samedi 29 novembre 2014

Cours de juin et banalité du mal

Jadis, mes étudiants avaient une partie de leurs cours, et tous leurs examens, en juin. Cela collait bien avec l’objet de mon cours qui est l’apprentissage du changement par la pratique. Ainsi, je pouvais discuter avec eux de leur expérience durant les premiers mois de leur stage.

Maintenant, ils ne reviennent plus en juin. On m’a dit que cela ne leur plaisait pas. Or, il se trouve qu’ils se plaignent de ne pas avoir le temps de chercher un stage. Ce qui explique peut être qu’ils aient du mal à venir en cours… Or, le fait d’avoir des examens en juin permettait de dégager le temps nécessaire à la recherche de stage.

Il me semble qu’il y a ici une illustration de ma chère « banalité du mal ». Nous prenons des décisions en fonction de ce qui nous gêne, sans comprendre les conséquences, bien plus graves, que cela peut avoir. C’est d’ailleurs, une manière aisée de nous manipuler : n’était-ce pas simple « bon sens », comme on disait sous Sarkozy, de supprimer les cours de juin ? 

vendredi 28 novembre 2014

L'abstraction, mal de l'éducation française ?

Mais pourquoi diantre la systémique n'est-elle pas enseignée tôt et comme une matière fondamentale ? C'est simple à comprendre, et elle joue un rôle capital dans nos décisions. Nos dirigeants ne seraient-ils pas plus habiles s'ils l'avaient rencontrée dans leurs études ?  

Ce qui me ramène à une constatation de Pierre Veltz. Ce qui a fait le succès initial de Polytechnique puis de Centrale n'était pas l'intellect de ses élèves, mais le fait qu'on leur enseignait les dernières évolutions d'une science appliquée. On leur donnait des outils efficaces. Curieusement, toutes nos grandes écoles ont ensuite dérivé vers l'abstraction. Mythe du philosophe gouvernant de Platon ? Ce qu'on enseigne n'a pas plus aucune utilité sinon la sélection d'esprit subtils (avec subtil = capables de résoudre les problèmes qu'on leur donne). Et si l'on commençait par se demander ce qu'il serait utile que les gens sachent ? (Mais aussi, ce qu'ils peuvent apprendre par eux-mêmes, et qu'il n'est pas important de leur rabâcher pendant leur scolarité.)

(En fait, on ne devrait pas apprendre la systémique, mais la réapprendre. Je pense que c'est notre enseignement qui nous fait perdre des réflexes plus ou moins naturels. Trained incompetence disait Veblen.)

Internet a-t-il tué le sondage ?

Je participe à un sondage de SFR, sur Internet. C’est de l’auto administré, donc biaisé. Et c’est idiot, le système continue à me poser des questions alors que je ne suis pas intéressé par ce qu’il me propose. Je ne suis pas allé jusqu’au bout.

Je me suis demandé si l’industrie du sondage avait encore un sens. Une autre victime de la destruction numérique. Elle a été amochée par Internet, la téléphonie mobile, et une perte de confiance généralisée qui fait que l’on ne dit plus ce que l’on pense.

Il faut réinventer l’enquête à partir des techniques anthropologiques. Il faut comprendre la logique des gens, les principes sur lesquels reposent leurs décisions. 

jeudi 27 novembre 2014

Jean du Lac et l'universalité du changement

Jean du Lac est un spécialiste du redressement d’entreprises. Actuellement il mène une mission en Afrique. Il était de passage à Paris (où il avait attrapé un gros rhume). J’en ai profité pour lui demander si le changement différait d’un pays à l’autre. 


Il m’a répondu ce que disent les anthropologues. Le changement est une question d’hommes. Il est donc universel. Pour autant, chaque changement est unique ! Ce qui invite à l’humilité : on peut avoir réussi dix redressements, ce n’est pas pour autant que vous savez ce que vous réserve le onzième.

Quant à ses recettes, elles méritent d’être entendues… La plus fondamentale, à mon avis, est qu’il faut commencer un changement en rappelant à l’entreprise à quoi elle sert, qu'elle a une raison d'être ! Voilà qui crée la motivation. Ensuite, il faut communiquer, communiquer, communiquer, et aussi écouter… Une fois que le dialogue est établi, les solutions vont venir toutes seules ! De la base. Les gens ont les idées qu’il faut pour que ça marche. Une technique pour faciliter la transformation : trouver deux ou trois « pivots ».

Mais il n’y a pas que cela. Il y a aussi le commanditaire de la mission. « Il faut une totale liberté d’action » dit Jean du Lac. Impossible sans confiance. Comment l’établir ? En étant clair au début. Et surtout, une fois de plus, en communicant. C’est ainsi que l’on peut voir si l’on est réellement d’accord.

Et la nature du changement ? L’entreprise africaine doit inventer une culture qui lui est propre. Ce ne sera ni sa culture traditionnelle de « chef de village », ni la culture occidentale. Les Africains ont le talent qu’il faut pour créer du neuf. Le rôle de Jean du Lac est de les aider à faire émerger le modèle qui leur convient. 

Et si la société pensait, sans nous le dire ?

Les commentaires sont utiles… Un échange avec  David Cohen me donne l’idée qu’il n’est pas naturel de penser. Que l’homme cherche à éviter de se fatiguer. Comment se fait-il que nous pensions, donc ? Il se trouvait que j’étais alors en train de réviser des textes pour un livre. Et que cet échange me les a fait voir sous un angle nouveau. En fait, j’ai retrouvé une vieille idée, mais que je n’avais pas aperçue ainsi.

L’histoire
Les textes en question proviennent de notes prises pendant une mission. Résumé :

C’est un peu l’histoire de la Guerre de Troie n’aura pas lieu. Je travaille pour un équipementier. Il n’est pas rentable. Il doit donc batailler pour maintenir sa rentabilité en phase d’appel d’offres. Je suis là pour l’aider à tenir son cap. Mon texte est la chronique de l’appel d’offres. Irrationalité à l’état pur. C’est une guerre fratricide. Le jeu de chacun est de baisser les prix pour nuire à l’autre ! A chaque fois que je pense avoir ramené quelqu’un à la raison, il revient 5 minutes plus tard à sa position antérieure. Et ça dure sur une trentaine de pages ! Et ça se termine par 200m de pertes. (Même le client n’en revient pas !) Et, alors que tout le monde a participé au désastre, on me demande de désigner des coupables !
Voilà le plus curieux. Alors que l’on pensait tout perdu, les ennemis d’hier se mettent à travailler ensemble et produisent en une semaine un plan qui permettra (après quelques nouveaux coups de théâtre) de combler le trou. Celui qui n’a pas assisté à un tel retournement ne peut pas comprendre que l’exploit soit une des caractéristiques de notre culture !

Mon interprétation
Je pense que l’on voit ici la façon dont la société procède pour penser sans que nous pensions…

En gros, elle nous projette les uns contre les autres. Nous essayons d’imposer aux autres nos intérêts. Ils font de même. D’où une succession d’attaques et de contre-attaques, de victoires et de revers… Mais ces chocs nous permettent à la fois de comprendre la logique de l’autre, ce qui compte pour lui, sa notion de la justice, et de progressivement mettre au point notre partie de la solution collective nécessaire. Tout cela se fait dans la douleur, mais inconsciemment. C’est ainsi que nous pensons sans penser. Du moins, c’est ma théorie.

Husaren Völkerschlacht bei Leipzig.jpg

Séance de créativité
« Husaren Völkerschlacht bei Leipzig » par "Geschichte des Husaren-Regiments von Zieten ( Brandenburgisches) Nr. 3" von Armand Freiherr v. Ardenne Berlin 1903. — La source de ce fichier n’est pas indiquée. Merci de modifier la page de description du fichier et de fournir sa source.. Sous licence Public domain via Wikimedia Commons.

mercredi 26 novembre 2014

Kahneman et Friedman

Daniel Kahneman a étudié l'irrationalité humaine. Il pensait ainsi torpiller les théories néoclassiques basées sur l'hypothèse d'un individu omniscient. Mais Friedman avait prévu le coup. Il avait dit qu'une théorie n'avait pas besoin de fondements justes pour l'être.

L'argument n'est peut-être pas aussi idiot qu'il y paraît. Friedman illustre la force de cette forme de libéralisme, qui n'arrête pas de renaître. Elle ne décrit peut être pas la société telle qu'elle est mais telle qu'elle doit être. Mieux, elle utilise la force de l'adversaire pour le détruire. Ainsi, les théories de Kahneman concernant l'irrationalité humaine, devenues techniques de manipulation, servent à dissoudre la société, et à la faire ressembler au modèle de Friedman. 

La communication numérique expliquée à mon boss

Quel changement signifie le « numérique » pour la communication du dirigeant ? me demande-t-on. Trois questions pour cerner le problème :

Le numérique et la communication : quel changement ?
Deux attitudes s’affrontent. Le déni d’un côté, l’annonce de l’inéluctabilité d’un tout Internet de l’autre (vision « smart city », ou plutôt « smart world »).
Faux. Internet est une innovation. Et une innovation n’est que ce que l’on en fait. Et Internet n’échappe pas au sort d’autres innovations comme la poudre, le nucléaire ou les options financières. On s’en sert pour détruire l’humanité d’abord. Aujourd’hui, tout ce que touche Internet, presse, médias, sondages, etc. fait l’objet d’un nettoyage ethnique. Pour que le désert reverdisse, il faut que l’humanité reprenne en main son invention.
Première conséquence, le dirigeant doit être inquiet. Qu’on le veuille ou non, son pouvoir, ses revenus qui ont colossalement enflé ses derniers temps… suscitent jalousie et haine. Il est donc logique qu’Internet soit utilisé contre lui.

Le dirigeant, aujourd’hui
Quelles sont les caractéristiques du dirigeant moderne ? Alors que, comme la société de l’époque, le dirigeant d’après guerre était un féru de progrès technique, le dirigeant moderne est un gestionnaire. Il ressemble à la haute société anglaise. Elle a révolutionné le monde, mais elle demeure, depuis des siècles, ultraconservatrice.
Regardez les publicités d’un journal comme The Economist, vous y verrez la vie du dirigeant. Il aime les montres mécaniques, l’artisanat ancien, les belles maisons, la nature vierge. Sa femme est au foyer. Son fils est son héritier.
S’il existe une « rupture numérique » elle est ici. Alors qu’il se voit homme d’innovation entouré par l’obscurantisme. Le contraire est vrai. La « révolution numérique » a transformé le monde en quelques îlots victoriens entourés de hordes barbares numérisées. Ceux qui veulent se faire une place au soleil y côtoient la masse des déclassés.
Seconde conséquence. Pour communiquer correctement, le dirigeant doit changer sa perception du monde. Sinon, il risque bien de subir le sort de Louis XVI et Gorbatchev.

Quelle attitude adopter ?
Face à une innovation, il faut être pragmatique. Pragmatique s’entend au sens de Pierce, James et Dewey. Il faut procéder comme un scientifique, par enquête et expérimentation.
Sloan et du Pont de Nemours montrent comment faire. Lorsque, dans les années 20, ils ont repris GM, en faillite, ils n’ont pas eu les réflexes que l’on aurait attendus d’hommes confrontés à une bérézina financière. Ils ont voulu comprendre ce qu’était un fabricant automobile. Ils ont donc passé beaucoup de temps avec le marché, les concessionnaires, leur personnel… C’est de cette réflexion qu’a émergé tout ce qui fait l’industrie automobile moderne, du contrôle de gestion au prêt automobile, en passant par les gammes… Accessoirement, GM est devenu un monstre qui a fait l’admiration de la planète pendant un demi siècle.
Troisième conséquence. Le dirigeant doit en revenir aux fondamentaux de la communication, et se demander en quoi le numérique peut l’aider dans son travail de communicant.
Quels sont les fondamentaux de la communication ? D’abord, écouter pour comprendre la logique de ceux qui comptent pour l’entreprise. Cette écoute demande un dialogue. Ensuite, il faut « émettre le bon message ». Ce message doit convaincre les dites « personnes qui comptent », en parlant le langage de leurs préoccupations, que le dirigeant est honnête et compétent. Honnête et compétent sont les deux mots clés de toute communication managériale.
Comment utiliser le numérique pour ce faire ? La question est laissée au lecteur à titre d’exercice.

Alfred P. Sloan on the cover of TIME Magazine, December 27, 1926.jpg

"Alfred P. Sloan on the cover of TIME Magazine, December 27, 1926" by Artist: S. J. Woolf (Samuel Johnson Woolf, 1880-1948) - http://www.time.com/time/covers/0,16641,19261227,00.html. Licensed under Public domain via Wikimedia Commons.
(J'espère qu'Hervé Kabla ne sera pas fâché que j'ai emprunté le titre de la collection qu'il dirige...)

mardi 25 novembre 2014

Malhonnêteté du banquier : nature ou culture ?

La question du moment est de trouver les causes de la malhonnêteté du banquier.

The Atlantic et The Economist citent la même étude. On place différents échantillons de la population dans une situation dans laquelle les participants peuvent tricher. Les banquiers le font effectivement, mais particulièrement après qu'on les ait fait parler de leur métier. Ce qui semble dire que la culture de la banque est propice à la malversation. D'un autre côté, qui se ressemble s'assemble. Il faut être à l'aise avec cette culture pour y entrer, et jouer selon ses règles. 

L'Angleterre : conservatisme révolutionnaire ?

Un éminent professeur anglais vient de consacrer une étude approfondie à l'histoire anglaise. Il découvre que l'Angleterre (à ne pas confondre avec le Royaume uni) a très peu bougé au cours des siècles. On ne peut pas parler de déclin, en particulier. L'Angleterre est une société relativement ouverte, quoi que construite sur une "polarisation politique selon des lignes sectaires" qui s'est caractérisée par sa capacité à diffuser ses idées.
Tombs argues that England has historically propagated its values through interaction with others – spreading Christianity in Medieval times, as a force for European civilisation and free trade more recently, and as an Empire. The result, he says, is that Englishness is not founded on ideas of opposition and exclusion, but on inclusion and expansion.
L'Angleterre m'est apparue comme une société de classes très éloignées les unes des autres, qui bouge très peu. Un nombre étonnant d'Anglais importants appartiennent à de très vieilles familles, les barons et les ducs apparaissent très vite dans les arbres généalogiques. C'est un peu comme s'il n'y avait pas eu de Révolution en France. Ce que ce pays a de révolutionnaire, ce sont les idées qu'il diffuse, sans généralement se les appliquer. En particulier, notre Révolution me semble avoir été principalement construite sur des idées anglaises. J'en suis arrivé à me demander si l'Angleterre ne se maintenait pas inchangée grâce au chaos qu'elle entretient ailleurs. Divide and rule.  

(Qu'elle soit ouverte culturellement me semble évident : son modèle repose sur un apport périodique de capitaux par de grandes fortunes qui viennent généralement de l'étranger, par exemple les oligarques russes, actuellement. En outre, elle apprécie la main d'oeuvre bon marché.)

lundi 24 novembre 2014

Jeux vidéo : l'apprentissage du meurtre ?

Le Monde dit :
Les jeunes Français impliqués dans le djihad suivis par le CPDSI ont tous regardé ces vidéos qualifiées d'« endoctrinantes », qui enchaînent « des images choc, une musique envoûtante, des rythmes entraînants et une ambiance hypnotique ». Des références aux films Matrix et Le Seigneur des anneaux sont présentes dans ces vidéos, faisant du jeune qui les regarde un « élu », incompris des autres, qui se bat pour une cause juste. Selon l'étude, la mise en scène des vidéos 19 HH fait également référence au jeu vidéo Assassin's Creed, qui permet aux jeunes une meilleure identification et un conditionnement à la violence.
Et si, après tout, les jeux vidéos avaient une influence sur l'individu ?