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samedi 16 février 2013

Le siècle des utopies ?

Je lis Thatcher and sons, les réformes thatchériennes en Angleterre, et relis l’étude sur le totalitarisme de Hannah Arendt. Parallèles imprévus. Et inquiétants.

Nazisme, communisme et libéralisme, même combat ?
La théorie d’Hannah Arendt est que nazisme et communisme ont voulu réaliser une utopie. Ils ont cru que tout était possible. Pour réaliser ce qui n’est pas possible, ils ont détruit les conditions qui rendent l’homme humain. Comment ? Par le changement pour le changement. (Ce qui ne peut me laisser indifférent !)
Le plus surprenant dans Thatcher and sons, est que l’on y découvre que ce n’est pas Thatcher qui a appliqué le Thatchérisme, mais ses opposants, et surtout le reste de l’Europe. Même nous : les réformes du précédent quinquennat semblent un décalque des réformes anglaises ! Inattendu. Mais surtout, le Thatchérisme était une utopie. Il voulait remplacer la culture du service publique et de la démocratie, corrompus par le socialisme, par celle de l’entreprise. Mais, par « entreprise » il n’entendait pas PME, mais cabinets de conseil ! En 10 ans le gouvernement britannique a dépensé 70md£ en conseil ! Et ces cabinets voulaient installer le marché dans tout ce qu’ils touchaient. Pour cela, ils prônaient le changement pour le changement…

Tocqueville avait-il raison ?
Cela m’a rappelé Tocqueville, qui voyait la révolution française comme la tentative de réalisation d’une utopie. L’illusion d’un monde construit sur la raison. Sommes-nous victimes des illusions de la raison ?

Ou Polanyi ?
Mais il y a un autre livre qui modélise encore mieux à notre situation. C’est La grande transformation de Polanyi. Selon lui, l’histoire récente du monde s’explique par sa réaction à une utopie. Celle du marché. L’utopie du marché veut que tout soit échangeable, comme un produit, de l’homme (marché du travail), à la terre (marché de l’immobilier). Ce qui demande standardisation (tout homme doit être comparable), et mobilité totale (pas de lien social, pas de famille en particulier) : le produit doit aller au plus offrant. D’après Polanyi, les totalitarismes, le colonialisme… seraient des tentatives de rejeter cette utopie de chez-soi, parce qu’elle est invivable, vers les faibles.

Crises de folie de la raison ?
Peut-on construire une théorie du phénomène ? Et si nos crises étaient des sortes de crises d’adolescence de la raison ? Depuis les Lumières l’individu a pris le dessus sur la société. En conséquence, il peut être logique qu’il veuille reconstruire le monde selon ce que lui dicte son cerveau. Celui-ci étant extraordinairement limité, cela le conduit à des désastres.
Surtout, le Surindividu étant le boutiquier anglo-saxon, il est peut-être normal que le degré zéro de l’intelligence, la fiction du tout produit, se soit imposée. Et qu’elle cherche à nous contraindre par sa poigne de fer invisible.
Comment permettre la dimension individuelle de l’existence et éviter ses crises de folie sans aliénation sociale de l’individu ? La raison, qui nous a rendu de bien mauvais services, peut-elle nous indiquer le chemin ? 

vendredi 16 janvier 2009

Les marchés parient sur l'explosion de la zone euro

Un article de Jean Quatremer.

L’écart entre taux d’intérêt que paient les pays de la zone Euro pour leurs dettes a brutalement augmenté. Auparavant, le marché ne faisait pas de différence entre ses membres. Puisque dorénavant il en fait, c’est qu’il pense qu’ils vont se séparer.

The Economist (L’Euro, qu’en dire ?) avait noté le phénomène il y a quelques temps. C'était un bien : il force les pays les moins sérieux à plus de rigueur, pour ne pas sortir de la zone.

Mais ce renchérissement des taux, qui, comme souvent en régime capitaliste, est un cercle vicieux, est particulièrement pervers en période de crise : plus le pays s'endette pour redresser son économie, plus le marché doute de lui, lui fait payer chère sa dette et complique son redressement.

La zone Euro envisage de demander à ses membres de promettre la rigueur une fois la crise passée, et de créer des obligations européennes : chacun paierait ses emprunts au même prix.

J’en reviens à mes idées de Greed and Fear. Il me semble que contrairement à ce que pensent les Anglo-saxons, les marchés ne « veulent »  pas le bien de l’humanité, mais ont été infiltrés par ce qu’elle a de plus abjecte. Ils essaient de s’enrichir par destruction du tissu social, en exploitant ses failles, ses alliés objectifs, qui sont nos tendances à l’individualisme, au chacun pour soi. Dans le cas de l’UE, ce pourrait être l’orgueil allemand, qui est las de devoir supporter tant de médiocres, ou, parallèlement, des parasites (le « free rider » de la théorie économique) qui exploiteraient le groupe à leur profit et le condamnerait à mort pour inefficacité.

La solution ? C’est la solidarité et un contrôle accru de la gestion des pays de la zone. Ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, aurait dit Nietzsche. Mérite du marché ?

Si la zone résiste, il « s’intéressera » probablement à d’autres proies moins coriaces (À vendre, pays pauvre). 

Compléments :

samedi 10 janvier 2009

Le triomphe des OGM

Monsanto et ses OGM : anticycliques ? Monsanto boosted by South American demand (Hal Weitzman, FT.com, 7 janvier) : sur le dernier trimestre (jusqu'à fin novembre), le résultat net de Monsanto a été de 556m$, contre 256 prévus. Raison ? Essentiellement le Brésil et l’Argentine.

Au début des années 2000, on donnait Monsanto pour mort. Et pourtant, c’est une des entreprises mondiales les plus rentables. Elle est promise à l’avenir le plus brillant. Que s’est-il passé ?

Monsanto est une très ancienne société, originellement un chimiste. Après plusieurs décennies de recherche, elle commercialise en 1996 ses premières semences génétiquement modifiées, coton et soja, et du blé quelques temps après. L’intérêt ? La plante n’a pas besoin d’herbicides pour se défendre contre les parasites, ou, au contraire, elle devient résistante à l’herbicide, ce qui permet d’en utiliser plus, sans la tuer.

Mais l’innovation est un échec : réaction brutale de pays riches (notamment le Japon, l’Europe et l’Australie), qui mettent en place des politiques d’étiquetage à l’effet dissuasif.

En 2000, Monsanto, fortement endettée, est achetée par Pharmacia, qui la dépossède de son activité pharmaceutique et remet sur le marché l’activité agricole, en 2002.

Surprise, les affaires de la société se redressent. Elle se concentre sur ses quelques produits les plus prometteurs, et sur les pays les moins regardants : États-Unis et pays pauvres. Un grand succès : le Brésil, deuxième producteur mondial de soja, commence par interdire les OGM, mais ses producteurs se fournissent en contrebande, ce qui amène finalement le pays à autoriser la production de soja transgénique.

Aujourd’hui, l’entreprise, qui se trouve quasiment en situation de monopole, est très rentable et connaît un développement rapide. Elle poursuit de manière quasi monomaniaque le développement de nouveaux produits transgéniques, ayant construit des laboratoires de recherche et développement qui sont de véritables machines de guerre, l’obsession de leurs dirigeants étant de sortir de plus en plus vite des produits de plus en plus performants.

2 réflexions :
  • Monsanto est l’idéal type de l’entreprise américaine, déterminée et concentrée sur son objectif, quasiment indestructible. Le titre de l’article dont j’ai tiré ce résumé « betting the farm » (ça passe ou ça casse) dit tout.
  • Il me fait penser à la théorie de Polanyi. Notre histoire récente est celle de l’illusion du marché. Cette illusion détruit tout ce qu’elle touche, c’est pour cela que les pays riches veulent s’en protéger, en l’expédiant chez ceux qui ne peuvent le faire. C’est la même chose pour les OGM : les pays riches en ont peur et les ont vendus aux pauvres. Eux n’ont pas les moyens d’être inquiets. Le capitalisme a besoin de pauvres et se les fabrique ?
Compléments :
  • Schonfeld, Erick, Betting the farm, Business 2.0, Septembre 2005. Les Américains ne semblent pas plus favorables que les Européens aux OGM, seulement ils ne savent pas qu’ils en consomment. C’est du moins ce que dit cet article, pro OGM.
  • POLANYI, Karl, The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time, Beacon Press 2001.

dimanche 5 octobre 2008

À la découverte de la philosophie allemande

Aventures d’un explorateur.

Il y a quelques années (Biographie orientée changement) j’ai écrit mon expérience pratique des transformations de l’entreprise. Et découvert que ce que je disais avait été dit avant moi. Pour commencer par la dynamique des systèmes de Jay Forrester (mon premier contact : travaux de Peter Senge). Poursuite avec des ouvrages fondateurs de sociologie, psychologie, ethnologie et économie. Bizarrement ce que j'avais entendu en MBA n'avait pas grand intérêt. Plus idéologique que scientifique ?

J’ai fini par voir une parenté entre les œuvres dans lesquelles mon expérience se reconnaissait. La plupart provenait des scientifiques d’Europe centrale du 19 et du début du 20ème siècle. Les Max Weber, Joseph Schumpeter, Kurt Lewin, Friedrich List, Norbert Elias, Karl Polanyi, parmi d’autres.
Leur particularité ? Avoir fait entrer la dimension sociale dans la science.

La science dominante est une science de l’individu, pas de la société. Une science qui reflète le tropisme anglo-saxon. La science de langue allemande me semble avoir été une réaction contre ce biais. Au fond, sa découverte a été la sociologie, la science de la société. Découverte qui s’est étendue aux autres disciplines scientifiques.
Tous ces travaux ont beaucoup en commun. Karl Marx, par exemple, a-t-il l’originalité qu’on lui prête aujourd’hui ? Ou partageait-il des idées communes ?

Progressivement, j’en suis arrivé à penser qu’Hegel et Kant n’étaient pas que des philosophes au sens où je l’entendais jusque-là. C'est-à-dire des discoureurs confus, détachés de la réalité. Mais, qu’au contraire, ils avaient joué un rôle capital dans la description de la découverte que faisait tout un peuple. Leur travail était aussi scientifique, aussi concret, que celui des chimistes, biologistes, physiciens et autres ethnologues.

Je pars de très loin. Je n’ai jamais étudié la philosophie. J’ai très tôt décidé qu’il s’agissait d’un outil de manipulation qu’utilisait ce qu’on appelait de mon temps le « gauchiste ». (Que j’aie réussi à passer le bac en dépit de mon ignorance montre qu’il était déjà fort bien engagé dans la chute qui a fait de lui ce qu’il est aujourd’hui. D’une certaine manière je dois en rendre grâce au dit « gauchiste ».) J’ai donc cherché des textes d’introduction.

J’ai vite compris que je ne les trouverais pas en Français. Même les Que sais-je ? se destinent aux initiés, à l’étroit cénacle des intellectuels. Ces textes sont d’autant plus difficiles à comprendre que leur style prétentieux m’exaspère. C’est probablement leur fonction.

Le monde anglo-saxon m’a sauvé. Contrairement à la France, l’Amérique ne fait pas de la connaissance un bien que l’on n’acquiert qu’après de terribles épreuves, et une perte de temps colossale, le moyen de sélection d’une élite. Elle en voit l’utilité intrinsèque, et elle cherche à la rendre la plus accessible possible.

Je ne suis pas très loin dans mes études. D’ailleurs je soupçonne que le temps nous a fait perdre une partie du sens de ces textes. Je crois qu’ils tentaient de rationaliser une expérience pratique. Ce discours théorique est difficile à comprendre sans le contexte qui l’a fait. Aujourd’hui on le rattache à des traditions qui ne lui étaient pas toujours liées.

Premier résultat : il me semble que ce qui me plaisait dans la pensée allemande vient de très loin, de très profond, du cœur de la culture allemande. Et je crois y reconnaître (biais ?) des questions que je me pose.
(à suivre)

mardi 2 septembre 2008

Voyage à Tokyo

Japonais éternellement souriants mais qui en ont gros sur la patate. Et le saké n’est que de peu de secours. Ils ont travaillé dur, perdu des enfants à la guerre. Toujours, ils ont fait bonne figure. Mais là, vraiment, ça devient difficile. Ils croyaient que leur âge avancé leur vaudrait un peu de respect et d’attention, ils découvrent qu’ils gênent leurs enfants, qui ne pensent qu’à eux-mêmes. Des petits, des médiocres. Et les petits enfants ? Infects. Chronique de la dislocation de la société japonaise ? Contamination par l’individualisme occidental ? Ozu avait-il vu juste ?

Quand le Japon s'est éveillé...

Je connais mal l’histoire japonaise. Ce que j'en ai retenu :

En 1854 le commodore Perry et ses canonnières ouvrent à l'influence pacificatrice du commerce les portes d’un Japon replié sur lui-même. Il s’ensuit une modernisation du pays. Spectaculaire. Point d'étape : 1905, guerre avec la Russie. Elle est ridiculisée. La modernisation continue, ainsi que l’expansion coloniale. Guerre de 40. Défaite, reconstruction et développement explosif.

Aujourd’hui, le pays est riche, il fait peu de bruit, il est l’ami des puissants sans faire de tort aux autres, le meilleur élève de la classe. Je crois que le Japon s’est constitué en forteresse.

Ce qui m'intéresse dans cette histoire est comment le Japon a évité la dislocation qui aurait dû résulter de l’application de règles extérieures (les lois du marché occidentales) à son équilibre intérieur (« Tragedy of the commons » de Governing the commons). Il a fait un double mouvement.

  • Attaque, refus de la domination étrangère.
  • Absorption de son savoir en le transformant à la japonaise. Exemple : techniques de production américaines, dont le pays a fait un « reengineering », la raison de son succès industriel (Lean manufacturing).

En 2002, quand j'en suis arrivé aux dernière pages de mon premier livre, une synthèse de mon expérience de terrain, j'ai abouti à une conclusion totalement inattendue. J'avais réinventé les techniques japonaises. (Plutôt, adapté à notre culture.)

Le Changement en France : apprendre le Judo ?

Citation de mon dernier livre (transformer les organisations) :

Le comportement de l’homme peut être de deux types : « rationnel » (typique du Puritanisme), il tend à transformer le monde ; « ritualiste » (typique du Confucianisme), il accepte le monde tel qu’il est et cherche à s’y conformer au mieux. Tout deux sont présents simultanément, mais sont plus ou moins dominants. D’ailleurs, il semble y avoir un parallèle entre eux et l’organisation de notre cerveau : l’aspect ritualiste correspond au fonctionnement du cerveau « animal » ; l’aspect rationnel à celui du cerveau « supérieur ». Ainsi le Ritualisme est une sorte de reflexe du groupe, un mécanisme très efficace dont on ne comprend les résultats qu’avec difficulté. Par exemple : dans certaines traditions, les participants aux sacrifices d’animaux mangent les bêtes sacrifiées : une fonction latente du rite peut-être de réguler la consommation d’animaux ; de même les invitations entre amis, les échanges de cadeaux… renforcent la solidarité du groupe concerné. À l’opposé, la rationalité permet une décision rapide dès que le groupe « comprend » la situation à laquelle il est confronté. Ces deux comportements sont complémentaires : quand l’avenir est flou, l’inconscient collectif est aux commandes, mais dès que le monde devient compréhensible, être rationnel donne un avantage déterminant.
J'en tire deux idées :

  1. La force de l’Occident a été d’avoir poussé très loin le rationalisme, la ligne droite. Mais il se heurte maintenant à la complexité du monde. « Passer en force » n’est plus possible. En quelque sorte, il doit apprendre le judo.
  2. La science qu’il a développée ne lui montre pas la seule bonne route, comme il le croyait, mais elle l’aide à prendre des décisions judicieuses lorsqu’il se trouve à une bifurcation. Ce que j’appelle « méthodologie ambulatoire » correspond à cela : transformer la science en une aide à la décision de l’homme. C’est ainsi que les Japonais ont transformé le management scientifique de Taylor, et les sciences du management.

En complément :

  • Ozu avait raison. Alors que la famille japonaise formait une cellule unie, les générations sont maintenant séparées. Les personnes âgées ont découvert les maisons de retraite.
  • Ma vision du Japon comme une forteresse m’a était inspirée par un article d’Eamonn Fingleton (Why the Sun is still rising, 2005, que l’on trouve à l’adresse : http://www.unsustainable.org/), un journaliste américain basé au Japon. Il a remarqué que le Japon contrôlait des « goulots d’étranglement » industriels, des technologies indispensables, des monopoles. Le fait que l’on ne s’en rende pas compte me fait croire qu’il a plus un comportement défensif qu’offensif.
  • Les deux types de comportements viennent de WEBER, Max, Sociologie des religions, Gallimard, 2006.
  • L’action des principes de l’économie de marché sur les sociétés : POLANYI, Karl, The Great Transformation: The Political and Economic Origins of Our Time, Beacon Press 2001. (Me semble dire la même chose que Governing the commons sous un autre angle de vue.)
  • Sur le Lean Manufacturing : GM et Lean manufacturing. Un aperçu des techniques japonaises : BERANGER, Pierre, Les nouvelles règles de la production, Dunod, 1987.
  • Un judoka d'entreprise français : Ronald Berger-Lefébure, Animateur du changement.