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mardi 8 février 2022

Boulgakov

Le billet précédent m'a amené à consulter la fiche que le camarade Wikipedia consacre à la vie de Boulgakov. 

Cette vie a, effectivement, quelque-chose de la vie de Molière. Quasiment rien de ce que Boulgakov n'écrivait ne parvenait à être publié ou produit, en ce qui concerne ses pièces de théâtre. En revanche quand ça l'était, il rencontrait un gros succès. Sans l'intervention de Staline, Boulgakov aurait crevé encore plus tôt qu'il ne l'a fait. Cabale de dévots ? L'URSS a-t-elle été, au moins à ses débuts, le monde de l'hypocrisie, un déchaînement d'appétits vils ? 

samedi 1 août 2020

Les dieux ont soif

Oeuvre d'Anatole France, publiée en 1912, lue par Michel Bouquet (en 1954).

Histoire d'un juré d'un tribunal de la Terreur. Un pur. C'est sec, rapide, jamais de temps mort. Tout s'enchaîne comme une mécanique impitoyable. Quel talent ! C'est saisissant de vraisemblance. C'est effrayant, surtout. On y entend les procès staliniens. Moments, menace permanente, où l'humanité est prise de folie. Aliénée par la croyance en un absolu, elle devient inhumaine. Puis elle oublie. Ce qui est peut-être encore pire.

mercredi 4 mars 2020

Marx, l'aristocrate ?

Nos « intellectuels » modernes donnent l’impression de préférer l’aristocrate, par exemple Sade, au révolutionnaire. Voici ce que me répond un éminent universitaire :

"je crois que le paradoxe vient de Marx lui-même, qui reprochait à la classe bourgeoise d'avoir sous prétexte de révolution libératrice usurpé le pouvoir auparavant détenu par la royauté et l'aristocratie, tout en prétendant avoir établi l'égalité. Au moins sous l'Ancien Régime la conscience de classe existait et tout le monde savait à quel rang de la société il appartenait. La bourgeoisie ayant pris le pouvoir, mystifie les prolétaires en leur faisant croire qu'il n'y a plus de classes. C'est pourquoi les marxistes se chargent, par une pédagogie lourdement insistante, à inculquer la conscience de classe à ceux qui ne l'ont pas. Il flotte chez Marx une certaine nostalgie de l'aristocratie, dont la nomenclatura soviétique constituait une caricature."

Et si l'a priori d'une société de classes nous montait tous les uns contre les autres ?

vendredi 13 décembre 2019

Les tendances anarchiques de la France

68, 95, 2019... Comment se fait-il que la France, régulièrement, devienne folle ? Encore, cela pouvait se comprendre au temps de la monarchie, mais en démocratie ? On se révolte contre ses semblables ?
Et, on ne peut guère en rire, car, cette désorganisation fait des dégâts, coule des entreprises, crée du chômage, et ruine des vies.

Dans "La fièvre hexagonale" Michel Winock incrimine notre hérédité chrétienne. Le catholicisme est une religion d'absolu. Le Français s'enflamme pour des idées. Et veut tout casser pour les imposer.

Mais, n'est-ce pas plutôt une question de bien et de mal ? Le Français combat le mal. L'avantage de cela est qu'il n'y a pas besoin de programme. On casse tout, et ce sera mieux après.

Peut-on changer le Français ? Ne serait-il pas plus malin de faire avec ses caractéristiques ? Nos gouvernements ne semblent pas avoir été très bons à ce jeu. D'un côté il y a les simples d'esprit qui ont l'art de déclencher la tempête, de l'autre les machiavéliques, qui brossent le Français dans le sens du poil, et préparent les conditions du déluge, qui viendra après eux.

dimanche 20 janvier 2019

La Terreur

"Les "terroristes" de 1798 (le mot "terroriste" a été inventé en 1798) méritent-ils ce nom ? Aux yeux de la légende assurément. De l'histoire, beaucoup moins puisque pour la majorité d'entre eux ils ne furent que des hommes ordinaires, et manipulés, qui auront été, comme d'autres en d'autres lieux et d'autres temps, dépassés par l'entreprise à laquelle ils participaient."

Ce livre met côte à côte ce que l'on dit de la Terreur et ce qui est avéré. Cela se ressemble peu. M.Trump n'a pas inventé les fake news.


dimanche 27 août 2017

Mensonge

Voilà ce que dit M.Bergeret, héros d'Anatole France. 
Le mensonge (...) a des ressources merveilleuses. Il est ductile, il est plastique. Et, de plus (ne craignons point de le dire), il est naturel et moral. Il est naturel comme le produit ordinaire du mécanisme des sens, source et réservoir d’illusions ; il est moral en ce qu’il s’accorde avec les habitudes des hommes qui, vivant en commun, ont fondé leur idée du bien et du mal, leurs lois divines et humaines, sur les interprétations les plus anciennes, les plus saintes, les plus absurdes, les plus augustes, les plus barbares et les plus fausses des phénomènes naturels. Le mensonge est le principe de toute vertu et de toute beauté chez les hommes. Aussi voit-on que des figures ailées et des images surnaturelles embellissent leurs jardins, leurs palais et leurs temples. Ils n’écoutent volontiers que les mensonges des poètes. Qui vous pousse à chasser le mensonge, à rechercher la vérité ? Une telle entreprise ne peut être inspirée que par une curiosité de décadents, par une coupable témérité d’intellectuels. C’est un attentat à la nature morale de l’homme et à l’ordre de la société. C’est une offense aux amours comme aux vertus des peuples. Le progrès de ce mal serait funeste, s’il pouvait être hâté. Il ruinerait tout. Mais nous voyons que, dans le fait, il est très petit et très lent et que jamais la vérité n’entame beaucoup le mensonge.
Révolution ou statu quo ?
Que la société soit fondée sur le mensonge est posé en principe par les révolutionnaires de 1789. D'où leur idée : bâtir la société sur la "raison". Ce à quoi l'Angleterre, avec Burke, a répondu que la société était le fruit d'une lente mise au point que la raison ne pouvait comprendre. Vive le statu quo et l'Ancien régime. Cependant, l'argument révolutionnaire revient régulièrement, surtout chez les Anglo-saxons. C'est ainsi que Michael Hammer, le théoricien d'une des modes de management qui a fait le plus de bruit, a affirmé qu'il fallait reconstruire les entreprises de zéro, à partir des nouvelles technologies de son époque. Tout ce que l'on entend sur le "changement de culture" de l'entreprise, mais aussi sur la "démocratisation" du monde, post 1989, ressortit probablement au discours révolutionnaire.

Entre Burke et les révolutionnaires, il existe une troisième voie. Celle de Kant et des anthropologues. La société est un "système" complexe. Le re concevoir de zéro est au delà de la raison. Mais le statu quo est, lui aussi, impossible. Notamment parce que le dit système doit se "consommer" pour se maintenir. Une autre raison, qui exige l'évolution, est que, comme le pensaient Hammer et les révolutionnaires, la société est aux mains des intérêts particuliers, qui cherchent à lui imposer un statu quo qui les arrange, et qui, donc, se met en travers du mouvement naturel de changement. Le rôle de l'être humain est, peut-être, de naviguer entre toutes ces forces pour faire évoluer la société, sans révolution. En respectant ses principes constitutifs, et ses aspirations. 

vendredi 18 novembre 2016

La transformation des grandes écoles

Normale sup et polytechniques sont les bastions des privilèges. Hier, leurs élèves se faisaient tuer dans les révolutions ! Ils étaient les missionnaires du progrès ! Qu'est-il arrivé ? 

Bac pour tous. Conséquence imprévue de la massification de l'éducation supérieure. L'ascenseur social a été liquidé. Mais l'objectif de la réforme a peut-être été atteint. Le diplôme ne donne plus d'avantage autre que social. Il fait entrer dans une mafia d'oligarques. Dorénavant nous pouvons tous penser, et agir. Le terrain est prêt pour une transition du type de celle qui eut lieu à la Révolution, lorsque l'on a compris que l'aristocratie n'avait aucun titre à maintenir ses privilèges...

lundi 18 juillet 2016

Le temps des intermédiaires

Les révolutionnaires semblent avoir voulu supprimer les intermédiaires. Il se trouve que nous vivons un temps d'intermédiaires. Il y a les plates-formes, d'abord, l'intermédiaire construit un marché et en tire un bénéfice monopolistique. Mais il y a aussi celui, à l'autre extrême, qui fait profession de défendre la veuve et l'orphelin, le "marginal", et qui est en dehors des lois qu'il fait appliquer. Il vit en grand propriétaire, alors qu'il honnit les grands propriétaires.

Les intermédiaires doivent exploiter un goulot d'étranglement social et en tirer un bénéfice indu.

samedi 16 mai 2015

La France au bord de la Révolution ?

La thèse de L'oligarchie des incapables est que nous en sommes venus à l'avant Révolution. Cela est-il vraisemblable ?

Voici des éléments tirés de l'enquête qu'est ce blog, et qui pourraient alimenter le débat :
  • Une politique de la langue, tract postmoderniste ?, semble dire que la pensée actuelle refuse l'héritage de la Révolution et s'aligne sur celle de la féodalité. L'évolution du concept de laïcité irait dans le même sens. Tout le travail effectué depuis la Révolution aurait été balayé ?
  • Le modèle de Gaulle, selon René Rémond (ou modèle monarchique) : quand la France fonctionne correctement, une puissance centrale Roi / Peuple contrôle les "privilégiés". Les Révolutionnaires et les Radicaux ont essayé de remplacer le roi, par une forme d'incarnation du peuple, mais cela a été très instable. En tout cas, il n'est probablement pas bon que les "privilégiés" prennent le pouvoir. Serait-ce ce qui a provoqué 89 ? Un roi faible a permis aux "privilégiés" de diriger la France ? 
Qu'est-ce qui a fait éclater la France en 89 ? La mauvaise gestion de la France, qui connaît crise sur crise ? Le rejet des privilèges ? Une bataille entre privilégiés (nobles et bourgeois) ?... Cela pourrait-il se répéter ? Les symptômes, s'ils sont  identiques, semblent atténués ? Mais quid de l'effet d'une crise mondiale ?...

(Qu'est-ce qu'un "privilégié" ? On parle aussi "d'intérêts spéciaux". Il s'agit peut-être du résultat d'une attitude vis-à-vis de la société. Le "privilégié" est poussé par son intérêt égoïste. Le "non privilégié" est peut-être conscient de sa faiblesse et de son besoin de protection. En conséquence, le "non privilégié" est prêt à payer, et le "privilégié" à collecter. Comme souvent en systémique on aboutit à un paradoxe. Ce qui fait la fortune de l'asocial (le "privilégié"), c'est la société. Et le petit peuple, en croyant être un profiteur, se fait tondre. Mais tout le monde est content : pourquoi changer ? Seulement, dès que l'équilibre se rompt, et que la société, pour une raison ou pour une autre, ne produit plus assez, ou que les attentes croissent, la poursuite de ce mécanisme conduit à la vider de sa substance.)

lundi 17 novembre 2014

M.Mélenchon, la Révolution et les jeux

M.Mélenchon s'en prend à un jeu vidéo qui donne le beau rôle à la royauté. (Si j'en crois ce que j'ai entendu, il reprend l'interprétation de la Révolution qui a cours en Angleterre depuis cette époque.) Les invités des Informés de France Info étaient d'accord pour dire que M.Mélenchon était un âne. Notre jeunesse sait faire la part des choses. Arrêtons de l'insulter. 

Ce qui m'a surpris est que personne ne s'émeuve de ce que, si M.Mélenchon a raison, ce jeu est une tentative de manipulation, qu'elle réussisse ou non.

Les manipulations marchent-elles ? Il y a une bonne trentaine d'années, un professeur du primaire me disait avoir été étonné de constater que ses élèves portaient désormais des prénoms américains, des prénoms de héros de séries télé. Plus récemment, une avocate m'expliquait qu'elle devait sans arrêt rappeler à ses clients qu'ils n'étaient pas dans le système judiciaire américain. 

Non seulement, la manipulation marche, mais elle a un nom : "soft power". Et tous les hommes politiques y ont recours.

mardi 4 novembre 2014

La grande fracture, 1790 – 1793 de Michel Winock

Ce livre, c’est la guerre de Troie n’aura pas lieu ! C’est l’histoire d’un changement, qui tourne mal. Tout du long, on croit que ça va réussir. On va faire de la France une monarchie constitutionnelle. Modérée et raisonnable. Les révolutionnaires sont d’accord là-dessus. Mais rien ne se passe comme prévu.

Car, pour commencer, il faut un roi. Or, pour le « bon roi » Louis XVI, le peuple ce n’est rien. Il se voit prisonnier chez lui. Par l’intermédiaire de sa femme, « l’homme fort » de la royauté et « l’Autrichienne » de la rumeur populaire !, il supplie ses semblables, les monarques européens, de le sauver. (Que serait-il survenu s’ils avaient obtempéré ? Un massacre sans commune mesure avec la Terreur ?, me suis-je demandé.) Pour gagner du temps, il ment comme il respire.

Le changement supposait aussi que le peuple serait guidé par la raison. Or, c’est la parole qui l’enflamme. La révolution sera le triomphe d’orateurs comme Danton et Mirabeau. Ils sont exceptionnellement brillants certes, mais corrompus jusqu’à la moelle. D’ailleurs, partout la réalité fait mordre la poussière à la raison. Ainsi, la révolution récupère les dettes royales. Pour les effacer, on prend la décision, fort sensée, de vendre les biens ecclésiastiques. Plus exactement, on les hypothèque en échange « d’assignats ». Alors que rien ne semblait l’annoncer, cela va déboucher, par un enchaînement d’événements insignifiants, sur une guerre de religion. Et sur une inflation galopante. Car il est impossible de résister à la tentation d’imprimer des assignats.

Autre grand moment d’intelligence collective : les révolutionnaires déclarent la guerre à l’Europe. Elle va forcer le roi à se démasquer, se disent-ils. Ils pensent la victoire facile. Mais ils oublient que leurs officiers sont nobles. Et que la menace d’une invasion va rendre furieux le peuple.

En fait, la révolution est surtout une surenchère dans la radicalité. C’est elle qui rend impossible de mettre un terme à la révolution. Peut-être parce que personne ne peut résister à la tentation de dépasser le tenant du pouvoir sur sa gauche, en direction du peuple. A Mirabeau, proche des nobles, succède Barnave, homme de la grande bourgeoisie, qui va jusqu’à défendre la cause esclavagiste. Car les propriétaires des Antilles menacent de se rallier à l’Angleterre, patrie des droits de l’homme. C’est ensuite Brissot et les Girondins. Et enfin Robespierre et la Terreur. Terreur qui n’est pas le fait du peuple, d’ailleurs. Mais d’une poignée d’excités.

WINOCK, Michel, La grande fracture 1790-1793, Tempus-Perrin, 2014.

mercredi 15 octobre 2014

Condorcet

Condorcet fut un « mouton enragé ». Intellectuel timide et maladroit, orateur inaudible à une époque de tribuns, il n’en fut pas moins une sorte d’extrémiste forcené qui se fit beaucoup d’ennemis. A commencer par ceux de sa caste d’origine.

Petite, mais vieille, noblesse. Pauvre. Jeunesse mal connue, mais apparemment triste. Il découvre les mathématiques. Elles seront son refuge et la passion de sa vie. Elles lui font connaître la gloire. Les philosophes des Lumières l’accueillent comme l’un des leurs. A une époque où la science et le progrès sont une sorte de folie collective, il acquiert une réputation de rock star, une considération universelle. Il accède au pouvoir avec son ami Turgot, devenu ministre. Il brûle d’appliquer la science au gouvernement du pays. Mais soit que les bénéfices soient trop longs à se manifester, soit que la dite science ne soit pas totalement au point, Turgot est remplacé par Necker. Du libre échange on passe au protectionnisme exigé par le peuple. Puis c’est la Révolution. S’il ne parvient jamais à se faire entendre, Condorcet va y jouer un rôle de premier plan par ses écrits et le respect que l’on porte à sa réputation scientifique. Il travaille d’ailleurs jour et nuit. Il sera le précurseur de beaucoup de nos idées modernes. Il est, avant tout le monde, républicain (les révolutionnaires seront longtemps favorables à une monarchie constitutionnelle), contre la peine de mort, pour l’égalité des hommes et des femmes. C’est aussi le père du système éducatif qui fut l’âme de notre pays, jusqu’à récemment. Le mouton enragé accompagne la marche de la révolution vers la gauche. Longtemps proche des Girondins, il les abandonne pour se rapprocher de Danton. Car son dernier combat sera contre la désunion des Révolutionnaires, et, pour cette raison, contre Robespierre. Ce qui lui vaudra la haine de ce dernier. Et de mourir, épuisé, en prison. Les nobles idées du « dernier des philosophes » des Lumières n’ont pas pesé lourd face à la folie des hommes. 

(Elisabeth et Robert Badinter, Condorcet, Le livre de poche, 1988. Par ailleurs, Condorcet aurait été un précurseur de la sociologie et de l'économie moderne.)

mardi 14 octobre 2014

La mathématique sociale du marquis de Condorcet

Et si Condorcet était le père de l’économie moderne ?, me suis-je demandé.

Condorcet fut le « dernier des philosophes ». Il a été adoubé par Voltaire et d’Alembert, il a correspondu avec Frédéric II. Dès sa jeunesse il est reconnu comme un immense mathématicien. Son prestige est énorme, mondial. Et pourtant contrairement à des Euler, Laplace ou Lagrange, qui sont ses contemporains, il n’a pas laissé grande trace dans les livres de cours.

En fait, il n’a rien inventé, il a utilisé les outils de son temps. En particulier les travaux de Bayes, qui permettent d’estimer la probabilité d’un événement à partir d’observations sur sa fréquence de survenue dans le passé.

Il pensait que l’histoire était la marche de la raison se dégageant de l’obscurantisme. Il a voulu accélérer ce phénomène, si je comprends bien, en concevant la « mathématique sociale ». C’est peut-être bien la science de la décision pour l’action ou « pragmatique ». Un procédé qui permet de prendre les décisions les meilleures possibles. Son idée semble avoir été la suivante.

Tout d’abord, les mathématiques seraient une forme de langage, dégagé de ce qui produit la confusion du langage ordinaire. L’homme habile peut ramener la clé de voûte de tout problème à une formulation mathématique. Les économistes modernes parleraient de « modélisation ». Tout phénomène peut être modélisé par la raison. Les probabilités permettent alors d’estimer, à partir de l’observation, les paramètres constitutifs du modèle. Et donc de prendre une décision qui minimise le risque d’erreur.

Tout ceci s’accompagne de techniques qui permettent de clarifier le débat. Symbolique mathématique d’une part (pas au point à l’époque), mais aussi, statistiques et techniques de représentation de données, telles que les tableaux ou les courbes (pas plus au point).

En économie, Condorcet serait qualifié aujourd’hui de libéral. Il était l’ami des physiocrates et d’Adam Smith, dont sa femme a traduit les travaux. C’était un homme de libre échange et de laisser faire. Mais ce qui me frappe surtout c’est sa proximité avec l’économiste moderne. En particulier avec la démarche méthodologique d’Arrow, seul économiste dont j’ai regardé les travaux. (Arrow a traité du paradoxe de Condorcet, mais, apparemment, en l’attribuant initialement à quelqu’un d’autre et sans avoir lu les travaux de Condorcet.)

Son argumentation s’appuie sur une démonstration mathématique incompréhensible supposée la prouver. Cela peut très vite tourner au sophisme mathématique. Car ce raisonnement compliqué masque des hypothèses implicites, qui représentent un a priori idéologique. (Ce que la « raison » nous permet de voir c’est ce que notre culture y a semé. Pas la vérité absolue, pour peu qu’elle existe. Voici ce que mon idéologie propre, appuyée par les travaux d’anthropologie, me fait penser.)

L’erreur se manifeste dès ses premiers travaux en physique. Il a voulu appliquer cette technique au problème des trois corps. Mais toute sa démonstration repose sur une hypothèse fausse : une équation polynomiale est soluble par radicaux.

Sa théorie du vote semble victime du même biais. Pour lui le vote est une méthode de recherche de la vérité. Il fait l’hypothèse que la société est constituée d’individus indépendants les uns des autres. Ce qui l’amène à une contradiction, le fameux paradoxe de Condorcet. Mais il ne semble pas l’avoir ému. En fait, il fait tout pour combattre la dimension systémique de la société. Ainsi, ses travaux l’amènent à envisager que les acteurs s’influencent les uns les autres. Ce que son rôle, quelque peu pitoyable, dans la Révolution lui a permis d’observer. Il en arrive à entrapercevoir ce qui va devenir la théorie des jeux. Mais il cherche surtout à éviter que cette situation puisse se produire.

Curieusement, ce que montre Gilles-Gaston Granger, c'est que, non seulement Condorcet n'a rien découvert, mais que, surtout, il a négligé toutes les idées révolutionnaires sur lesquelles débouchaient ses travaux...

Condorcet, djihadiste de l'individualisme libéral ?

GRANGER, Gilles-Gaston, La mathématique sociale du marquis de Condorcet, Odile Jacob, 1989.

vendredi 6 juin 2014

Une politique de la langue

Drôle de livre. En 1793, l’abbé Grégoire lance une enquête sur les patois. Il transmet un questionnaire à des correspondants locaux. Il veut connaître la nature de ces patois. Cela ressemble à une étude anthropologique. Les trois auteurs du livre analysent questionnaire et réponses.

Ce qu’il y a d’étrange est l’écart entre ce que je lis de ces textes et le traitement qui en est fait, et qui se présente, fort scientifiquement, comme la seule expression possible de la vérité.

Qu’est-ce que je lis ? 1793, c’est la Révolution en danger. Les révolutionnaires constatent que, faute d’une langue commune, la population ne comprend pas leurs intentions. Soit on y résiste, soit, à l’envers, on les trahit. Leur théorie est que cette multitude de langues est une arme du féodalisme, qui a toujours voulu diviser pour régner. (En analysant le manque de rationalité des zones d'implantation des langues locales, ils apportent des preuves convaincantes de cette assertion.) Finalement, ayant peu d’argent, la République enverra quelques maîtres d’école dans les régions qui semblent en avoir le plus besoin. Dans ce contexte, le questionnaire de l’abbé Grégoire peut être une tentative de compréhension des cultures locales, afin de les faire évoluer.

Que disent nos auteurs ? Ils interprètent ces textes à la lumière des événements de 68. La parole du peuple a fait trembler le pouvoir central. Eh bien, l’abbé Grégoire c’est de Gaulle. Et il veut asservir le peuple. Comment ? Par une langue unique diffusée par l’école, agent des basses œuvres du mal. Ils s’attellent à démonter ses intentions machiavéliques. En faisant preuve d’un manque de rigueur intellectuelle stupéfiant. Exemple. L’abbé Grégoire écrit à ses correspondants de l’excuser par avance, car il ne pourra sûrement pas les remercier de leurs travaux. Or, il les remercie tout de même. Voilà bien qui prouve sa duplicité !, s’exclament nos auteurs. Pour ma part, je n’y vois que simple politesse.

Mais ce sont les correspondants de l’abbé Grégoire qui sont le plus mal traités. Ce ne sont que de pauvres types, fascinés par la ville, à qui on demande de scier leurs racines. Moi, je trouve qu’ils semblent fort cultivés. Et qu’ils ne se laissent pas impressionner. D’ailleurs, l’abbé Grégoire n’est-il pas lui-même un provincial ?

Curieusement, l’attitude des auteurs est le reflet exact de ce qu’ils reprochent à l’abbé Grégoire. Ils font preuve d’un mépris étonnant vis-à-vis de leur sujet. La morgue de l’intellectuel comme jamais elle ne s’était exprimée. Et quelle langue ! Ils se sont baptisés scientifiques. Ils se veulent apparemment aussi stylistes. Le texte n’est compréhensible que par l’initié (auquel, d’ailleurs, ils n’arrêtent pas de décocher des sous-entendus). Exemple :
Mais, par là, ils trahissent leur position, liée aux règles d’une langue, séduite par les voix d’une filiation, et mobile sur une surface linguistique tant qu’une expérience révolutionnaire plus directe ou plus prolongée ne les assure pas d’être témoins d’un Zeitgeist, d’une force au travail dans l’épaisseur de la société.
Où mène cet extraordinaire délire d’autosatisfaction ? A l’apologie du féodalisme, puisque l’action révolutionnaire fut le mal ! Or, ce sont de telles théories qui prévalent depuis 68. Ce sont elles qui ont démoli l’école pour pouvoir en libérer le peuple. Et qui, de ce fait, ont réinstallé l’Ancien régime. La domination des héritiers de ceux de nos auteurs qui ont eu des enfants.

(CERTEAU, Michel de, JULIA, Dominique, REVEL, Jacques, Une politique de la langue, Folio histoire, 2002 - première édition, 1975.)

dimanche 4 mai 2014

Terreur, révolutionnaire et consensus de Washington

La Terreur est une des grandes tâches de l'histoire de France. Que s'est-il passé ?

Si je comprends bien l'article en référence ci-dessous, le terme a été inventé après coup. 1793. La République est menacée de toutes parts. Extérieur et intérieur. La Convention ne sait plus à qui se fier. Elle parle de semer la terreur chez l'ennemi. Elle crée une armée pour cela. Mais surtout pas à l'intérieur. C'est la panique qui conduit au bain de sang. Il aurait d'ailleurs pu être évité. En effet, on a pensé un instant "ostraciser" plutôt que décapiter.

Surtout, il semblerait que les révolutionnaires aient été bien mal préparés à gouverner. Un peu comme les hommes du consensus de Washington, c'étaient des intellectuels. Ils avaient vécu très loin du pouvoir. Ils semblent avoir cru que gouverner était appliquer des théories. Dans leur cas quelque-chose qui ressemblait à la vertu stoïcienne. Or, non seulement ces théories n'étaient probablement pas un substitut à l'expérience, mais, surtout, elles étaient impossibles à mettre en oeuvre. Car leurs principes conduisaient à des contradictions. Ce qui était aussi le cas pour le consensus de Washington.

(L'article : Annie Jourdan, « De la vertu en politique », La Vie des idées, 24 avril 2014. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/De-la-vertu-en-politique.html.
Le consensus de Washington.)

vendredi 16 août 2013

Les patrons de l'an II

Et si nos dirigeants devaient devenir nos généraux de l'an II ? Voici la curieuse question que je me suis posée.

L'an II a été la levée en masse de troupes par la République. Il s'agissait d'éviter à la France le retour du modèle monarchique. Aujourd'hui, la France est devant une autre forme de menace. Elle a été colonisée par le "modèle du marché". Ses entreprises, ses universités, ses Champs Elysées... tout lui obéit. Or, non seulement cela ne nous satisfait pas, mais, comme le disent les Anglo-Saxons eux-mêmes, il a mis la planète en faillite. Dans ces conditions, la menace étant économique, il serait logique que les dirigeants d'entreprise prennent la place des généraux de la Révolution. Qu'ils construisent une économie à la fois prospère et compatible avec nos valeurs. Et pour cela l'armée doit être composée de citoyens. Pas de professionnels.

Comme les Révolutionnaires, leur mission ne s'arrête peut-être pas aux frontières de la nation. Il faut rebâtir un modèle mondial durable. Et il serait bien de sortir des conflits entre groupes humains qui fleurissent partout. Pourquoi ne pas remettre au goût du jour les idées des Lumières ? Par exemple celle qui voulait créer une fédération de cultures, dont la richesse est la différence. Et pourquoi ne pas commencer avec une maison témoin ? L'Europe. En la sortant de son cercle vicieux actuel, qui cherche à nous punir de nos différences, et à nous enfoncer dans la pauvreté ?

mercredi 3 juillet 2013

France : crise ou révolution ?

Voici les comptes d'une belle société de service à la pointe du high tech. Elle est d'ailleurs reconnue pour la qualité, exceptionnelle, de ses compétences. Un tiers de son chiffre d'affaires est fait avec l'Etat. Le reste avec de grands groupes. Sans le crédit impôt recherche, son bénéfice est nul. Combien y a-t-il d'entreprises dans cette situation ? Que donnerait une compression du budget de l'Etat ? Mais il y a plus curieux.

Regardez les Champs Elysées. C'est le hall d'exposition du "marché" dans ce qu'il a de plus anglo-saxon, avec, tout en haut, le bling bling pour oligarque, Vuitton. Et si c'était l'image fidèle de ce qu'est devenu notre pays ?  Les services de l'Etat ont été privatisés, des intérimaires aux intermittents du spectacle en passant par les pigistes, sa main d'oeuvre est flexible, son université est construite sur le modèle américain et parle américain (bachelor, master, business)... Que nous reste-t-il ? Une illusion. L'Etat, par son déficit, évite à toute la précarité française de réaliser qu'elle est précaire. Le jour où la rigueur aura frappé, la France ressemblera à l'Angleterre de Dickens. Sans qu'un coup de feu soit tiré, le modèle anglais du 19ème siècle s'est installé chez nous !

Que va-t-il arriver le jour où nous allons le découvrir ? Le jour, où, selon l'élégante expression des milieux d'affaires anglo-saxons "la fin de la récréation aura été sifflée" ? Sommes-nous dans une crise ou aux portes d'une révolution ?

dimanche 23 juin 2013

Le temps des révoltes ?

Une amie me disait qu’elle avait l’intuition d'un mouvement violent en France. Ne vivons-nous pas, partout dans le monde, une période de grands mécontentements ? me suis-je dit. Brésil récemment, Turquie, Suède, Syrie, Iran, Printemps arabes… Et peut-être aussi Tea party. (Les manifestations du mariage pour tous me semblent s’inscrire dans nos rites nationaux.) Ces mouvements auraient-ils des causes communes ? Si j'entends ce que disent les médias : non. Les conditions sont partout différentes.

Je me suis alors souvenu d’une histoire. Elle m’a été racontée par un anthropologue. Il est intervenu pour une usine dont le personnel se mettait en grève sans raison (et sans revendication). Explication ? Déshumanisation du travail par automatisation à outrance. Les grèves étaient les seuls moments où les employés pouvaient retrouver un peu de chaleur humaine.

Et s’il en était de même pour notre société ? Non seulement il y a eu individualisation, mais aussi perte de sens. Collectivement, nos causes sont au plus médiocres. Nous ne croyons même plus au communisme, à l’éducation pour tous, à la science, à la conquête de l’espace ou au progrès. Individuellement, c’est encore pire. Et si le mérite premier des révolutions était de donner un peu de sens à la vie ? 

vendredi 5 avril 2013

Utopie : mal occidental ?

Et si la caractéristique de nos changements, de notre histoire même était l’utopie, me suis-je demandé récemment. Du coup, j’ai lu Voyages en Utopie, de Georges Jean (Découvertes Gallimard, 1994), livre qu’un collègue m’a offert il y a vingt ans. (Ce qui en dit long sur ce qu’il pensait de moi.)
Qu’est-ce qu’une utopie ? La description d’une organisation sociale idéale.L’histoire de l’utopie commence avec Hippodamos de Millet, à l’époque de Périclès, qui veut construire une cité idéale. Dès le départ, et jusqu’à nos jours, l’urbanisme et l’architecture feront chemin commun avec l’utopie. Puis vient Platon. C’est Thomas More qui donnera à l’utopie son nom (nulle part), et qui va lancer la tradition moderne. L’utopie est, initialement, une critique de la société, qui vise à l’améliorer. Mais, progressivement, elle devient réalité. Un genre littéraire apparaît, la critique de l’utopie (cf. 1984), autre nom du totalitarisme.

Ce livre m’a-t-il amené bien loin ? Tocqueville voyait la Révolution comme la tentative de réaliser une utopie. Il n’en est pas question. De même qu’il n’est pas question de l’Union soviétique, ou de l’Allemagne nazie et de sa pensée völkisch« Tous pensent qu’il convient de substituer des règles simples et élémentaires, puisées dans la raison et dans la loi naturelle, aux coutumes compliquées et traditionnelles qui régissent la société de leur temps » disait Tocqueville des penseurs des Lumières. Utopie, maladie de la raison ?

jeudi 28 février 2013

Qu’est-ce que notre changement a de nouveau ?

Petit à petit, je me suis intéressé à ce que nos ancêtres pensaient du changement. Le concept est présent partout. Et les ethnologues disent que le propre des sociétés humaines est de changer, et même de changer étonnamment vite.

Mais je crois qu’il y a quand même quelque chose de nouveau dans ce domaine. Le changement étudié jadis était celui de la nature, des saisons, des cycles économiques. Il était subi par l’homme. Depuis la Renaissance, il me semble que l’homme cherche, explicitement, à changer le monde. Dans un premier temps, il a conçu des utopies (cf. Thomas More), puis il a essayé de les réaliser par une sorte de tour de passe-passe (despotisme éclairé et bureaucratie, Révolution de 89, Nazisme, Communisme soviétique, Thatchérisme). Maintenant, on commence à se dire qu’il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. Il existe des techniques pour faire bouger les sociétés…