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jeudi 15 août 2013

Un anthropologue à l’EHPAD

Alain Etchegoyen est nommé Commissaire au plan par le gouvernement Raffarin. Il se donne trois axes d’étude. Vieillissement, violence, éducation. Eric Minnaert va passer 6 mois dans une chambre médicalisée d'un EHPAD (établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes). Peut-on améliorer la prise en charge des personnes âgées ?  Eric découvre « une violence incroyable ».

« J’ai travaillé sur la mort. ». Le premier jour, il se trouve seul avec une malade. Il croit qu’elle veut un verre d’eau. Elle meurt d’une embolie pulmonaire. Il ne se le pardonne pas. « J’ai suivi le corps jusqu’à la fin ». Sur l’ensemble de sa mission « j’ai suivi les corps 31 fois de l’agonie au cimetière ».

Les résidents sont des gens âgés « très dégradés », « dépendants », généralement inconscients.  « Quand ils reprennent conscience (ce qui est heureusement rare), ils veulent mourir, pourtant tout est fait pour les empêcher de mourir. » En particulier, parce qu’ils représentent de gros enjeux économiques pour le « lobby de ceux qui vendent les pilules qui permettent de maintenir les organes en fonctionnement ». Pourquoi y a-t-il souffrance ? « Parce que la présence de la mort, en maison de retraite n’est pas pensée et pas pensable. » « La seule chose dont on est sûr est de la mort, or, on nie la mort. » Ce problème non posé, ne peut pas être résolu. Ou résolu de manière atroce : le corps est assimilé à un déchet, et traité comme tel ! « Les corps prennent les mêmes ascenseurs que les poubelles. »

« Il y a eu déritualisation et déspiritualisation. » « Le rituel assure la cohésion à partir de l’absence. » « Il est en trois étapes : la préparation du groupe ; l’émotion, la transe, qui place le groupe hors du temps, dans le domaine du mythe des origines ; puis on revient à l’état collectif. » « La spiritualité transcende le groupe, elle en fait une tribu. »

Il en sort « éclaté ». « Je n’étais plus capable de me reconstituer. » « Je n’avais plus de perception de moi. » « Je doutais de moi. » Il a traversé une sorte de « phénomène de mutation ». « L’anthropologie est le plus long chemin de soi à soi ». L’outil d’analyse de l’anthropologue, c’est lui-même. C’est en détruisant, puis en reconstruisant, son identité, qu’il comprend le milieu qui l’accueille. L’anthropologie est « une mise en péril ». « Je dois me marginaliser pour écouter les limites. » Comme chez les Pygmées, cette mise en péril est avant tout une mise en doute de son ontologie, des fondements sur lesquels reposent la société et l’individu. Un voyage aux marges du néant. 

jeudi 25 juillet 2013

Un anthropologue chez les biscuitiers

Eric Minnaert quitte les Pygmées d’Afrique pour les Aborigènes d’Australie. Mais la culture qu’il devait étudier a disparu. « C’est moi qui enseignait aux enfants leurs mythes d’origine. »

Il poursuit ses études en Australie. Il obtient un Master. Quand il revient en France, il découvre que ses diplômes ne sont pas reconnus. Un peu décontenancé, il s’inscrit en maîtrise d’art. Un jour, il lit une petite annonce. La société SHS d’Alain Etchegoyen recherche un ethnologue. Il passe un entretien. Contre toute logique, il est retenu. Il devient anthropologue de l’entreprise.

« Pourquoi les gens font-ils grève, pour ne rien revendiquer ? » se demande un fabricant de biscuits. Une nouvelle usine, ultramoderne, est paralysée par des grèves, qui ne semblent avoir aucune raison. Voilà le problème que va devoir résoudre Eric Minnaert.

Pour l’anthropologue, il n’y a pas de différence entre une tribu pygmée, et une entreprise. Même démarche méthodologique. On s’aménage un habitat, et on vit avec les autochtones. « Une immersion de plusieurs mois. » « C’est un travail à long terme avec la culture. » « J’absorbe leur pensée collective. » Mais, contrairement à ce qui se fera par la suite, Eric Minnaert n’est pas présenté comme un anthropologue. Il entre dans la société comme intérimaire. Il remplace un robot dans une ligne filoguidée ; puis, il fait équipe avec un sourd. Comment lier connaissance dans ses conditions ? D’ailleurs, l’atmosphère est étrange. L’usine est ultra mécanisée. Les hommes font des travaux de robots. Il n’y a plus de vie humaine. On ne communique pas. « Les gens circulaient en évitant de se croiser. » Par exemple, le parking est divisé en trois zones. L’une est occupée par l’équipe de nuit, une autre par l’équipe de jour. Au milieu, un grand vide, dans lequel Eric gare sa voiture.

Grève ! Eric arrête sa machine et rejoint les grévistes. Les dirigeants de l’usine, affolés, appellent Alain Etchegoyen : « l’anthropologue fait grève ». Lorsqu’Eric arrive dans la salle où sont réunis les grévistes, tout est calme. Aucune revendication.

Il comprend. La précédente usine était une sorte d’affaire de famille, tout le monde se connaissait, on se recrutait entre soi, tout n’était que petites « combines » entre proches. Or, maintenant, l’usine est une affaire de robots. « N’importe qui pouvait vous remplacer. » « On avait dépossédé les gens de leur métier. » « On voulait qu’ils s’engagent, mais sur quoi ? » « Il y avait eu une inversion : de la solidarité on était passé à la concurrence. » Quand l’isolement individuel devenait insupportable, « les moments de grève servaient à se retrouver ». Les syndicats cherchaient à rationaliser ce phénomène incompréhensible en disant que les gens voulaient plus d’argent. Ce n’était pas le cas.

La solution ? Pour travailler, les employés de l’usine avaient besoin d’un sens à leur travail, qu’il ait une utilité sociale. Et cette utilité a un nom : le métier. « On a travaillé sur la notion de métier. »


« L’usine existe encore. C’est une usine pilote. »

mercredi 17 juillet 2013

Entretiens avec un anthropologue

Ce blog va publier, chaque jeudi, les aventures d’Eric Minnaert. Eric Minnaert est un anthropologue.

Sa carrière commence chez les Pygmées, puis chez les Aborigènes australiens. Mais elle connaît un accident quand il rencontre Alain Etchegoyen. Alain Etchegoyen est un homme curieux. Il est professeur de philosophie. Il a publié un grand nombre d’ouvrages. Il a été commissaire au plan du gouvernement Raffarin. Il a aussi créé un cabinet de conseil. Il employait des spécialistes des sciences humaines pour résoudre les problèmes des entreprises. Grâce à lui, Eric Minnaert va partager, parfois pendant plusieurs années, la vie des biscuitiers, des verriers, des aciéristes, de fonctionnaires de l’Etat, d’employés de compagnies d’assurance… Il va étudier aux USA l’introduction du Krugerand pour la banque Sud Africaine, la résistance à l’implantation des antennes de téléphonie mobile, le traitement de la fin de vie des êtres humains par les EHPAD… Parmi beaucoup d’autres sujets.

Eric Minnaert se définit comme un anthropologue des marges. Qu’entend-il par là ? C’est ce que nous verrons au fil des billets. De même que ses techniques. Et il nous dira ce qu’il a observé du changement de la France.