mercredi 7 décembre 2016

De chair et d'âme

"Les neurosciences posent aux psychologues des problèmes de science fiction : comment un douillet affectif invente une manière de vivre qui le mène au bonheur ; comment l'organisation parfaite d'une société devient une fabrique de merveilleux sadiques ; comment l'urbanisme technologique attire les damnés de la terre qui s'y installent avec leurs processus archaïques de socialisation par la violence ; et comment ce nouvel univers façonne le cerveau des enfants qui s'y développent.
La conscience n'est plus ce qu'elle était. Les neurones créent un lien biologique dans le vide entre deux personnes ; les nouvelles galaxies affectives sculptent des formes étranges dans la pâte à modeler de nos cerveaux ; les déterminants humains sont si nombreux et de nature si variée que la durée d'une existence leur donne à peine le temps d'émerger. Chaque histoire humaine est unique. "

Les facteurs qui font de l'homme ce qu'il est sont incompréhensibles. Or, jusqu'ici, nous l'avons cru ultra simple. Certains ont pensé qu'il était tout d'âme, d'autres de matière. La science l'a étudié en multipliant les de plus en plus spécialistes. Elle a fini par comprendre que cela ne l'amenait nulle part. Le point de départ de l'enquête c'est la complexité, et le hasard. 

Pour autant, si la science n'a pas trouvé ce qu'elle cherchait, elle n'a pas travaillé pour rien. L'histoire d'un homme est une question "d'attachement". En effet, sa vie est un apprentissage permanent de l'inconnu. Cet apprentissage se fait par une exploration prudente. Sa condition nécessaire est une "base de sécurité", d'où partir à l'aventure et vers laquelle revenir, pour reprendre des forces. Bref, si vous n'allez pas bien, c'est probablement une question d'attachement.

A quoi ressemble une base de sécurité ? Ce peut-être un parent, dans son enfance, la société, l'idée de Dieu... Si vous n'avez pas une base correcte, vous devrez inventer la vôtre. Et là, tous les coups sont permis. Mais c'est mon interprétation.

(CYRULNIK, Boris, De chair et d'âme, Odile Jacob, 2006. Très bien écrit, et plein d'observations surprenantes.)