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lundi 1 juillet 2019

L'intelligence artificielle n'existe pas

Un des créateurs de Siri donne son opinion sur l'intelligence artificielle. Elle n'existe pas. Ce n'est pas une intelligence. C'est une suite d'instructions, qui ne fait que ce qu'on lui dit. N'ayez pas peur du méchant robot, il n'existera jamais. D'ailleurs la transformation numérique est face à un formidable problème : elle a besoin d'une quantité invraisemblable d'énergie. En 2020, l'économie digitale consommera 20% de l'énergie électrique de la planète, dit-il. Qu'en sera-t-il le jour où la technologie aura muri et que le monde entier en fera un usage intensif ? A tâche égale, un ordinateur consomme vingt mille fois plus qu'un cerveau. Il va falloir, en urgence, passer du Big data, au small data.

Le danger n'est pas que l'IA rende obsolète l'homme, mais le contraire : que l'homme attende tellement de l'IA qu'il s'en désintéresse totalement le jour, prochain, où il constatera que rien n'en sort. Ce sera l'hiver de l'IA. Il y en a déjà eu deux autres, pour les mêmes raisons.

Luc Julia est un partisan de "l'intelligence augmentée". L'ordinateur ne se bat pas contre l'homme, il est là pour démultiplier ses capacités. L'avenir est l'Internet des objets. Mais il en donne, involontairement, une vision peu séduisante. Nous vivrons dans un monde totalement artificiel, de capteurs qui analysent le contenu des toilettes et de bitume qui rend nos chutes douces. Et si nous inventions la nature ?

Il raconte aussi sa vie. Il commence au CNRS, avant de partir aux USA, au MIT puis à Stanford. A l'époque de la précédente vague d'IA. Sa spécialité est ce que l'on appelle aujourd'hui l'objet connecté. On lui donne un laboratoire, puis il monte un incubateur, dont sortent quelques start up. Ensuite, il est recruté par HP, Apple et Samsung, pour mettre en oeuvre le savoir-faire qu'il a acquis, et diriger de très grands projets. Aujourd'hui, il préside le centre de recherche de Samsung en France.

Ce que je retiens, surtout, c'est la capacité des USA à financer, pendant des décennies, des chimères. Car, beaucoup de ce dont il est question ici, et que j'ai rencontré au cours de ma carrière, est, en fait, un programme de recherche. Certes il en sort des résultats concrets, et de grandes fortunes. Mais que nous apportent-ils ?

vendredi 6 juin 2014

Une politique de la langue

Drôle de livre. En 1793, l’abbé Grégoire lance une enquête sur les patois. Il transmet un questionnaire à des correspondants locaux. Il veut connaître la nature de ces patois. Cela ressemble à une étude anthropologique. Les trois auteurs du livre analysent questionnaire et réponses.

Ce qu’il y a d’étrange est l’écart entre ce que je lis de ces textes et le traitement qui en est fait, et qui se présente, fort scientifiquement, comme la seule expression possible de la vérité.

Qu’est-ce que je lis ? 1793, c’est la Révolution en danger. Les révolutionnaires constatent que, faute d’une langue commune, la population ne comprend pas leurs intentions. Soit on y résiste, soit, à l’envers, on les trahit. Leur théorie est que cette multitude de langues est une arme du féodalisme, qui a toujours voulu diviser pour régner. (En analysant le manque de rationalité des zones d'implantation des langues locales, ils apportent des preuves convaincantes de cette assertion.) Finalement, ayant peu d’argent, la République enverra quelques maîtres d’école dans les régions qui semblent en avoir le plus besoin. Dans ce contexte, le questionnaire de l’abbé Grégoire peut être une tentative de compréhension des cultures locales, afin de les faire évoluer.

Que disent nos auteurs ? Ils interprètent ces textes à la lumière des événements de 68. La parole du peuple a fait trembler le pouvoir central. Eh bien, l’abbé Grégoire c’est de Gaulle. Et il veut asservir le peuple. Comment ? Par une langue unique diffusée par l’école, agent des basses œuvres du mal. Ils s’attellent à démonter ses intentions machiavéliques. En faisant preuve d’un manque de rigueur intellectuelle stupéfiant. Exemple. L’abbé Grégoire écrit à ses correspondants de l’excuser par avance, car il ne pourra sûrement pas les remercier de leurs travaux. Or, il les remercie tout de même. Voilà bien qui prouve sa duplicité !, s’exclament nos auteurs. Pour ma part, je n’y vois que simple politesse.

Mais ce sont les correspondants de l’abbé Grégoire qui sont le plus mal traités. Ce ne sont que de pauvres types, fascinés par la ville, à qui on demande de scier leurs racines. Moi, je trouve qu’ils semblent fort cultivés. Et qu’ils ne se laissent pas impressionner. D’ailleurs, l’abbé Grégoire n’est-il pas lui-même un provincial ?

Curieusement, l’attitude des auteurs est le reflet exact de ce qu’ils reprochent à l’abbé Grégoire. Ils font preuve d’un mépris étonnant vis-à-vis de leur sujet. La morgue de l’intellectuel comme jamais elle ne s’était exprimée. Et quelle langue ! Ils se sont baptisés scientifiques. Ils se veulent apparemment aussi stylistes. Le texte n’est compréhensible que par l’initié (auquel, d’ailleurs, ils n’arrêtent pas de décocher des sous-entendus). Exemple :
Mais, par là, ils trahissent leur position, liée aux règles d’une langue, séduite par les voix d’une filiation, et mobile sur une surface linguistique tant qu’une expérience révolutionnaire plus directe ou plus prolongée ne les assure pas d’être témoins d’un Zeitgeist, d’une force au travail dans l’épaisseur de la société.
Où mène cet extraordinaire délire d’autosatisfaction ? A l’apologie du féodalisme, puisque l’action révolutionnaire fut le mal ! Or, ce sont de telles théories qui prévalent depuis 68. Ce sont elles qui ont démoli l’école pour pouvoir en libérer le peuple. Et qui, de ce fait, ont réinstallé l’Ancien régime. La domination des héritiers de ceux de nos auteurs qui ont eu des enfants.

(CERTEAU, Michel de, JULIA, Dominique, REVEL, Jacques, Une politique de la langue, Folio histoire, 2002 - première édition, 1975.)

lundi 17 septembre 2012

Journées européennes du patrimoine


Visite de l’Institut de Physique Chimie, fondé par Jean Perrin, et de l’Institut Henri Poincaré, créé par Emile Borel. Chez ce dernier, l’objet de la visite était une collection de représentations de fonctions et figures mathématiques, en trois dimensions. Pas très belles. Mais remarquables de précision quant on songe qu’il a fallu les fabriquer à la main.
Cela m’a fait regretter de ne pas avoir apporté plus d’attention aux mathématiques. Elles sont enseignées comme une sorte de test d’intelligence, alors qu’il faudrait les apprendre comme le font les médecins : en en emmagasinant les résultats dans sa mémoire. (Ma tête n’est tout de même pas un désert : en rentrant chez moi, j’ai ouvert le livre d’Henri Cartan sur les fonctions analytiques ; j’ai constaté avec soulagement que mes idées se remettaient en place.) Plus intéressant, à mon goût, un volume, homogène, qui a un seul point d’équilibre (stable). Il aurait été obtenu par bricolage, semble-t-il.

Puis Institut Curie. Plutôt pauvre ce laboratoire et que le jardin que Marie Curie semble avoir tant aimé est petit et misérable ! Pauvre science ?

Passage au Collège Boncourt. Après avoir appartenu à Polytechnique, il est devenu ministère de la recherche. Un ministère ? Plutôt un bureau dans un bâtiment ancien. Pauvre recherche ?
Plus curieux : derrière le jardin du « collège » est l’ancien amphi de Polytechnique. Il a été transformé en une bibliothèque dans laquelle se trouvait le bureau de Claude Lévi-Strauss.

J’ai fini ma tournée par le collège des Ecossais, rue du Cardinal Lemoine. Fort pauvre, lui aussi. Domaine des Dominicains, il héberge une maternelle, une école primaire, un pensionnat pour jeunes filles vertueuses, une petite chapelle, dans laquelle est placée la cervelle de Jacques II d’Angleterre. La rue ayant été abaissée, l’ancienne porte est au premier étage.

Partout, il y avait des guides, ce que je n’attendais pas. Bénévoles, probablement. Tout ceci a quelque chose de « citoyen », comme le vote. Découverte du patrimoine, de l’héritage, de sa culture, mais aussi de ceux qui l’habitent et le font vivre. Cela crée ou recrée un lien avec sa nation. Pas aussi innocentes qu’elles le paraissent spontanément, ces journées ?

En cherchant le nom de l’Institut de Jean Perrin, je me suis rendu-compte que tous les scientifiques de l’époque, les Perrin, les Curie, les Borel… étaient liés les uns aux autres. J’ai lu quelques biographies, Borel, Hadamard, Bertrand, Lévy, Julia… Tous plus ou moins premiers de Normale Sup (et de Polytechnique). Tous brillants (Bertrand suivait les cours de Polytechnique à 11 ans !). Et, curieusement, pas si lointains que cela : mon professeur de mathématiques de math spé avait connu Hadamard. (Elle appartenait apparemment à une dynastie de mathématiciens.)

La France semble bien loin de cet âge d’or scientifique. Avons-nous épuisé ce que les mathématiques avaient de facile ? Ou était-il plus difficile d’être scientifique au 19ème siècle, ce qui faisait que ceux qui le devenaient avaient plus de place à occuper qu’aujourd’hui ?