mercredi 28 janvier 2015

Une histoire de l’anthropologie

DELIEGE, Robert, Une histoire de l'anthropologie, Points 2014. Excellent livre ! Particulièrement clair. Introduction idéale à l’anthropologie.

L’anthropologie ? Une affaire d’Anglais traversée par des fulgurances théoriques françaises (Durkheim, Lévi-Strauss), sous la menace de prédateurs : les philosophes (Marx, postmodernistes). L’anthropologie a été faite d'écoles qui, toutes, ont cru avoir trouvé la pierre philosophale. L’anthropologie, c’est la conséquence bénéfique d’idées !
  • L’évolutionnisme. Les sujets de la Reine Victoria voulaient connaître le chemin qu’avait emprunté le progrès pour parvenir au faîte de sa création : eux. Le but de l’anthropologie était de « retracer les origines des institutions modernes ». Toujours est-il qu’ils vont « poser des questions fondamentales », qui sont toujours au cœur de la discipline.
  • Le diffusionnisme. « Les traits culturels (sont) transmis d’une société à une autre. » On abandonne l’illusion du progrès, et on se contente d’observer les sociétés. Le changement va disparaître de l’anthropologie pour longtemps.
  • Ecole française. C’est celle de Durkheim et de Mauss. La société comme « être vivant », et comme paramètre explicatif déterminant. Essai le plus abouti d’élaboration d’une « science dure » des sociétés ?
  • Culturalisme américain. « Tentative de saisir l’influence de « la » culture ou « d’une culture » sur la personnalité des membres de cette culture ». Chaque culture a son identité : « relativisme ». Cette école a donné de la culture « une vision statique et holiste », elle a aussi souvent instrumentalisé ses observations à des fins politiques.
  • Le fonctionnalisme britannique, dont le grand homme fut Malinowski. Les anthropologues anglais « entendent soumettre leurs théories à la vérification », ce qui produit une « transformation profonde de l’anthropologie en une discipline véritablement scientifique ». Son apport principal est « l’observation participante », la méthode de l’anthropologie. Cette école veut voir le monde avec les yeux de ceux qu’elle étudie. Son idée est que tout ce que fait une société a une « fonction ». Ce qui va déboucher sur le structuralisme. (La structure « c’est ce qui persiste lorsque l’on change les éléments ».) Mêmes biais statiques et relativistes que le culturalisme. Mais qui sont secoués par James Goody, qui étudie l’invention de l’écriture. Elle produit la bureaucratie, l’intellectuel, l’individu, l’esprit scientifique, les religions de l’écriture (figées)… Mary Douglas montre que la société passe alternativement par des phases plus ou moins ritualistes selon que « l’empreinte du groupe social sur l’individu est forte » ou non. « Les choix importants sont faits pas les institutions, alors que les individus s’occupent des détails ». (Ce qui nie la capacité de l’homme à changer la société.)
  • Le structuralisme de Lévi-Strauss. « Ce sont les catégories de l’intellect qui fondent la réalité. » Le cerveau humain serait structuré, et l’homme construirait la société à son image. Etudier la société est donc le moyen d’étudier l’homme. C’est Durkheim inversé. La société n’est plus un être, mais un langage. C’est aussi la négation du changement. C’est surtout l’anthropologie en chambre, caractéristique française.
  • Le Marxisme. Marx, péché de philosophe, pense avoir découvert les lois de la nature. La société est là uniquement pour produire des biens matériels ! Comme chez Durkheim, c’est la société qui pense pour l’homme. « Rejet de la liberté individuelle. » Le Marxisme est une variante de l’évolutionnisme : le moteur du progrès est la lutte des classes. Des anthropologues français (Meillassoux et Godelier) ont cherché à retrouver dans les cultures primitives la main de Marx. Le changement refait surface en anthropologie. On découvre que le conflit peut être facteur de stabilité, « la rébellion sert à revigorer l’ordre établi », que la société passe par des phases de transition où « le lien social global (la structure) a cessé de fonctionner », « communitas »… (école de Manchester). Le changement peut être interne (« découverte et innovations ») ou externe (« acculturation »). C’est aussi le retour en grâce du diffusionnisme : les sociétés ne sont pas isolées (Balandier). Et « le pouvoir (…) permet d’organiser (la société) contre les forces qui peuvent être hostiles ou dangereuses. »
  • La critique postmoderniste. Prolongement du rejet des Lumières par les romantiques, c’est une plongée dans la schizophrénie. Au nom de la science, l’intellectuel occidental attaque la science, outil de domination occidental. « Le savoir est lié au pouvoir et à la domination. » « Toute connaissance est fictionnelle. » « Le langage (est) prédéterminé et construit. » Mais heureusement, il y a un bon, l’intellectuel, « combattant redoutable ». Il utilise les outils de manipulation du pouvoir contre lui ! Le postmodernisme, dont nous ne sommes pas sortis, rappelle à la science qu’elle repose sur le doute… Et qu’il la concerne au premier chef.
Mais l’anthropologie est-elle une question d’écoles ? La volonté farouche de mettre la société en équation ? Ou, simplement, la réponse à une aspiration humaine, une « invitation au voyage, tant dans la pensée que dans l’espace » ?