vendredi 9 décembre 2016

Le nihilisme existe-il ?

Nihilisme. C'est le reproche que font des Camus, Proudhon, Arendt ou Dostoïevski à ce que, faute de mieux, on pourrait nommer "gauche bourgeoise", Marx, Sartre, la pensée 68, les intellectuels qui ne sont pas venus du peuple, ou qui n'ont pas été fidèles à leurs racines. Le nihilisme est l'antinomie d'autorité. C'est penser que la fin, l'atteinte d'un utopique idéal, justifie tous les moyens. La Terreur en particulier. Cette fin peut être le néant. Détruisons la société, le mal, elle se renouvellera miraculeusement. C'est ce que dit Heidegger, qu'ont beaucoup aimé nos intellectuels.

Mais les nihilistes sont-ils vraiment nihilistes ? Les casseurs de 68 sont à l'Académie française, dans les palais de la République, ou à la tête de nos grandes entreprises. Le nihiliste ne veut pas détruire la société. Il la trouve très bien. A condition d'en profiter. Ce qu'il nie ce n'est pas l'Autorité, mais celle de ses parents. Cependant, il n'a pas compris qu'en attaquant la seconde, il faisait tomber la première. Et il se trouve bien dépourvu quand il constate qu'en créant l'anarchie, il a sapé sa propre autorité. 

L'intellectuel a été le vecteur du néant. C'est maintenant à la société de reconstruire une histoire qui ait du sens pour elle. Logiquement, l'intellectuel devrait trouver sa justification dans ce travail. Sera-t-il capable de faire sa révolution culturelle ?

Injonction paradoxale

Un dirigeant approche l’âge de la retraite, est fort stressé par un travail de tous les instants, a besoin d’argent, et aimerait bien vendre son entreprise. Mais il veut aussi imposer à son acquéreur sa façon, difficile à comprendre, de faire les choses. Façon qui rend son affaire très, très, peu rentable, par ailleurs. Car son affaire, c'est sa vie. Que dis-je ? une œuvre d'art.

J’ai l’impression que beaucoup d’entre-nous, dirigeants ou non, sommes dans ce cas. Nous sommes mus par une « volonté de puissance ». Nous voulons plier le monde à notre volonté. Car nous avons raison. Nos parents ne nous ont-ils pas encouragés à n'en faire qu'à notre tête ? Interdit d'interdire. Mais nous sommes rappelés à l’ordre par la réalité matérielle...

Et si nous avions mis tout à l'envers ? Et si nous devions chercher le bonheur dans notre vie privée, et pas dans nos affaires ? Et si, du coup, cela nous permettait de comprendre que l'autre n'est pas un ennemi ? Qu'il est, au contraire, celui dont nous avons besoin pour nous soulager de tout ce qui nous fait souffrir ? Et, si, de manière imprévue, c'était ainsi que l'on finissait par réaliser nos rêves de puissance ?

jeudi 8 décembre 2016

La croissance est-elle un mal ?

On a franchement l'impression que la croissance, c'est fini. Mais si cela tenait à la forme que prend la croissance ? C'est une croissance matérielle. Une croissance "spirituelle" ne rencontrerait pas les mêmes obstacles. 

Comment passer de l'une à l'autre ? Il faut parvenir à faire entrer la création de connaissances dans le circuit financier et marchand. Aujourd'hui, les bonnes idées, comme l'eau, l'air ou la terre, sont gratuites. Il faut aussi trouver un moyen pour les échanger. La connaissance ne doit plus être enjeu de pouvoir, elle doit être vulgarisée. Économie du partage ?

La liberté, ça marche

La libération de l'entreprise, une nouvelle mode de management ? J'en ai déjà vu tellement en trente ans, qu'elles me révulsent instantanément. Pire. Ce livre semble une résurgence de ceux, à la gloire des dirigeants qui réussissent, que l'Amérique a produits, après guerre, à la cadence des liberty ships. Il cite d'ailleurs des textes anciens, qui m'étaient familiers. N'est-ce pas ridicule de réutiliser de vieux témoignages pour appuyer une nouvelle théorie ?

Une idée dont l'heure est venue
Mais, si cette théorie ressurgit, c'est peut-être que son heure est venue. Il y a une aspiration générale à la responsabilité. Et ce n'est pas un hasard si la nouvelle théorie du leader libérateur s'applique à n'importe quel dirigeant qui transforme son entreprise. En effet, si vous voulez faire plus avec ce que vous avez, il faut que vos équipes sortent de leur routine, donc qu'elles prennent des responsabilités. La liberté est un facilitateur de changement ! Surtout lorsque l'on manque de moyens. Autre point surprenant : les leaders qui parlent dans ce livre, semblent être extérieurs à leur entreprise. Souvent, d'ailleurs, ils lui consacrent relativement peu de temps. Leçon : la libération de l'entreprise commence par celle de son dirigeant ! C'est parce qu'il découvre qu'il y a mieux à faire qu'une gestion tatillonne, qu'il la confie à ses collaborateurs, qu'il leur laisse le champ libre pour l'initiative. 

Leader libérateur ou créateur ?
Qu'ai-je retenu ? Des théories que je n'avais pas prises au sérieux. Par exemple théories X et Y. Le libérateur est Y : il croit que les hommes sont de la même espèce. Le non libérateur est X. Il se sait différent des autres, des paresseux qui ne marchent qu'à la schlague. On peut passer de X à Y. Il y a aussi le "servant leader". Subtil. Il veut le bien de son organisation. Il la connaît intimement. Il ressent sa souffrance, en particulier. S'il en prend la tête, c'est parce qu'il perçoit en elle le besoin d'une transformation, et qu'il est le seul à pouvoir la porter. Surtout, et c'est plus surprenant, ce type de leader fait émerger les valeurs du groupe, pas les siennes. Ce n'est qu'une fois que l'organisation est consciente de ses valeurs, que le changement peut commencer. Et il se fera par rapport à elles. Ce qui semble signifier que le principal projet que porte ce type de leader est l'efficacité du groupe. Pas tel ou tel objectif rationnel. Ce n'est pas tant un leader libérateur qu'un leader créateur. Il donne vie à une créature, l'entreprise, dotée de son libre arbitre. Elle fera des choses dont il n'a aucune idée. Une sorte de Dieu qui disparaîtrait au septième jour. 

Un livre que je conseille aux dirigeants que je rencontre. Qu'est-ce que cela vous inspire ? leur dis-je.

(GETZ, Isaac, La liberté, ça marche, Flammarion, 2016.)

mercredi 7 décembre 2016

Connaissance en conserve

Dans ma jeunesse, on disait que le service allait se substituer à l'industrie. Mais on n'en donnait aucune justification claire. Je me demande maintenant, si la raison n'en était pas "les limites à la croissance". Si l'on transforme le matériel en immatériel, alors, il n'y a plus de limite ! Aujourd'hui, on a beaucoup de service, mais plus de croissance. Pourtant, on dit que la connaissance croit en s'échangeant. A moins que, pour que l'immatériel se transmette à un volume compatible avec l'économie de marché, il faut qu'il soit inclus dans du matériel ? 

Le produit industriel contient déjà de la connaissance. Mais, peu. L'avenir serait-il à une enveloppe matérielle de plus en plus fine qui contiendrait de plus en plus de connaissance ? On pourrait mettre aussi la nature à contribution : la biomimétique dit qu'il y a une énorme quantité de connaissance dans le moindre être vivant. Et on pourrait inventer des objets qui créent de la connaissance par échange. C'est le principe de la société, certes. Mais on sait mal l'exploiter. 

Morale. Et si notre croissance s'était faite par destruction ? Et s'il nous restait à apprendre à utiliser le potentiel créateur de la nature ?

De chair et d'âme

"Les neurosciences posent aux psychologues des problèmes de science fiction : comment un douillet affectif invente une manière de vivre qui le mène au bonheur ; comment l'organisation parfaite d'une société devient une fabrique de merveilleux sadiques ; comment l'urbanisme technologique attire les damnés de la terre qui s'y installent avec leurs processus archaïques de socialisation par la violence ; et comment ce nouvel univers façonne le cerveau des enfants qui s'y développent.
La conscience n'est plus ce qu'elle était. Les neurones créent un lien biologique dans le vide entre deux personnes ; les nouvelles galaxies affectives sculptent des formes étranges dans la pâte à modeler de nos cerveaux ; les déterminants humains sont si nombreux et de nature si variée que la durée d'une existence leur donne à peine le temps d'émerger. Chaque histoire humaine est unique. "

Les facteurs qui font de l'homme ce qu'il est sont incompréhensibles. Or, jusqu'ici, nous l'avons cru ultra simple. Certains ont pensé qu'il était tout d'âme, d'autres de matière. La science l'a étudié en multipliant les de plus en plus spécialistes. Elle a fini par comprendre que cela ne l'amenait nulle part. Le point de départ de l'enquête c'est la complexité, et le hasard. 

Pour autant, si la science n'a pas trouvé ce qu'elle cherchait, elle n'a pas travaillé pour rien. L'histoire d'un homme est une question "d'attachement". En effet, sa vie est un apprentissage permanent de l'inconnu. Cet apprentissage se fait par une exploration prudente. Sa condition nécessaire est une "base de sécurité", d'où partir à l'aventure et vers laquelle revenir, pour reprendre des forces. Bref, si vous n'allez pas bien, c'est probablement une question d'attachement.

A quoi ressemble une base de sécurité ? Ce peut-être un parent, dans son enfance, la société, l'idée de Dieu... Si vous n'avez pas une base correcte, vous devrez inventer la vôtre. Et là, tous les coups sont permis. Mais c'est mon interprétation.

(CYRULNIK, Boris, De chair et d'âme, Odile Jacob, 2006. Très bien écrit, et plein d'observations surprenantes.)

mardi 6 décembre 2016

Que faire quand rien ne va plus ?

Je déjeunais avec un investisseur inquiet. Brexit, Trump, populisme, banques en délire, taux 0, etc. rien ne va plus, ça ressemble à 29... Comment protéger mes enfants et petits enfants ? 

Défense active. Résilience. Autrement dit, en se faisant des amis. Mais ce n'est pas facile. Car notre éducation nous a donné des égos démesurés... Mais la menace justifie d'essayer de se changer, non ? (Ma "tribune" de Focus RH.)

Gaston Lagaffe est-il de gauche ?

Gaston est-il de gauche ? se demandait France Culture. Gaston semble plutôt un libertaire. Il n'en fait qu'à sa tête. C'est surtout un poète. Ce qui pourrait le faire croire de gauche est qu'il rend fou les gens sérieux, l'autorité. Son chef, l'agent de police, M. De Mesmaeker (qui se prénomme Aimé, d'après wikipedia). Mais, ce qui est encore plus de gauche, c'est la société de l'époque. Imagine-t-on, une entreprise tolérer un employé comme Gaston ? Aujourd'hui, il serait dans une poubelle. Qu'elle est surprenante la tolérance de cette société. Non seulement elle n'a pas envoyé les révoltés au bagne, comme elle le faisait au dix-neuvième siècle, mais elle a nourri des gens qui la niaient. Ce ne serait plus concevable aujourd'hui. La censure a fait des pas de géant en quelques décennies.

Notre définition de la gauche a changé du tout au tout. Les anarchistes, comme Proudhon ou Elisée Reclus étaient des gens d'ordre. La gauche pensait que l'homme n'avait besoin d'aucune règle, il avait l'ordre en lui. La gauche aimait le progrès, elle reconnaissait l'autorité de la science et de l'art. Elle avait un culte de l'école. Le Canard Enchaîné cultive encore cette tradition : c'est un fondamentaliste de la langue française, comme Proudhon, Reclus, Vallès, Brassens, Villon. La gauche était "socialiste", elle croyait aux bienfaits de la société, et voulait les faire partager à ceux qui contribuaient à leur production. Aujourd'hui, elle est individualiste.

Manuel Valls est-il un rassembleur ?

Manuel Valls est-il un rassembleur ? Pour rassembler la gauche, il faut quelqu'un qui soit au centre de la gauche, donc très à gauche. (Et peut-être encore plus : la droite de la gauche a besoin de se croire révolutionnaire et populaire.) M.Valls est un homme du centre, comme M.Macron, Bayrou ou Juppé. Le système de primaires favorise les Fillon : des gens qui savent déplacer les purs et durs de leur famille. Les gens du centre gagnent le second tour. Mais ils n'ont aucune chance d'y parvenir. 

Sommes-nous condamnés à une politique de guerre civile ? Un candidat étant élu pour faire "la politique de son camp", c'est-à-dire punir l'autre camp ? Pas sûr, heureusement. Comme Sadat et Begin, ce sont les généraux et les terroristes qui signent les paix.

Trump ne change pas ?

Trump, un Républicain comme les autres ? Il est revenu sur toutes ses promesses. Pourtant, avec les Chinois, il ne semble pas changer. Il dit ce que tout le monde dit, mais qu'aucun politique n'ose exprimer. Et il risque l'incident diplomatique, au moins.

Joueur de poker ? Imprévisible ? Doit convaincre l'autre qu'il est capable de tout. Même du pire. Ce qui, d'ailleurs, est peut-être vrai.