mardi 24 février 2015

Quand notre monde est devenu chrétien

312. L’empereur Constantin fait un rêve. Puis, il gagne une bataille. Il fait du Christianisme la religion de Rome. La thèse de ce livre est que le Christianisme doit son succès au hasard. J’étais dubitatif initialement. Mais j’ai été séduit... VEYNE, Paul, Quand notre monde est devenu chrétien, Le livre de poche, 2010.

Constantin et Lénine, même combat ? Christianisme et marxisme sont curieusement similaires : pensées d'avant-garde, ultramodernes, elles tombent à pic en pleine quête existentielle des intellos de l’époque. Surtout, elles annoncent une rédemption imminente ! Elles ont tout du « thriller » ou du « best seller » : elles sont pleines d’innovations qui frappent l’esprit. Et un grand leader, comme Constantin, mérite une cause et un discours à sa taille. Et peut être même une innovation. D’ailleurs, il ne se voit pas comme un « fils » de l’Eglise. Il ne lui est pas soumis. Il la guide.

Le paganisme n’a, cependant, pas abandonné la partie. Même avec Constantin, paganisme et christianisme cohabitent. Le christianisme est au mieux une sorte de religion officielle, qu’une frange de la population pratique. Il ne pénètre la société que superficiellement. Seulement là où il n’y a pas de résistance. A la mort de Constantin, le paganisme revient. Il serait toujours là, si une bataille n’en avait décidé autrement. Un nouvel empereur chrétien occupe le trône. Et la conversion de l’empire va aller à son terme. D’autant que le christianisme, ancienne secte, est intolérant. Conversion, vraiment ? Les rites païens demeurent, grimés. On ne fait plus de sacrifices d’animaux, mais on continue à manger leur viande aux dates des anciens sacrifices, par exemple.

Autre preuve que le christianisme n’a tenu qu’à un fil ? En quelques siècles l’Islam l’a remplacé là où son implantation était la plus ancienne : en Asie et en Afrique.

Mais, peut-être, ce hasard a-t-il donné des racines chrétiennes à l’Europe ? Que nenni. Il suffit de regarder le christianisme d’hier pour n’y rien trouver de ce à quoi nous croyons aujourd’hui. En outre, le christianisme n’a été qu’un élément de ce qui a constitué l’Europe, parmi d’autres produits du hasard. Notre humanitarisme, par exemple, vient des Lumières et non du christianisme comme on pourrait le croire. Au mieux, elles ont trouvé avec le Christianisme un terreau favorable. Mais elles lui ont fait dire le contraire de ses intentions.

Afin de montrer que le hasard joue décidément un rôle déterminant dans l’histoire des idées, le livre se conclut sur la transformation du judaïsme en monothéisme. Le judaïsme a connu bien des avatars, des innovations et des hésitations, avant de se figer dans sa forme actuelle. Il a reconnu d’autres dieux que le sien, il a été traversé par des épisodes de paganisme, il a été séduit par la pensée grecque et les dieux égyptiens. Il a aussi eu un moment de prosélytisme, à l’époque romaine. Mais le christianisme lui a volé la vedette. Alors, il s'est replié sur lui-même. Ce n’est que très lentement que l’idée d’un dieu unique, mais propre aux Juifs, a émergé, avec la domination d’une faction dont c’était l’interprétation.

Mais ce livre parle-t-il du passé ou du présent ? Il me semble montrer que nous réécrivons le passé à la lumière de nos idées reçues. Non, les empereurs antiques n'avaient pas besoin de manipuler les esprits pour les diriger. Non ce ne sont pas les belles paroles qui convertissent les esprits...

Pourtant, Paul Veyne ne m’a pas totalement converti à son explication. A mon avis, il montre principalement que le christianisme, le marxisme, les Lumières ou la Nouvelle économie ont joui d’un terrain favorable pour s’implanter. Il y avait, en quelque sorte, une demande. N’importe quelle idée neuve ne pouvait pas y répondre. En outre, elle devait avoir la plasticité nécessaire pour ne pas trop contrarier les coutumes et intérêts installés. Par ailleurs, il n’est pas idiot de dire qu’une religion peut donner la victoire. Certains idéaux déplacent les foules, les inspirent. Ce qui conduit soit à des conquêtes, soit à des conversions. (Ce qui a été le cas avec le progrès occidental.) Et elles se maintiennent si l’on ne peut pas, trop rapidement, leur attribuer quelque malheur. Il y a donc une forme de sélection naturelle des idées.