vendredi 7 mars 2014

La guerre du Péloponnèse, de Thucydide

Les Grecs, c’est nous ! Thucydide parle de notre société. 

Quelle œuvre étonnante. D’abord par l’objectivité du traitement de l’information. Thucydide a mené une enquête minutieuse. Il a interviewé chaque camp. Il a noté les effectifs, les généraux, les pertes, il a décrit les tactiques et les batailles. Il reconstitue les discours marquants. Il parvient même à faire apercevoir la psychologie des combattants, capitale dans les batailles, et des chefs. Et tout cela avec une concision surprenante.

Qu’est-ce que la guerre du Péloponnèse ? 
27 ans d’affrontements entre Athènes et ses alliés, d’un côté, et Sparte et ses alliés de l’autre. Episode précédent. Les Grecs s’unissent pour lutter contre les Mèdes. Ils gagnent. Ils sortent de cette guerre transformés. Athènes a construit une flotte et domine la mer. Sparte a une armée redoutable et domine la terre. Athènes est une démocratie, Sparte une oligarchie. Les Athéniens sont entreprenants, les Spartiates timorés et superstitieux. Grâce  à sa flotte, Athènes se constitue un empire méditerranéen. Elle échange sa protection contre un tribut. Certaines cités asservies demandent à Sparte son aide pour lutter contre l’impérialisme athénien. La guerre du Péloponnèse commence. La stratégie de Périclès est de laisser la terre aux Spartiates, Athènes est protégée par ses murs, et de vaincre grâce à sa maîtrise des mers. S’ensuivent alors des hauts et des bas. Athènes est dévastée par une épidémie (que Thucydide appelle « la peste »). Les cités passent d’un camp à l’autre, en fonction des trahisons. En effet, ce ne sont pas des groupes homogènes. Elles sont divisées entre oligarques et peuple, et en factions. Chacun poussant son intérêt au jour le jour. Coup de théâtre, la hardiesse d’Athènes paie. Elle remporte une victoire inattendue sur les Spartiates. Et fait prisonnier un grand nombre de ses combattants. Sparte demande la paix. Athènes temporise, pensant pouvoir obtenir mieux. La paix est finalement signée, mais, la fortune d’Athènes ayant connu des revers, les termes sont moins favorables qu’ils auraient pu l’être. Athènes reconstitue ses effectifs. Surprise, elle décide d’ouvrir un nouveau front. Appas du gain. Elle attaque la Sicile, qui est en dehors du conflit. Et qui est une sorte de continent, à l’échelle grecque. Survient alors l’épisode Alcibiade. Alcibiade est une personnalité flamboyante. Il est riche et de haute naissance. On le soupçonne d’être un ennemi de la démocratie. Il convainc le peuple de l’expédition sicilienne. Une armée énorme part. Elle est dirigée par Alcibiade et deux autres généraux qui ne partagent ni ses vues, ni son talent. Mais, ses ennemis athéniens voulant se débarrasser de lui, ils l’accusent d’un délit quelque peu imaginaire, et le font rappeler. C’est alors qu’il passe à l’ennemi. Et que, de là, il va aller de camp en camp. La campagne sicilienne est à deux doigts de réussir. Mais les généraux grecs font de graves erreurs. Finalement, deux corps expéditionnaires sont détruits. Athènes n’a plus de flotte et d’armée. Sentant l'hallali, les cités alliées la quittent. Le parti oligarque athénien dissout la démocratie et cherche à négocier avec Sparte. Mais un corps expéditionnaire qui n’est pas dans la ville refuse le changement de régime. Finalement, le sort des armes sourit aux Athéniens. L’oligarchie est renversée. Entre temps, les Perses sont entrés dans la partie. Ils aident les uns et les autres, avec le souci qu’aucun ne gagne. Le récit de Thucydide s’arrête là. Il est poursuivi par Xénophon. Encore des hauts et des bas. Les Athéniens remportent une grande bataille navale. Mais une tempête se lève. Ils ne peuvent récupérer leurs naufragés, qui se noient. Pour cela, leurs généraux sont condamnés à mort ! L’armée athénienne est décapitée. Cette fois, c’est la fin. Mais Athènes ne subira pas le traitement qu’elle infligeait aux cités qu’elle défaisait. Sa population ne sera pas réduite en esclavage. On lui demande seulement de démolir les murs qui la protégeaient.

Enseignements ? 
La guerre du Péloponnèse, c’est le portrait de l’Occident, de l’individualisme, et de la démocratie. C’est le génie dans l’adversité, et l’hybris dans la prospérité, une sorte de comportement suicidaire. Les causes en sont les mêmes. L’individu met tout son talent à pousser son intérêt. Pourtant, curieusement, la démocratie cherche à détruire ce talent (en particulier celui de ses généraux). Car, exceptionnel, il fait planer sur elle la menace de la dictature.

(N'allons pas chercher plus loin la faiblesse de notre armée, et les caractéristiques de notre société ? Par ailleurs, l'Anabase de Xénophon tire une conclusion similaire à celle de Thucydide : unis, les Grecs sont imbattables.)