mercredi 11 février 2015

Erasme et l'Europe : pensée à redécouvrir ?

Érasme, une des fondations de la pensée moderne ? C'est la question que je me suis posée en découvrant ce curieux petit livre. On y voit la pensé d’Érasme affronter celles de son temps, toujours présentes au nôtre, puis être reprise par de grands esprits modernes. 

Le plus intéressant pour moi est l'affrontement. Celui de trois visions de l'être humain.
  • Machiavel. Dans un monde où règne le mal, il faut faire le mal en virtuose. 
  • Luther. Pensée pour le peuple. Il est illusoire de vouloir penser. Acceptons notre sort. Il y a des élus et des damnés. C'est Dieu qui a choisi.
  • Érasme. Humanisme. Pensée d'une forme d’aristocratie intellectuelle. Esprit européen (d'où le titre), il est le frère des Rabelais, Montaigne, Thomas More. Précurseur des Lumières ? Glorification du libre arbitre humain, de la complexité de l'être, qu'il faut aimer en allant au delà des apparences (superficialité / profondeur par opposition à bien / mal de Luther), et de l'universalisme. Pour lui Dieu ne veut pas d'un troupeau luthérien, il veut que sa création cultive le potentiel qu'il a mis en elle. Certes, le monde n'est guère reluisant. Mais il ne faut pas baisser les bras. L'humanité doit rêver du bien, et le faire. En d'autres termes, Érasme croit à ce que les Lumières ont appelé "le progrès". 
Au travers de l'histoire de ces trois pensées, et de ceux qui se sont reconnus dans celle d'Erasme (Huizinga et Zweig, notamment), j'ai l'impression que les deux premières n'arrêtent pas de gagner, et que la troisième ne fait que perdre. En effet, la première est celle, quasi éternelle, du monde (anglo-saxon) des affaires ou du commerce. La seconde revient régulièrement hanter l'Allemagne, dernièrement Mme Merkel. Et la troisième ne fait qu'échouer. Il est vrai qu'elle a peut-être connu un coup de folie avec l'hyper rationalisme de la Révolution, libéralisme première manière, revenu depuis peu sous-la forme du laisser-faire monétariste. 

Et si l'erreur de ces trois courants avait été de se considérer comme ennemis ?, me suis-je dit. Et si chacun avait quelque-chose de bien ? Et si ce qui le rend mauvais avait été de croire qu'il avait trouvé le Graal, qu'il n'avait pas besoin des autres ? Alors, prendre à chacun ce qu'il a de bon ? L'idéalisme d’Érasme, comme stratégie, le réalisme de Machiavel, comme principe d'action, et la reconnaissance des vertus du labeur populaire, de Luther, comme fondation ?

(OSSOLA, Carlo, Érasme et l'Europe, Editions du Félin, 2014.)