samedi 26 septembre 2009

La fin de l’inconscience ?

The long-lasting socio-political effects of the economic crisis. Avoir subi une crise (locale) dans sa jeunesse persuade du peu de pouvoir qu’a l’individu sur son destin, de l’importance de la chance dans le succès, et nous fait aimer la solidarité sociale. Il en est de même de notre attitude vis-à-vis de la prise de risque financier, de notre attrait ou non pour la bourse. Ayant connu une crise, notre prochaine élite sera-t-elle prudente ?

Ces observations expliquent assez bien notre histoire. Les générations issues de la crise de 29, du fascisme et des monstruosités de la seconde guerre mondiale attribuaient ces maux terrifiants au capitalisme (ce que l’on a aujourd’hui totalement oublié). Ils ont voulu créer un monde solidaire. Partout, ils ont installé des institutions que l’on ne peut qualifier que de « socialistes ». Et les Anglo-saxons étaient les socialistes en chef. Conséquence : prospérité, paix et ennui. Les générations qui sont nées alors ont cru que l’avenir était prévisible, qu’elles ne devaient leur succès qu’à leur effort personnel, et que le monde serait bien plus amusant si elles donnaient libre cours à leur génie. Le poids de l'état fût insupportable. Vint alors 68, qui est à la gauche ce que le libéralisme est à la droite : la revanche de l’individu sur la société.

Nos prochaines élites auront-elles donc plus de plomb dans la cervelle que les actuelles ?

Galbraith disait que les théories qui ont causé cette crise sont aussi vieilles que le capitalisme. Il les jugeait déjà ridicules et dépassées dans les années 50. Comment ont-elles pu résister à la grande crise et à la guerre ? De la même façon que l’armée allemande, sauvée par le pouvoir politique, a pu parler de « coup de poignard dans le dos » dans les années 20 : parce qu’elle n’avait pas été mise à genoux. À chaque crise, les classes dirigeantes sont protégées par le pouvoir. Or, elles ne se renouvellent pas, elles dirigent de père en fils (cf. la fin de l’ascenseur social français). Donc, elles n’apprennent pas. Pire, en Occident, l'élite passe ses années de formation dans des universités d'élite où elle est entre soi et se repaît de sa supériorité. Et quand il y a sélection, elle est basée sur le succès !

Compléments :

  • Ce qui compte dans la détermination des certitudes dont parle l'article sont nos années de formation aux règles de la société (de 18 à 25 ans).
  • Sur l’organisation socialiste et planifiante d’après guerre, en Amérique : L’ère de la planification.
  • Hayek voyait dans ce socialisme le germe du fascisme (le cas suédois étant particulièrement préoccupant) : HAYEK (von) Friedrich A., The Road to Serfdom, University of Chicago Press, 1994.
  • Sur l’impact de 68 sur les institutions sociales françaises : 68 : victoire de l’individualisme ?
  • Les radios libres ou gauchisme (le Rock) et capitalisme (la pub) main dans la main : Good morning England.
  • La crise profite au riche : Le pauvre s’appauvrit, Vainqueur de la crise: la grande Enterprise. Par ailleurs, depuis 20 ans, l’Amérique réforme le monde et crée crise sur crise, sans en tirer de grands enseignements : Consensus de Washington.

La NASA en question

The Economist dénonce l’inefficacité de la NASA. Il faut la détruire, et faire de son argent un fonds de capital risque.

Exemple, d’une logique imparable, Iridium. L’entreprise proposait un système de téléphonie satellitaire. Elle a échoué (engloutissant les fonds de ses investisseurs), parce que ses terminaux n’étaient pas pratiques. Maintenant elle n’arrive pas à trouver l’argent pour les amener à la bonne taille. Ce même argent que gaspille la NASA.

Mais, qui nous dit que les capitaux risqueurs seront plus compétents que les fonctionnaires du gouvernement ? N’ont-ils pas fait un flop avec Iridium V1 ? Ne se sont-ils pas ridiculisés pendant la bulle Internet ? Sont-ils plus glorieux aujourd’hui ? L’argent de l’état américain serait-il entre de bonnes mains s’il était confié à des financiers ?

Et pourquoi la NASA bureaucratique nous a-t-elle éblouis dans les années 60 ? Pourquoi n’est-elle plus que l’ombre de son passé ?

J’ai un soupçon. La commission d’enquête sur la chute de la navette Columbia (2003) accusait la « culture » de la NASA. Les faiblesses structurelles de l’engin reflétaient les décisions d’un management qui avait ignoré l’expérience des experts et des faits. Qu’est-ce qui le motivait ? Des raisons économiques ? Et si les vices de l’entreprise privée expliquaient la déchéance de la NASA ?

Compléments :

  • Les problèmes de la NASA sont probablement à ranger au milieu de ceux de l’administration américaine (services de l’état), démolie par les apprentis sorciers libéraux : Décomposition de l’état américain
  • Par ailleurs, l’idée de transformer le budget de la NASA en fonds d’investissement est stupide, parce que les objectifs de la NASA, l’exploration de l’espace, ne sont pas du ressort du marché (faire des affaires). Si on ne met pas en cause sa mission, la question qui se pose est donc bien de comprendre ce qui a ruiné l’efficacité de la NASA.

vendredi 25 septembre 2009

La France peut elle changer Nicolas Sarkozy ?

Serions-nous en train de changer celui qui devait nous changer ? L’ultralibéral ami de George Bush paraît maintenant le champion du colbertisme. Réelle conversion ? C’est une question que je me pose depuis quelques temps, et qui a ré émergé dans une conversation hier.

J’aperçois deux phénomènes qui pourraient expliquer son comportement :

  1. « Quand on veut on peut ». N.Sarkozy ressemble au « self made man » américain. Il est arrivé au sommet par sa seule détermination. Son succès est celui du bâtisseur d’empire industriel. De cette expérience, il serait normal qu’il ait tiré la vision du monde des conservateurs américains : le riche nourrit la société, la pauvreté comme vice, l’état parasite insatiable de l’entreprise productrice du bien… Cette doctrine explique, selon moi, ses décisions initiales (favoriser ceux qui « travaillent dur », les fonctionnaires réformés par les pratiques privées, etc.).
  2. Le petit père des peuples. J’ai remarqué que le patron français n’était jamais aussi heureux que lorsqu’il était aimé de ses collaborateurs, seul avec eux, gouvernant sans intermédiaire (il n’y a que celui qui n’est pas sûr de soi qui est entouré de courtisans). Plutôt que son instinct, c’est la ferveur populaire qui le porte, du moins par instant.

jeudi 24 septembre 2009

Russie, Iran et USA

Informations de la radio. La Russie aurait changé d’avis concernant l’Iran. Elle approuverait les USA.

Contrepartie de l’abandon du projet de missiles américains (Bouclier antimissiles et autarcie américaine) ? L’Amérique se replie-t-elle sur ses problèmes nationaux, en abandonnant ses alliés d’hier ? Peut-on faire confiance à un tel ami ?

Taxe Tobin

M.Sarkozy aurait exhumé la Taxe Tobin. On en parlait hier pour le financement de notre politique environnementale mondiale (tiens, pourquoi n’y reviendrions nous pas ?). Aujourd'hui, elle mettrait du sable dans les rouages financiers, qui tendent à s’emballer, et tirerait du coupable les moyens de rembourser les désagréments qu’il nous cause. Sans y avoir réfléchi, je trouvais élégante cette sorte d’assurance anti-crise prélevée automatiquement. Mais The Economist présente des objections imparables. Que je ne comprends pas.

  1. La taxe ne marcherait que si tous les gouvernements s’y pliaient. Et, bien entendu, il y aura fatalement des parasites. Pas convaincu, cf. les paradis fiscaux. Il suffit que la plupart des grosses économies appliquent la mesure pour que les autres soient obligées de les suivre (par les premières).
  2. La liquidité des marchés en souffrirait (l’effet cherché), ce qui les rendrait plus volatiles. Les chercheurs l'affirment. Mais, la taxe Tobin est une variante des frais de transaction, or, il me semble que ces frais ont été élevés jadis, et je n’ai pas l’impression qu’on se soit plaint du type de perversions associées à la crise…
  3. Si elle avait existé, elle n’aurait pas évité la crise actuelle, au contraire. Elle favoriserait les gros, alors que justement on veut diminuer la taille des banques ; les coûts de transaction n’ont pas joué dans la crise puisque l’immobilier, à coût de transaction élevé, en est la cause. Certes, mais personne n’a dit que la Taxe Tobin éviterait seule les crises futures. C’est un élément parmi d’autres. Par exemple : si la taille des banques fait courir un risque social à la nation, pourquoi ne la réduisons-nous pas par loi ? (N'est pas un crime?) Et puis si les coûts de transaction n’ont pas gêné l’immobilier pourquoi gêneraient-ils la finance ? D’ailleurs n’avons-nous pas plus intérêt à ce qu’une banque s’enrichisse en exploitant ses clients, par des frais élevés, plutôt qu’elle ne cherche fortune dans une innovation financière menaçant la planète ?

Argument incompris, ou combat d’arrière garde d’une idéologie compromise ? à creuser.

Amazonie cité jardin

Curieux article sur l’Amazonie (Lost Garden Cities: Pre-Columbian Life in the Amazon) : la forêt amazonienne, au moins par endroits, aurait été densément peuplée, avec un système fractal de réseaux de villages plus ou moins importants (plus d’un millier de personnes pour les plus gros), reliés par des routes droites, larges (40m dans certains cas) et impeccablement tenues. La population cultivait des jardins et des vergers.

La forêt amazonienne actuelle aurait poussé sur ce terreau civilisé. La conquête espagnole (les épidémies qui l’accompagnaient) aurait liquidé la population. Sur le petit échantillon de territoire étudié (de l’ordre de 1500Km² ?), les 30 à 50.000 habitants du 13ème siècle étaient 500 en 1950.

Suis-je victime de l’influence de Rousseau ? à chaque fois que je lis ces histoires de sociétés apparemment stables et bien installées dans leur environnement, je me demande si l’Occident n’a pas dû sa gloire à de très mauvaises conditions de vie, comme le disait Urbanisation, guerre et commerce, cavaliers de l’apocalypse.

Compléments :

  • Les techniques de cultures des habitants de l'Amazonie auraient été plus « durables » que celles qu’utilisent les colons modernes (la terre amazonienne est pauvre et devient vite un désert). Ils devraient s’en inspirer.

mercredi 23 septembre 2009

Service français

J’ai oublié le code secret de mon portable. Trois erreurs, portable bloqué. Je vais à la boutique SFR d’à côté. Le vendeur, au téléphone, me dit qu’il essaie de joindre le service client SFR depuis 20 minutes. Que j’appelle donc le 1023. C’est un automate, qui me dévoile mon « code PUK » après une série interminable de manipulations crispantes. Je n’ai pas compris pourquoi j’ai dû lui donner trois fois mon numéro de portable…

Ensuite, je rends visite au site web de conférence téléphonique de France Télécom. Lorsque je clique sur « pour en savoir plus », ça ne marche pas, pas plus d’ailleurs que le lien tarif. J’ai renoncé à la conférence.

Ah le service client à la française ! J’imagine qu’il résulte de notre culture, de notre incapacité quasi génétique à la mise en œuvre du changement. Tout chez nous est bricolé et stressant.

D’ailleurs, est-ce qu’un Allemand aurait oublié le code de son portable ?

Siège de Microsoft

Visite de l’immense siège français (on dit « campus ») de Microsoft. La construction de ce bâtiment serait un événement national : 6 ou 8 membres éminents du gouvernement devraient participer à son inauguration. L’ampleur du déplacement s’expliquerait par le symbole que représente cette sorte de délocalisation américaine en France : notre pays n’aurait pas totalement son histoire derrière lui.

C'est immense, amphis, salles de réunion, hall… Et tout est dans le ton et le goût des logiciels Microsoft.

Ce que je retiens de ma visite, c’est surtout l’écran interactif de Microsoft Surface une sorte de gigantesque ordinateur-table iPod, dont on « manipule » les objets avec les doigts (sans souris), que l’on peut utiliser à plusieurs, qui possède pas mal d’applications bluffantes (par exemple une simulation d’opération du cœur), et surtout une qualité d’image que l’écran merdique de mon Dell rend inconcevable. 13.000€ pour le moment.

Pensée chinoise

Anne Cheng, Histoire de la pensée chinoise, Seuil, 2002. Très bon livre, étonnamment facile à lire compte tenu de la complexité de la question. Mais ce n’est pas pour autant que je prétends comprendre quoi que ce soit à quelques millénaires de réflexion regroupés en 600 pages. Je me suis surtout demandé ce que cette pensée, au-delà de ses multiples et infiniment subtiles variantes, avait de différent de la nôtre.

Similitudes…
Ce qui me frappe le plus dans la pensée chinoise, c’est son peu de différence avec la pensée occidentale. Dans les deux cas c’est une « pensée », i.e. une tentative d’explication des événements par la raison. Certes, si l’on divise cette raison en raison pure et raison pratique, la Chine paraît essentiellement du côté de la raison pratique, et nous essentiellement du côté de la raison pure. Mais pas complètement.
D’ailleurs le mouvement de la pensée semble le même : on pense dans les périodes d’incertitude et de changement ; on estime alors que les idées qui avaient cours précédemment ont causé les malheurs de la nation ; on cherche à les corriger, en réinterprétant des concepts fondamentaux (par exemple Dao, LI, ren, etc.).
Plus curieux peut-être, Occident et Chine auraient suivi des cycles similaires. La pensée de ces deux civilisation est d’abord matérialiste, et divisée en 2 : une tendance sociale, une tendance individualiste. En Occident Platonisme / Épicurisme (et autres courants matérialistes individualistes), en Chine Confucianisme et Taoïsme. Puis survient un « Moyen âge », non matérialiste : Bouddhisme en Chine, Christianisme en Occident (dans les deux cas, il s’agit d’une traduction peu fidèle d’un original étranger), et enfin un retour au matérialisme social (comme tendance dominante), « Renaissance ».

Différences…
À partir de ce substrat commun, la pensée occidentale et la pensée chinoise s'opposent exactement. Le plus simple est probablement de partir de la pensée anglo-saxonne, qui est l'extrême occidental.
L’Anglo-saxon ne peut pas imaginer qu’il puisse exister une volonté au dessus de la sienne, son monde est celui de l’individu (de l’atome), un individu qui prétend pétrir la nature comme de la glaise, mais qui, pour cela sait employer de grands moyens guerriers, « guerre à » est une expression familière aux USA depuis la dernière guerre (un exemple récent étant la « guerre au terrorisme » de M.Bush). Dans le monde anglo-saxon, l’homme est laissé à ses instincts, l’équilibre de la société étant une question de lois.
Pour la Chine tout est continu et en continuelle transformation. Les opposés n’existent pas, ils sont deux phases d’un même phénomène, l’un étant en train de devenir l’autre. En conséquence, l’homme, qui fait partie de ce tout et le contient, doit chercher à s’inscrire dans ce mouvement. Mais, puisqu’il appartient à la fabrique de l’univers, il peut aussi influencer son devenir. En fait, cette opération ne semble pas aller de soi. Il y aurait deux moyens de la réussir : le Confucianisme propose d’y parvenir par l’étude ; le Taoïsme, au contraire, cherche en soi l’universel. D’ailleurs l’homme n'a pas un rôle insignifiant : probablement parce que tout est lié, il est essentiel à l’ordre cosmique.
Comme dans les films de Robert Redford, le Chinois recherche donc le geste parfait, l’accord parfait avec l’ordre (en mouvement) du monde. L’homme doit se pénétrer si bien des lois de la nature, qu’il puisse faire ce qu’il désire sans le moindre effort, naturellement. S’il y avait un mal dans cette civilisation, ce serait l’activisme anglo-saxon. Tout le travail de sainteté consiste à se débarrasser de son égo, de sa violence, bref de son caractère anglo-saxon. Le saint est un miroir, il prend le point de vue des choses.
Pour les Confucianistes, parvenir à la sainteté consiste en une longue étude du monde, par l'action, qui permet de se pénétrer du « sens de l’humain », c'est-à-dire de la conscience de l’importance de la société pour l’homme, et des rites qui l’organisent, et qui sont le reflet exact des lois naturelles. Le saint n’a pas de libre arbitre, il fait le bien comme il respire, puisqu’il fait ce que réclame la morale sociale.
L’ordonnancement, l’harmonie semblent fondamentales pour cette pensée. Chaque chose doit avoir sa place, et c’est à l’homme, et en particulier au saint, l’empereur des Confucianistes, de la leur donner. (Les légistes, se méfiant de la qualité humaine, confient ce rôle aux institutions, et remplacent les rites par des lois.) Pour cela il doit occuper ce que nous traduisons par « le milieu », la « position » (la sainteté) qui permet d’ordonner l’univers. (L'empire du milieu n’est donc pas « l’empire du centre », mais le principe d’organisation du monde, et ce qui est en dehors c’est la terre et le ciel : pas d’autres hommes, juste quelques désagréables parasites ?) La pensée Confucianiste est éminemment politique.

Et efficacités comparées
Qui a la meilleure pensée ? Les Chinois. Leur conception du monde semble beaucoup plus proche de ce que nous dit la science que nos idées reçues occidentales. Mais, paradoxalement, c’est peut-être ce qui a causé leurs déconvenues. Alors que tout chez eux vise à l’action, et que tout chez nous est pensée, le résultat que nous avons obtenus les uns et les autres est à l’envers de ce qui était espéré. Les Chinois se sont enfoncés dans une réflexion tellement parfaite qu’elle s’est suffi à elle-même, alors que notre illusion de pouvoir comprendre les lois universelles par la « raison », notre pensée sommaire a donné du monde un modèle simpliste qui nous a fait croire que la fortune était à portée de main, et à l'image de Colomb et de son oeuf, nous a jetés dans des conquêtes qui ont fait notre gloire. Bien entendu, notre action enthousiaste et approximative a aussi eu des effets imprévus, qui nous inquiètent aujourd’hui.

Compléments :
  • Dernier paradoxe, alors que leur pensée encourage les Chinois à comprendre le principe des choses, ils semblent totalement incapables de percevoir celui des pensées étrangères : ils ont fait une transformation du Bouddhisme qui n’a pas grand-chose à voir avec l’original (mais qui me semble plutôt un apport au Taoïsme) et j’ai le sentiment qu’il en est de même pour notre pensée (La pensée en Chine / Cheng).
  • Comme l’observe Histoire de l'Inde / Keay, les grandes pensées se seraient formalisées aux environs du 5ème siècle avant JC : Bouddhiste, Chinoise, Grecque, Hébraïque.

mardi 22 septembre 2009

Cloud Computing

Ce matin, je recevais Christophe Boulangé, Executive IT Architect d'IBM, pour le compte du Club Télécom de l’Insead. C’est un spécialiste du cloud computing. Voilà ce que j’en ai retenu, en attendant les notes de Bruno Dumont et Fabien Astic, mes coorganisateurs :

  • Les chiffres en jeu sont énormes, on parle de l’ordre de 30md$ pour 2009 (mais je ne sais pas trop ce que l’on compte là dedans). En fait il s’agit plus de déplacement de valeur que de création de quelque chose de nouveau. Les cartes seraient-elles en passe d’être rebattues entre monstres de l’informatique ?
  • Pour le moment, en tout cas, « rien ne va plus », on ne sait pas trop ce que tout ceci va donner. Surtout, il me semble qu’il va falloir trouver des applications au cloud, sachant que celles que l’on a en tête ne sont probablement pas pour tout de suite. En particulier qui voudra que ses données sensibles transitent par les USA et soient consultables par la CIA ? Pas les Suisses (ni les Français d’ailleurs). Et il semble y avoir un réel enjeu de qualité de service, Amazon ayant connu un grave problème ces derniers temps, dont certains de ses clients ne se seraient pas relevés.
  • Parmi les applications marquantes : IBM a créé un « cloud » pour ses 3500 chercheurs, retour sur investissement : 76 jours (jusque là ils commandaient de nouveaux équipements informatiques à chaque projet) ; un opérateur mobile indien a mis à disposition de son « écosystème » de développeurs d’applications, un cloud, qui leur donne accès à des ressources informatiques qu’ils ne pourraient pas se payer.

Le problème du cloud computing serait-il la confiance ? le cloud ne doit-il être utilisé qu’au sein d’une entreprise ou par un nuage d’alliés proches ?

Le delta du Rhône coule

Nouvelle conséquence imprévue de notre science de l’approximation : les deltas s’enfoncent, des centaines de millions de personnes sont menacées d’inondation ('Millions at risk' as deltas sink).

Deux phénomènes concomitants expliquent cette plongée des terres :

  1. barrages et irrigation privent les deltas de sédiments ;
  2. le pompage d’eau, de gaz et de pétrole abaisse le niveau des terres (3,7 m en un siècle pour le delta du Po).

Compléments :

Fondamentalisme et libéralisme

Comment être libéral ? se demande, avec angoisse et surprise, The Economist. Une université belge, d’esprit ouvert, a vu ses élèves femmes se couvrir de voiles, et ne plus pouvoir se déplacer sans chaperons. La mort dans l’âme elle a dû choisir l’intolérance. Le problème semble insoluble.

The story of the Antwerp Atheneum is the latest example of a paradox: how should liberal, tolerant Europeans protect their values, even as they protect the rights of less liberal minorities in their midst? Blanket laws banning headscarves are hardly a liberal solution. But Belgium’s piecemeal approach left Karin Heremans running something approaching a ghetto-school. Distrust anyone with a simple answer.

Venant de ce journal, un tel article est inattendu. Il a longtemps critiqué la laïcité française comme un obscurantisme. L’élite anglo-saxonne niait l’existence de cultures : dans un monde globalisé, civilisé par le marché, les querelles irrationnelles d’hier n’ont pas de place, la guerre est impensable. D’ailleurs il faut que cela soit ainsi pour que le libre échange vive. Ne signifie-t-il pas que les hommes puissent aller où ils ont le plus à gagner, sans entraves ? Le 11 septembre et les attentats de Londres ont marqué le début d’un changement d’opinion.

L’émergence du fondamentalisme révèle qu’une partie grandissante de la population refuse les valeurs de la nation à laquelle elle appartient. En voulant inventer la religion d’hier, cette population peut nous amener des siècles en arrière.

Et ce n’est pas parti pour s’améliorer. Les européens de souche vieillissent. Avec l’âge viendra la peur de l’autre, et un besoin croissant de lui. De plus en plus ils mépriseront, exploiteront, fliqueront et enfermeront dans des ghettos. Jusqu’au jour où le poids des immigrants sera suffisant pour faire entendre leur courroux.

Solution ? Découvrir ce que signifie « culture ». Ce n’est pas parce que l’utopie libérale est sans fondements que nous sommes condamnés au choix entre guerre civile et zéro immigration. Les cultures savent évoluer et fusionner. Mais cela demande du courage et de l’imagination de tous les côtés. Pas simple, mais pas désespéré.

Compléments :

  • Auparavant, il faudra regarder la question en face, ce que ne veulent pas les gouvernements ; ils préfèrent nous bercer d’illusions : Géniale droite.

lundi 21 septembre 2009

Journée du patrimoine

Dimanche, guidé par Victor, Cyprien et Joséphine, j’ai visité le Musée de la marine.

Avant de les retrouver j’entendais un architecte qui expliquait que Malraux avait voulu protéger le patrimoine parce qu’à son époque on trouvait insalubre et malsain le monument ancien : il fallait faire du neuf et du moderne.

Que la France soit dévastée par une idéologie ne tient souvent qu’à un fil, me suis-je dis.

Web2.0 et France d’en bas

De temps à autres, je lis les commentaires qui sont faits sur les films d’Allociné, ou qui suivent des articles ou des billets de blogs de journalistes, en France. J’y vois une communauté de points de vue.

  1. Qu’il s’agisse de films ou de stratégie de constructeurs automobiles, le propos est riche et intéressant. C’est l’effet Wikipedia : l’information est bien meilleure que celle qu’apporte le journaliste ou le critique. En fait, elle vient de l’intérieur, elle ne s’appuie pas sur telle ou telle théorie, ou idée reçue : qu’il s’agisse d’un technicien ou d’un spectateur, il parle de ce qu’il connaît, du marché et du métier de l’automobile ou de ses sentiments.
  2. On en veut à l’élite française, réalisateurs ou critique « bobo », ou top management qui ressemble comme un frère au dirigeant financier américain (méconnaissance complète du métier de l’entreprise, vision comptable à court terme, zéro pointé en stratégie).

Je ne sais pas quelle est la représentativité de ces opinions, mais elles semblent indiquer qu’une partie de la France, plutôt cultivée, s’indigne de ses classes dirigeantes et du lavage de cerveau auquel elle est soumise. Cela rejoint d’ailleurs ce que disait Jean-François Kahn ce matin : il trouvait invraisemblable que l’intégralité des médias ait appelé à voter oui au dernier référendum européen, alors que 55% des Français ont voté non.

Il est tentant de voir derrière ces observations le modèle que Galbraith prête à l’économie, légèrement aménagé : une petite élite appuyée sur des moyens de propagande qui cherchent à courber l’opinion à ses intérêts.

Cette propagande ne serait pas totalement efficace : il existerait une opposition, majoritaire ?, mais surtout silencieuse, qui arriverait par moment à se mobiliser (le référendum). Et qui, d’ailleurs, le fait peut-être de manière négative, en n’achetant pas les journaux, en ne fréquentant pas les films français intello ou en ne participant pas aux élections.

C’est probablement l’idée qu’a Jean-François Kahn : il pense que la France ne veut pas d’une « alternance », mais d’une « alternative ». Gauche et droite représentent, à quelques subtilités près, de mêmes idées. Il faut renouveler tout cela, et peut-être demander son aide à la France du placard.

Réconciliation avec l’économie

Depuis toujours, je pense que l’économie est une caricature de science, oeuvre de scientifiques ratés ; que le « marché » est le mal absolu, destructeur de tout ce qui est beau dans le monde, à commencer par la culture (au sens ethnologique du terme). Le désert culturel américain ne prouve-t-il pas mon propos ? Eh bien, à force d’écrire sur l’économie, et de démontrer qu’elle est ce que je pense, je comprends que j’ai tort.

Ma réflexion sur Google et la numérisation m’a fait prendre conscience de l’efficacité d’une entreprise déterminée. Enron ou Monsanto en sont deux autres exemples remarquables, mais Google peut produire un bien public, pas Monsanto ou Enron, c’est cela qui m’a converti.

Ce qui fait la force quasiment irrésistible d’un Google, d’un Enron ou d’un Monsanto, c’est l’absence totale de responsabilité : ces entreprises poursuivent avec une détermination monomaniaque leur objectif. C’est invraisemblablement efficace, à l’image du héros de films d’Hollywood qui vient à bout de tout.

Sumantra Ghoshal a parfaitement vu ce trait caractéristique de la société américaine, mais il n’en a pas compris l’utilité. Il a dit que l’économie et les sciences du management faisaient l’hypothèse implicite que l’homme était mauvais, et qu’il fallait le contrôler, d’où, par exemple, la théorie de l’agence en économie.

En fait, comme Adam Smith, l’Américain ne fait pas l’hypothèse que l’homme est mauvais, juste qu’il est irresponsable. Cependant, Adam Smith croyait que le marché s’autorégulerait (main invisible), l’Américain a compris que laissé à lui-même le marché ne produit pas que des Google, mais aussi des Monsanto et des Enron. Alors, il faut un contrôle. Il le croît du ressort des lois.

Au lieu de rejeter en bloc cette idéologie, comme le fait M.Ghoshal, il me semble qu’il faut y prendre ce qui est bon, et corriger ce qui ne va pas. Ce qui est bon est la formidable énergie de l’Américain, ce qui ne va pas c’est qu’on ne peut pas contrôler l’homme par des lois. Seul l’homme peut contrôler l’homme. Nous devons donc essayer de comprendre les lois du marché, come nous avons compris d’autres phénomènes naturels, afin de les utiliser pour le bien collectif.

Compléments :

  • Sumantra GHOSHAL, Bad Management Theories Are Destroying Good Management Practices, Academy of Management Learning and Education, 2005, Volume 4, n°1.

dimanche 20 septembre 2009

Décomposition de l’Etat américain

Jeffrey Sachs (The Crisis of Public Management, Scientific American, octobre 2009) observe que, loin d’avoir amélioré les services de l’Etat américain, les avoir confiés au privé a eu un effet désastreux :
  1. Le privé a pris en main la réglementation du secteur financier, avec les conséquences que l’on sait. La puissance des assurances privées et des fournisseurs de l'armée a produit une inflation massive des coûts de santé et militaires.
  2. Plus de capacité de planification. « La planification a été remplacée par le lobbying et des arrangements entre membres du Congrès qui sont opaques pour le public ».
  3. Pénurie de fonctionnaires compétents.
  4. Incapacité à mettre en œuvre les politiques à long terme de transformation de pans entiers de la société (santé, énergie), politiques qui font intervenir un grand nombre d’acteurs, à la fois publics et privés, que seul l’état peut coordonner, et pour lesquelles il joue aussi un rôle clé (recherche et développement, réglementation, accès des pauvres).
Autrement dit la société américaine est en face d’énormes changements. Or, comme pour les guerres, trouver la direction dans laquelle aller et mettre en oeuvre le plan qui en résulte, demande une infrastructure qui ne peut être que l'Etat.

Mais après des décennies de lavage de cerveau anti-état, sa reconstruction s’annonce un changement vraiment délicat. (Barack Obama paralysé ?)

Comment lutter contre la spéculation ?

Question posée à un dirigeant d’ENI (Total italien), et portant sur les récentes spéculations pétrolières.

Réponse : la spéculation ne s’explique pas par le manque de ressources pétrolières, si l’on compte tout, on en a probablement pour bien plus d’un siècle. Le problème vient des réserves.

Je crois que la spéculation pétrolière a utilisé la technique qui avait servi à Enron, et à quelques autres, à rançonner l’état californien, lorsque celui-ci avait voulu déréglementer son marché de l’énergie. Ce qui permet de produire l’offre (usines, puits pétroliers…) s’ajuste pour répondre à une demande « raisonnable ». Cet ajustement se fait à long terme, offre et demande ont peu de flexibilité. De ce fait, que le spéculateur arrive à réduire un rien l’offre et les prix explosent. C’est une conséquence de la loi de l’offre et de la demande.

Pour éviter cet effet pervers, il faut une surcapacité (ce qui a été fait en Californie) : alors, toute tentative de spéculation peut être noyée. Pour éviter les spéculations pétrolières, il faut donc augmenter les stocks de pétrole.

Compléments :

  • L’article : Squeezing more oil from the ground, Leonardo Maugeri, Scientific American, octobre 2009.
  • L’article va plus loin : il faut éviter les fluctuations aléatoires du prix du pétrole, causes de comportements désordonnés des gouvernements (un coup on multiplie les projets pétroliers, le coup d’après on abandonne les énergies propres…). Outre des surcapacités, il faut aussi pouvoir restreindre l’offre en cas de chute des prix.
  • La tentative de réforme du régime de santé par B.Obama va dans le même sens. Il a identifié qu’il y avait entente entre assureurs, il veut introduire un assureur public qui casse les ententes et force à la concurrence.
  • Le comportement des spéculateurs qui tendent à coordonner leur action, correspond assez bien à ce qui est prévu par : The Logic of Collective Action.

Science sans conscience

5 minutes d’écoute d’une émission de France culture, samedi matin. La section que j’ai entendue disait que plus rien n’était ce que signifiait son nom : les tomates poussaient hors sol, les vaches n’étaient plus que des machines à transformer les céréales en une quantité invraisemblable de lait, les chiens plus que de jolies choses… 1984 d'Orwell.

L’analyse de la valeur au centre de la pensée américaine

Cela reflète une tendance lourde de la civilisation américaine. Un exemple avant de décortiquer le phénomène : les OGM. Aujourd’hui, ce qui limite la quantité d’insecticide que l’on peut déverser sur une plante, c’est la plante : elle crève s’il y en a trop. Les chercheurs de Monsanto ont donc décidé de créer des organismes qui produisent du pesticide, et d’autres qui en absorbent d’énormes quantités sans crever.

La technique consiste à :

  1. repérer la fonction essentielle d’un être ou d’une chose,
  2. optimiser la marche de cette fonction, par tous les moyens.

Application. La fonction de la vache est le lait. On l’a donc trafiquée pour qu’elle en produise de plus en plus. Mais, au fond, pourquoi utiliser une vache ? Bientôt nous saurons concevoir des micro-organismes qui produiront du lait sans vache.

L’Américain pense que le rôle de l’homme est de modeler le monde. Il imagine l’idéal, un idéal infiniment simple (vache = lait), et il le crée dans un mouvement infernal d'essais et erreurs, convaincu qu'au bout du tunnel il y a beaucoup d'argent et la reconnaissance universelle. L’évolution de la génétique ouvre à cet activisme frénétique des horizons inimaginables.

Malheureusement, tout ne se passe pas comme prévu, petit à petit les tomates n’ont plus rien à voir avec les tomates, le lait n’est plus du lait, et nourrir des herbivores avec les cadavres de leurs congénères en fait des vaches folles…

Réinvention nécessaire

De plus en plus la science ne sert plus les intérêts de la société. Ses innovations prétendent améliorer notre sort, mais souvent elles le dégradent sans que l’on s’en rende compte immédiatement, les effets néfastes étant remis à plus tard.

Cette science a atteint un degré d’avancement qui lui permet d’opérer des transformations colossales, sans en connaître les conséquences à court ou à long terme. Et elle est entre les mains d’individus hyperspécialisés et emmurés dans leurs certitudes, et d’entreprises poussées par la logique du profit immédiat, et qui sont redoutablement efficaces pour parvenir à leurs fins.

Depuis des siècles la science a été sans conscience. Tout ce qui était scientifique était bien, et il fallait pousser la recherche à ses limites. C’est ce modèle que l'humanité doit revoir.

Un Yalta de l’activité humaine ?

Je me demande s'il ne faut pas chercher le renouveau du côté d'une division entre ce qui appartient à la logique du marché, et ce qui doit en être exclu.

  1. Adam Smith a défini cette logique. Le marché produit des produits, c'est-à-dire des biens matériels, éventuellement des services (ce qu'il n'avait pas prévu), dont les caractéristiques et les coûts sont connus - peu d'externalités. Son moteur est l’appétit égoïste, l’irresponsabilité.
  2. Le reste, les activités dont on ne peut pas mesurer les coûts, à risque, comme le génie génétique ou l'énergie nucléaire, est hors marché. Il doit subir, probablement, le contrôle intelligent d’une société démocratique (pas d’un état technocratique et dirigiste).

Compléments :

  • Google Books et la culture française montre à la fois l’efficacité et les dangers de l’économie de marché. Google réussit à monter un projet planétaire, qui est dans l’intérêt collectif, mais qui aurait demandé des décennies de discussions boiteuses aux gouvernements concernés pour aboutir. (Aurait-il abouti ?) Google prend les états, et la société, de vitesse. Le danger de cette efficacité est là : elle désarçonne les mécanismes sociaux de protection de l’individu et de l’humanité. Ce qui peut être bon pour l’entreprise peut être mortel pour la société.
  • Sur les OGM : SERALINI Gilles-Eric, Ces OGM qui changent le monde, Flammarion, 2004.
  • L’édifiante histoire de Monsanto : Le triomphe des OGM, et les dangers d’une science financée par l’entreprise : OGM, science et démocratie.
  • Sur ce que la logique de marché ne s’applique qu’à fort peu de choses : Conseil gratuit. (suite).
  • Repérer la fonction essentielle de quelque chose s'appelle l'analyse de la valeur. Le best seller de Kim et Mauborgne, Blue Ocean, a remis le sujet au goût du jour