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jeudi 27 août 2015

Talleyrand

Livre et homme surprenants. Talleyrand semble avoir surclassé tout ce que l'Europe a compté à l'époque d'hommes de pouvoir. Ce qui le définit d'abord est probablement qu'il est un joueur de whist, un ancêtre du bridge. Il est à la fois calculateur et impénétrable. Il sait attendre le bon moment, le moment où on ne l'attend pas. Cela aura fait de lui un négociateur exceptionnel, qui aura obtenu tout ce qu'il a voulu. Et ce, y compris dans des situations apparemment désespérées. Par exemple au Congrès de Vienne, où les puissances victorieuses ne veulent pas écouter la France, et qu'il saura diviser avant de les diriger. 

C'est aussi un visionnaire. C'est un libéral. Un "homme d'affaires" disent les plus grands hommes d'affaires anglo-saxons de son temps. Son modèle, c'est l'Angleterre, et il veut une Europe en paix. Très tôt il essaie de raisonner Napoléon. Ses victoires lui font peur. Il l'incite à être magnanime. Mais Napoléon a soif d'absolu. Alors, Talleyrand va changer de camp. Et, surtout, il va aller jusqu'à fédérer les adversaires de la France, qui tendent à se disputer. Il semble avoir obtenu ce qu'il cherchait. Car il paraît avoir été le père de l'Europe d'après 1815. Une Europe qui a connu un siècle de paix. Et une France bourgeoise. 

Si Talleyrand peut paraître un homme de notre temps par certains côtés, c'est avant tout un grand seigneur d'Ancien régime. Aîné traité comme un cadet d'une branche elle-même cadette, toute son ambition consiste à faire de sa "maison" une des plus prestigieuses de France. C'est après cela qu'il court. Et c'est ce qui le fera réécrire son histoire, à la fin de sa vie. Notamment en obtenant le pardon de l'église pour ses nombreuses fautes (à commencer par le fait qu'il a été un évêque, et qu'il s'est marié), sans rien lui donner en échange. 

Cette vie est peut-être une formidable leçon sur la nature humaine. Comme les anciens Chinois, Talleyrand pense que l'on ne peut pas s'opposer à la marche des événements. Alors, il faut savoir en tirer parti. Il fera donc, tour à tour, un pacte avec Bonaparte, bien loin d'être Napoléon ; puis, avec les puissances coalisées contre la France, comme on l'a vu, ce qui vaudra, en échange, à son neveu de se marier avec un des plus beaux partis d'Europe ; puis il amènera Louis XVIII sur le trône ; avant d'aider Louis-Philippe à y monter. Et, pour cela, s'il sait s'allier au vainqueur du moment, il ne se coupe jamais définitivement avec qui que ce soit. Il a des contacts partout, dans tous les camps. Et ce parce que, homme d'Ancien régime, il n'y a pas de frontière entre sa vie privée et sa vie publique. En particulier ses anciennes maîtresses, avec qui il gardera toujours des relations amicales, lui seront d'une grande utilité. Sa famille aussi, qui est du côté des émigrés, l'aidera. Et il se servira habilement de ses multiples relations avec une grande quantité de filous, et de financiers.

On l'a beaucoup critiqué, et pourtant, il a toujours eu le dernier mot. Il n'y a pas eu un professeur de moral qui n'ait eu un jour besoin de ses services, pour le sauver des conséquences d'un de ses vices. Sa plus belle négociation peut-être est avec le père du Duc d'Enghien. Talleyrand a joué un rôle de premier plan dans l'assassinat du duc. Pour la noblesse, c'est un crime odieux. Et pourtant le père du duc va avoir besoin de l'aide de Talleyrand, qui va en profiter pour lui soutirer son pardon, mais aussi lui faire adopter un des fils de Louis Philippe, auquel il va laisser une des plus grosses fortunes de France ! Peut-être était-ce la force de Talleyrand ? Il a eu le courage de voir la réalité en face. Il n'y a pas de héros, pas d'ange. Nous avons tous nos forces et nos faiblesses. Il a reconnu les siennes. Et il a joué de celles des autres. 

(De Waresquiel, Emmanuel, Talleyrand, Le prince immobile, Texto, 2015.)

mercredi 19 août 2015

L'histoire à rebrousse-poil

Et si c'était à l'époque des cent jours, dans une moindre mesures à la Restauration, que s'étaient formées les passions de la France moderne ? 

A ce moment se joue un changement. La France va-t-elle devenir une monarchie parlementaire, pacifique, sur le modèle de l'Angleterre ? Pour cela, il aurait fallu que le roi prenne la tête de la nouvelle élite ayant émergé du règne de Napoléon. Mais, s'il abandonne l'ancienne noblesse, s'il accepte l'Etat centralisé, séduit par la puissance qu'il lui donne, il ne croit pas devoir sa légitimité à l'avenir, mais au passé. Quant aux nobles, ils estiment qu'ils ont triomphé, qu'on leur doit des rentes et que tout va recommencer comme dans un avant fantasmé. Ils se font haïr. Mais, même les nouvelles élites n'ont pas l'esprit anglais. Si elles doivent leur succès à leur effort, elles ne rêvent que de servir l'Etat. Que de privilèges ? (Notre élite serait-elle servile, par nature ?) 

Cela va se traduire dans une sorte de mythe du conflit, voire de la guerre civile. Les élites n'arrêteront pas de rejouer la Révolution. Ce mythe fondateur de la nation a deux caractéristiques : la restauration, collaboration avec l'étranger, et la trahison. D'un côté, il y a ceux qui revendiquent le droit (l'ancienne noblesse), de l'autre ceux qui recherchent la gloire (la nouvelle élite). Et tout ceci serait symbolisé par les cent jours. Waterloo n'est plus la juste rétribution de la folie meurtrière d'un tyran, c'est l'événement fondateur d'une nation martyre. 

Le plus curieux est que ce discours n'est pas le reflet de la réalité. Celle-ci est pragmatique. Ce qui me fait dire qu'une particularité de notre pays, ou de ses élites ?, semble être de s'enflammer pour des idées. Malheureusement, celles-ci conduisent souvent à des actions regrettables, ou a une irresponsabilité qui l'est tout autant. 

(WARESQUIEL, L'histoire à rebrousse poil. Les élites, la Restauration, la Révolution, Texto, 2014.)