mardi 19 janvier 2010

New York, New York

New York : « Le nombre de personnes ayant du mal à payer leur nourriture a augmenté de 60%, à 3,3m, depuis 2003 ».

« Plus de la moitié des foyers avec enfants de New York ont des difficultés à se procurer assez de nourriture », « un stupéfiant un cinquième des enfants de la ville (…) dépend des soupes populaires ». « un nombre surprenant de New yorkais est vulnérable, presque 20% d'entre-eux ne pourraient pas se payer leur nourriture s’ils perdaient leur travail ». The Big Apple is hungry.

Question. Le modèle libéral, dont l’Amérique semble le plus fidèle exemple, ne mérite-t-il pas quelques aménagements ?

Compléments :

Polémique

La « bonne polémique » c’est « énoncer des propositions contraires aux convictions des intérêts régnants ». C’est l’essence d’une « littérature de combat (…) qui est combattante sans être combative ». Réflexion de Jean-François Revel, 1964, dans l’Express.

Cependant dans notre ère de « communication de masse », dans laquelle le polémiste « d’aujourd’hui doit se débattre au sein d’un océan de boue qui se referme sans arrêt au dessus de sa tête », « la polémique de fond doit aussi se faire polémique de ton ».

Il est vrai qu’être provoquant permet d’être entendu. (C’était déjà le cas au temps de Voltaire !) Mais cela sert-il sa cause ? La provocation augmente l’anxiété de survie. Mais elle ne dit pas comment conduire le changement. D’où le succès des « polémistes de droite », les conservateurs, dont on trouve les arguments admirables parce qu’ils justifient qu’il ne faut rien faire.

Jean-François Revel croit pouvoir dire que « malheureusement, dans notre Moyen-âge, notre tête est entrée dans l’ère de la preuve alors que notre cœur est resté dans l’ère de la force et du mensonge ». Erreur. Ce n’est pas notre cœur qui est en tort, mais notre tête : à un moment de notre histoire, elle s’est détachée de la réalité. Ce qui explique qu’elle puisse penser l'ignorer. Car, les « intérêts régnants » assurent l’équilibre de la société. Quand la tête croit pouvoir s’en abstraire, c’est la révolution.

S'il est utile de stimuler l’anxiété de survie de la population, pour réussir un changement sans bain de sang, il faut surtout savoir utiliser ce qui lui est favorable dans la culture de la société.

Compléments :

Jeanne Bordeau

Jeanne Bordeau a créé et dirige l’Institut de la qualité de l’expression. L’analyse de la presse est une de ses activités. La répétition des mots qu’elle rencontre lui donne l’idée de tableaux, dans lesquels ils se regroupent par affinité et forment une image qui est leur esprit commun. Surprenant moyen de synthèse (un exemple ancien).

Qu’est-ce que cela donne pour 2009 ? Incertitude, inquiétude et suivisme :

  • « une économie bouleversée (…) une absence de logique » ;
  • « le stress, plus encore que le suicide, arrive en force » ;
  • la crise « la presse hésite et se divise entre pessimisme et optimisme » ;
  • « tout est « éco » » ; communication : « l’usager devient un directeur de programmes » ;
  • la politique comme théâtre « gauche (…) dont on n’arrive pas à faire émerger les propositions », « la sphère présidentielle se resserre (…) royauté » ;
  • la société : « on doit tout savoir, tout comprendre, tout pouvoir », « nous sommes pris en main par des « guides » et des « coachs » », « le business est partout » ;
  • « décèle-t-on (…) une véritable politique culturelle ? (…) L’absence de perception en la matière interroge sur la capacité de la France à conceptualiser sa culture » ;
  • les verbes : « la crainte (…) et le mouvement » ;
  • les femmes : « elles sont tout à la fois » mais rien en particulier.

lundi 18 janvier 2010

Défendre la démocratie

Reprenant un thème de ce blog, The Economist constate que l’autoritarisme est de plus en plus sûr de soi, que la démocratie est partout critiquée. Comme moi, il pense qu’il faut en démontrer l’efficacité supérieure. Mais pas grand-chose de neuf dans son argumentaire :

  • Je continue à croire que ce qui fait la force de la démocratie est sa capacité à mobiliser tous les talents d’une nation, et que ce qui fait l’échec des démocraties, c’est qu’elles ne se comportent pas comme si elles en étaient : elles sont victimes d’idéologies.
  • Comme J.S.Mill, je crois que la démocratie est une question de culture et d’apprentissage. Ce qui explique les difficultés d’Haïti et de l’Afghanistan, par exemple, à trouver un modèle démocratique efficace.
  • The Economist, bizarrement, pense que la démocratie est liée à l’économie de marché (« la démocratie n’a jamais duré dans des pays qui n’ont pas des économies de marché »). Ce n’était pas l’image que j’avais de la Grèce, ni ce que je retire de mon expérience. Il me semble en effet qu’une entreprise qui fonctionne efficacement, le fait selon la « volonté générale » ; que la « résistance au changement » est justement la manifestation de cette volonté (contrariée). Il n’y a pas rejet du concept de démocratie mais de la manière de le mettre en oeuvre, en particulier du modèle anglo-saxon individualiste, matérialiste et commercial ? Il faut adapter la démocratie à chaque culture ?

Complément :

Obama bilan

Que penser de la première année de Barak Obama ? se demandent les journaux.

  1. En ce qui concerne les réformes internes, ça passe, mais pas de manière optimale. Il est trop loin du ballon, en d’autres termes, il ne contrôle pas suffisamment le changement.
  2. À l’extérieur, sa politique de main tendue a été un échec.

M.Obama apparaît comme un calculateur froid, un homme de techniques, de montages théoriques élégants, pas un homme de sentiments. D’ailleurs, il n’hésite pas à frapper militairement quand il le faut. Pour moi, ces échecs, qui ne compromettent en rien ses chances, font partie de son apprentissage.

Par contre, je soupçonne toujours que sa principale faiblesse est une ambition modeste pour l’Amérique, et surtout un excès de confiance en son intellect. D’où à la fois des plans d’action simplistes et un manque de contrôle de (d’engagement dans) leur mise en œuvre.

Compléments :

Furie

Film de Fritz Lang de 1936.

Début de la période américaine, très proche de M. le maudit, mais aussi du muet : importance des visages, foules démentes, Spencer Tracy en sorte de Dr Jekyll et happy end concession aux usages américains ? En tout cas très réussie.

dimanche 17 janvier 2010

Voile et loi

Faut-il interdire le voile intégral par la loi ? J’ai entendu hier, sur France Culture, un reportage qui m’a plu :

On y suivait le travail de la commission parlementaire qui examine le sujet. Pour une fois, j’ai entendu des gens qui semblaient avoir des convictions. On sentait de l’émotion. J’avais fini pas croire que les politiques n’étaient que de froids calculateurs, qui obéissent, au mieux, à des idéaux théoriques. Surtout, le groupe semblait réellement chercher une solution à une question qui le préoccupait, et non vouloir imposer je ne sais quelle idée préconçue. Les experts n’étaient pas là pour dire la loi, mais pour proposer des outils et signaler des contraintes. De la différence ne surgissait pas l’affrontement mais l’idée. Enfin un débat digne de ce nom ?

Je me suis demandé si ce n’était pas une leçon donnée à ceux qui, comme M.Peillon, refusent la discussion quand ils croient y voir une manipulation : toutes les manipulations peuvent être retournées contre leurs intentions ; et, si l’on ne parle pas, on ne peut pas être entendu. Mais encore faut-il avoir quelque chose à dire.

Qu’en tirer sur le fond ? Ce voile me semble poser des difficultés quotidiennes au fonctionnement de la société : à l’Éducation nationale, aux hôpitaux, à l’état civil, etc. Et peut-être aussi à l’assistance sociale : dans certains cas, il semble pris sous la contrainte - c'est une atteinte à la liberté de l'individu.

Il y a alors conflits. Ne serait-ce pas ces conflits qu’il faudrait apprendre à traiter avec tolérance, mais aussi dans le respect des règles qui organisent la société ?

Au fond, n’est-ce pas le problème que révèle le voile : une désagrégation du lien social, qui laisse se former des communautés hostiles ?

Compléments :

Déclin du Front National

Pourquoi les thèses du FN ne sont-elles plus goûtées par le Français ? Curieuse explication :

Parce qu’elles sont maintenant défendues par le pouvoir et que le Français s’en méfie.

C’est ce que j’appelle le « théorème de Parmentier » : si le gouvernement désire que le peuple fasse quelque-chose, il doit le lui interdire.

Raison ou pas

Mes réflexions sur Claude Lévi-Strauss me ramènent à une idée qui m’est venue en lisant Gregory Bateson, et qui m’est revenue avec Heidegger : n’est-il pas idiot d’utiliser la raison pour montrer qu’elle est malfaisante ? C’est idiot, mais ça ne ridiculise pas leur travail :

  • Penser que la raison est nuisible n’est pas plus défendable que croire que l’homme n’est que raison. Il y a des choses qui le dirigent et qu’il ne comprend pas (les lois de la société). Mais s’il se laisse diriger en renonçant à comprendre, il se fera manipuler.
  • De même utiliser la raison pour l’amener à ses limites me semble n’avoir rien de contradictoire, cela montre, justement, qu’un monde de raison est utopique.

Compléments :

samedi 16 janvier 2010

Robert Solow

Robert Solow is not quite up to speed soulève un curieux paradoxe : Robert Solow, prix Nobel d’économie, vient, indirectement, de critiquer le fondement de l’économie moderne :

Celle-ci dit que plus les acteurs cherchent à exploiter les failles du marché, plus ils le rendent efficace, c'est « l'arbitrage ». Lui, reprenant les arguments du bon sens populaire, répond que l’avantage tiré de l'arbitrage n’est pas ponctuel, mais définitif. Résultat : exploitation du faible par le fort.

Si quelqu’un avait parlé comme Robert Solow ne serait-ce qu’il y a un an, on l’aurait cru fou, prix Nobel ou non. Or, à y bien réfléchir, les deux points de vue semblent se défendre. Pourquoi n’y a-t-il pas eu débat sur leurs mérites respectifs ? Comment se fait-il que notre société et sa science absorbent ainsi des idéologies, sans même les discuter ?

Compléments :

Tristes Tropiques

Livre de Claude Lévi-Strauss que j’ai retrouvé après un oubli de 9 ans. Je n’avais pas été convaincu par ses réflexions sur la vie et le monde, qui ne me semblaient pas étayées. Ses tentatives de prospective me paraissaient malheureuses. Des idées qui lui avaient traversé la tête ? Je n’ai pas changé d’avis.

C’est un grand et agréable écrivain, lorsqu’il compte ses aventures. Ce n’est pas un ethnologue mais un homme dont la vie est réflexion, et qui utilise la vie pour stimuler cette réflexion. Tocqueville était parti en Amérique pour analyser sa démocratie afin de comprendre l'avenir de la France, de même Claude Lévi-Strauss part à la recherche du rêve de Rousseau, qu’il admire immensément. Il cherche un idéal humain, présent en partie chez tous les peuples, particulièrement chez les peuplades néolithiques, et fort peu chez nous. Un « âge d’or » qu’il ne tient qu’à nous d’approcher.

L’écriture, l’effacement du mythe au profit de la raison (autrement dit la victoire des Lumières) nous auraient éloignés de cet âge d’or, pas loin duquel serait arrivé le Bouddhisme, « religion du non savoir ».
Les religions suivantes, Christianisme et Islam seraient allées de mal en pis. Particulièrement l’Islam, « où toutes les difficultés sont justiciables d’une logique artificieuse », qui aurait dressé un mur entre Orient et Occident empêchant une jonction, salutaire pour le second, entre Bouddhisme et Christianisme. 

Vision crépusculaire de l’histoire humaine, et particulièrement de notre civilisation, machine infernale à produire de l’entropie, du désordre (qu’il appelle « inertie »), et entre-temps à passer avec obstination à côté de ce qui fait le beau de la vie.

La seule activité digne de l’humanité, si je le comprends bien, consiste « à saisir l’essence de ce qu’elle fut et continue d’être, en deçà de la pensée et au-delà de la société ». Inspiration proche de celle des intellectuels de l’époque, gens de néant et d’absurde, Heidegger, Sartre ou Camus ? (La philosophie n’est pas un acte individuel mais une mode collective ?)

Et le structuralisme là dedans ? Une démonstration qui m’a laissé perplexe. Une tentative d’interprétation de l’art de la décoration d’un groupe d’indiens en fonction des règles organisant sa vie. Le fait qu’une fois peints ils ressemblent à des « cartes à jouer » semble avoir été l’intuition qui lui a permis sa découverte. Tout cela me semble fort peu scientifique car bien peu « falsifiable », comme disent les Anglo-saxons. Sans compter que je doute de la représentativité des « sauvages » qu’il a étudiés, et qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes.

Mais pourquoi donc s’est-il engagé dans ces théories compliquées et ne s’est-il pas contenté, lui qui semblait béni des Dieux, de profiter de la vie, sans explication ? N’était-ce pas le plus sûr moyen d’atteindre son idéal ?

vendredi 15 janvier 2010

Haïti

Hier j’entendais que Barak Obama avait envoyé ses portes avions au secours d’Haïti, j’ai pensé qu’un tel déplacement militaire n’aurait pas pu se faire pendant la guerre froide. Aujourd’hui, un universitaire observe, sur France Culture, que l’Amérique a non seulement ignoré l’ONU, mais aussi le gouvernement, certes branlant, mais quand même démocratiquement élu, d’Haïti.

Les principes démocratiques de B.Obama n’ont pas résisté à l’urgence ? Pourtant, ça ne devait pas être compliqué, pour les énormes moyens des USA, de débattre en procédure accélérée (par téléphone ?) des projets de l’Amérique avec le président haïtien et l’ONU. La perte de temps aurait été infime, et la démocratie préservée. Peut-être, d’ailleurs, l’ONU et le président auraient-ils pu être de bons conseils ? Après tout ils connaissent probablement mieux l’ile que M.Obama. Mais peut-être que l'universitaire est mal informé.

En tout cas, j'en suis arrivé à m'interroger sur les motivations américaines. Solidarité humaine, ou peur du désordre près de chez soi ?

CFA, banque coopérative

« L'idée, née en 2008 et soutenue depuis peu par la Banque de France et le Trésor, prend forme » : des entreprises auraient créé leur propre banque coopérative :

L’organisme prendrait l’exact contre-pied des tendances bancaires : il remédierait au manque de crédit ; introduirait de la concurrence au sein de l’oligopole bancaire ; ferait un travail traditionnel de prêteur, sans pratiquer aucun des métiers sophistiqués qui enrichissent les traders et causent les crises. Surtout c’est le retour de l’économie sociale, qui prône « la primauté de l’homme sur le capital ».

On en revient aux idées de Proudhon ? Qu'est-ce que ça signifie ?

  • En temps de crise, il y a besoin de solidarité, l’État et les partis politiques ne l’ayant pas compris, ou ne sachant rien faire ?, ce sont des communautés d’intérêt qui se regroupent et se protègent ?
  • Un spécialiste du secteur m’a envoyé ce commentaire : « Cependant, il faut lire aussi entre les lignes la montée en charge de l’économie sociale. Le gouvernement est en train de (re)prendre la main sur le secteur, historiquement maîtrisé par la gauche. » Effectivement le gouvernement est dans le coup. Dossier à creuser.

Pourquoi nos élites nous haïssent-elles ?

Un expert américain voit un paradoxe dans le fait que les robots français, « pays socialiste », cherchent à remplacer l’homme (ce qui les rend complexes et fragiles). Je soupçonne que c’est une question de conduite du changement :

  • Je me souviens d’une émission de la BBC, je crois, où l’on parlait des ouvrières de l’industrie de l’armement anglaise qui, bien que mises au chômage par la fin de la guerre, ne voulaient pas d'un emploi de domestique, d’où une pénurie de bonnes, qui enrageait la haute société et lui faisait maudire la paresse de la classe ouvrière. Je crois que ce qui rend folle la droite, c’est que nous ne voulions pas faire ce qui est en son intérêt.
  • Si j’en crois France Culture, ce qu’il y a de plus important pour la gauche, ce sont les sans-papiers. J’entends rarement parler de chômage ou de SDF, sauf quand, pour ces derniers, il s’agit de les placer dans des logements inoccupés. Le Français, lui, a peur du chômage et ne veut pas qu’on lui confisque sa propriété. Ce qui fait penser au bel esprit de gauche, avec un délicieux frisson d'angoisse, qu’il est le dernier des justes entouré de fascistes.

Imaginons que l’on arrive à donner au Français ce qu’il demande - une existence prévisible, où il n’est plus un pion (autrement dit, la situation de notre élite), ne travaillerait-il pas avec bonne volonté, et ne serait-il pas plus hospitalier aux étrangers en détresse ? Tout le monde ne s’en trouverait-il pas bien ?

jeudi 14 janvier 2010

PC ramollo

Interview du numéro deux du PC ce matin par France Culture.

On parle des élections régionales en région parisienne. Probablement n’étais-je pas bien attentif, je n’ai retenu de la discussion que deux choses. Qu’il y avait de la place à la gauche du PS et une grande idée de réforme : fusionner les zones 1 et 2 du métro.

Se souvient-on encore du PC d’après guerre ? Et comment expliquer une telle modération ? La France est inquiète, elle est mécontente des partis de gouvernement qui ne l’écoutent pas, or, ils se rejoignent dans leur approbation aveugle d'une version d'un modèle libéral, qui, de l’aveu même des experts, connaît des vices de forme fatals (billet précédent). N’y avait-il pas une extraordinaire faille à utiliser ? N’y avait-il pas de quoi construire un discours anticapitaliste tonitruant, accompagné d'un peu de mauvaise foi et de quelques solutions de facilité (nationalisation ?), qui aurait donné un exutoire bienvenu au vote protestataire ?

Anton Brender

Interview d’Anton Brender, professeur d’économie à Dauphine, par les Enjeux Internationaux de France Culture : BCE et banques.

La BCE a prêté beaucoup d’argent aux banques (400md€ à 1%). Était-ce une bonne idée ? L’interview modélise simplement ce qui s’est passé.

En bref, les organismes financiers se retrouvent, lors de la crise, avec des actifs dangereux. Pour éviter la faillite du système les banques centrales leur font des crédits extrêmement favorables afin qu'elles constituent les garanties qu’elles avaient oublié de prendre en contrepartie des actifs risqués. La BCE pouvait-elle faire autrement ?

L’interviewer semble ne pas partager son point de vue. Il est vrai que

  1. c’est la mauvaise gestion des banques qui est en cause,
  2. les taux faibles des banques centrales sont utilisés pour spéculer (pas seulement pour constituer des garanties),
  3. les banques n’assument pas leur rôle qui est d’alimenter le marché en crédit,
  4. elles utilisent les bénéfices réalisés pour verser d’énormes bonus à leurs personnels.
  5. Parmi les solutions à la crise, la recapitalisation des banques n’était pas la seule. On a parlé alors de la méthode « bagehot », une remise en état des banques par les gouvernements. Ils les rendaient au privé une fois assainies et ayant retrouvé leur fonction économique.

Mais les banques centrales pouvaient elles avoir ce rôle ? Anton Brender a probablement raison de dire que l'on respecte la logique du système. Mais est-il favorable aux intérêts de la société ? Ne faudrait-il pas, alors, le corriger ? En particulier, quid du dogme d'une économie régulée par des banques centrales indépendantes ?

Compléments :

  • Autre billet sur l’avenir sombre des banques centrales : Ça va péter ?
  • Atmosphère spéculative : Bubble warning.
  • Le système financier, aurait-il été capturé par ses membres pour qu'il servent leurs intérêts, au lieu de remplir son rôle social ?

Lait

Il y a quelques mois ce blog dénonçait les malversations des grandes surfaces de mon voisinage, et de leurs fournisseurs : un packaging modifié produisait une brutale augmentation du prix du lait.

J’ai remarqué peu après que la grande surface avait placé à proximité le lait de sa marque, bien moins cher. Plutôt que de céder à la manœuvre, j’ai acheté du lait frais, maintenant au prix du lait repackagé. Et voilà que je constate le retour de l’ancien packaging. N’aurais-je pas été le seul à procéder à des mesures de rétorsion ? Mais, entre-temps, je me suis habitué au lait frais…

Cette histoire me montre que je suis un de ces êtres qui causent les crises économiques parce que leur comportement n’est pas prévu par les logiciels financiers : je suis mu par le désir de vengeance plutôt que par l'optimisation d'une « fonction d’utilité ».

mercredi 13 janvier 2010

Taiseur

J’entendais dire, hier, que la société Taser commercialisait un système qui permet de contrôler les communications téléphoniques mobiles de ses enfants, de les filtrer, de les couper, d’effectuer des écoutes… Je me suis interrogé :

  • Est-ce qu’un contrôle policier est une bonne façon d’élever ses enfants ? Est-ce efficace ou cela peut-il avoir l’effet inverse de celui cherché ? (Enfant qui vole pour pouvoir s’acheter un téléphone sans mouchard ?)
  • Dans une société d’individualistes, le contrôle social est-il remplacé par les machines : caméra, écoutes… ?
  • L’entreprise Taser a-t-elle pour mission de fabriquer les machines qui contraignent le libre arbitre humain ? Les outils du changement par le passage en force ?

Qu’est-ce qu’une crise

Quand j’ai commencé ce blog, je disais que la crise venait d’un excès d’individualisme de la société, incapable d’amortir des chocs inévitables. Dernières idées sur le sujet :

  • Au fond, Malthus ne peut qu’avoir raison : quand une société ne parle que de croissance, il ne peut qu’y avoir des crises. Croissance signifie augmentation exponentielle, or tout a des limites. On ne peut donc que les atteindre. Ce qui contraint à des ajustements périodiques.
  • D’ailleurs ces limites ne sont pas que celles de la nature : la crise actuelle est en grande partie due à une croissance incontrôlée du secteur financier. De même, l’expansion du secteur médical semble en passe de déséquilibrer l’économie américaine.
  • L’apparition de ces facteurs de crise fait penser à la théorie du chaos : une cause microscopique a une conséquence macroscopique. Elle fait aussi penser à ce qui se passe lors d’une révolution : la disparition d’un pouvoir laisse la place à l’émergence de tels phénomènes. La créativité occidentale, nécessaire à l'économie, viendrait-elle d’un défaut d’encadrement social ?
  • Mes derniers billets montrent que les gouvernements sont incapables de réformer la société, il leur manque un savoir faire de conduite du changement (élémentaire ?), du coup ils empruntent la pente de moindre résistance qui rend inévitable un ajustement dans la douleur.
Une question se pose à moi : qu’arriverait-il si nous avions les moyens d’absorber les crises ? Cela signifierait-il une réapparition d’un lien social fort (cf. la Flexisécurité) ? Et la disparition corrélative de notre créativité ? Pour que la planète ne s’endorme pas faut-il laisser une zone d’individualisme créatif (USA), entourée de zones de solidarité, qui absorbent périodiquement les chocs créés par la première, le tout fonctionnant comme une sorte de cœur ?

Compléments :

mardi 12 janvier 2010

Contrôle de gestion

Mais que fait le contrôle de gestion ? demande une étudiante du CREFIGE, dans un commentaire à une vidéo traitant d’audit interne délégué. Pourquoi faire appel à des consultants alors que c’est du ressort du contrôle de gestion ?

Je soupçonne que l’explication principale est que fort peu de gens savent ce qu’est le contrôle de gestion. Soit on ne pense pas qu’il faille en faire (le dirigeant de la PME contrôle l’entreprise du regard, il ne comprend pas que ce n’est possible qu’en deçà d’une certaine taille), soit on croit que le contrôle de gestion c’est des tableaux de bord sur tout et n’importe quoi.

Alors, qu’est-ce que le contrôle de gestion ? C’est deux ou trois « facteurs clés de succès », des choses que l’entreprise doit réussir, à tout prix, à un instant donné (par exemple faire payer ses clients). Ensuite viennent les indicateurs qui permettent de mesurer leur réalisation. C’est l’équivalent du tableau de bord de la voiture : pour la conduire nous avons besoin de deux indicateurs, vitesse et essence.

Performance économique et création d’emploi

En exactement 10 ans, l’emploi est passé de 130,5m à 130,9m aux USA, alors que la population a cru de 30m.

Nous sommes en crise, mais quand même c’est surprenant : ne nous dit-on pas que plus une économie est dynamique, plus elle crée de l’emploi, or l’Amérique n’est-elle pas la plus dynamique des économies ?

Grand froid

Dans une discussion avec une étudiante, qui s’étonnait de l’impréparation de la France, j’ai repris l’argument de The Economist selon lequel il n’était pas rentable de se préparer à un froid rare. En constatant ma propre impréparation, je persévère dans cette opinion :

Mon équipement d’hiver n’est pas adapté à un froid qui se prolongerait. D’ailleurs, j'ai réalisé lors d'une sortie nocturne que ce dernier est à la limite de ce que peut supporter l’épaisseur de mes vêtements. Du coup, j’ai adopté les techniques canadiennes : empiler des couches d’habits. Car, à quoi cela me servirait-il d’acheter plus gros ? ça ne ferait qu’encombrer inutilement mon peu de place.

Ce n’est pas l’Etat qui est le seul coupable du chaos que provoque la neige, mais toute la société qui n'en a pas l'habitude : aéroports, automobilistes… Faire apprendre à tout ce monde un comportement collectif qui ne serve qu’aussi rarement est-il un changement qui en vaut la peine ?

En tout cas, la solution de remplacement que nous avons trouvée : accuser l’Etat, Eurotunnel ou autre, de nos infortunes, est efficace : à défaut de résoudre la question elle nous fournit un merveilleux sujet de discussion et un délicieux sentiment de supériorité.

lundi 11 janvier 2010

Transformation politique américaine

La forte croissance de l’immigration latino-américaine (déjà 16% de la population) pourrait avoir un effet paradoxal sur la politique américaine :

Les latinos adhèrent aux valeurs conservatrices, mais pas au discours xénophobe des républicains (qui sont « en train de se confiner aux électeurs blancs et aux états du Sud »), du coup ils votent démocrate, en masse.

Performance scolaire

Des chercheurs montrent que la performance scolaire est liée au nombre d’étudiants dans un cours :

Par rapport à l’écart entre la note la plus haute et la plus basse d’un étudiant, une variation du nombre d’élèves d’un cours de 10 à 25 fait baisser en moyenne les notes des élèves d’un huitième de cet écart ; 25 à 45, perte d’un nouveau huitième ; 45 à 80, rien et 80 à 150 : nouvelle perte d’un quart. (Si vous aviez des notes entre 10 et 14, avec une moyenne de 12, lorsque la classe passe de 10 à 150 élèves, votre moyenne tend à régresser de 12 à 10.)

Le plus inattendu, pour moi, est que les meilleurs élèves sont les plus touchés. « l’effet est presque quatre fois plus grand pour les étudiants dans les 10 meilleurs pourcents que pour ceux qui sont dans les dix moins bons, et à peu près 50% plus important que pour l’étudiant moyen ».

L’explication pourrait être que « les meilleurs élèves sont aussi ceux qui bénéficient le plus (en termes à la fois de connaissances et de motivation) du contact avec les enseignants ».

Serait-ce un appui à la thèse d’Hervé Kabla, selon laquelle la performance scolaire est fonction de la motivation de l’enseignant ? (Voir commentaire de Quotas et grandes écoles.)

En tout cas, elle ne semble pas dépendre de celle des parents : une expérience faite dans des collèges français indique qu’il en faut très peu pour « accroître très sensiblement l’implication des parents dans les scolarités de leurs enfants », que « ce surcroît d’implication a vraiment un effet très bénéfique sur le comportement des enfants au collège », mais n’a pas d’impact notable sur leurs résultats.

Nokia

Nokia demeure le plus gros producteur de téléphones mobiles, parce qu’elle en vend beaucoup, de très simples, aux pays en développement. Mais l’entreprise a raté la vague du smartphone à valeur ajoutée. C’était une spécialiste du matériel alors que le jeu est maintenant logiciel et services. Changement en perspective :

Until now, it has excelled in making and distributing hardware. This has trained the organisation to focus on planning and logistics. Deadlines are often set 18 months in advance. Teams developing a new device also work in relative isolation and even competitively, to make each product more original. And although Nokia has always done a lot of market research and built phones for every conceivable type of customer, it sells most of its wares to telecoms operators and designs its products to meet their demands.
With the rise of the smart-phone, however, software and services are becoming much more important. They require different skills. Development cycles are not counted in quarters and years, but in months or even weeks. New services do not have to be perfect, since they can be improved after their launch if consumers like them. Teams have to collaborate more closely, so that the same services and software can run on different handsets. Nokia also has to establish a direct relationship with its users like Apple’s or Google’s.

dimanche 10 janvier 2010

Ça va péter ?

Selon The Economist nous connaissons une bulle spéculative financière (Bubble warning). Rien de neuf. Ce qui l’est, c’est l'idée suivante :

Pour éviter les dommages de la crise, les gouvernements se sont massivement endettés. Pour résorber ces dettes ils devront prendre des mesures inacceptables par leurs administrés. Ils tricheront. Ceux qui le peuvent dévalueront leur monnaie (comme le font l’Angleterre, et les USA), d’autres ne paieront pas ce qu'ils doivent aux étrangers (ce que tente de faire l’Islande), j’imagine que l’inflation doit aussi être efficace…

Comme lors des crises précédentes, le système de contrôle de la finance mondiale (aujourd’hui les banques centrales indépendantes) sera victime de cette manœuvre, qu’il était supposé empêcher.

The gold standard broke down in the 1930s because countries would not pay the political price, in the form of austerity, to maintain the link. They chose domestic workers over foreign creditors. The Bretton Woods system broke down because America was unwilling to bear the burden of being the linchpin of the system. Now, the system that prevailed in the 1980s, 1990s and 2000s, in which creditors trusted central banks to maintain the value of debtor countries’ currencies, is breaking down as well.

Paying the price

On en réinventera un nouveau sur les ruines fumantes de l’économie mondiale ?

De ceci sort une image cohérente, conforme aux réflexes innés de l’homme face au changement : le refuser. On espère qu’il suffit de dépenser pour régler les problèmes du monde, puis lorsque l’on a trop de dettes on les élimine par un tour de passe-passe.

Compléments :

  • Traduit autrement, ce billet dit que nos gouvernements n’ont pas le savoir faire de conduite du changement qui évite une crise destructrice pour une partie de la société.
  • Sur l’Islande : Is it a blizzard?
  • Voting away your debts.

Quotas et grandes écoles

Le gouvernement voudrait qu’il y ait 30% de boursiers en Grandes Ecoles, ce à quoi leurs directeurs répondent que les quotas diminuent le niveau du recrutement, ils sont désignés à la vindicte populaire. Curieux, me suis-je dit : les grandes écoles se sont toujours affirmées élitistes, or, brutalement, elles sont accusées de l’être ! Et pourquoi les boursiers n’arrivent-ils pas à entrer en Grande Ecole : du temps de mes parents, c’étaient les meilleurs élèves ? Pourquoi la discrimination réussirait-elle en France alors qu’elle échoue aux USA ?...

Un problème mal posé

J’ai voulu creuser la question (la suite repose principalement sur : Les grandes écoles incitées à repenser leurs concours - LeMonde.fr). En fait le raisonnement suivi implicitement semble être :

  1. les grandes écoles fournissent les positions sociales les plus désirables ;
  2. l’on veut que ces positions ne reviennent pas de fait aux enfants de ceux qui les détiennent déjà, qu’il y ait un certain brassage de la société ;
  3. les matières qui servent à la sélection des élèves des grandes écoles (de l’orthographe aux mathématiques, selon Mme Pécresse) favorisent les enfants aisés.

Rien dans ce raisonnement ne va de soi. Les hypothèses qui le sous-tendent paraîtraient contre nature partout ailleurs qu’en France. Elles expriment, en particulier, la vision d’un monde organisé comme une bureaucratie.

Implicitement, l’objectif du gouvernement serait de revenir à la situation des années 50 où, d’après un député PS cité par l’article, 29% des diplômés de grandes écoles étaient de milieux populaires (définition ?), contre 9 aujourd’hui.

Comment expliquer ce revirement ? Les mathématiques, les langues, la culture générale étaient-ils moins discriminants dans les années 50 ? Ou l’éduction nationale ne sait plus les enseigner à tous comme jadis. Il semblerait que Mme Pécresse en vienne à se demander si elle n’a pas parlé un peu vite : « il faut repérer les talents, comme cela se faisait sous la IIIème République et les faire grandir ».

Mais elle dit aussi « qu’il faudrait réfléchir à des épreuves qui valoriseraient l’intensité du parcours du jeune, son mérite réel ». Comment évaluer objectivement un mérite ? (Que signifie « mérite » ?) Les critères de sélection du mérite ne sont-ils pas beaucoup plus facilement manipulables que les mathématiques ?

D’ailleurs, dans l’inconscient français le mérite est inné, l’Education nationale est là pour l’identifier. Dans l’inconscient anglo-saxon, le mérite se démontre par la réussite de l’action individuelle, l’école doit (éventuellement) apporter des outils utils à l’élu. Sans le dire nous sommes en train de basculer d’un modèle vers l’autre. Si nous le faisons, il faudra procéder avec prudence : le système américain est, selon nos critères, inacceptablement inégalitaire. Il tend, paradoxalement, à être un régime d’héritiers.

En résumé, le problème que pose implicitement le gouvernement semble être :

  • Faut-il conserver le modèle culturel français traditionnel, et alors comment ramener l’éducation nationale à son niveau d’efficacité des années 50 ?
  • Faut-il adopter un nouveau modèle culturel ? Lequel ? Comment l’adapter chez nous sans qu’il ait des conséquences que nous refusons ?

L’erreur est humaine…

Au fil de ses réformes, l'algorithme suivant paraît expliquer le comportement du gouvernement :

  • Il identifie un problème, trouve un coupable qui en serait la cause (mais pourquoi ne l’avait-on pas vu plus tôt ? se dit-il, que le monde est donc stupide !) déclenche une guerre civile, et découvre alors que le dit coupable n’est que la partie émergée d’un phénomène extrêmement complexe.
  • Surtout, il semble schizophrène : il parle d’un retour à la IIIème République, tout en rêvant de basculer dans le modèle anglo-saxon.

Qu’a donc appris l’Education nationale à nos gouvernants ? à penser ? à agir ? Est-ce ses critères de sélection ou son enseignement qu’il faut réformer ?

Compléments :

  • C’est Hervé Kabla qui m’a lancé dans cette réflexion.
  • Au passage, un exemple de changement réussi, à la française : « l’objectif de 30% de boursiers en classes préparatoires, déjà atteint en partie grâce au relèvement du seuil d’obtention des bourses ». (Les grandes écoles dans la tourmente.)

Réglementation financière

Il semblerait que les Européens veulent réglementer la finance mondiale, les Américains non. Mais est-ce certain ? Le congrès américain a nommé une commission d’enquête sur les causes de la crise (That 1930s show).

Ce type de commission (son esprit semble proche de celui du procès de Nuremberg) reprend la formule utilisée lors de la grande dépression. Il pourrait donc en sortir des mesures radicales : « la commission semble devoir découvrir quelques malversations corsées qui influenceront les prochaines réformes ».

Alors quel serait le différend entre Europe et Amérique, si tous veulent réglementer ? Un désaccord sur la façon de faire ?

Albert Camus

J’ai lu quelques livres de Camus, il y a vraiment très longtemps. Je n’en ai pas gardé grand-chose sinon le sentiment d’une sorte de bercement de l’esprit agréable. Caligula, découverte plus récente, injonction d’un ami, m’a semblé prétentieux, sans grand intérêt. Pas d’autre souvenir.

De ce que j’entends ou lit, au hasard et sans désir d’approfondissement, sort plus que le portrait de Camus, l’image de sa confrontation avec Sartre et Beauvoir, et l’intelligentsia parisienne.

D’un côté un homme du peuple qui n’a jamais renié ses attaches, de l’autre l’inquisition de la bien pensance intellectuelle bourgeoise qui sait ce qui est bien et mal et condamne sans appel.

samedi 9 janvier 2010

OMS

Un expert allemand critique l’OMS (France Culture ce matin). L’OMS serait constitué de spécialistes sur lesquels personne n’aurait de prise, et que l’on soupçonne d’être manipulés par les laboratoires pharmaceutiques. Ils auraient déclenché la pandémie (médiatique) de grippe A. Réponse de l’OMS ? Les gouvernements sont compétents.

Ce qui m’a frappé dans cette déclaration n’est pas tant cette théorie qu’un double parallèle :

  1. L’OMS, comme les banques centrales, fonctionnerait sans contrôle démocratique. Avons-nous vécu une époque où la démocratie était vue comme dangereuse ?
  2. L’argument (prêté ?) à l’OMS serait le même que celui employé par Goldman Sachs pour justifier qu’il pariait contre les produits qu’il vendait à ses clients : ils savaient ce qu’ils faisaient. C’est étrange. D’une part ces organismes nous disent qu’ils sont plus compétents que nous, et que nous devons suivre leurs recommandations sans réfléchir ; d’autre part quand il nous arrive malheur, ils nous expliquent que notre responsabilité dégage la leur…

The one best way

Taylor était convaincu que tout problème a « une seule bonne solution ». Probablement du fait de ma formation scientifique, j’ai longtemps pensé comme lui.

Lorsque j’ai été nommé à la direction de la stratégie de mon premier employeur, j’ai voulu trouver la méthode qui montrerait à tous où aller. J’ai donc lu des livres de marketing, que j’ai transformés en procédures. Mais ça ne marchait pas : on était épaté par mes démonstrations, pas plus. J’ai pensé que mon erreur était de ne pas avoir démontré qu’il n’y avait pas meilleur moyen d’employer les ressources de la société. J’étudie les techniques de « business planning ». La direction financière est enchantée. Mais c'est tout. J’ai enfin l’idée de passer, indirectement, au dessus de la tête des dirigeants de la société pour toucher son président. Succès. C'était un homme d'argent, pas eux.

Voilà des mois et des années que j'essaye d'augmenter / La portée de ma bombe / Et je n'me suis pas rendu compte que la seule chose qui compte /C'est l'endroit où c'qu'elle tombe

Lorsqu’un problème a une seule bonne solution, il suffit de la trouver pour que tout homme de raison s’y rallie. Du coup, il n’y a plus besoin de l’expliquer. Et celui qui ne veut pas reconnaître sa vérité est un malfaisant. Mais nous avons tous nos critères de jugement. On ne peut pas réussir un changement si l’on n’a pas compris qu’il devra obéir aux lois de la complexité humaine.

KANIGEL, Robert, The One Best Way: Frederick Winslow Taylor and the Enigma of Efficiency, Viking, 1998.

vendredi 8 janvier 2010

Terrorisme

La radio ce matin parlait de portails de détection pour aéroports. Réflexions :

  • N’y a-t-il pas des mesures moins coûteuses et plus efficaces ? D’ailleurs pourquoi la mesure ne serait-elle pas accompagnée de contremesures plus dévastatrices ?... Pourquoi notre démocratie ne parle-t-elle qu’en termes de solution, la première qui passe par la tête d’on ne sait pas qui, plutôt que de problèmes ? Nos gouvernants sont-ils incapables de réfléchir, d’affronter l’incertitude ?
  • Les terroriste sont efficaces : il suffit qu’ils placent un étudiant dans un avion, qu’il mette le feu à son pantalon, pour que l’ensemble des échanges internationaux en soient bouleversés ! Au fond, que visent-ils ? On dit souvent qu’ils cherchent les « caisses de résonnances », des alliés de l’ombre : journalistes ou politiciens, par exemple, qui verront un intérêt à amplifier un attentat. Je me demande s’il n’y a pas plus que cela, si ce que cherche le terroriste ce n’est pas à détruire les valeurs de la société adverse. Plus il y a de Guantanamo et de caméras, plus la démocratie est une pantalonnade.

La réponse faite par B.obama aux Républicains, qui lui reprochaient de ne pas être terrorisé par les terroristes semble juste :

"We will not succumb to a siege mentality that sacrifices the open society and liberties and values that we cherish as Americans, because great and proud nations don't hunker down and hide behind walls of suspicion and mistrust. That is exactly what our adversaries want, and so long as I am president, we will never hand them that victory. We will define the character of our country, not some band of small men intent on killing innocent men, women and children," he said on Thursday. A poke in the eye for former Vice-President Dick Cheney at the end of that, followed up by a plea for unity, confidence and optimism, continuing: "That's what it means to be strong in the face of violent extremism." Mr Obama is suggesting that it is his critics who have shown weakness and fear by abandoning American values. It is a bold attempt to turn this shambles into a statement that he is the really tough one, just tough in his own way.

Compléments:

Révolution féminine

« La libération économique de la femme a été probablement le plus important changement de notre temps ». (We did it!)

Juste. Transformation presque inconcevable de la société. D’un côté la cellule familiale a dû se réorganiser, sans ce qui jusque-là était son élément essentiel, de l’autre l’économie a quasiment doublé son personnel.

Comme tout changement, celui-ci a fait quelques dommages collatéraux :

  1. « Les grands perdants ont été les enfants pauvres – particulièrement dans des pays comme l’Amérique ou la Grande Bretagne qui ont combiné un haut niveau d’emploi des femmes avec une certaine répugnance à dépenser l’argent public pour prendre en charge les enfants ».
  2. Les hommes ? « Dans l’Union Européenne, les femmes ont pris 6 des 8m d’emplois créés depuis 2000. En Amérique, depuis le début de la récession, trois personnes licenciées sur quatre sont des hommes ».

« La maternité, non le sexisme, est le problème en Amérique, les femmes sans enfant gagnent presqu’autant que les hommes, mais les mères gagnent significativement moins ». Faut-il introduire des mesures discriminatoires pour aider les mères, et les femmes ? Non ce serait « non libéral et injuste ». Il est mieux, et relativement facile, de réorganiser la société pour simplifier la vie des mères.

Nous devons repenser notre société pour réaliser nos idéaux.

Compléments :

  • Récession et mancession.
  • Cette réflexion sur la discrimination semble rejoindre les idées d'Hervé Kabla sur l'éducation.

jeudi 7 janvier 2010

Incompréhensions

M.Obama et l’Amérique semblent trouver l’Europe désespérément stupide (Why the trans-Atlantic gap is deeper than it looks) :

Pour eux, il n’y a rien de plus important que l’Afghanistan : la culture américaine est menacée. Par contre la réglementation financière et le développement durable sont au mieux des sujets d’importance secondaire. Incompréhensiblement l’Europe pense le contraire.

Un exemple de la relativité des opinions : nous voyons midi à notre porte ?

Certes, mais pourquoi M.Obama semble-t-il tout faire pour sortir d’Afghanistan, en y consacrant le minimum de moyens ? Pourquoi l’Europe devrait-elle s’engager dans un plan qu’elle n’a pas conçu ?

La position américaine ne serait-elle pas une rationalisation du refus du changement : on nie ce qui gêne ? L’Afghanistan est peut-être d’ailleurs plus vu comme un coût que comme une réelle menace vitale (cf. discours d’Obama sur l’Afghanistan). Aimerait-on que l’Europe supporte une partie de ce coût de façon à avoir plus d’argent à donner à une économie nationale dévastée par la crise ?

Désir

Film de Frank Borzage, 1936.

Gary Cooper, grand américain innocent et généreux, sauve Marlène Dietrich, aventurière repentante, et l’emmène aux USA où ils vivront heureux et vertueux pour le restant de leurs jours.

La rédemption de l’Europe, grande pécheresse à la culture incompréhensible, par la fraîche et saine Amérique ? Mais tous les Européens peuvent-ils être sauvés ? Ou seulement ceux qui ont la volonté de se battre pour s’enrichir, y compris (surtout ?) en empruntant les voies que la société réprouve ?

mercredi 6 janvier 2010

Renseignement militaire

Le renseignement militaire en Irak fonctionne mal. Selon un haut responsable, il lui faut des ethnologues :

"the vast intelligence apparatus is unable to answer fundamental questions about the environment in which US and allied forces operate and the people they seek to persuade. Ignorant of local economics and landowners, hazy about who the powerbrokers are and how they might be influenced, incurious about the correlations between various development projects and the levels of cooperation among villagers, and disengaged from people in the best position to find answers" (…) He urges them to get out of headquarters, work with soldiers on the ground, talk to people and act more like journalists, as well as historian and librarians. Interestingly he says that 90% of intelligence work these days is what he calls "open source", and quotes a former head of intelligence saying that the job should be more Sherlock Holmes than James Bond.

A damning view of US intelligence in Afghanistan

La guerre, c’est une conduite du changement par d’autres moyens : comprendre la logique de la culture adverse permet de prévoir ses actions et d’en tirer parti.

Patrick Le Galès

Patrick Le Galès, directeur de recherche au CEVIPOF (CNRS et Sciences Po), fait un exposé à l’Université de Beaune des Chambres d’agriculture. L’histoire de France récente se serait faite en trois cycles : l’État jacobin centralisateur, 40 ans de décentralisation, nouvelle centralisation qui verrait l’État procéder à un « assèchement financier » du pays, avec pour devise « que le meilleur gagne ». Plus d’exception française : les pays européens vivraient les mêmes difficultés, et suivraient les mêmes modes. Personne ne sait ce qui va en sortir : « on est tous perdus ».

Far West

  • L’État ancien issu de la Révolution, centralisé, très présent dans les départements, avec ses corps de fonctionnaires appliquant la politique publique, ses élus forts mais sans moyens d’action, sa surreprésentation du rural… a subi une décentralisation de 40 ans, qui émerge en 82/83. Une nouvelle loi traitant de décentralisation apparaît alors tous les 5 ans. Mais l’État n'est pas capable de trancher : départements (ancien), villes et régions (nouveau), cohabitent. Résultat : ça a été à la fois « l’âge d’or des territoires », noyés de personnels et d’argent, et un grand moment de « bricolage », chaque entité locale s’adaptant à sa mode.
  • Années 70 / 80, montée des régionalismes, partout en Europe. Vague d’échecs des réformes publiques. On se demande : « les sociétés sont-elles encore gouvernables ? ». Chaque gouvernement cherche à compenser sa perte de pouvoir, à sa façon : la France arrose les résistants d’argent et s’endette, l’Angleterre décrète le règne du marché, les Belges optent pour le fédéralisme, l’Italie ne fait rien et sombre dans la crise.
  • Aujourd’hui les pays européens se serviraient de laboratoires les uns aux autres. Ce qui plaît chez l’un est adapté par tous. Le gouvernement Fillon appliquerait une recette anglaise, un nouveau type de centralisation. Il s'agirait de réduire massivement la dette nationale, dont la culpabilité serait attribuée aux régions. Or, l’État sait qu'il est face à plus fort que lui. La solution anglaise consiste à ne plus négocier, à ne plus se préoccuper du local (liquidation des ministères et des corps qui géraient le territoire – santé, agriculture, équipement), à tout mettre dans un paquet, dont on réduit les ressources financières (LOLF, RGPP, le ministère des finances étant la machine infernale d’assèchement des ressources du territoire). Privé d'air, il doit se réformer. Pour mieux régner, on le divise, en favorisant des différences de traitement qui provoquent les haines fratricides. On ajoute à cela un pilotage par indicateurs, et un dispositif de contrôle régional. Les agences jouent un rôle déterminant. Dirigées par des hauts fonctionnaires que l’on déplace à volonté, elles ont une mission unique qu’elles poursuivent avec détermination.

Qui émergera de ce chaos ? Ce n’est plus la légitimité démocratique qui donne le pouvoir mais la « capacité politique publique », la capacité de tirer les marrons du feu, d’obtenir des résultats. C’est le Far West ? En tout cas, il devrait en sortir une « mosaïque » de solutions fruits des circonstances locales particulières. Et chaque niveau de l’organisation sociale (local, régional, national, européen) aura sa mosaïque.

Commentaire

En termes de conduite du changement, ceci correspond à :

  1. Une stratégie de passage en force : le gouvernement impose ses réformes contre la volonté de tout ou partie de la nation. En particulier, il ne les explique pas.
  2. D'où « résistance au changement ».
  3. Le gouvernement « l’achète », d’où augmentation de la dette du pays.
  4. Ce n’est pas durable, il trouve plus efficace : « diviser pour régner », utiliser les failles de la société pour la disloquer. Elle ne résiste plus.

Y avait-il un autre moyen de faire ? Comme l’explique ce blog et les sciences humaines, les groupes sociaux ont des mécanismes internes de transformation. La résistance au changement les révèle : quand on la rencontre, il faut interpréter sa logique et agir en fonction. Ainsi on peut transformer l’organisation, sans la démolir et sans se ruiner.

En attendant que le gouvernement découvre cette loi de la nature, que devons-nous faire ? Deux stratégies :

  1. jouer l’oligarque et exploiter le chaos que créent les réformes ;
  2. prendre le contre-pied de l’effet qu’elles tentent de susciter : préserver le lien social de la dislocation.

Compléments :

  • Google et Microsoft III donne des exemples d'application des deux techniques de changement : individualiste (diviser pour régner) et sociale (l'union fait la force).
  • Il n’est pas surprenant que notre gouvernement copie l'Angleterre : ce pays a porté l’art de « diviser pour régner » à sa perfection. C’est ainsi qu’il a fait s’entretuer les populations qu’il avait colonisées. Un exemple récent : le Waziristan, bastion du pouvoir taliban : The last frontier.
  • Les résistances organisationnelles au changement.

Déclin japonais

On a oublié aujourd’hui que le Japon a terrifié l’Occident. Et puis soudainement, plus rien, que s’est-il passé ? To lose one decade may be misfortune...

Au cœur du problème semble avoir été une bulle immobilière. Fin 89, la bourse atteint un pic (près de 4 fois son niveau actuel). Ce qui s’est passé alors a quelque-chose d’extraordinaire : ce ne fut pas une crise, mais une sorte de déclin sans douleur et sans fond. La société semble avoir absorbé le choc sans rien faire pour le refuser, au contraire :

Une des premières bulles à éclater (…) a été psychologique : la confiance. Au lieu d’être mécontents, les gens ont perdu la foi dans les prouesses économiques du Japon. (...) Les grands exportateurs ont été forcés de se restructurer et ont vécu une longue phase de prospérité de 2002 à 2007. Mais les entreprises de secteurs économiques plus protégés de l’économie nationale s’en sont mal tirées, la rentabilité, les salaires et l’investissement ont décliné. (...) la proportion d’emplois à plein temps a baissé de presque 80% de la population active en 1990 à 66% en 2007. (...) Une faible culture d’emprunt signifie que les gens ont été forcés de dépendre de plus en plus de leurs économies (…) mais au fur et à mesure que la société vieillit, les réserves d’économies se sont réduites

Différence culturelle ? L’Occident évolue par crises fréquentes, l’Orient par expansions frénétique suivies de replis ?

Galette des rois

En me renseignant sur le sujet, je découvre que la tradition, et ses rites, est étonnamment ancienne :

II était d’usage, depuis un temps immémorial, et par une tradition qui remontait jusqu’aux Saturnales que la Rome antique célébrait sur la fin du mois de décembre et au commencement de janvier, de servir, la veille des Rois, un gâteau dans lequel on enfermait une fève qui désignait le roi du festin. Les Romains utilisaient la fève comme « bulletin de vote » pour élire le roi du festin lors de ces fêtes de famille, qui permettaient de resserrer les affections domestiques. Pour assurer une distribution aléatoire des parts de galette, il était de coutume que le plus jeune se place sous la table et nomme le bénéficiaire de la part qui était désignée par la personne chargée du service.

mardi 5 janvier 2010

Fin de l’A400M ?

Je citais l’A400M comme succès européen, or Airbus parle d’arrêter le programme (Airbus planifierait l'abandon de l'A400M).

Airbus demande de nouveaux fonds à ses clients, qui ne veulent pas les lui donner. Le bon négociateur doit être prêt à tout perdre (« prêt à mourir » disent mes cours de négociation). Il est donc probable qu’Airbus ne bluffe pas, et que l’A400M a de bonnes chances d’être construit.

Carbone et confusion

J’entendais parler taxe carbone, ce matin. Quand la mesure a été refusée par le Conseil constitutionnel, je me demandais ce qu’elle contenait : les plus gros émetteurs en étaient exclus. Eh bien, il y avait une raison : ils sont soumis au marché du carbone européen (dont les prix n’arrêtent pas de s’effondrer). D’après ce que je comprends le gouvernement compte modifier son texte de loi en faisant payer les « mille » (?!) plus gros émetteurs, puis en les dédommageant. Subtilité difficile à comprendre.

Bref confusion. Pourquoi le Conseil constitutionnel refuse-t-il la loi, alors qu’il devrait accepter un équivalent ? Surtout, cette loi a-t-elle un peu d’efficacité ? Pas possible de se prononcer sans une étude approfondie du sujet.

Au même moment, le gouvernement réagit aux critiques suscitées par sa politique de vaccination : il annonce une annulation d’une grosse partie de ses commandes de vaccins, et permet aux généralistes de vacciner. Aucune explication de ce revirement, et de son coût. Déroute en rase campagne ? Aveu d’incompétence ?

La politique du gouvernement est-elle inspirée par la réalité, par une vision à long terme solidement étayée, ou par la rumeur ? N’est-il pas balloté par les bourrasques de l’opinion publique ? Est-ce ce que l’on attend de lui ? Comment peut-il avoir la moindre crédibilité dans ces conditions ? N’est-il pas victime des effets pervers d’une stratégie de pilotage au fait divers, qui n’est autre que celle de la girouette ?

Alors n’est-il pas temps qu’il cesse de décider seul et qu’il s’entoure d’avis compétents, et surtout qu’il fasse participer la nation à son travail. Comment pourrions-nous lui reprocher ce à quoi nous avons participé, qui nous a convaincu ? D’ailleurs n’est-ce pas le sens même de la démocratie ?

Et n’est-ce pas dans la logique des réformes que le gouvernement mène depuis 30 ans ? Il a détruit la structure bureaucratique française, il doit maintenant renoncer à son principe même : l’omniscience du gouvernant. Il est temps qu’il se demande comment faire fonctionner un tel système. (Le changement de l’économie française.)

Argent des jeux

Les jeux en ligne ont créé une véritable industrie parallèle : des entreprises de joueurs professionnels (essentiellement asiatiques) vendent leurs services à des joueurs plus fortunés (à l’Ouest).

Le chiffre d’affaires de l’industrie serait de l’ordre du md$ (entre 200m et 3md) elle emploierait de 100.000 à 1m de personnes et aurait 4 à 12m de clients. Des intermédiaires s’enrichissent (IGE réalisait à un moment de l’ordre de 10 à 20m$ par mois).

Gaming for Profits: Real Money from Virtual Worlds

lundi 4 janvier 2010

Vaccins inutilisés

D’après la radio, le gouvernement aurait calculé que 2/3 de la population devait être vaccinée, à double dose (soit 94m en tout), contre la grippe A. Il y aurait eu environ 5m de vaccinations à simple dose. Le coût de l’affaire serait très élevé (2md€ ?). Particulièrement en comparaison des déficits de la France et de la Sécurité sociale. Mais l’opposition a-telle raison de critiquer le gouvernement ?

Car, à l’époque où il a commandé le vaccin, avec ce que l’on savait, n’était-il pas justifié ? Il semblerait surtout qu’on reproche une réaction excessive : depuis plusieurs mois on s’étonne que la France ait commandé nettement plus de vaccins par personne que des pays comparables.

Voilà un problème pour contrôleur de gestion : comment utiliser au mieux les ressources de la nation ? Le contrôle de gestion choisirait la décision qui a le retour sur investissement le plus élevé.

Mais comment calculer un tel chiffre ? Comment prévoir, et surtout évaluer, toutes les conséquences d’une décision ? Notre « rationalité » ne peut être que « limitée », selon l’expression d’Herbert Simon. Du coup, nous décidons selon des heuristiques. Quelles furent celles du gouvernement ? Un journaliste de France Culture faisait tout à l’heure une curieuse hypothèse à ce sujet : le pays était inquiet, le gouvernement a voulu exploiter cette inquiétude, par un coup d’éclat qui aurait dû servir sa popularité.

Ce diagnostic (juste ?) a l’intérêt d’illustrer une modélisation de la décision humain. Selon lui, le gouvernement est obsédé par sa popularité, c’est elle qu’il cherche à optimiser. Il y a plusieurs moyens pour l’acquérir, il en aurait choisi un, très particulier : profiter de tous les événements susceptibles d’émouvoir la population, quitte à les amplifier. L’homme est comme cela : à chaque type d’événement, il associe une façon, toujours la même, d’agir.

Compléments :

Que m’achète-t-on ?

L’idée suivante vient de me traverser la tête :

Depuis le début de ma carrière, je suis confronté à un dilemme que je ne comprends pas : j’explique que je suis un homme de techniques, que je vends mes services ; or on ne veut pas acheter mes services, des heures de conseil, mais m’employer, donc contraindre mon existence, certains vont jusqu’à me proposer une partie de leur entreprise.

Cela ressortirait-il à un problème culturel : acheter / vendre des services est le propre d’une culture individualiste, où l’émotion n’entre pas dans la relation humaine ; une culture où le lien social est fort s’attache ce qui lui plaît ?

Question suivante : suis-je un individualiste qui ne s’attache pas ? Ce qui est sûr est que je n’ai pas les mécanismes de défense adaptés à la vie en société française. Je sais la transformer, mais pas ne pas me faire imposer des contraintes insupportables.

Alors, pourquoi ne suis-je pas parti aux USA ? Peut-être parce que ce qui m’intéresse le plus est de résoudre des problèmes sociaux, que l’on ne trouve pas en aussi compliqués dans une société individualiste. Et peut-être aussi parce que je suis attaché à la culture française.

dimanche 3 janvier 2010

SMS

C’est la première année que je remarque l’usage systématique du SMS pour le nouvel an. Bombardement.

C’est plus spontané que la carte de vœux, et plus facile à écrire. C’est moins sympathique que le coup de fil, mais cela évite les files d’attente. Le SMS serait-il la voie de la paresse ? Ou, au contraire, un moyen adapté à notre paresse, de garder un minimum de lien social ?

D’ailleurs j’ai noté chez mes hôtes du réveillon que le SMS suivait les pratiques de gains de productivité du capitalisme moderne : la tâche est sous-traitée à un personnel à bas coût (les enfants), et on utilise l’envoie de masse.

En tout cas, cela encourage à s’équiper d’un téléphone un rien smart : le mien ne me permet pas de répondre facilement, j’envoie des mails de mon PC, ce qui est du dernier ringard.

1500

Cette centaine fut de faible QI :

Le changement de l’économie française

Les relations de l’État français et de son économie sont une sorte d’exception mondiale. C’est notre chance : elles font l’objet d’études scientifiques sans rapport avec notre importance économique. CULPEPPER, Pepper D., le système politico économique français depuis 1985 (in La France en mutation, 1980 – 2005, Presses de la fondation nationale des Sciences politiques, 2006), tente d’analyser le changement que notre pays a connu depuis 1985.

Système de coordination des acteurs économiques

Il attaque la question sous un angle original : qu’est-ce qui guide les acteurs de l’économie ?

  • Dans le modèle anglo-saxon, c’est le marché.
  • Dans le modèle d’Europe du nord, c’est une coordination entre acteurs : constitutions de groupements d’entreprises (reliées par des contrats) ; organisations patronales et de salariés puissantes ; co gestion du système éducatif.

Jusque dans les années 80, l’économie française était dirigée par l’État. Un « plan » donnait la direction dans laquelle il voulait aller. Il influençait l’économie parce qu’il distribuait le crédit et qu’il nommait les patrons des grandes entreprises, qui venaient de la haute administration. Par ailleurs, l’école publique était le seul outil de formation du Français. Elle produisait « l’élite méritocratique » nécessaire au fonctionnement de l’administration, puis, par ordre de classement : les citoyens ordinaires et une main d’œuvre peu qualifiée (formation professionnelle pour les mauvais élèves) absorbée par une industrie « fordiste » peu exigeante.

Le changement

Pour une raison qui n’est pas entièrement claire, le gouvernement a décidé de faire évoluer ce système. La cause est peut-être européenne :

En créant les conditions d’une économie française compétitive au cœur de l’Union Européenne, les décideurs publics français se sont aperçus que l’emprise croissante des marchés rend de plus en plus difficile la tâche de diriger le développement économique.

Le changement semble alors avoir pris trois directions :

Les noyaux durs

Il y a eu une volonté (par le gouvernement Chirac, après les privatisations de 86 – 88) de création de conglomérats de grandes entreprises, autour de deux réseaux bancaires, protégés par des participations croisées des investissements étrangers et de la pression du résultat à court terme. Mais les dirigeants de ces entreprises ont dénoué ces alliances : ils cherchent leurs capitaux sur le marché financier, ont fait entrer des fonds d’investissement (surtout anglo-saxons) dans leur capital, ont retiré tout pouvoir au petit porteur, se sont versés des stocks options. Dorénavant leurs intérêts sont les mêmes que ceux de leurs principaux actionnaires. Modèle anglo-saxon.

La formation professionnelle

La prédominance écrasante de l'Education nationale dans la filière professionnelle a longtemps plombé la réactivité du système aux besoins de qualifications sur le marché du travail et aux demandes des associations patronales. Tant que les entreprises ont pu absorber des travailleurs semi-qualifiés ou non qualifiés, l'administration a pu maintenir son contrôle sur le système.

L’idée de la réforme était d’utiliser les régions pour coordonner la collecte d’informations afin d’orienter l’enseignement. Les entreprises auraient accru leur investissement dans la formation en alternance. Ce mécanisme était fondé sur des institutions cogérées où représentants du patronat et des salariés auraient débattu des besoins de l’économie locale.

Or, syndicats et patronat n’ont pas les connaissances nécessaires. Les conseils généraux sont donc impuissants. Seules les grandes entreprises sont organisées pour influencer le processus.

Parallèlement, l’ENA est devenue une « business school », qui place ses élèves au sommet des entreprises privées (alors que le Français ne rêve que d’entrer dans l’administration !).

La réduction du temps de travail

Contrairement à ce que je pensais, l’idée d’échanger réduction du temps de travail contre souplesse et emplois ne vient pas de M.Aubry mais d’A.Juppé (Loi Robien). Si M.Aubry est associée à la mesure, c’est parce qu’elle l’a rendue obligatoire.

Comme dans le cas précédent, le gouvernement tablait sur une négociation à l’amiable entre représentants des salariés et du patronat. En fait, faute d’organisations adéquates, elle a été impossible, et les grandes entreprises ont utilisé leur force pour assouplir les règles qui s’appliquaient à elles et, surtout, pour transformer les négociations qui auraient dû être sectorielles, en négociations d’entreprise.

Coordination à la française ?

Résultat du changement ? A-t-on un nouveau modèle de coordination de l’entreprise ?

  • Pas du tout. Le changement a été conduit par les acteurs les plus forts : d’une part la grande entreprise, d’autre part l’inspection des finances de l’ENA. Il a débouché sur un modèle d’organisation mû par le rapport de forces grande entreprise / salariés, qui n’est pas tourné vers les réalités économiques.
  • Plus exactement, c’est la capacité de nuisance qui caractérise le fonctionnement de la France : l’Etat, le patronat, les syndicats... peuvent bloquer une mesure, mais ils ne peuvent rien imposer.
  • Aujourd’hui les forces en présence sont d’une part la grande entreprise et d’autre part le rejet de l’économie de marché par le pays, l’attachement à la réglementation du travail, et à la négociation.

Commentaires

Curieuse analyse.

  • Contrairement à ce que je croyais, le gouvernement semble avoir voulu réformer la France sur le modèle allemand (et pas anglo-saxon). Par contre, ce qui lui est arrivé correspond parfaitement à ce que donne le changement non contrôlé : ce sont les acteurs auxquels la société place en position de force qui imposent leur marque au changement (cf. Glasnost).
  • La mise en œuvre de la réforme reposait sur la fiction d’acteurs sociaux capables de négocier entre eux, donc d’être dans un rapport de force équilibré. Or, le modèle de la France bureaucratique, d’assistanat, n’a pas permis le développement de telles organisations. De même, je me demande si les « champions nationaux » qui émergent de cette transformation sont équipés pour affronter la concurrence internationale : les hauts fonctionnaires qui les dirigent étaient formés pour appliquer les directives de l’Etat, comment vont-ils faire sans elles ? Croissance externe suicidaire (cf. Crédit Lyonnais, France Télécom, Vivendi, EDF…) ?
  • Gauche et droite ont suivi la même ligne (y compris en ce qui concerne la réduction du temps de travail !). Cela signifie qu’il n’y a probablement ni gauche, ni droite, mais une élite qui partage les mêmes idées, à quelques détails de mise en œuvre près.
  • S’il y a déni de démocratie (ces réformes n’ont pas été discutées), il n’est pas certain qu’il y ait conflit de points de vue entre notre élite et son peuple. Au fond, elle cherche à rendre l’économie nationale efficace, tout en respectant nos valeurs (protection du travailleur). Ce qui manquerait au gouvernement c’est une sorte de degré 0 de savoir-faire de mise en œuvre du changement. Est-ce l’hypothèse selon laquelle il doit faire notre bien contre notre volonté qui empêche son acquisition ? La première étape de la réforme de son art du changement est de nous considérer comme des responsables, et de nous expliquer pourquoi il fait ce qu'il fait (ce qui nous éviterait de le démolir) ? Ce qui n’est pas simple : il nous a habitués à ne pas l’être !

Compléments :

  • Cette étude corroborerait-elle Les réformes ratées du président Sarkozy : bonne direction, mauvaise mise en œuvre ? N.Sarkozy exemplifie ce mal français, mais ne lui a-t-il pas ajouté une dimension de type néo conservatrice, étrangère à la culture du pays ? N’a-t-il pas, aussi, transformé en techniques systématiques ce qui, jusque-là, était manœuvres inconscientes (cf. son double discours) ?