samedi 14 mai 2016

Henri Bergson de Vladimir Jankélévitch

Afficher l'image d'origineSi un Américain avait écrit ce livre, on aurait eu "Bergson pour les nuls". Il vous aurait expliqué simplement la pensée de Bergson. Ici on a un traité typique de l'école philosophique française. Quand un philosophe français parle d'un philosophe, il considère que lui et vous avez fait les mêmes études. Il n'explique pas, il commente ! Et il le fait avec une infinie subtilité. Si bien que, si vous n'êtes qu'un simple mortel, incapable de sortir en tête de l'agrégation de philosophie, vous êtes perdu. En France, l'apprentissage est une souffrance ?... Ou une séduction ?...

Vladimir Jankélévitch fait donc l'exégèse de l’œuvre de Bergson. Il y distingue des thèmes sur lesquels il se livre à des variations subtiles, avec modestie et brio. C'est remarquablement bien écrit. Et cela a bercé quelques-uns de mes trajets en métro et en train de banlieue, à une époque de ma vie qui n'était pas très heureuse. Merci Vladimir !

Le philosophe de la joie
J'ai donc renoncé à comprendre, pour me laisser bercer, mais j'ai tout de même retenu quelque-chose. Bergson serait représentatif d'un courant de pensée typiquement français. Ce courant a été défait par son équivalent allemand, y compris et surtout chez nous. C'est le sens de l'affrontement Sartre / Camus. C'est peut-être ce combat que Michel Onfray tente de reprendre. On pourrait le résumer ainsi : la joie de vivre, d'un côté, la pulsion de mort, de l'autre.

La pensée allemande, pensée moderne, est une pensée du bon sens. Le monde est comme il paraît à notre raison. Il ne va nulle part. Il est absurde. On ne peut voir comme bout de notre trajet que la mort, que le néant. Toute notre pensée moderne est un essai plus ou moins maladroit pour s'accommoder de cette vérité, apparemment, indiscutable. Au contraire, la pensée de Bergson est celle du bonheur. Comme chez Camus, Sisyphe est heureux. Car l'absolu n'est pas à chercher dans un avenir un jour définitivement radieux, mais dans l'instant présent. Cependant, alors que Camus est le philosophe de la révolte, révolte sociale, Bergson est celui de la joie, joie individuelle. Pour lui, le principe d'une existence digne de ce nom est la générosité. (C'est peut-être ce qu'a illustré sa mort.)

Cette pensée se fonde sur un raisonnement extraordinairement élégant. Il a quelque-chose de mathématique. Une autre caractéristique française. Il fait une très simple hypothèse : et si l'avenir n'était pas déterminé, qu'est-ce que cela signifierait ? Et il aboutit à une conclusion évidente : qu'il y a changement permanent. Le temps n'est donc pas celui dont nous parle la physique. Le temps c'est cette succession de changements imprévisibles, de "little big bangs". Mais s'ils sont imprévisibles, ces changements ne sont pas aléatoires. Nous participons à leur survenue. Elle est le résultat d'une sorte de "coup de génie". Et ce sont ces petits et grands moments de création qui donnent un sens à notre vie, qui nous remplissent d'émerveillement, qui en font une œuvre d'art. 

(Hannah Arendt parle de "renaissance", pour ces moments d'inspiration où l'homme change le monde. Mais si sa pensée est du côté français, elle est plutôt du parti de Camus que de celui de Bergson : la nature de l'homme est "politique". Son moteur est plus la gloire que la joie.)

(Vladimir Jankélévitch, Henri Bergson, Quadrige, 2015.)