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samedi 21 novembre 2020

Mémoires de Saint Simon

Une émission de France Culture m'a fait relire les mémoires de Saint Simon. Du moins des morceaux choisis d'une oeuvre de près de 8000 pages. 

C'est bien mieux que dans mon souvenir ! C'est aussi remarquable que La guerre du Péloponnèse. C'est un témoignage d'anthropologue sur une société (la cour de Louis XIV, puis la Régence) et sur une charnière de notre histoire. 

La cour de Louis XIV ressemble à n'importe qu'elle entreprise (il serait plus correct de dire l'inverse, probablement). Louis XIV, c'est le dirigeant tout puissant, qui n'en fait qu'à sa tête. Tout n'y est qu'intrigues. Lui-même n'est qu'une marionnette entre les mains de ses conseillers et de ses maîtresses. Il est ridicule. Il pleure quand il comprend qu'il a perdu la guerre qu'il livre à l'Europe ! Et s'il décrète le massacre des protestants, effroyable drame humain et économique, c'est pour sauver à peu de frais son âme ! 

Le duc et pair de Saint Simon se lamente de la disparition de ses prérogatives, Louis XIV ayant perverti la noblesse, multiplié les titres, et donné le pouvoir à la bourgeoisie. Mais son regard sur l'élimination des Jansénistes et la révocation de l'édit de Nantes est identique au nôtre. C'est un humaniste, qui a le sens de l'intérêt général. Et il voit clair. Louis XIV par ses châteaux, ses guerres, déclenchées par ses courtisans pour le séduire !, mais aussi un train de vie sans précédent, a mis le pays à genoux. 

Saint Simon aurait pu changer l'histoire. Il a refusé le ministère de finances que lui donnait le Régent. Il l'a confié à son beau-frère et pire ennemi : le duc de Noailles (car dernier des ducs qui ait eu un peu d'intelligence). S'il l'avait exercé, il aurait décrété la banqueroute. 

Il n'est pas possible d'être écrivain et homme d'action ? Thucydide l'avait constaté avant lui ?

samedi 4 janvier 2014

Historiettes

Livre de Tallemant des Réaux (Folio).

Nos livres d’histoire ont effacé l’humanité de ceux qui l’ont faite. Ici, Henri IV est une sorte de Bill Clinton. Peu impressionnant ou glorieux, mais attachant par ses faiblesses mêmes. Richelieu n’est pas Barack Obama. C’est un inquiet qui conserve son pouvoir grâce à la chance et à la manipulation des favoris royaux. Il a une forme de génie, mais plus d’intuition que de calcul. Comme Henri IV, ses défauts le rendent sympathique. Ce qui n’est pas le cas de Louis XIII. Il ne gouverne pas, il vit pour son plaisir, en multipliant les favoris. Un éternel méchant enfant.

Mais ce ne sont pas ces grands personnages qui intéressent l’auteur. Son sujet n’est pas les rois ou leurs proches, les grands seigneurs, sinon de loin. Mais la classe qui vient juste au dessous. C’est un curieux petit monde qui aime à se décrire. Et qui devient familier à force d’en lire les mémoires. C’est celui dont parlent Mme de Sévigné, le cardinal de Retz ou le duc de Saint Simon (ces deux derniers, cependant, traitent des grands). Ou, plus exactement, il s’agit de sa jeunesse.

Curieusement on y parle de Molière, de Pascal ou de Corneille comme on le ferait aujourd’hui. C'est-à-dire, en quelque-sorte, comme de phénomènes. Mais, de l’extérieur. Ils sont en dehors de la société de l’auteur. Elle ne cultive que le bel esprit. Pas le génie. Cette société est d’ailleurs extraordinairement libre et remarquablement mobile. Il en faut peu pour faire fortune, être anobli, et parvenir au fait de la puissance. Elle a peu de tabous. Les prêtres sont paillards, l’homosexualité est commune, et les femmes accumulent les amants. Je suis d’ailleurs surpris que l’on ait canonisé Simone de Beauvoir plutôt que Ninon de L’Enclos. Car cette Ninon est un personnage étonnant. Elle n’était pas jolie. Mais son esprit séduisait. Elle a vécu à sa guise, en allant d’amant en amant. Sans même être intéressée par l’argent. Le hasard voulant que ceux qu’elle aimait puissent satisfaire à ses besoins matériels… Beaucoup de ces grands personnages passeraient aujourd’hui pour des fous. Car, alors, l’originalité était une vertu ultime. Fut-ce un des grands moments de liberté de l’histoire de France, que la fin du règne de Louis XIV a fait basculer dans les ténèbres de l’hypocrisie ? 

vendredi 23 mars 2012

L’adieu à la Reine

Film de Benoît Jacquot, 2012.

Versailles au crépuscule ? Peut-être pas tant parce que Versailles est humide, insalubre ou que les personnages n’y sont pas impeccables. Après tout, l’envers du décor du Versailles du duc de Saint Simon ne semblait guère reluisant. Et puis, le noble se moquait de la perfection, il était au dessus de tout. 

Plutôt parce que, à mesure qu'ils approchent de leur perte, et qu’ils sont gagnés, comme le reste de la société, par les idées des Lumières, les rois deviennent humains ?

jeudi 18 août 2011

La princesse de Clèves

Livre de Madame de La Fayette.

J’attendais le style de Mme de Sévigné ou du duc de Saint Simon. J’ai été déçu.

Histoire d’une malédiction. Mme de Clèves et M. de Nemours sont frappés d’une « inclination » réciproque. Affrontement entre sentiments et conventions sociales. Situation à la Corneille.

Portrait d’une haute aristocratie qui vit entre soi dans une totale oisiveté, ne s’occupe que de ragots ridicules et d’histoires de cœur d’adolescents, est incapable de garder un secret et ment comme elle respire. 

lundi 23 août 2010

Les amours d’Astrée et de Céladon

Film de Rohmer, 2007. Seul Rohmer pouvait vouloir faire revivre un succès littéraire du XVIIème siècle, dans l’esprit de l’époque. (Mais fut-ce une bonne idée de faire jouer les acteurs dans les champs et les prés : ils ne semblent pas très à l'aise, et je ne suis pas certain que ce qu'imaginait le lecteur correspondait à cette réalité ?)

Les personnages d’Honoré d’Urfé parlent comme ceux de Rohmer. Peut-être que ce qui rend ses films si particuliers est qu’il a saisi quelque chose de typique à notre culture, une certaine forme d’esprit, d’élégance, qui n’aurait pas sombré avec l’Ancien Régime, et que l’on trouve, par exemple, chez Madame de Sévigné ou le duc de Saint-Simon ?

Aussi, étranges espaces que crée l’imaginaire des peuples. Alors que nous nous rêvons en sorciers ou en vampires, l’élite du 17ème siècle s’imaginait en bergers et en nymphes. L’homme a-t-il besoin de se projeter dans des univers où il lui est plus facile d’obéir aux règles sociales que dans le monde qu’il habite ? Moyen de supporter son sort, mais aussi d’intérioriser les valeurs de son temps ?

Compléments :

vendredi 17 avril 2009

Langage de la raison

Heidegger semble avoir pensé que le grec originel était le langage de la raison, ou de l’être, de la vérité ultime en tout cas, et qu’il fallait le recréer en Allemand. Et si le langage de la raison avait été le français des Lumières ?

Je lis Rousseau et je suis frappé par l’élégance de ses démonstrations, la vérité sort de la plus naturelle des conversations. Même impression chez Madame de Sévigné, le duc de Saint Simon, le cardinal de Retz, Montesquieu. Le français a-t-il atteint, aux 17 et 18ème siècles, une forme qui a fait croire que l’on pouvait résoudre les problèmes les plus difficiles par son simple usage ? Son exercice permettait-il de penser par l’écriture ?

Le miracle s'est évaporé avec le 19ème siècle. Tocqueville me semble avoir perdu l’élégance de la technique, et Chateaubriand avoir puisé sa gloire dans sa vulgarisation. De moyen d’introspection, la langue est devenue moyen de briller ?

C’est pourtant une jolie chose que de savoir écrire ce que l’on pense.

Heidegger pour les nuls

jeudi 8 janvier 2009

Le petit chef, mal français

Le blog Les cadres sur le divan publie un compte rendu d’interview, Boris Cyrulnik : "pratiquez la politesse en entreprise". La souffrance de l’employé vient du « petit chef ». C'est un tortionnaire.
Ce que ces idées m’ont inspiré :
Ne sommes nous pas tous des petits chefs ?
Qu’est-ce qu’être un petit chef ? Avoir raison même quand on a tort. Penser que les idées qui nous passent par la tête valent mieux que les lois de la société.
Une étude citée par "Surtout ne changez rien", dit que "l’avis du Français moyen vaut autant que celui d’un grand professeur". Un ami universitaire qui, entre beaucoup d’autres, a créé une branche des mathématiques, a corrigé les erreurs d'un prix Nobel… raconte des quantités d’anecdotes de cadres ou de dirigeants français qui ont essayé de lui démontrer qu’ils connaissaient mieux son métier que lui !
L’Éducation nationale est-elle là pour nous apprendre quelque chose ou pour nous sélectionner ? Une fois jugés supérieurs, ne sommes-nous pas supposés tout savoir ? N’est-ce pas notre caractéristique générale : nous pensons tout savoir sans rien connaître ?
Dans une comparaison France / USA, Pascal Baudry observe le comportement des jeunes mères. Eh bien la jeune mère française ressemble beaucoup à un petit chef. Les critiques qu’elle fait à ses enfants semblent sans rime ni raison. À moins qu’elles n’affirment sa domination ?
N’est-ce pas là ce que Michel Crozier appelle "le bon plaisir" : le Français se crée des petites bulles qu’il administre comme un noble d’Ancien régime.
Je me demande si, pour résister à un petit chef (à nous tous), il ne faut pas en revenir aux recettes de l’Ancien régime, relire Saint Simon et Molière. Quid de la stratégie du courtisan ? Ou du principe de l’honneur (cf. Montesquieu et Philippe d’Iribarne) ?...
Complément :

jeudi 7 août 2008

Management 2.0

J'utilise peu LinkedIn. Mais à chaque fois que j'y tombe, je me trouve nez à nez avec une question à laquelle je ne peux m'empêcher de répondre. Dernièrement une personne se demandait s'il y avait un équivalent managérial du Web 2.0 : le "manager 2.0". Ma réponse traduit finalement assez bien ce que je crois être la transformation que doit réussir notre classe managériale.
I’m wondering whether Management 2.0 is not Management 0.0 (or 101).
In the early 90s most people believed mass production was dead (cf. The Machine that Changed the World). Lean Manufacturing was the future. Since then companies (cf. GM and Ford) have backslid. Example: the way they manage their subcontractors.
March and Simon wrote that traditional management theories believed that organisations were machines (not human). The trouble with this approach is that it leads to bureaucratic organisations that are rigid. They are unable to resist Schumpeter’s “creative destruction” (i.e. innovation).
Managers 2.0 must learn to be what Philip Kotter has called “leaders”. I.e. they must learn to lead change. This implies that they must learn to use people as clever human beings. Above all they must learn to manage groups. No longer consider companies as sets of disconnected individuals. Groups and societies have implicit rules (ethnologists’ “culture”). Their members, more or less consciously, follow these rules. Acting on them instantly transforms the organisation (Jay Forrester’s “leverage change”). What scientists call “complexity” is all about these properties of groups or “social networks”. Web 2.0 has started to use them.
Références :

vendredi 18 juillet 2008

Saint Simon et la systémique

1712. Le duc de Saint Simon écrit une lettre anonyme à Louis XIV. Il l'enjoint de réparer ses fautes dans le peu de temps qui lui reste à vivre. Bien plus que son âme, c’est sa dynastie qui est menacée par les foudres divines.
  • L’argumentation est machiavélique. Louis XIV a détruit les trois états qui étaient les piliers du régime royal. Il a introduit deux nouveaux pouvoirs redoutablement dangereux : ses enfants naturels (au détriment de sa descendance légitime) et surtout une administration qui est devenue un état dans l’état. Elle gère la France selon son bon plaisir. Le roi c’est elle.
  • Un effet pervers subtil. Louvois et Colbert rivalisent d’initiatives pour s’attirer la faveur royale. Louvois construit une armée moderne et bien organisée, il la lance sur l’Europe. Victoires fulgurantes. L’Europe est terrorisée. Elle s’unit pour ne pas disparaître. La guerre s’enlise. Mais, alors qu’elle aurait dû rapidement s’achever, le génie de Colbert n’arrête pas de lui trouver des fonds nouveaux, ce faisant vidant le royaume de son sang.
La lettre de Saint Simon donne un exemple de raisonnement systémique, un type de raisonnement qui est fondamental pour qui veut conduire le changement.
  • Les avancées scientifiques de la seconde guerre mondiale ont fait découvrir aux chercheurs que le monde était plus complexe qu’on ne le croyait. La matière tendait à s’organiser en « systèmes » et ces systèmes à maintenir leur identité par des mécanismes qui ressemblaient fort à des boucles de rétroaction (cf. le thermostat).
  • Conséquence : l’esprit humain ne voit pas ces boucles de rétroaction, ce faisant l’homme s’y engage et s’y acharne, et en fait des cercles vicieux. Plus Louvois et Colbert déploient d’énergie plus la réaction de leurs adversaires est déterminée, et plus ils affaiblissent leur cause. La solution à beaucoup de nos maux est de faire le contraire de ce que nous croyons bon. Jay Forrester, un des pionniers de la systémique, estimait ainsi que le mal de l’humanité était sa croyance en une croissance économique sans fin : elle épuisait ses ressources naturelles.
  • C’est ici que se trouve « l’effet de levier » qui revient régulièrement dans mes livres. Réussir le changement c’est faire le contraire de ce que l’on croit bon. Et ça ne coûte rien. Toute la difficulté de l’exercice est de repérer le cercle vicieux dans lequel on s’est fourré (où l’on va se fourrer). Et d’en faire un cercle vertueux.
Aujourd’hui, on tend à croire la systémique dépassée (par la Théorie de la complexité), ou l’art de l’expert. Elle sous-tend en effet les travaux d’un des gourous du management, Peter Senge (un disciple de Jay Forrester), et les techniques de coaching. En fait, la systémique est un bon sens inusable : c’est l’art du chef militaire, qui distingue derrière la complexité apparente des armées leurs forces et leurs faiblesses. Pas besoin des modélisations de Peter Senge ou Jay Forrester, ou d’experts, c’est une question de pratique, et de talent.

Références :
  • SAINT-SIMON, Mémoires II suivi de Lettre anonyme au Roi et Oeuvres diverses, Folio classique, 1994.
  • Une introduction à la systémique : DURAND, Daniel, La systémique, Que sais-je?, 2006.
  • Les origines des théories modernes de coaching : BATESON, Gregory, Steps to an Ecology of Mind: Collected Essays in Anthropology, Psychiatry, Evolution, and Epistemology, University Of Chicago Press, 2000.
  • SENGE, Peter M., The Fifth Discipline: The Art and Practice of the Learning Organization, Currency, 2006.
  • SENGE, Peter M., The leader’s New Work: Building Learning Organizations, Sloan Management Review, Automne 1990.
  • Sur la systémique des généraux Chinois du 3ème siècle : LOUO, Kouan-Tchong, Les Trois Royaumes, Flammarion, 1992.