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jeudi 4 octobre 2012

Qu’est-ce que la réalité ?

New Scientist se demande ce qu’est la réalité. Un philosophe commence. Il est supposé définir la réalité. Ses définitions préférées : ce qui existe sans l’homme – ce qui signifie que l’homme n’est pas réel, et la particule fondamentale, celle dont dépend tout le reste. Et si elle n’existait pas ? Et quid de la nature ondulatoire de la matière ? Quid du chaos et des travaux de Poincaré ? Quid de la systémique, qui observe que le système est autre chose que ses composants ?...
Un autre article dit que la réalité, ce sont les mathématiques. La physique n’est-elle pas paumée quand elle ne peut pas mathématiser ? Quant aux mathématiques pures elles nous révèlent un univers qui existe, mais que nous n’avons pas (encore) réussi à percevoir.

Le physicien est confondu d’admiration devant ses équations. La nature est mathématique, c’est certain. Mais mon expérience est autre. Je suis un ingénieur, et mon monde n’est pas mathématique. Mon début de carrière fut même la Bérézina des mathématiques. Rien ne marchait. Ça a commencé avec le contrôle des systèmes, en Angleterre, qui a rapidement tourné au système expert. Puis je me suis occupé de FAO pour Dassault systèmes. Le premier problème que j’ai posé a mis en déroute un normalien : l’élite mathématique s’y cassait les dents depuis des siècles (il n’était pourtant question que d’empiler des sphères). Ensuite, il a fallu trouver toutes les racines de millions d’équations du huitième degré, puis ce fut la dynamique et ses équations différentielles que l’on ne sait pas résoudre, sauf avec des heuristiques dont on n’a aucune idée de la précision. Mais le pire était l’intersection de segments : comment prendre en compte les incertitudes dues aux erreurs de calcul de l’ordinateur ? Et je ne parle pas des arcs de cercles. J’ai même eu droit à une illustration du théorème de Gödel. (A ce sujet, il est curieux qu’une science de la vérité se trouve parfois incapable de dire si quelque chose est vrai ou faux, à moins de le décider au préalable. Si un barbier rase les hommes qui ne se rasent pas, le barbier se rase-t-il ?) Quant au domaine qui m’intéresse aujourd’hui, le fonctionnement des organisations humaines, il est hors de portée de la moindre modélisation, à tel point qu’il est jugé comme n’étant pas sérieux.  

Si les mathématiques sont la réalité, elle est bien petite, et bien médiocre. Mais peut être, doit-on dire (apparemment) comme Binet de l’intelligence : c’est ce que mesurent mes tests ? Il faut définir la réalité comme étant les mathématiques ? Le mathématicien s’est-il fait capturer par son sujet d’étude, dont il a fait un Dieu ? 

dimanche 28 septembre 2008

L’intellectuel, fondamentaliste de la raison

Les commentaires d’Hervé Kabla sur Neocon et mes observations sur les économistes américains me rappellent quelqu’un qui a marqué l’histoire : l’intellectuel. Portrait d’un fléau moderne.
  • Tocqueville n’en pensait pas grand bien. L’intellectuel croit trouver la vérité dans sa pensée, ou dans ses équations. Il n’a aucune hésitation à risquer notre vie pour ses idées. La guerre d’Irak est un élément de la liste interminable de ses méfaits. À lui s’applique ce que disent les religions des sectes : leur erreur est de croire qu’elles ont trouvé la vérité.
  • Bizarrement, la croyance en l’existence d’une vérité accessible à l’esprit humain a été trahie par ce qui aurait dû la justifier : la Mécanique classique. À la fin du 19ème siècle Poincaré a étudié le problème des trois corps. Résultat ? Pour savoir si, par exemple, Mercure ne va pas être éjecté du système solaire, il faut connaître la position des planètes avec une infinie précision. Début de la théorie du chaos : un écart microscopique peut avoir un effet macroscopique.
  • Pas besoin de faire appel à la météo pour en voir des manifestations. Vous réformez la Russie, brutalement des phénomènes inattendus surviennent. Des forces ignorées se réveillent. Le pays éclate, une mafia apparaît… Vous déréglementez l’énergie californienne, vos fournisseurs utilisent les failles du marché pour vous ruiner (et plongent votre Etat dans le noir). Vous réorganisez votre entreprise en unités indépendantes, leurs luttes paralysent son fonctionnement… Le changement c’est le chaos !
  • C’est pourquoi la science du changement est le contrôle : c’est se donner les moyens d’intervenir quand un phénomène imprévu menace de déstabiliser l’édifice. C’est pourquoi le « deleveraging » de l’économie va demander de la vigilance.
Compléments :
  • PETERSON, Ivars, Le chaos dans le système solaire, Pour la Science, 1995.
  • EKELAND, Ivar, Le chaos, Flammarion, 2002.
  • Sur la Russie : Changement en Russie.
  • Sur la Californie : voir l’article que Wikipedia anglais consacre au sujet de la déréglementation de son énergie.
  • Sur le deleveraging de l’économie : Meilleure stratégie ? Serrer les fesses.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, L’Ancien Régime et la Révolution, Flammarion, 1985.

mercredi 27 août 2008

Faisons danser les dinosaures

Deux notes de ce blog se contredisent :
  1. Dans l’une (Mesurer la capacité au changement d’une entreprise), utilisant la théorie des leaders / managers de John Kotter, j’explique que l’adaptabilité se mesure au nombre de « leaders ».
  2. Dans l’autre (Entreprise, bien commun), je dis que l’entreprise tend à s’auto-organiser. Pas besoin de leaders. Peut-être d’une cellule d’animation du changement, verticale.

La contradiction n’est qu’apparente. L’organisation de l’entreprise française et américaine est dite « bureaucratique ». Ce n’est pas une insulte. C’est un type de fonctionnement qui consiste à décider en haut, et à exécuter en bas. La bureaucratie a été vue comme ce que le progrès avait de mieux à proposer au monde au 19ème et à plusieurs moments du 20ème siècle. Notamment pendant quelques décennies de l’après guerre. La bureaucratie, c’est la raison qui éclaire l'humanité.

Ce modèle demande à avoir une tête capable de voir loin, et d’en déduire un plan optimal exécuté par ceux dont c’est le rôle.

Les scientifiques ont constaté il y a longtemps que l’avenir était imprévisible (c’est notamment la théorie du chaos). Mais les économistes et les hommes d’affaires ne les croyaient pas. Jusqu’aux années 70.

On a donc dû faire évoluer des bureaucraties, des populations de personnes qui se considéraient comme des exécutants. Et c’est un travail de titan. Et c’est pour cela que l’on est content lorsque l’on rencontre un « leader », qui sait rendre flexible une portion, au moins, de ce mammouth. C’est de là, je soupçonne, que vient la théorie de John Kotter. Mon expérience me fait l’approuver.

Cependant, souvent lors d’un changement, les « exécutants » découvrent que leur management apprécie l'initiative. Ils constatent qu’ils peuvent sérieusement améliorer l'agrément de leur travail. En éliminer les dysfonctionnements. On les félicite : c’était de là que venaient les difficultés de l’entreprise.

Du coup, ils apprennent à « s’auto-organiser ». Degré ultime de l’adaptation au changement ?

Considérations annexes :

  • Sur la bureaucratie comme principe d'organisation de la société française : CROZIER, Michel, Le phénomène bureaucratique, Seuil, 1971.
  • Sur la théorie du chaos, un petit livre : EKELAND, Ivar, Le chaos, Flammarion, 2002.
  • L'intuition que la raison peut nous conduire de manière imparable trouvait un fort appui dans la mécanique newtonienne. Or, Poincaré a montré il y a plus d'un siècle que celle-ci demandait une connaissance de conditions initiales parfaites. Les petits écarts sont susceptibles d'amplifications quasi infinies. Conséquence concrète : impossible de savoir si le système solaire n'éjectera pas une de ses planètes d'ici quelques centaines de millions d'années. PETERSON, Ivars, Le chaos dans le système solaire, Pour la Science, 1995.
  • Friederich von Hayek voulait convaincre les économistes du désespoir de leur quête positiviste. Faible réussite. CALDWELL, Bruce, Hayek's Challenge: An Intellectual Biography of F.A. Hayek, University of Chicago Press, 2005.