lundi 7 septembre 2015

Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt

Le livre qui a valu beaucoup d’ennemis à Hannah Arendt, et, peut-être, la célébrité. Elle instruit et elle juge. Accessoirement Eichmann, mais, principalement, Israël, le monde et la justice.

Il est difficile de ne pas conclure des ses observations que ce procès résulte d’un accord entre l’Allemagne et Israël. L’Allemagne sacrifie un lampiste, suicidaire d’ailleurs, contre la tranquillité pour ses autres ressortissants. Israël organise un procès à grand spectacle, qui marque la naissance d’une nation. Et, comme semble le dire Ben Gourion, que ce procès soit une mascarade fait partie du jeu : une nation puissante se moque de la justice. Elle fait sa loi.

Qui est Eichmann ? Un raté en mal de destin. C’est la brebis galeuse d’une famille bourgeoise. Il est impropre aux études. Il croupit dans des emplois sans intérêt. Jusqu’à ce qu’il entre au parti nazi. Le hasard fait qu’il va être chargé de la question juive. Il lit les textes fondateurs du sionisme. Il est impressionné. Il veut trouver une terre pour les Juifs. Et, il se révèle un logisticien hors pair. Il a alors une promotion fulgurante. Jusqu’au grade de lieutenant-colonel. Mais il n’ira jamais plus haut, ce qui est le drame de sa vie. Puis c’est l’heure de la solution finale. Eichmann fait contre mauvaise fortune bon cœur. Qui est-il pour juger ? Il organise maintenant des déplacements vers les camps d’extermination. Après guerre, il fuit en Argentine. Mais il retombe dans l’anonymat. Il dépérit. Son enlèvement par les Israélien est un soulagement. Et son procès est une confession. Pourquoi sa vie a-t-elle été un échec ?, se demande-t-il. Pourquoi sa carrière a-t-elle connu un plateau ? Il ne lui vient jamais à l’esprit qu’il a conduit à la mort des millions de personnes. Il s’excuse même d’avoir fait une entorse à son devoir pour sauver quelques Juifs (notamment de sa famille).

Le plus curieux est qu’il n’y a pas eu de héros. Les nations ont réagi en bloc. Il y a eu celles qui ont dit oui à l’extermination, et d’autres non. Et lorsque c’était non, les Nazis ne pouvaient pas faire grand-chose. Il y a eu d’ailleurs plusieurs façons de dire non. Franchement, comme au Danemark. Ou en disant oui, mais en ne faisant pas, comme en Italie. Quant à la France, elle a été séduite par la théorie, mais elle n’a pas voulu s’associer à une liquidation de masse. L’Allemagne, elle, est passée par plusieurs stades. Dans une première phase, chacun fait de la surenchère pour plaire au chef. Puis, lorsque les choses commencent à mal tourner, on organise la désobéissance. D’abord, on essaie de monnayer le Juif, puis en désespoir de cause de le libérer afin de prétendre que l’on est un bienfaiteur de l’humanité. Eichmann, lui, désapprouve ce désordre et désobéit à ceux qui désobéissent. Autre étrangeté, il semblerait que non Juifs et Juifs allemands soient d’accord sur un point : il y a des Juifs éminents que l’on doit sauver, on peut se passer des autres ! D’ailleurs, ce qui a dû choquer l’opinion à l’époque est ce qu'Hannah Arendt dit de la technique employée par les Nazis pour faire que des millions de personnes partent en bon ordre à la mort. Ils organisaient des Conseils juifs et leur demandent d’organiser la dite déportation. Pour le reste, ce n’est qu’une question de moyens de transport. Apparemment, les membres des conseils finissaient dans un camp pour VIP, que l’on donne à visiter à la Croix Rouge.

Pour Hannah Arendt, ce procès fut une occasion manquée. Le crime nazi, contre l’humanité, était sans précédent. Il fallait qu’un jury international trouve un moyen pour qu’il ne puisse pas se reproduire. Des intérêts inférieurs en ont décidé autrement.

(ARENDT, Hannah, Eichmann à Jérusalem, Folio, 2002.)