jeudi 17 juin 2021

Le temps et le changement

Question : "ça concerne la conduite du changement... Un des points majeurs, vu de moi, est de definir des objectifs abordables de temps nécessaire à la transformation. Un exemple typique pour moi est la transformation de la machine de vente. Dans quel timing peut on s'attendre à voir des résultats probants ? Eh bien il faut prendre en compte des aspects comme la durée moyenne du cycle de vente. Si le produit nécessite en moyenne 12 mois de cycle de vente, alors, il ne faut pas s'attendre a pouvoir en mesurer les résultats avant au moins 18 a 24 mois... J'ai vu tellement de boss de ventes se faire virer avant même la durée du cycle de vente, parce que les résultats "tardaient" à venir. Et à l'inverse, j'ai vu des nouveaux boss des ventes cueillir les lauriers qu'ils n'avaient pas semé... Ce point fait-il partie des principes de base de la conduite du changement ?"

Effectivement, il y a là un point de conduite du changement mal traité et mal compris. Pourquoi ? Parce qu'il y a une différence de point de vue et d'expérience entre celui qui demande le changement, et celui qui le fait. Il faut du temps au second, alors que le premier veut un résultat immédiat. Du coup, j'ai rencontré beaucoup de dirigeants qui se sont fait licencier, alors qu'ils faisaient un travail remarquable. 

Pour ce sortir de cette "injonction paradoxale", il existe une technique. Il faut expliquer la dimension du changement, sa complexité, etc., puis dire comment on va résoudre le problème (étapes), et ensuite donner une série de jalons, avec critères d'évaluation, qui ponctuent le parcours. En fait, il faut signer un "contrat" entre les deux parties. 

Ces critères d'évaluation peuvent être plus ou moins "qualitatifs" (par exemple obtenir un rendez-vous avec un très grand compte exceptionnellement prestigieux). Ce qui est essentiel, et toute la subtilité de la technique est là, c'est qu'ils paraissent être des preuves fortes, quasi surprenantes, que l'on est sur la bonne voie. Il faut ensuite que l'on tienne le plan, jalon par jalon, quitte à ce qu'il y ait des "coups de théâtre", mais que l'on montre, à chaque fois, que, si le plan d'action ne peut être appliqué, on a trouvé une meilleure idée, et que l'on garde le cap. C'est le second point clé de la méthode.

Peut être plus important que la technique est de comprendre sa raison. Celui qui demande des délais invraisemblables est, lui-même, pris dans une chaîne de décision. Par exemple un fonds d'investissement a lui-même des actionnaires, et ainsi de suite. Cette chaîne de décision, très impersonnelle, ne peut pas comprendre d'arguments sophistiqués. En conséquence, ce dont à besoin l'interlocuteur de celui qui est responsable du changement, c'est d'un argumentaire simple qu'il va, à son tour, exposer aux échelons supérieurs de la chaîne. 

mercredi 16 juin 2021

Le retour de Michel Crozier ?

Il y a un changement à la française, je crois. C'est celui qu'a mené Michel Crozier, il y a quelques décennies. Il correspond à un renouveau du pays, oublié aujourd'hui, mais qui a eu lieu au moment où l'offensive japonaise a commencé à battre de l'aile. Ce type de changement part d'en bas. Pour résoudre les problèmes systémiques d'un Air France ou d'une SNCF, il demande son avis aux gens du terrain. Et il en tire une vision globale, que le haut peut mettre en oeuvre. 

Je me demande si notre gouvernement n'essaie pas de faire du Michel Crozier sans le savoir. L'autre jour j'entendais le directeur de la stratégie de l'ANCT (remplaçant de la DATAR) dire que son agence cherchait à trouver ce que les territoires faisaient de bien, pour le faire connaître. De même, l'Etat négocie des contrats de relance avec les collectivités locales. Contrats qui devraient déboucher, me semble-t-il, sur 834 expérimentations. Le changement n'est plus imposé par le haut. Il part d'en bas.

Pourquoi cela ne marche-t-il pas encore ? Parce que le gouvernement n'a pas encore réinventé la technique Crozier. Il est toujours dans une forme de laisser-faire maladroit. Comme cela a été le cas avec son "comité citoyen", une technique bien connue des études de marché, et qui n'est pas adaptée, c'est de notoriété publique dans ce milieu, à la question que l'on voulait lui faire résoudre. La méthode Crozier demande une enquête. Celui qui la mène doit vouloir changer les choses. Il n'est pas passif. Il cherche à identifier les questions à résoudre, les solutions de ces problèmes, et les personnes clés qui sont sur le chemin critique du changement. 

Michel Crozier nous dit : encore un petit effort ?

Chasse en meute

La faiblesse de la PME française ? Elle ne chasse pas en meute. Voilà ce que l'on me dit depuis que j'enquête sur la question.

La chasse en meute a quelque-chose de culturel. La chasse en meute italienne n'est pas la même que l'allemande, me dit-on aussi. C'est, d'ailleurs, une question qui semble beaucoup moins évidente que ce que je pensais quand j'ai découvert ce sujet. 

Prenons le cas allemand, tel que j'en ai entendu parler récemment. Quand il y a appel d'offres, une entreprise et ses sous-traitants (allemands) répondent ensemble. En France, une seule entreprise répond. Lorsqu'elle a gagné, elle fait, elle-même, des appels d'offres. D'une part il est fréquent qu'elle ne travaille pas avec des Français, d'autre part la relation qu'elle a avec eux est très différente de celle qu'ont les Allemands, puisque ces derniers ont conçu l'offre ensemble, alors que l'entreprise française impose des spécifications à ses sous-traitants. 

Ne faisons pas d'angélisme, me dit-on encore. Les relations entre Allemands ne sont pas tendres. D'ailleurs, quand on y regarde bien, tous les membres du groupe partagent le risque de l'appel d'offres, alors que, seule, la grande entreprise française le fait. Si les Allemands chassent en meute ce n'est peut être pas tant qu'ils veulent rester entre Allemands que parce qu'ils y trouvent un intérêt : leur groupe fonctionne comme ce que M.Porter appelle un "business cluster" : tout le monde apprend en même temps, et tout le monde profite de ce que l'autre a appris. C'est une sorte de cercle vertueux. Et c'est ce qui fait que ce dispositif ne peut pas être battu par une sous-traitance low cost, à la française. Car une fois qu'il est concurrentiel, il devient toujours meilleur, alors que la sous-traitance low cost ne fait que stagner. 

Le fait que cela n'a rien de culturel est démontré par ce que l'on trouve, en France, des entreprises qui ont adopté ce dispositif

mardi 15 juin 2021

Reynaldo Hahn

Reynaldo Hahn reviendrait-il à la mode ? Jusque-là je le connaissais comme ami de Proust. L'autre jour j'ai entendu quelques-unes de ses mélodies à la Tribune des critiques de disques (France Musique), et grande surprise : j'ai aimé. Avec les poèmes qui allaient avec (Victor Hugo et Verlaine). En fait, il en est de plus en plus question. 

Comment expliquer ce retour en grâce ? Serait-ce une forme de réaction à la musique abstraite et intellectualiste, contemporaine ? Comme pour le baroque, qui s'échappe de Bach et de Vivaldi et retrouve des compositeurs oubliés depuis des siècles, une tentative de renouveler la musique classique, en revenant à ses sources ? 

Le résistant était-il un terroriste ?

Marc Ferro expliquait que pendant la guerre et longtemps ensuite, on a considéré les résistants comme des terroristes. Il est vrai qu'en représailles, on fusillait des otages. 

Mais n'est-ce pas la règle de la guerre ? Quand un pays bombarde les populations d'un autre pays, ce dernier procède à des représailles, en bombardant à son tour.

Et on peut se demander si la résistance, qui a très peu de moyens, et beaucoup de courage (un résistant n'est pas considéré comme un militaire), ne fait pas bien plus de dommages que l'armée traditionnelle. La résistance espagnole, en particulier, semble avoir beaucoup nuit à l'invincible Napoléon, par exemple. 

Certes, mais une guerre est-elle propice à une pensée rationnelle ?

lundi 14 juin 2021

Feed back positif

En reprenant des références qui me servent à étudier la PME, une chose m'a frappé. Toutes ces études ont le même biais. Elles commencent par dire ce qui ne va pas (et elles sont d'accord sur le sujet), et, ensuite, elles cherchent comment y remédier. Je crois que c'est très improductif : la critique provoque le rejet. 

J'ai adopté une autre approche. Je pars de ce qui va, et je cherche comment en profiter. Et ce qui va est que nos PME ont une créativité, mondialement, exceptionnelle. (Et c'est, d'ailleurs, en partie pour compenser ce qui ne va pas.)

Tout change, alors. En effet, "ce qui ne va pas" devient un moyen facile de se développer, pour pas cher, un quasi hold up : puisque d'autres le font, il suffit de les copier ! 

Cette approche, pas tellement courante dans notre culture, est appelée par les psychologues : "feedback positif". 

Heur et malheur de l'art moderne

La "création contemporaine" a envahi France Musique. 

Une théorie. Au 19ème siècle, l'art a fait l'objet d'une mode dans la haute société. Comme on le lit chez Proust, sa principale occupation était de faire preuve de "bon goût", en découvrant de nouveaux talents. Par conséquent, le véritable artiste devait être un innovateur, cf. les impressionnistes, Cézanne, Whistler, Picasso... Il "épatait le bourgeois", en le choquant. Et il devenait très riche. Mais le bourgeois, épaté, a vu le parti qu'il pouvait tirer de l'affaire. Il a acheté l'art. Il se fiche qu'il soit laid, ou qu'il soit beau. Le tout est qu'il fasse l'objet d'une sain mouvement spéculatif, comme une action. Seulement il a acheté l'art matériel, ce qui peut être acheté, donc les tableaux et pas la musique. 

Aujourd'hui les milieux intellectuels pensent toujours que le véritable artiste doit choquer les conventions, parce qu'il doit être en avance sur son temps. Et qu'ils sont des précurseurs du changement. Seulement, là où il n'y a pas spéculation, il n'y a pas de marché pour l'art révolutionnaire. Il y a Radio Classique. 

dimanche 13 juin 2021

Pascal Bruckner

Pascal Bruckner m'était inconnu. (Je me méfie de tout ce qui est contemporain, d'ailleurs j'ai peu de temps pour lire.) France Culture me fait comprendre que c'est un écrivain célèbre (entretiens d'A voix nue). Et, surtout, que sa pensée est en contradiction avec ce que je croyais la seule pensée autorisée. Et qu'il ne serait pas seul dans son cas. Il ferait parti d'un clan de célébrités, que je ne connais pas mieux : celui de MM.Glucksmann, BHL et Finkielkraut. Et je découvre que des gens comme Marc Ferro ou Jacques Bouveresse, autres intellectuels respectés, eux aussi, contestaient la doxa, depuis longtemps. Et ce simplement en comparant les propos de la doxa avec les faits.

Mais alors, et si cette "pensée autorisée" ou "socialement avancée" était celle d'une infime minorité ? (Même dans son camp d'intellectuels : car qui peut lire Pascal Bruckner sinon un intellectuel ?) Et si elle avait réussi à faire perdre le nord à toute la société, à commencer par nos partis politiques traditionnels, en faisant croire que nous n'avions que le choix entre elle et le FN. Et si elle était la cause de la position dominante du FN ? Et ce, peut-être pas exclusivement pour une question d'idées, mais parce qu'en ayant égaré le barreur, elle l'a fait entrer dans une zone de tempête, et que les passagers en souffrent ?

Phénomène à analyser par les sciences du changement ? Fameux effet de levier dont parle la systémique ? Une société est pilotée par des forces mystérieuses, qui se manoeuvrent sans moyens, pour peu que l'on soit bien placé ? Dans ce cas, les points névralgiques sont situés dans l'université, mais aussi, paradoxe, dans les milieux d'affaire. 

En tout cas, ce qui est bien connu est la façon dont se fait le changement. Par transition de phase. La majorité découvre, soudainement, qu'elle est une majorité. Que l'opinion qu'elle croyait minoritaire est partagée par tous. 

Liberté de parole de D.Trump

Il ne fallait pas couper le tweet de Trump, disait un intellectuel. Une entreprise privée ne peut pas s'en prendre à la liberté de parole, qui est un droit. 

Et si les tweets de M.Trump avaient déclenché une insurrection ? Atteinte à l'ordre public, c'est aussi un principe démocratique.

On est peut être dans une question de responsabilité. L'homme doit agir en fonction de sa conscience. Je coupe ou non le sifflet. Et ensuite, c'est à la justice de juger, à son rythme. Etre responsable, c'est s'exposer à être attaqué par la justice, et, peut-être, à consacrer une partie de sa vie à défendre ses décisions, voire à séjourner en prison. C'est un sacerdoce.

(Quand la bourse s'échauffe, les cotations sont coupées. Cela généralement apaise les esprits...)

Jardinier augmenté

 Le hasard m'a donné un jardin. Nouveaux problèmes. En particulier comment tailler, et bien tailler ? Je me demande si les conseils que l'on me donne sont bons. En particulier, depuis que je ne taille plus un rosier jusque-là famélique, il est devenu magnifique. De même, il est dit de "rabattre les fuchsia". Mais ils se portent très bien sans être "rabattus". 

Je me demande si le bon jardinier n'est pas, simplement, un observateur de la nature. La technique, l'expérience accumulée des autres, ne vient qu'après. Je me demande aussi si toute notre société ne nous dit pas de faire le contraire. Elle croit aux normes. Et elle impose ses normes à la nature, mais aussi à nous. Avant même de voir la nature, nous sommes programmés pour être "le maître et le possesseur de la nature". 

Un temps, il était à la mode de parler "d'intelligence augmentée". Cela ne s'applique-t-il pas au jardinier ?