dimanche 31 mai 2015

Technocratie et changement, 70 ans de rodéo

Donc, la technocratie est aux commandes. Je poursuis mon exercice de prospective. Comme le montre les travaux de John Kenneth Galbraith tout semble parfaitement organisé : « affluent society », appelle-t-il la société de son époque. Il n’y a que des esprits chagrins qui peuvent se plaindre. La suite de notre histoire, c’est 70 ans de rodéo. Non seulement la technocratie tient en selle, mais elle se métamorphose. Elle change pour ne pas changer.

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Grand oral de l'ENA
« Deadwood rodeo 1 » par Gary Chancey — [1]. Sous licence Domaine public via Wikimedia Commons.


Premier symptôme curieux : le « phénomène bureaucratique » dont parle Michel Crozier et quelques autres théoriciens d’après guerre. Une bureaucratie énorme, soviétique, se développe. Le modèle technocratique, c’est le haut qui commande, et le bas qui exécute. C’est le Taylorisme et « l’organisation machine » selon la formule de March et Simon. Et ce à tous les niveaux : de l’OS au médecin, ils appliquent tous des procédures. Le phénomène n’ira qu’en accélérant.

Puis 68. Révolte nihiliste. Pour mettre du piment dans son ennui ? Conséquence inattendue. Les théories gauchistes qui veulent libérer l’individu, suscitent un tel chaos dans l’enseignement, qu’elles provoquent une réaction technocratique. Dorénavant les « bonnes écoles » se méfient de la liberté et n’ont plus d’autre ambition que le diplôme, l’assurance d’une place dans la technostructure. Elles fabriquent des bourrins. C’est aussi, en réaction, le coup d’envoi néoconservateur. Les possédants se sentent attaqués.

72. Les limites à la croissance. Notre modèle de développement, par croissance matérielle, n’est pas soutenable. Il consomme plus qu’il ne produit.

Puis il y a les crises des années 70. Les USA accusent la bureaucratie. L’Etat doit s’alléger.  L’Europe privatise ses services publics. Elle découvre alors qu’elle a des monopoles. Zut. La grande entreprise doit devenir entrepreneuriale, lit-on dans tous les journaux de management. Mais, puisqu’elle est dirigée par des technocrates, elle se transforme technocratiquement : reengineering (l’entreprise pilotée par ordinateur), Lean (l’entreprise se vide de sa substance créative).

Années 80, la technocratie absorbe les thèses libérales. Le dirigeant, l’énarque en premier, s’auto proclame « entrepreneur » et gagne beaucoup d’argent. Il utilise « les mécanismes du marché » pour mettre ses équipes et ses sous-traitants, à qui il donne de plus en plus de son métier, « en concurrence parfaite ». Cela fait baisser leurs prix. Ce qu’il appelle « créer de la valeur ». Et plus besoin de faire de recherche, le marché crée l’innovation dit la théorie néolibérale. Mais, pour maintenir ces conditions de « marché », il a besoin de toujours plus de technocratie. Couches de management, juristes, acheteurs, contrôleurs de gestion, qualiticiens, progiciels de gestion, consultants… La grande entreprise n’est plus qu’un mécanisme de contrôle.

En 89, le mur de Berlin tombe. Bouffée d’air. Par le biais des supply chains, la technocratie occidentale exploite la main d’œuvre à coût nul et sans droits de l’homme de l’Est. En échange, elle transfère le savoir-faire occidental.

2007, nouvelle crise. On espère la « destruction créatrice ». Google va terrasser le mastodonte technocratique. Et même s’il ne fait que l'abattre sans les remplacer, ce sera un bien. Car, après le feu, il faudra bien que ça reparte de la racine. Mais, une nouvelle fois, la technocratie y voit un espoir : la transformation numérique va la rendre, par miracle, créative, et réduire sa propre technostructure.

Où en est-elle aujourd’hui ? Elle est devenue une oligarchie. De service public institué pour distribuer les fruits de la croissance, elle fait donner à plein son pouvoir de nuisance monopolistique. Elle vide la société de sa substance. D’où déflation.