent des pieds et le client se comporte de manière totalement irrationnelle : il veut se venger et ce quoi qu'il lui en coûte. De même pour les fournisseurs de l’entreprise (par exemple dans le BTP, pourtant vu comme un secteur coupe gorge) : ils ont été choisis après un très long processus, la promesse non tenue, la mauvaise qualité d'un service... éliminant définitivement un candidat et ne s’effaçant jamais des mémoires.
  • Une étude sur les critères d’achat de conseil, au milieu des années 90, donnait 1) la réputation du cabinet (= les Big X de l’époque), 2) l’impression qu’avait faite l’associé qui présentait la réponse à appel d’offres. Le prix n’entrait pas en compte, et dans certains cas jouait comme un critère de qualité.
Dans la grande consommation, la marque a un rôle capital (cette marque peut être celle du distributeur), or la création d’une marque est un investissement coûteux, incertain, et sur une longue période pendant laquelle le marché évalue la confiance qu’il peut avoir dans la production de l’entreprise.

Construire une relation de confiance

Que signifie construire une relation de confiance ?

  • Le fournisseur doit démontrer qu’il sait aller au-delà de calculs mesquins quand il le faut, il doit « donner sans compter ». À long terme, le client continue à évaluer de la même façon la relation fournisseur : il cite des anecdotes frappantes, mais financièrement insignifiantes, pour justifier sa qualité, la confiance qu’il lui fait.
  • Jean-Noël Cassan observe que ces derniers temps les donneurs d’ordre trahissaient cette relation de confiance implicite. Ceci signifie probablement qu’elle doit être à double sens. Le fournisseur ne doit travailler qu’avec des clients de confiance.

Compléments :

vendredi 11 septembre 2009

Ça spécule ferme ?

Si je comprends bien, paradoxalement, alors que l’économie a besoin que le système financier lui prête de l’argent pour repartir et sortir de la crise, ce même système financier a l’air d’avoir des capitaux dont il ne sait pas quoi faire, et qu'il emploie en spéculations. (Le dynamisme des marchés boursiers est trompeur et Face à l'euro, le dollar est à son plus bas niveau depuis un an, en raison de l'apaisement de la crise financière.)

Par ailleurs il semblerait que la Chine achète de l’or en lieu et place de ses bons du trésor, et que l’Amérique continue à importer plus que de raison. (La parité euro/dollar au dessus de 1,46.)

Je me suis toujours demandé pourquoi, dans les crises, il y avait des embellies, qui n’amélioraient rien, alors que les fondamentaux étaient mauvais. Si ce qui se passe actuellement est significatif, il se pourrait que cela vienne de la combinaison des aspects bénéfiques des mesures de sauvetage et de pratiques qui ne se sont pas réformées.

Cela ressemble à un changement mal contrôlé : il libère des forces qui peuvent avoir des effets dévastateurs (mon exemple ordinaire est celui des révolutions).

(à suivre.)

Compléments :

  • The world economy is tracking or doing worse than during the Great Depression (September 2009 update). Les économistes Barry Eichengreen et Kevin H. O’Rourke continuent à dire que la crise actuelle se compare défavorablement à celle de 29, y compris en Allemagne (!). Les chiffres sont éloquents, mais les années 30 ont donné un spectacle de la misère, que l’on n’a pas en 2009. Qu’en penser ? Que la souffrance sociale est moins liée aujourd’hui à l’état de l’économie qu’elle l’était en 29 ? Que nous avons construit des mécanismes de solidarité relativement efficaces, et qu’ils n’ont pas été totalement démantelés par le mouvement ultralibéral récent ? Que c’est d’ailleurs pour cela que les réformes ne sont pas plus vigoureuses ?... Bref, comme le sous-entendent Eichengreen et O'Rourke ça pourrait merdouiller encore fort longtemps.

Onze septembre

Hier, je lis par hasard un article sur l’Empire state building. Lui aussi a été percuté par un avion, ce qui a déclenché un incendie.

Mais la tour n’est pas tombée, et a repris son activité quasiment immédiatement.

On était en 1945, l’avion était un B25, un bombardier moyen, perdu dans le brouillard. Il était plus petit que le B747 qui a mis par terre le World trade center. Mais je me suis demandé si le bâtiment des années 30 n’était pas plus solide que celui des années 80, et si dans les calculs de coût de construction, il n’y avait pas quelques externalités qui n’étaient plus prises en compte.

François Chérèque

France culture, ce matin, j’entends 5 minutes de François Chérèque. Aurait-il identifié les causes de deux cercles vicieux majeurs ?
  1. La fin des appareils syndicaux (?). Les dirigeants des syndicats reviennent au plus près des employés. Retour à l’organisation des syndicats d’avant 68 ? (Sociologie des syndicats.)
  2. L’objectif du travail, c’est le plaisir (du travail bien fait). Depuis plus de 30 ans, nous sommes en crise continue, le chômage est permanent, petit à petit s’est immiscée l’idée que le travail n’était qu’un gagne pain, et que l’on devait s’estimer heureux d’en avoir un. Ce qui légitimait un traitement arbitraire du personnel, qui aurait eu mauvaise grâce de se plaindre : n’avait-il pas un travail ? Et si le plaisir était l’indicateur de l’efficacité économique ? (A lire absolument.)
Quant aux suicides chez France Télécom, il pense qu’ils résultent d’une perte d’identité. Les victimes sont des fonctionnaires de plus de 50 ans. Ils vivaient dans le culte du service public, aujourd’hui, l’interprétation (erronée me semble-t-il) qui est faite des exigences de rentabilité par FT les amène à penser qu’elle nie l’intérêt collectif. Où trouver un sens à sa vie dans ces conditions ?

Compléments :
  • En 97 j’ai aidé une agence de FT à « devenir une PME » (i.e. à construire et à appliquer un business plan). La transformation rencontrait un blocage qui avait une double cause (identifiée a posteriori). La première était le service public : la privatisation ne signifiait-elle pas perdre son âme, mal faire son travail, être un loup pour l’homme…? Mais, surtout, les personnels se jugeaient (inconsciemment) incompétents : ils ne connaissaient rien à la téléphonie mobile et à Internet. La question a basculé quand les interviews des clients de FT ont montré qu’ils attendaient de leurs fournisseurs un type de « service public » (l’entreprise qui a un problème veut que ses fournisseurs l’aident à le résoudre sans entrer dans des calculs de rentabilité mesquins) ; que c’est celui que rend, paradoxalement, le boutiquier qui réussit : ainsi il « fidélise » son client ; et que c'est cela le jeu du capitalisme : avoir des clients fidèles, qui ne vous coûtent pas cher à entretenir. De plus, l’agence pouvait apprendre son métier à partir d’un « projet pilote » pour lequel elle savait déplacer les experts du siège. Enfin, si elle devait s'inspirer du secteur privé, c'était dans l’optimisation de l’emploi de ses ressources. Ce qui n’était qu’une question d’outils. Par exemple une segmentation du marché a montré que ses vendeurs dissipaient leur énergie pour des clients sans aucun potentiel (et qu'ils ennuyaient sûrement), alors qu’ils évitaient les « early adopters » d’Internet (probablement parce que l'agence ne savait pas traiter leurs besoins), 4% des clients mais un tiers du chiffre d’affaires de l’agence. Une fois convaincue, l’agence s’est transformée comme un seul homme (sans moi), et elle a été imitée par les autres agences de la région.
  • Suicide chez France Télécom.

Démon de midi

Large brain may have led to the evolution of amour, Scientific American de Septembre: pourquoi l’homme et la femme restent-ils aussi longtemps ensemble ?

  1. La femme étant un bipède a un petit bassin, ce qui donne des enfants à petite tête, qui ont besoin de longtemps pour arriver à développer la grosse tête caractéristique de l’espèce.
  2. L’homme doit donc les protéger entretemps, et rester avec eux.

Je me suis demandé si l’attachement homme-femme, de ce fait, n’était pas programmé pour s’interrompre avec le départ des enfants, d’où « démon de midi ». D’un autre côté, le fait que la femme soit de plus en plus autonome, et que la société protège les enfants semble justifier que le père soit de plus en plus volage. Mais il y a aussi l’influence de la société, qui encourage la fidélité.

jeudi 10 septembre 2009

Mon éditeur m’oublie

Chaque année, mon éditeur oublie de m’envoyer ce qu’il me doit. Pourquoi n’arrive-t-il pas à se souvenir que j’existe ?

  • Pourquoi mon éditeur m’oublie-t-il alors que nous n’oublions que rarement nos enfants à une station service, ou ailleurs ? Parce que nous aimons nos enfants. De même le commerçant qui réussit est celui qui aime ses clients : il a compris que sans eux il n’était rien. Le drame de mon éditeur est que ses auteurs, et moi en particulier, ne comptons pas pour lui. Imaginez que pour que je reçoive mon chèque je doive lui apprendre à m'apprécier. Mais cela me demanderait un travail de titan ! C'est ce que dit mon dernier livre : l’individu a un mal fou à changer ses habitudes ou à corriger ses défauts. En conséquence, si vous pensez comme beaucoup que faire changer une organisation, c’est faire changer ses hommes, si vous pensez que c’est eux qui font échouer vos plans, vous êtes mal parti.
  • Heureusement, l’homme a construit la société pour qu’elle change à sa place. La conduite du changement c’est donc jouer sur les règles qui gouvernent la société (et que nous suivons tous mécaniquement), pour la faire bouger. Exemple. Il y a quelques décennies les entreprises ont découvert que leurs procédures tayloriennes et leurs processus qualité avaient oublié l’existence du client. Alors, elles ont construit des procédures pour la leur rappeler : ce qui a fait la fortune des éditeurs de logiciels de relation client.
Compléments :

  • GALE, Bradley T., Managing Customer Value, Free Press, 1994.

Obama et l’Europe

Chronique de France culture qui semble dire que les relations Obama / Europe sont fraiches. Il aurait beaucoup plus d’intérêt pour les « puissances de demain » que sont l’Inde et la Chine.

  • Risque-t-il de négliger (ou de nuire à) un ami, pour s’attirer les bonnes grâces de pays qui lui sont fondamentalement hostiles ?
  • Faut-il voir dans son comportement l’attitude instinctive d’une certaine classe américaine (notamment Roosevelt et l’élite politico-économique clintonienne) qui assimile l’Europe au mal, à un passé révolu, et les BRIC (la Russie en moins depuis l’arrivée de Poutine) à des pays jeunes, simples et rationnels, des pays qui ressemblent à l’Amérique, et avec qui l’on peut faire des affaires ?

Compléments :

Changement au Japon (suite)

Encouragé par un ami qui vit depuis pas mal d’années au Japon, et qui trouve mon billet précédent expéditif mais pas fondamentalement condamnable, je poursuis mon analyse :

Un peu avant, j’avais repris un article de The Economist, qui annonçait l’avènement du bipartisme au Japon et la fin d’une bureaucratie planifiante et dirigiste. Un Japon à l’image de l’Angleterre, enfin civilisé ?

Je ne suis plus d’accord. Après avoir été le meilleur élève de l’Occident, le Japon semble avoir décidé de reprendre son sort en main et de bâtir un pays comme il a envie qu’il soit. Et ce pays fait penser au Japon ancien, fermé.

Mouvement général ? L’après guerre a été le triomphe du modèle américain, toutes les nations s’en sont inspirées. Mais l’Amérique ne fait plus rêver, et les méfaits du libéralisme financier (exclusion, destruction culturelle…) ne sont plus éclipsés par ses bénéfices, d’autant plus que l’économie de marché ne produit plus de grandes innovations, mais beaucoup de ridicule et d’inutile, voire du dangereux.

Au Japon comme ailleurs, il y a risque de fondamentalisme. Il est certainement temps de convoquer les intelligences mondiales pour leur demander de nous concevoir un avenir un peu moins mesquin.

mercredi 9 septembre 2009

Changement en Iran

Les Enjeux internationaux de France culture parlent d’Iran. Quelques souvenirs :

Un pays jeune, éduqué, avec, relativement, plus d’étudiantes qu’en France.

Le président iranien aurait un fort soutien d’une partie de la population et serait en passe de prendre un pouvoir absolu (parallèle avec Napoléon et la Convention), en plaçant le pouvoir religieux dans un rôle secondaire.

Loi forte des petits nombres

Les Républicains américains ont eu tort d’insulter le NHS anglais, dans le combat pour la réforme de la santé américaine, l’Angleterre prend fait et cause pour B.Obama. La BBC attaque (A case for healthcare reform?).

La perfide Albion a choisi une technique redoutable et éprouvée, celle qu’utilisent les Républicains pour démolir la réforme. Plutôt que de parler à la raison de la nation, comme le fait B.Obama, on met en scène des exemples frappants, qui émeuvent les populations. La BBC prend le cas d’une jolie jeune fille dont la vie est un calvaire faute d’une sécurité sociale digne d’un pays civilisé.

C’est la technique de la « législation au fait divers », que l’on reproche à N.Sarkozy d'employer. Aucune loi n’est parfaite, toutes ont des cas particuliers, des exceptions qui les confirment. La législation au fait divers utilise le cas particulier pour montrer à une opinion indignée l’inefficacité de la loi. Du coup, on la remplace par une loi déduite du cas particulier. La loi initiale étant une sorte d’optimum, il y a dégradation de la situation générale, d’où cascade de nouvelles lois. En légiférant à tour de bras, le gouvernement montre son efficacité. Surtout, il peut liquider au passage ce qui lui est désagréable (les juges d’instruction, les universitaires, etc.).

Compléments :

  • Si cette tactique marche à tous les coups c’est probablement du fait d’une « irrationalité » de l’homme : il déduit la règle générale de l’exemple. Sur le sujet : James G. MARCH, A Primer on Decision Making: How Decisions Happen, Free Press 1994.
  • Exemple récent du cercle vicieux : délit sexuel odieux aux USA, la police n’a rien vu, une réforme est vraisemblable. En regardant de plus près on découvre que l’état concerné considère un nombre énorme de personnes comme criminels sexuels potentiels et demande à sa police de les surveiller. Un sheriff responsable d’environ 350 criminels sexuels : « 349 de plus que j’ai d’agents pour contrôler ces gens » (A tragedy of errors). Autre exemple : USA : tous en tôle.
  • Législation au fait divers : Réforme pénale.

Goldman Sachs touché par la grâce ?

Son patron critique l’utilité sociale de certaines pratiques bancaires, et comprend l’indignation populaire.

Manœuvre perfide ? En tout cas, il me semble qu’en revenant à une évaluation sociale des bénéfices de l’entreprise, en abandonnant la croyance aveugle en l’optimisation des revenus de l’actionnaire, en l’entreprise comme bien absolu, donc à une politique de laisser faire, on retrouve la raison ; et le secteur financier échappe à un ostracisme menaçant.

J’y vois aussi la pression de la société, à laquelle il est difficile d’échapper.

Étiez-vous un enfant souriant ?

Nos chances de succès en couple seraient fortement corrélées aux sourires que nous faisions sur nos photos d’enfance. Grands sourires = mariages solides.

L’étude : Kids' Smiles Predict Their Future Marriage Success.

Et quelques conséquences :

  1. Le mariage de B.Obama devrait être solide, à moins que sa femme n'ait été triste en photos (l'étude ne parle pas des résultats de combinaisons triste / triste, heureux / triste, heureux / heureux).
  2. Ayez des enfants heureux si vous voulez qu'ils se marient (et inversement).
  3. Cachez vos photos d'enfance (ou ce billet), si elles augurent mal de la durabilité de votre couple.

mardi 8 septembre 2009

Changement au Japon (suite)

Le jour des élections japonaises, j’ai failli écrire un billet sur le changement au Japon pour dire que je le trouvais nébuleux. Les Japonais ne semblent pas savoir où aller, ils rejettent un parti sans avoir aucune confiance en son remplaçant (DPJ), totalement inexpérimenté… Maintenant, je crois que les Japonais opèrent un complet changement de modèle ; que le DPJ a de sérieux atouts ; qu’il a un large consensus derrière lui.

  1. Le Japon était construit comme une machine d’exportation ultra-performante. Toutes ses forces étaient tendues vers cet objectif, comme une nation en guerre : parti unique de gouvernement, bureaucratie d’élite et grande entreprise (fort parallèle avec la France d'après guerre). Mais, après plus de 40 ans de succès, la machine a cafouillé. Il y a quelques années, le premier ministre Koizumi tente une réforme libérale, elle cause inégalités, laissés pour compte…, ce que la culture japonaise (une sorte de culture de classe moyenne universelle) ne peut accepter. Depuis, les réformes échouent, peut être parce que le gouvernement n’a pas le pouvoir de faire bouger parti, bureaucratie et grande entreprise, peut-être aussi (c’est une question que je me pose) parce que le dispositif ne peut faire que ce pourquoi il a été conçu.
  2. Ce que veut le nouveau gouvernement est une société solidaire : amélioration du système de sécurité sociale – plus généreux et qui dépendra de l’état non plus des grandes entreprises ; salaire minimum augmenté ; réduction ou suppression de l’intérim ; moindre dépendance des exportations et plus de la consommation interne ; écologiquement impeccable.
  3. Les atouts du DPJ sont importants : sans lien avec la bureaucratie ou avec un parti puissant et paralysé par ses habitudes, il n'est pas soumis aux mouvements de rappel qui ont certainement contraint ses prédécesseurs. Surtout, je crois reconnaître une technique classique de changement, utilisée notamment par IBM pour inventer le PC. Une organisation tend à faire toujours la même chose (initialement IBM était incapable de produire un PC, elle ne savait faire que de gros ordinateurs) ; pour sortir de ce piège, on demande à un « hybride » de créer l’innovation de l’extérieur. C’est comme cela que les fabricants de voitures japonais renouvellent les modèles qui ne se vendent plus : ils transforment de fond en comble leurs équipes de concepteurs en y plaçant des gens (souvent peu expérimentés) à qui doit ressembler la nouvelle voiture. C’est pour cela que je pense que le DPJ pourrait avoir un large appui, y compris, paradoxalement, de son opposition.

Compléments :

  • La base de la réflexion : The vote that changed Japan, New bosses, Lost in transition.
  • Innovation au Japon : NONAKA, Ikujiro, Toward Middle-Up-Down Management : Accelerating Information Creation, Sloan management Review, Printemps 1988.
  • Sur IBM. CARROLL, Paul, Big Blues: The Unmaking of IBM, Three Rivers Press, 1994.

Biohacking

Hacking goes squishy m’apprend que le bricoleur individuel peut désormais modifier le patrimoine génétique d’organismes et en créer de nouveaux. Les outils pour cela sont dans le domaine public et ne coûtent pas cher. Des compétitions de bricolage génétique sont d’ailleurs organisées. Pour se faire la main, l’apprenti lira les revues scientifiques : il y trouvera le génome des agents des principales maladies.

The Economist se réjouit du potentiel d’innovation que nous réserve la démocratisation des outils de manipulation génétique, et espère que le régulateur n'aura pas la main trop lourde.

On ne peut qu’attendre avec impatience les résultats de cette nouvelle vague d'innovation, quand on songe à ce qu'elle a donné ailleurs : virus et spam Internet, bulle et crise financière, la bombe atomique (un peu erroné : la science atomique n’est pas encore à la portée du bricoleur), etc.

Obama en Leader

De manière inattendue, Paul Krugman rejoint mon diagnostic concernant B.Obama (Obama : pas prêt ?) : il doit enfin faire preuve de leadership, de conviction (Hoping for audacity).

Plus facile à faire qu’à dire ? Evidemment. Mais c’est lui qui a voulu être président, pas nous.

Miss Blandish

Film de Robert Aldrich (Pas d'orchidées pour Miss Blandish, en fait). Étranges personnages. Bêtise à l’état pur. Par la moindre étincelle d’humanité. Un peu comme dans les films des frères Cohen, ou, différemment, chez Arnaud Desplechin. Ne sachant pas quoi penser, j’ai lu ce qu’écrivait Jean Tulard de Robert Aldrich (Dictionnaire du cinéma) :

Il fit des débuts fracassants. En trois films, les genres chers à Hollywood volaient en éclats.

Il n’y a pas de plus grand compliment que puisse faire un critique français à un réalisateur : bousculer les conventions, se jouer des règles de la tradition, les pervertir…

Curieusement, je trouve que l’œuvre des révolutionnaires (comme celle de Godard ou les premiers films d’Aldrich) fait son âge. Elle est marquée par son époque, et elle n’est même que cela : une révolte sans autre ambition que de dénoncer ce qui se faisait alors. Les chefs d’œuvre intemporels me paraissent avoir obéi aux règles. Serait-ce là l’utilité des conventions : transformer le talent en génie ?

lundi 7 septembre 2009

Suicide chez France Télécom

Vingtième suicide chez France Télécom. Les conditions de travail de l’entreprise sont-elles en cause ? On m’a parlé de la question il y a quelques temps. La situation serait pire que ce que l’on pense : on ne compte que les suicides qui réussissent, il y en aurait qui ratent (on m’a cité le cas d’une personne dans le coma). La cause évoquée était des changements d’affectation incessants.

En fait, toutes les grandes organisations que je rencontre actuellement (public, parapublic, privé) se plaignent de mêmes maux : malaise, stress, souffrance, cadres intermédiaires qui ne communiquent pas, personnels jamais informés, employés qui se disent pris dans une sorte de « mouvement brownien » qui rend leur travail éreintant, voire impossible…

Cela provient d’un dysfonctionnement organisationnel résultat d’une mise en œuvre de changements qui ne tient pas compte des réalités de terrain (le changement se résume à un ordre). Dans le public, l’hyperactivité du gouvernement, à la recherche de résultats immédiats et qui ne semble croire qu’à la menace, serait un puissant facteur de désorganisation. Chaque couche de management évacue son stress sur la couche inférieure. Le mouvement s’arrêtant quand il n'y a plus d'échappatoire.

Mon interlocuteur de France Télécom pensait que ces changements incessants étaient voulus et visaient à contraindre les personnels à la démission. En réalité la souffrance de l'organisation peut aussi bien s'expliquer par l'incapacité à la conduite du changement d’un management qui n’a pas été préparé à ce nouveau métier, et par une organisation (de type bureaucratique) qui n'est pas conçue pour changer.

Curieusement, ces maux ont une solution relativement rustique et qui ne coûte presque rien, et qui ne demande pas au dirigeant ou au gouvernement de changer de comportement : il faut apprendre aux équipes à prendre en main leur sort (à faire un diagnostic des dysfonctionnements, puis à leur chercher des solutions) ; il faut aussi un mécanisme de communication qui permette de transmettre des demandes de moyens, en bon ordre, à la direction. À noter que ces moyens sont généralement extrêmement faibles : il s’agit surtout d'un besoin de coordination entre services, auxquels l’organisation hiérarchique traditionnelle ne permet pas de communiquer.

Compléments :

  • Il semblerait que la direction de France Télécom nie le lien entre suicide et conditions de travail. Elle n’a pas totalement tort : comme l’a expliqué Durkheim, si le suicide est un fait social, il ne concerne que des types de personnes qui présentent des caractéristiques favorables. Par exemple, le dernier suicidé était un célibataire fortement impliqué dans son travail. Il aurait combiné deux conditions repérées par Durkheim (et que je ne pensais pas pouvoir se mélanger, d’ailleurs) : à la fois très attaché à France Télécom, donc très affecté par ses transformations, et célibataire, donc en marge de la société, donc sans secours (anomie). DURKHEIM, Emile, Le suicide : Etude de sociologie, PUF, 2007.
  • Une autre opinion sur le stress au travail : A lire absolument.

Mme Blair, femmes et carrière

Minter Dial rapporte les propos que Cherie Blair a tenus lors de l’Université du MEDEF :

Mme Blair, comme beaucoup de féministes, se heurte à la cohabitation carrière, famille. Elle cite le cas de son mari, à qui on a fait remarquer un jour que s’il quittait la chambre des députés à 19h00 (pour s’occuper de sa famille), il ne ferait pas une grande carrière.

Pourquoi ne pas admettre l’évident ? L’incompatibilité, tous sexes confondus, entre la vie qu’exige l’ambition et les conditions d’épanouissement d’une famille. Il faut choisir l’une ou l’autre. Vous voulez une carrière ? N’ayez pas d’enfant. Vous voulez une famille ? Satisfaites-vous du travail bien fait, sans courir après des honneurs illusoires.

D’ailleurs, même dans ce dernier cas, il est possible de faire carrière. J’ai vu nombre de cadres devenir DG vers 40 ans, démontrer leur manque d’expérience, se faire licencier, puis végéter définitivement. Prendre le temps de s’occuper de sa famille donne aussi celui de construire son expérience, et de se préparer à une carrière solide. Pourquoi se précipiter ? La retraite sera bientôt à 70 ou 75 ans, ça laisse le temps de faire carrière.

Mais, au fond, qu’est-ce que faire carrière ? N’est-ce pas s’élever dans la hiérarchie d’une grande organisation bureaucratique ? Est cela que nous attendons de la vie ? Serat-ce cela notre contribution à la société ? N’est-ce pas la notion de carrière qu’il faut mettre en cause ?

D’ailleurs, qui peut faire carrière ? Une classe privilégiée, une infime partie de la population. Les intérêts de cette classe sont-ils l’essentiel des préoccupations de la très socialiste Mme Blair ?

Compléments

  • Il me semble repérer quelque chose de vaguement contradictoire dans les propos de nos élites. Depuis des décennies, elles nous enjoignent d’aimer l’économie. Pour elles, comme pour Mme Blair, l’économie c’est la grande entreprise. Or, ses dirigeants, qu’ils soient diplômés de Harvard ou issus de l’inspection des finances, s’ils se présentent comme des entrepreneurs, ne sont que des bureaucrates de carrière. L’entrepreneur, c’est celui qui crée son entreprise. Et il ne la crée pas seulement par souci d’indépendance, mais surtout pour apporter à la société quelque chose qu’elle ne possédait pas (Capitalisme : punir le client).

Gérer une crise

Guillermo Calvo (Triple time-inconsistent policies) fait la curieuse observation que les erreurs de gestion de la crise actuelle étaient une répétition :

  • La crise russe, qui s’est répandue aux économies émergentes, avait suivi le même principe.
  1. On croit que le FMI (Russie), l’administration américaine (Lehman Brothers) ne laissera jamais tomber un pays / une banque, on agit avec inconscience ;
  2. lorsqu’il y a défaillance, le secouriste présumé n’intervient pas, comme il l’avait dit ; panique, le système menace de s’effondrer ;
  3. le secouriste perd son sang froid et réagit de manière inconsidérée.
  • La solution est inattendue : les secouristes politiques devraient faire comme les autres secouristes : s’entraîner régulièrement.

En réalité, pas si surprenant. L’entraînement (la « méthode des scénarios ») est le meilleur moyen de se préparer à un avenir incertain. Il est désolant que les entreprises et les gouvernements ne s’entraînent pas à réagir aux aléas économiques, comme ils le font pour les aléas naturels.

Compléments :

dimanche 6 septembre 2009

Blues au MEDEF

Hervé Kabla et Olivier Ezratty bloguent l’Université du MEDEF.

  1. Hervé Kabla suit une conférence sur « le capitalisme sera éthique ou ne sera pas ». Résultat ? Contrairement au citoyen ordinaire, le businessman est incapable de responsabilité, il doit donc être contrôlé.
  2. Olivier Ezratty montre le MEDEF s’interrogeant sur les chemins de la décroissance économique. Le débat laisse peu d’illusions quant à la capacité de l’entreprise à se réformer à temps. (Je ne vois qu’une issue : que le MEDEF s’équipe du leader que réclame ce diagnostic : M.Bové.)

Surprenant, une année on est ultralibéral, et la suivante altermondialiste.

Comme le dit Paul Krugman (Science économique : bilan), les idées ultralibérales flottaient sur du vent. Quant à la décroissance, elle me semble tout aussi peu justifiée. La « croissance » est une grande illusion, elle mesure ce que l’on veut bien mesurer de l’activité humaine. Le PIB de demain comptera ce que nous ferons demain : nous nous agiterons tout autant, mais différemment. Le problème du moment est d’inventer cet avenir. C’est éminemment favorable à l’économie. D’ailleurs cela va donner leur chance à de multiples innovations, qui existent déjà, mais que la grande industrie est trop paresseuse pour utiliser.

Ce que révèle le blues de l’élite qui fréquente l’Université du MEDEF, c’est probablement moins l’état déplorable de notre avenir que la vacuité de son intellect : une idée importée y remplace une autre. C’est paradoxal : n’a-t-elle pas été sélectionnée pour son QI, sa capacité à penser ? Seulement, elle se contente d’être.

Voilà un changement qui devrait être facile : si elle veut sauver le monde, il lui suffit de faire ce pour quoi elle a été recrutée.

Compléments :

  • Le PIB comme grande illusion, exemple. Hier, le travail de la femme au foyer n’entrait pas dans la comptabilité nationale ; depuis qu’elle ne reste plus à la maison, les tâches qu’elle faisait (garde et éducation d’enfant, ménage, cuisine) contribuent au PIB de la nation.
  • Mon premier billet sur le MEDEF et son université partait d’un diagnostic incorrect : Image (déplorable) du patron français.
  • Exemple d’innovation en attente d’intérêt : L’effet de levier de Microsoft ?

Science économique : bilan

Paul Krugman fait le point sur l’évolution de la pensée économique des dernières décennies, qui va de pair, et a encouragé, la bulle financière.

Les économistes auraient vécu une période d’euphorie mathématique. La beauté de l’équation a fait oublier le bon sens, et les enseignements de l’observation. On a distribué des prix Nobel à des personnes qui ignorent ce qui nous paraît évident. La crise vient de ces erreurs d’apprentis sorciers. (Le prix Nobel comme bonnet d’âne ?)

Un exemple : certains nobélisés expliquaient les crises comme une faillite de l’offre de travail, autrement dit le chômage et les récessions sont causées par la paresse du peuple ! (La crise comme vengeance divine ?) Cette idée était masquée sous des équations complexes.

Que conseille M.Krugman ? Dépoussiérer le keynésianisme. Quand les outils monétaires ne marchent plus (quand les taux d’intérêt atteignent 0), l’état doit relancer l’économie, il n’y a pas d’autre solution. Ce monde keynésien doit être dirigé par des modèles mathématiques débarrassés des erreurs passées, c'est-à-dire qui tiennent compte du comportement réel (« irrationnel » au sens économique du terme) de la population.

Toujours des modélisations et des mathématiques… l'économiste ne changera jamais !

Compléments :

Dépression et changement

Un article sur les facteurs annonciateurs de dépression chez les enfants de moins de 5 ans (je découvre le phénomène, et le fait que 15% des enfants soient sujets à la dépression aux USA) :

  1. Une mère dépressive (il y aurait un caractère génétique à la dépression).
  2. Un bébé qui, à 5 mois, s’adapte mal au changement.

Et après 5 ans ? Ces facteurs plus d’autres, environnementaux ? L’article ne le dit pas.

Compléments :

  • La dépression, quand elle n’est pas exagérée, n’est pas un mal : Stress américain.