jeudi 24 juillet 2014

Hannah Arendt : juger

La tradition grecque voulait que la mort du philosophe soit à l'image de sa vie. Il semble que c'ait était le cas pour Hannah Arendt. Toute son oeuvre parait tendue vers la question du jugement. Et elle est morte en ayant mis la première feuille du livre qu'elle voulait consacrer à la question dans sa machine à écrire. 

Qu'aurait-elle dit ? Ce livre est une enquête. Il part de ce qui semble le plus proche du résultat final. Un cours sur Kant et la faculté de juger. Il serait révélateur des idées d'Hannah Arendt. 

Qu'y apprend-on ? Kant s'intéresse au jugement esthétique. Curieusement, ce qu'il entend par là est tout le contraire de ce que nous avons en tête. Nous pensons, probablement, que le goût est un mélange d'influence culturelle et de préférence personnelle. C'est quelque-chose que l'on garde pour soi. Pour Kant, le goût est  universel (au moins parce qu'on essaie de l'exprimer en se mettant à la place de "l'autre"), non rationnel, et l'on cherche à le faire partager... Cela semble correspondre à ce que l'on appelle le "chef d'oeuvre", qui renouvelle l'art de temps en temps : Beethoven, Victor Hugo (la bataille d'Hernani)... 

Cela se complique encore. Hannah Arendt veut faire dire à Kant ce qu'il n'a pas dit. Elle veut tirer de ses travaux sur le jugement esthétique une théorie du jugement politique. Le problème à résoudre est le suivant. Jadis, les sociétés jugeaient en fonction de critères immémoriaux. Mais le progrès a été si rapide qu'ils n'ont pu être adaptés. C'est cette faillite qui a rendu l'impensable, le totalitarisme, possible. Il faut maintenant juger sur ses pieds, au coup par coup, seul. Comment faire ? Les deux exégètes qui se sont penchés sur son cas, me semblent déboucher sur des solutions complémentaires :
  • Le jugement serait rétrospectif. C'est le jugement de l'historien. Ce jugement ne permet pas d'agir, mais de supporter la vie. Car la vie est tragique. Et ce n'est qu'en regardant vers l'arrière que l'on peut constater qu'elle peut avoir eu du bon. Et espérer que ce qui aurait dû réussir, pour le bien de l'humanité, mais a échoué, finisse par triompher. (Pour Kant, il doit y avoir progrès, sinon la vie serait absurde.)
  • Ce même jugement rétrospectif peut permettre d'identifier des exemples édifiants. Exemples qui peuvent servir de guide à l'action.
Juger, c'est repérer ce que le passé a fait de bien ? Le paradoxe avec Hannah Arendt, c'est qu'elle a une forme de pensée mathématique, qui transforme tout, Socrate, Kant, Hegel et les autres en concepts bien nets ; qu'elle semble avoir une idée derrière la tête ; et pourtant que je ne la vois pas apparaître... Ne l'ai-je pas comprise ? En tout cas les philosophes patentés ne semblent pas mieux partis que moi... Et, peut-être que les questions comptent plus que les réponses... 

ARENDT, Hannah, Juger, Sur la philosophie politique de Kant, Seuil, 1991.