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mardi 24 novembre 2015

Le pragmatisme de l'abbé Grégoire

Conférence posant la question de l'opinion qu'aurait eue l'abbé Grégoire de la laïcité. (Conférence annuelle organisée par le CNAM et qui avait lieu le 20 novembre dernier.) En fait, le terme n'existait pas de son temps. Il a été inventé plus tard. On parlait alors de tolérance.

L'abbé Grégoire était "pragmatique". Il avait constaté qu'en termes de religion, on ne pouvait pas changer les gens par la force. Il y aurait toujours une pluralité de religions. La religion devait donc rester là où elle était utile : confort de l'individu, et cohésion sociale. Mais la politique n'était pas de son ressort. L'Eglise catholique, d'ailleurs, devait en revenir à ses origines. Constantin l'avait fait s'égarer lorsqu'il lui avait donné le pouvoir. Le catholique ne devait pas prétendre imposer à ses contemporains leur comportement, mais être un exemple, une source d'inspiration, pour eux. 

C'est probablement cela la définition de pragmatisme : savoir que certaines choses ne peuvent changer ; mais, qu'il en reste suffisamment à faire bouger pour améliorer le monde. Le contraire ? C'est la volonté de puissance, croire que tout peut plier à sa volonté ou à un hypothétique absolu. C'est le totalitarisme.

vendredi 6 juin 2014

Une politique de la langue

Drôle de livre. En 1793, l’abbé Grégoire lance une enquête sur les patois. Il transmet un questionnaire à des correspondants locaux. Il veut connaître la nature de ces patois. Cela ressemble à une étude anthropologique. Les trois auteurs du livre analysent questionnaire et réponses.

Ce qu’il y a d’étrange est l’écart entre ce que je lis de ces textes et le traitement qui en est fait, et qui se présente, fort scientifiquement, comme la seule expression possible de la vérité.

Qu’est-ce que je lis ? 1793, c’est la Révolution en danger. Les révolutionnaires constatent que, faute d’une langue commune, la population ne comprend pas leurs intentions. Soit on y résiste, soit, à l’envers, on les trahit. Leur théorie est que cette multitude de langues est une arme du féodalisme, qui a toujours voulu diviser pour régner. (En analysant le manque de rationalité des zones d'implantation des langues locales, ils apportent des preuves convaincantes de cette assertion.) Finalement, ayant peu d’argent, la République enverra quelques maîtres d’école dans les régions qui semblent en avoir le plus besoin. Dans ce contexte, le questionnaire de l’abbé Grégoire peut être une tentative de compréhension des cultures locales, afin de les faire évoluer.

Que disent nos auteurs ? Ils interprètent ces textes à la lumière des événements de 68. La parole du peuple a fait trembler le pouvoir central. Eh bien, l’abbé Grégoire c’est de Gaulle. Et il veut asservir le peuple. Comment ? Par une langue unique diffusée par l’école, agent des basses œuvres du mal. Ils s’attellent à démonter ses intentions machiavéliques. En faisant preuve d’un manque de rigueur intellectuelle stupéfiant. Exemple. L’abbé Grégoire écrit à ses correspondants de l’excuser par avance, car il ne pourra sûrement pas les remercier de leurs travaux. Or, il les remercie tout de même. Voilà bien qui prouve sa duplicité !, s’exclament nos auteurs. Pour ma part, je n’y vois que simple politesse.

Mais ce sont les correspondants de l’abbé Grégoire qui sont le plus mal traités. Ce ne sont que de pauvres types, fascinés par la ville, à qui on demande de scier leurs racines. Moi, je trouve qu’ils semblent fort cultivés. Et qu’ils ne se laissent pas impressionner. D’ailleurs, l’abbé Grégoire n’est-il pas lui-même un provincial ?

Curieusement, l’attitude des auteurs est le reflet exact de ce qu’ils reprochent à l’abbé Grégoire. Ils font preuve d’un mépris étonnant vis-à-vis de leur sujet. La morgue de l’intellectuel comme jamais elle ne s’était exprimée. Et quelle langue ! Ils se sont baptisés scientifiques. Ils se veulent apparemment aussi stylistes. Le texte n’est compréhensible que par l’initié (auquel, d’ailleurs, ils n’arrêtent pas de décocher des sous-entendus). Exemple :
Mais, par là, ils trahissent leur position, liée aux règles d’une langue, séduite par les voix d’une filiation, et mobile sur une surface linguistique tant qu’une expérience révolutionnaire plus directe ou plus prolongée ne les assure pas d’être témoins d’un Zeitgeist, d’une force au travail dans l’épaisseur de la société.
Où mène cet extraordinaire délire d’autosatisfaction ? A l’apologie du féodalisme, puisque l’action révolutionnaire fut le mal ! Or, ce sont de telles théories qui prévalent depuis 68. Ce sont elles qui ont démoli l’école pour pouvoir en libérer le peuple. Et qui, de ce fait, ont réinstallé l’Ancien régime. La domination des héritiers de ceux de nos auteurs qui ont eu des enfants.

(CERTEAU, Michel de, JULIA, Dominique, REVEL, Jacques, Une politique de la langue, Folio histoire, 2002 - première édition, 1975.)

vendredi 24 février 2012

L’Abbé Grégoire, homme politique exemplaire (1750 – 1831)

J’ai traversé vingt-cinq ans de Révolution. J’ai vu autour de moi les circonstances changer mille fois et je suis resté le même.
Un paradoxe pour le « Cercle du Changement » ?

En fait, Grégoire, croyant et républicain, conserve l’équilibre grâce à une constante adaptation, aussi bien dans une première période, antireligieuse que dans une seconde, anti républicaine. Sa vie politique s’est, en effet, déployée de 1789 à 1820. Malgré la Terreur, il ne cessa jamais de siéger à la Convention en habit ecclésiastique.

La rigueur subtile de sa position, méconnue, il est rejeté par les uns pour avoir été un prêtre courageux défenseur de sa foi, et par les autres pour avoir été « jureur ».

Probablement aussi, l’extrême complexité, due aux temps troublés qu’il a traversés et aux sujets délicats qu’il a abordés, est-elle une explication de la non reconnaissance que son engagement mériterait, dont voici quelques exemples.

Législateur innovant et éclectique, il rédigeait et défendait ses propositions avec talent, en particulier pour la défense des minorités de l’époque, les Noirs, les Juifs et les Femmes. Il est pourtant inconnu par rapport aux icones révolutionnaires. Ce sont d’autres que lui qui en récoltent les fruits.
Partisan de l’abolition de la royauté, mais aussi de la peine de mort, il n’a pas voté celle de Louis XVI.
À l’origine de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, il est partisan d’une Eglise gallicane. C’est pourquoi il s’oppose à Bonaparte au sujet du Concordat qui renouait avec l’Eglise romaine.
Il s’oppose aussi, courageusement, à la proclamation de l’Empire, car il voit en Napoléon Ier un continuateur de Louis XIV.

L’éducation pour lui était le moyen de la liberté et il écrivait : « Éclairer l’ignorance qui ne connaît pas, et la pauvreté qui n’a pas les moyens de connaître » ; il est l’un des fondateurs, entre autres, du Conservatoire national des arts et métiers, et de l’Ecole Polytechnique. Dans son Rapport sur l’établissement d’un Conservatoire des Arts et Métiers (29 septembre 1794), il affirme : « Le perfectionnement des arts est un principe conservateur de la liberté ; secouer le joug de l’industrie étrangère, c’est assurer sa propre indépendance. »

À l’occasion du Bicentenaire de la Révolution, en 1989, ses cendres ont été transférées au Panthéon, avec celles de Condorcet et de Monge.

En France, deux thèses essentielles lui ont été consacrées, l’une de Rita Hermon Belot, La politique et la vérité, l’Abbé Grégoire et la Révolution française, et l’autre de Jean Dubray, Les fondements anthropologiques et l’art social dans l’oeuvre de l’Abbé Grégoire.

Au Cnam, quelques-uns se sont donnés la mission de mieux faire connaître l’Abbé Grégoire, en organisant des colloques, ouverts à tous, qui ont permis d'évoquer différentes facettes de l'oeuvre et de la personnalité de l'abbé Grégoire :
  • le premier, en 2006 : L’Abbé Grégoire, pionnier de la formation professionnelle.
  • le deuxième, en 2007 : L’Abbé Grégoire et le patrimoine.
  • le troisième, en 2009: L’Abbé Grégoire, défenseur des droits de l’Homme.
  • le quatrième, en 2010 « L’Abbé Grégoire et la Séparation de l’Eglise et de l’Etat ».
Le jeudi 8 mars prochain, a lieu le cinquième colloque, L’Abbé Grégoire et les droits de la femme, dans l’amphi éponyme, au Cnam.

La figure de l’Abbé Grégoire reprend sa place :
Un panneau, dans une salle du Musée, nous informe sur le décret de la création du Cnam, propose quelques citations, ainsi que des documents à consulter.
Un portrait, placé dans la loge impériale, le rendra présent dans « son » amphi.