mercredi 24 mai 2017

La fracture

Une étude des causes du djihadisme en France, par un universitaire "de terrain", qui parle arabe. C'est un peu la face cachée du phénomène. Ce que le petit peuple, dont je fais partie, ne perçoit pas. Voici ce que j'ai reconstitué, avec un peu de peine. (Le livre est très facile à lire, mais Gilles Kepel s'adresse à des gens qui en savent plus long que moi.)

"Le djihadistes est le passage à l'acte du Salafisme"
A l'origine est le Salafisme, la religion d'Arabie saoudite. Grâce aux milliards du pétrole, ce pays (un des meilleurs alliés des USA) fait un prosélytisme mondial. Le Salafisme est un fondamentalisme islamique. Comme beaucoup de fondamentalismes, il ne l'est pas. En effet, le Coran est impossible à interpréter. Donc il est complété par des textes d'explication. La plupart de ceux utilisés par le Salafisme sont jugés illégitimes par les experts. A cela s'ajoute un phénomène qui a paralysé les gouvernements occidentaux. En effet, avec leurs intellectuels (particulièrement les universitaires américains, qui prononcent de véritables fatwas contre la France !), ils ont considéré que notre société était "islamophobe". Cela a eu deux conséquences. La première a été de juger que cette islamophobie était à l'origine du terrorisme. Donc qu'il fallait corriger l'Occident, pas les terroristes. La seconde est qu'il est impossible de dire un mot, y compris lorsque l'on est victime d'un attentat, évoquant la question musulmane, sans être censuré. Le débat qui permettrait de régler le problème est impossible. Donc, non seulement l'Occident n'a rien fait, mais il a démantelé ce qui aurait pu l'avertir, en particulier tout ce qui permettait une étude de proximité des populations concernées, en Occident, et en Orient. De ce fait, il n'a pas vu arriver la mutation du terrorisme. 

"Paris (...) cible principale de la rhétorique islamique"
Les réseaux sociaux se sont mis à disséminer des kits de terrorisme. Ils sont utilisés par des loups solitaires en mal de vie, souvent des repris de justice. L'objectif de ce terrorisme de "troisième génération" est la guerre civile en France : susciter un mouvement nationaliste, qui, en commettant des pogroms, unirait la communauté musulmane. Une conséquence pouvant être la prise de pouvoir par celle-ci. Il y a peut-être pire. Au plus haut niveau de l'Etat, il aurait été dit que "la Syrie est notre guerre d'Espagne". Il fallait donc faire tomber Bachar el Assad, incarnation du Mal, à tout prix. D'où un Moyen-orient transformé en chaos. D'où Daech et le djihadistes. A cela s'ajoute l'Union Européenne, vue comme ventre mou de l'Occident, et le "laxisme exceptionnel" des autorités belges, qui pensaient que les religieux salafistes mettraient de l'ordre dans leur trafic de drogue. Elles ont laissé s'installer chez elles des foyers de non droit. 

La rupture
"La culture, voire la religion, qui s'empare du malaise social." En réalité la cause du terrorisme n'est pas la religion. C'est "la rupture". Elle explique aussi bien le djihadisme que le FN. Il y a eu abandon d'une partie de la société. Elle aurait produit une "désaffection pour la nation française". Le renoncement à "l'élitisme" républicain (un système scolaire qui cherche à propulser des talents du bas vers le haut, et assure de ce fait une cohésion d'ensemble, une forme d'égalité des chances) serait une raison majeure. Il y aurait aussi le désintérêt de la gauche (PS et PC) pour la banlieue. Elle y aurait pratiqué, au mieux, une "politique du béton". Or, ce qui comptait, c'était l'emploi et l'éducation. Aussi, la gauche s'est mise à défendre des valeurs, l'homosexualité en particulier, qui ont choqué un électorat musulman qui lui était, traditionnellement, acquis. (On retrouve le parallèle avec le FN.) 

"François Hollande et son entourage de hauts fonctionnaires coupés des réalités
Bref, je comprends pourquoi Gilles Kepel n'est pas aimé des gouvernants. Il nous dit que nous avons loué M.Hollande pour son attitude face au terrorisme. Mais, peut-être que, sans lui et les siens, il y aurait eu quelques centaines de morts en moins en France et quelques centaines de milliers de vivants en plus au Moyen-orient, et des millions de personnes qui n'auraient pas dû partir à l'aventure... L'erreur est humaine, me direz-vous, que faire pour ne pas persévérer ? Il faut réduire la fracture, répond Gilles Kepel. Il semble croire que M.Macron a saisi la question. Mais encore ? En revenir aux fondations de la République ? Autre forme de fondamentalisme ? Le fondamentalisme vrai est une juste interprétation de "l'esprit des lois" ?

(KEPEL, Gilles, La fracture, Gallimard, 2017.)