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vendredi 11 mars 2022

La justice est-elle une invention ?

Bergson dit que l'homme invente la justice. Pour sa part la plus noble, les droits de l'homme, par exemple, elle n'a pas de fondement dans la réalité. C'est un prolongement de sa théorie sur l'art. Pour lui le peintre ne représente pas la nature telle qu'elle est, il change notre façon de la voir. Il en est de même pour la justice. Certains "créateurs" ont la capacité de modifier notre vision du bien et du mal. 

Exemples ?

  • M.Poutine ? Il explique que la Russie et l'Ukraine ne sont qu'un seul peuple. Tentative de prédiction auto réalisatrice ?
  • Dans ma jeunesse, j'ai été surpris de la critique de l'Etat. Jusque-là les Français étaient très contents de leur administration d'élite, avec ses trains qui arrivaient à l'heure (toute ma scolarité dépendait de la ponctualité de la SNCF !), et son réseau télécom le plus moderne au monde. Or, paradoxalement, l'Etat s'est mis à se dégrader et ce de plus en plus vite. Et plus le dispositif était important pour le pays, plus il était sévèrement atteint. L'exemple type est l'Education nationale, qui faisait la fierté de la République. 
  • Idem pour le "gauchiste" en 68. Ses théories semblaient un délire d'adolescents. Et, pourtant, elles sont devenues réalités.

Conclusion ? 

  • Notre idée de la justice est, effectivement, fort artificielle. 
  • Mais elle n'a pas toujours, comme Bergson le pense, l'altruisme pour inspiration. De même que le peintre veut se faire une place au soleil, en tuant ses pères et leurs écoles picturales, il est bien plus probable que la "rationalisation" d'un intérêt particulier soit son moteur. Et que la justice soit vue comme l'opium du peuple. Au fond, c'est l'histoire du serpent de la Bible. 
  • Mais la réalité se rappelle bien vite aux souvenirs de l'humanité. Pour que l'illusion soit durable, elle doit passer le baptême du feu. 

vendredi 16 juin 2017

Le rire

Qu'est-ce que le rire ? Castigat ridendo mores, disait-on de Molière. Cela semble être cela. Un avertissement. La vie nous demande en permanence d'être à l'écoute de ce qui se passe autour de nous afin de nous y fondre. Le rire nous rappelle à l'ordre quand nous l'oublions. 

Bergson oppose naturel à artificiel, vie à matière, souplesse à rigidité, individu et instantané à généralité, émotion et passion à mécanique, drame et art à comédie. On rit lorsque le second terme a l'avantage. 

Pour Bergson un monde d'individus laissés à eux-même serait un chaos de passions. Alors, la nature nous fait filer droit, suivre des règles. Nous sommes presque totalement apprivoisés, mais il demeure un besoin d'adaptation. Le rire apparaît lorsque l'on se prend trop au jeu de l'automate. Par contraste, l'art est une fenêtre sur la réalité du monde, sur notre naturel non civilisé.

Ici le rire est moquerie. Il n'est pas une science exacte. Il peut être injuste. Il est toujours un peu désagréable. "Le rire est avant tout une correction (...) La société se venge, par lui, des libertés que l'on a prises avec elle."

dimanche 23 avril 2017

Dieu

Bergson semble avoir voulu participer de la nature divine. Peut-on trouver dans ses travaux, un moyen pratique d'être Dieu, au moins un instant ? 

Bergson dit que c'est une question pour mystique, pas hommes de raison. C'est aussi une question "d'élan vital". Cela semble inaccessible. Mais il dit aussi que c'est une question de générosité et d'action. Celui qui est pénétré de l'élan vital agit naturellement bien. (En particulier, ce n'est pas un ascète qui vit de méditation.) Et si c'était tout simplement cela avoir un moment de félicité divine ? Confronté à l'entêtement stupide d'un morveux, avoir la générosité de ne pas lui donner de tournioles, mais percevoir la beauté que cache son irrationalité, et avoir l'inspiration de l'acte qui va faire de l'insupportable diablotin un ange ? Surhumain, effectivement. 

lundi 3 avril 2017

Générosité

Bergson pensait que le principe de l'expansion universelle était la générosité. Et que celui de la société close, repliée sur elle-même, était la guerre. Mais la haine, aussi, est associée à la vengeance, suscitée par l'injustice. La haine aurait-elle des bénéfices ? 

Un film tourné pendant la seconde guerre. Juste après le premier bombardement de Tokyo. On y voyait ce bombardement. Une opération qui n'avait pas pour but l'efficacité, quelques avions lâchaient au hasard quelques bombes sur la ville, mais de démoraliser l'ennemi. Surtout, ses personnages expliquaient qu'ils faisaient la guerre sans haine. Le héros, un pilote, perd une jambe dans l'aventure. (C'est l'auteur du livre dont est tiré le film.) Mais, ce n'est pas un drame. Il peut encore marcher, et piloter, et sa fiancée est heureuse qu'il soit en vie. 

Il est possible, donc, que le sens du devoir, issu de la générosité, soit aussi efficace que la haine pour gagner les guerres. La haine est un indicateur, peut-être. Elle nous dit qu'il y a quelque chose de plus efficace qu'elle. Et que, si nous y avons sombré, nous avons définitivement perdu au jeu de la vie. 

mardi 14 mars 2017

Bergson

Ce qu'il y a de surprenant chez Bergson, c'est la puissance de son raisonnement. Sur l'insaisissable
il bâtit des démonstrations quasi mathématiques. (S'il n'avait pas choisi la philosophie, il aurait probablement été un des grands mathématiciens de son temps.)

Il voit l'évolution comme une lutte entre la matière et l'esprit. Le "progrès" (au sens progression) se fait lorsque l'esprit parvient à 
s'échapper. Ne pas confondre esprit et intelligence. L'intelligence n'est qu'un outil de manipulation de la matière. Bergson cherche donc à aller là où se trouve le rayonnement "divin" (faute d'un meilleur terme), en plus ou moins affaibli. Donc au delà de la raison. Il y a des gens qui y ont accès. Ce sont, par définition, les mystiques. Et comme c'est ce rayonnement, "l'élan vital", qui est aussi amour, qui est à l'origine du "progrès", ce sont ces mystiques qui sont les agents du changement. Ce sont des gens d'action. (Jeanne d'Arc.) Mais, comme ils ne sont peut-être pas assez mystiques, ou assez nombreux, le progrès ne fait que des sauts de puce, et ne parvient pas à être continu. Cependant, chaque mystique laisse une trace de ce qu'il a fait (textes religieux, etc.). Le commun des mortels ne le comprend pas. Mais un nouveau mystique fera renaître cette pensée à partir de sa trace. La religion chrétienne aurait le potentiel d'être une religion "dynamique", c'est-à-dire adaptée au "progrès". (La religion classique, "statique", est le contre-poids à une intelligence fabricatrice, qui, sans cela, fabriquerait un désert.)

Vivre comme un dieu
"L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à faire des dieux."
La machine a la capacité de nous asservir, comme aujourd'hui le smartphone, mais aussi de nous libérer. L'humanité, dégagée de préoccupations matérielles, pourrait disposer d'une puissance mystique telle, qu'elle saisirait l'élan vital, et se confondrait avec lui ? (Elle serait amour, donc.) En attendant, Bergson s'est intéressé à tout ce qui était en dehors de la raison, en espérant y trouver "la lueur de l'au-delà". Ce que sa raison avait prouvé à Bergson, c'est qu'être Dieu était possible ? Et il a voulu en faire l'expérience ?

(Il y a un piège dans son oeuvre. Les termes qu'il emploie n'ont pas le sens qu'on leur donne ordinairement. Il les utilise parce qu'il n'a pas mieux pour nommer ce qu'il cherche à modéliser.)

Les deux sources de la morale et de la religion

Voici ce que j'ai compris. Ce qui explique le "progrès", l'histoire de l'univers, ce sont deux forces. Nécessaires, et en conflit. Il y a celle qui pousse le monde à se transformer, à "s'ouvrir", l'élan vital. Et il y a celle qui "ferme", qui maintient la cohérence du monde. Elle s'oppose donc au changement. Si bien que le progrès avance par "big bangs". Soudainement apparaît un tout cohérent. Un écosystème, dirait-on. Il semblerait que l'élan vital se divise, à chaque fois, en des soeurs ennemies. Ce faisant, il s'arrête. Il y a par exemple l'instinct de l'animal d'un côté, et l'intelligence de l'homme de l'autre (Pour Bergson, l'intelligence est un outil, pratique relativement vil). Mais, aussi, pour l'homme, "l'intelligence fabricatrice", et "la religion statique" ou "fabulatrice". La religion est là pour éviter que l'intelligence fabricatrice ne se prenne comme une fin en soi et ne détruise le monde. Mais cet équilibre n'est-il pas dynamique ? Chaque force semble avoir une volonté de connaissance. Si elle rencontre un obstacle, et est mise en déroute, la seconde voie sera empruntée. Elles peuvent, aussi, se rejoindre. Actuellement, il n'y en a que pour le corps. Par le prolongement des machines, il est devenu gigantesque. L'esprit est son parent pauvre, de plus en plus négligé. 

Bergson aimerait éviter cette séparation. Il veut garder l'élan vital en une pièce. Mais, au préalable, il faut en retrouver la trace. Heureusement, comme pour le Big Bang, il en demeure une sorte de "rayonnement fossile". C'est ce qui est au delà de l'intelligence. Il est capté, en partie, par quelques mystiques. Ils sont, au moins parfois, inspirés par lui. En fait, cet élan vital, c'est Dieu (quelle que soit la définition du mot), et l'amour. Il ne produit pas la contemplation mais l'action. Une action qui fait triompher, donc, l'amour. Et, en particulier, abolit les conflits entre hommes. Si nous parvenions un instant à coïncider avec l'élan vital, nous saurions ce que signifie être dieu. Peut-être les machines vont-elles nous le permettre ? Si elles étaient correctement utilisées, elles nous dégageraient des contingences matérielles, et rendraient possible une nouvelle avancée du progrès. 

samedi 21 janvier 2017

Le changement selon Bergson

Bergson explique ainsi le changement. L'artiste ne produit pas quelque chose que nous aimons, il redéfinit nos critères de jugement. Nous ne voyons plus l'art de la même façon avant et après lui. Idem pour tout changement. Il existe des êtres exceptionnels qui ont la capacité de créer la réalité. On y croit. Et elle naît.

Le changement naît tout armé, et fini. 

(Serge Moscovici a fait une expérience qui montre qu'effectivement, dans certaines conditions, notre vision du monde (des couleurs dans son cas) peut être reprogrammée.)

jeudi 12 janvier 2017

L'humanité gémit

"L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à faire des dieux." (Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, dernières phrases.)

Un temps où les philosophes savaient écrire, nous parler du présent et nous donner un espoir ?

jeudi 11 août 2016

Proust et Bergson

Michel Onfray semblait dire, il y a quelques temps, que Proust illustrait Bergson. Son oeuvre parle du temps au sens de Bergson. Chaque épisode du livre est la description de moments "où il s'est passé quelque-chose", où les souvenirs, peut-être l'homme, se sont fabriqués. (Mais tout le monde n'est pas d'accord avec cette interprétation.)

 En fait, Proust aurait lu Guyau qu'aurait aussi lu Bergson.  Comme quoi, il semble que la conception d'idées soit un travail social plus qu'individuel.


jeudi 2 juin 2016

Spinoza et Bergson

Dans une note reproduite dans le livre de V. Jankélévitch sur Bergson, Bergson note les similitudes entre sa pensée et celle de Spinoza. Surprenant : Spinoza c'est la gloire de la raison, alors que Bergson, c'est celle de l'intuition. 

Certes les deux nient l'existence du temps tel que nous le voyons. Mais, pour Spinoza, le temps n'existe pas, alors que pour Bergson, il y a un temps réel, qui est celui du changement, de la vie. 

C'est peut-être là la grande différence entre les deux œuvres. Dans l'une Dieu est stabilité, dans l'autre il est changement. Et cela résout peut-être la question du la nature divine de l'homme : l'homme prête main forte au changement universel. L'homme est bien une partie de Dieu, comme le dit Spinoza. Mais les choses ne sont pas figées, contrairement à ce qu'il pense. Car ce changement n'est pas écrit. L'effort individuel lui apporte une touche personnelle qu'il n'aurait pas eu sans lui.

mardi 24 mai 2016

La mort comme malentendu

"Si la mort n'était qu'un malentendu ?", dit Vladimir Jankélévitch, parlant de Bergson. Et si nous mourrions du fait d'une erreur de raisonnement ? Parce que la raison prétend guider notre vie, et qu'elle ne voit pas que son raisonnement, qui pense qu'il est logique de mourir, sont absurdes ? 

Cela peut probablement s'interpréter de différentes façons. La raison nous fait croire que nous sommes déterminés. Mais, si ce n'est pas le cas, rien n'est certain, pas même la mort. Certes, me direz-vous, mais la raison ne provoque pas la mort, puisque ce qui n'en a pas meurt. Alors, plus subtilement, et si la mort n'avait pas de signification ? La raison nous dit que la mort c'est le néant, alors que ce que nous appelons la mort peut être un nouveau départ, ou contribuer à un nouveau départ. "plutôt que le passage de tout à rien, pourquoi la mort ne serait-elle le passage du tout au tout ?

Vous répondrez que cela demeure un raisonnement. Il y a donc la raison qui voit les choses en noir, et celle qui les voit en rose. Laquelle est la bonne ? Peut-être la raison qui se méfie de la raison.

samedi 14 mai 2016

Henri Bergson de Vladimir Jankélévitch

Afficher l'image d'origineSi un Américain avait écrit ce livre, on aurait eu "Bergson pour les nuls". Il vous aurait expliqué simplement la pensée de Bergson. Ici on a un traité typique de l'école philosophique française. Quand un philosophe français parle d'un philosophe, il considère que lui et vous avez fait les mêmes études. Il n'explique pas, il commente ! Et il le fait avec une infinie subtilité. Si bien que, si vous n'êtes qu'un simple mortel, incapable de sortir en tête de l'agrégation de philosophie, vous êtes perdu. En France, l'apprentissage est une souffrance ?... Ou une séduction ?...

Vladimir Jankélévitch fait donc l'exégèse de l’œuvre de Bergson. Il y distingue des thèmes sur lesquels il se livre à des variations subtiles, avec modestie et brio. C'est remarquablement bien écrit. Et cela a bercé quelques-uns de mes trajets en métro et en train de banlieue, à une époque de ma vie qui n'était pas très heureuse. Merci Vladimir !

Le philosophe de la joie
J'ai donc renoncé à comprendre, pour me laisser bercer, mais j'ai tout de même retenu quelque-chose. Bergson serait représentatif d'un courant de pensée typiquement français. Ce courant a été défait par son équivalent allemand, y compris et surtout chez nous. C'est le sens de l'affrontement Sartre / Camus. C'est peut-être ce combat que Michel Onfray tente de reprendre. On pourrait le résumer ainsi : la joie de vivre, d'un côté, la pulsion de mort, de l'autre.

La pensée allemande, pensée moderne, est une pensée du bon sens. Le monde est comme il paraît à notre raison. Il ne va nulle part. Il est absurde. On ne peut voir comme bout de notre trajet que la mort, que le néant. Toute notre pensée moderne est un essai plus ou moins maladroit pour s'accommoder de cette vérité, apparemment, indiscutable. Au contraire, la pensée de Bergson est celle du bonheur. Comme chez Camus, Sisyphe est heureux. Car l'absolu n'est pas à chercher dans un avenir un jour définitivement radieux, mais dans l'instant présent. Cependant, alors que Camus est le philosophe de la révolte, révolte sociale, Bergson est celui de la joie, joie individuelle. Pour lui, le principe d'une existence digne de ce nom est la générosité. (C'est peut-être ce qu'a illustré sa mort.)

Cette pensée se fonde sur un raisonnement extraordinairement élégant. Il a quelque-chose de mathématique. Une autre caractéristique française. Il fait une très simple hypothèse : et si l'avenir n'était pas déterminé, qu'est-ce que cela signifierait ? Et il aboutit à une conclusion évidente : qu'il y a changement permanent. Le temps n'est donc pas celui dont nous parle la physique. Le temps c'est cette succession de changements imprévisibles, de "little big bangs". Mais s'ils sont imprévisibles, ces changements ne sont pas aléatoires. Nous participons à leur survenue. Elle est le résultat d'une sorte de "coup de génie". Et ce sont ces petits et grands moments de création qui donnent un sens à notre vie, qui nous remplissent d'émerveillement, qui en font une œuvre d'art. 

(Hannah Arendt parle de "renaissance", pour ces moments d'inspiration où l'homme change le monde. Mais si sa pensée est du côté français, elle est plutôt du parti de Camus que de celui de Bergson : la nature de l'homme est "politique". Son moteur est plus la gloire que la joie.)

(Vladimir Jankélévitch, Henri Bergson, Quadrige, 2015.)

jeudi 28 avril 2016

Décision

Comment se prend une décision ? Comme en maths : on part de la solution, puis on démontre qu'elle est juste. Je le constate beaucoup en ce moment. C'est aussi ce que dit Bergson. Problème : que se passe-t-il lorsque l'on manque d'intuition ? (J'ai recours à celle des autres !) D'ailleurs, d'où vient le manque d'intuition ?

vendredi 1 avril 2016

Qu'est-ce que le temps

Bergson dit que le temps de la physique n'est pas du temps, mais de l'espace. Il ne se passe rien en mécanique, tout est prévu. Le vrai temps est celui de la vie, de la création imprévisible. Là, il n'y a qu'incertitude, coup de théâtre et suite de big bangs. 

Et si c'est ce qu'avait compris Achille et son choix d'une vie courte mais glorieuse ? Une vie glorieuse passe en un éclair, mais elle est pleine d'intensité. Elle est création permanente. (Peut-être ne la regrette-t-on pas, quand elle approche de sa fin, tant les souvenirs heureux assaillent l'esprit ?) La vie longue, "comme un jour sans pain", est interminable parce que vide.

Et si l'on n'avait pas saisi la réelle dimension du temps ?

mardi 22 mars 2016

Elan vital

Bergson parle d'élan vital. Mystérieux. Sorte d'inspiration quasi divine. Une volonté de réalisation. Elle se heurte à la matière, qui la freine et peut la stopper. 

Voici comment je vois les choses. Je n'ai jamais pratiqué le jeu d'échecs. En outre étant extraordinairement distrait, je suis un très mauvais joueur de quoi que ce soit. Le hasard fait qu'un jour je me trouve dans le club de mon collège de Cambridge. Un membre me propose une partie. Peu après le début, je fais un mouvement qui me semble évident. La réponse de mon adversaire me montre mon erreur. Mais j'ai une autre idée. Nouvelle erreur. En quelques répétitions de ce manège, il est échec et mat. Le plus étonné des deux n'était pas celui que l'on croit. On m'a ensuite proposé de participer aux tournois intercollèges. Honneur que j'ai décliné...

Ma vie ressemble à cela. J'ai sans cesse des idées évidentes. Mais elles me conduisent d'erreur en erreur. Pourtant cela finit par marcher. (D'ailleurs c'est rarement moi qui achève le travail et qui en tire les bénéfices !)

Je crois que c'est cela l'élan vital. C'est repérer un filon. Il est évident qu'il y a quelque chose à faire, mais il y a beaucoup d'obstacles pour y parvenir. En fait, ces obstacles en sont ils ? Et si c'était les épreuves qui permettent de se transformer pour être capable d'exploiter le dit filon ? Cela ressemble au travail du changement.

(En même temps, l'élan vital, que je vois comme un "big bang", va créer de la matière, ou plutôt de l'inerte, par exemple des règles de comportement ou des produits manufacturés. Ils seront à la fois obstacle et moyen d'un nouvel élan vital. C'est eux qui seront le matériau de son inspiration.)


samedi 30 janvier 2016

Le mystère est toujours ailleurs

"Le mystère est toujours autre chose et toujours ailleurs" "Le charme n'est-il pas tout autre chose que la phrase grammaticale, autre chose que les sons, et le visage où il faut bien pourtant qu'il s'incarne ?" (V.Jankélévitch sur Bergson.)

Et si l'on cherchait un emplacement pour tout ce qui nous semble exister, alors qu'il n'est nulle part ? Un phénomène est une manifestation locale de l'univers, manifestation qui a besoin d'un organe pour s'incarner ?

Et si le cerveau ne pensait pas, mais était simplement le lieu nécessaire à la manifestation de la pensée, phénomène global ?

Idée surprenante.

(Et montrer que le phénomène disparaît lorsque l'on élimine le site où il se manifestait ne prouve rien, puisque ce site était nécessaire, mais pas suffisant.)

vendredi 25 décembre 2015

La pensée et le mouvant de Bergson

Bergson, La pensée et le mouvant (GF-Flammarion)C’est l’histoire du marteau et des clous. Si vous avez un marteau, vous voyez des clous partout. De même, le langage et la raison sont des outils. Et pourtant ils ont transformé notre vision de la réalité, pour qu’elle leur ressemble. Du coup nous sommes esclaves de ce qui devrait nous servir. Et nous sommes amputés de la meilleure partie de nous-mêmes. 

Le rôle du philosophe, c’est de nous rendre cette partie, essentielle, de notre identité. Le tableau suivant tente de donner une idée de ce dont il s'agit :


Science
Métaphysique
Celui qui l’étudie
Scientifique
Philosophe
Objet
Pratique / manipuler la matière
Se développer soi
Méthode
Analyse (par l’Intelligence), porte sur l’extérieur
Intuition (de l’Esprit), porte sur l’intérieur
Principe
Immobilité / stabilité
Changement / mobilité
Nature du temps
Temps = espace (pour la science, le monde est un film cinématographique)
Durée réelle
Recherche
« L’idée générale », le concept, ce qui est commun (exemple : l’Homme, alors qu’il n’existe pas deux hommes qui se ressemblent)
Le particulier (le phénomène) - mais qui amène à l'universel

Science et métaphysique ne s’opposent pas, mais sont complémentaires, toutes deux procèdent par expérience. Elles se retrouvent à leur frontière commune.

Cependant, ce que dit Bergson peut avoir des conséquences colossales pour la science. Et, pour le peu que j’en sais, sa théorie paraît tout à fait conforme avec ce qui est observé. Mais ceci est une autre histoire.

Quelques thèmes qui me paraissent importants :

Le changement
Le monde est changement continu et permanent. « Elan de vie. » La meilleure image que j’ai trouvée pour exprimer cette idée est la dualité onde, matière en physique. En quelque sorte, tout homme apparaîtrait comme matière, mais serait une onde. Changement permanent, insaisissable, et surtout insécable. Chaque homme serait une fréquence de la lumière blanche, l'univers en changement. Nous serions tous les composants d’un changement général.
Image incorrecte, cependant. Car il y aurait création permanente. Le présent n’est donc pas déterminé par les informations contenues dans le passé. L’onde de ma métaphore se transformerait de manière imprévisible. Alors que Kant a inventé le passé pour justifier son a priori selon lequel seule la science permet de connaître. D'où des concepts inutiles, et ne correspondant à rien dans la réalité, tels que le néant ou le chaos. Le passé serait contenu dans le présent. Ce que nous masquerait le fonctionnement de notre cerveau : son rôle est de sélectionner les souvenirs utiles à l’action.
Cette création permanente aurait pour résidu la matière et les habitudes. Ce sur quoi agit l’intelligence.

La durée
La vraie durée est intérieure. La vie est une invention permanente. Par contraste, la science n’a pas de notion de durée. Elle procède à un découpage en instants immobiles. Ce qui est rendu nécessaire par sa fonction : l’action sur la matière.

Le langage
Le langage  n’est fait que d’idées générales, de concepts, de conventions. On a cru que cet univers était la réalité. On en a tiré métaphysique et (fausse) religion. Mais, comme chez Gödel, un tel système ne peut produire que des paradoxes. Les querelles sur le sexe et des anges et tous les drames qui en ont résulté viennent de là.

L’intuition
L’intelligence agit sur la « vérité » (ce qui est efficace). L’intuition comprend la réalité. L’intuition, c’est aller en soi, se comprendre. Mais c’est aussi comprendre l’univers car nous sommes faits de la même pâte que l’univers. 
Contrairement à l’intelligence qui juge, mais ne comprend pas, l’intuition permet, elle, la réelle compréhension. L’intuition doit décrire ce qu’elle perçoit par d’autres procédés que ceux de la science. Elle procède par image, métaphores, et par descriptions multiples et changeantes. L’intuition parle à l’intuition. L’intuition naît de l’absorption de tout ce que l’on sait d’un sujet, notamment de la science.
La science dessèche, elle transforme l’animé en inanimé, en concept. Au contraire, l’intuition revivifie la vie. Elle apporte la joie. 

Le philosophe
Le philosophe, comme tout homme ?, serait porteur d’une intuition fondamentale, qui lui serait propre. Sa vie consisterait à la préciser sans jamais parvenir à l’atteindre, en utilisant le vocabulaire de son époque.

L’éducation
Notre éducation nous déforme. Elle nous fait voir un monde artificiel. Elle détruit notre intuition. Il faut éviter le contact précoce avec le concept. Il faut faire, fabriquer. Il faut s’approprier les œuvres humaines par l’expérience et l’intuition.

(BERGSON, Henri, La pensée et le mouvant, GF Flammarion, 2014.)

lundi 2 novembre 2015

Bergson : essai sur les données immédiates de la conscience

Einstein ridiculisé ?, me suis-je demandé. Curieux, aussi, que le monde actuel ait oublié Bergson. Car, de son temps, il a connu tous les honneurs, y compris le Nobel et une popularité de rock star, ou presque. Et c'était un atypique : premier prix du concours général en mathématiques (on lui avait même demandé de publier ses résultats !), il était l'élite des scientifiques de l'époque. Pourtant, il avait choisi la philosophie. 

Bergson c'est l'anti-Kant. Kant a bâti son système philosophique sur l'idée que la mécanique classique a raison. Il en a déduit que les phénomènes naturels peuvent être parfaitement connus, mais pas ce qui les sous-tend. Bergson dit l'inverse. On peut se connaître soi. Mais pas les phénomènes, car ils sont transformés par notre subjectivité. Ne serait-ce que parce que l'inconscient appelle à l'aide le conscient uniquement quand il est en difficulté. Le reste du temps, nous sommes en pilotage automatique. Ce qui nous amène au sujet du livre : le libre arbitre. Pour Bergson, les décisions de l'homme résultent de ce que j'appelle des "little bangs" (au sens de "big bang"). Ce sont des conjonctions uniques, sans précédent et sans lendemain. Et le temps, le vrai, c'est cette succession de little bangs. Le temps, le vrai, est relatif à chacun d'entre-nous. Et le temps de la physique n'est pas le temps, le vrai, mais une modélisation. En fait, c'est de l'espace. La physique est statique et non dynamique : elle explique les évolutions de la nature a posteriori, après le changement, elle est incapable de dire ce qui se passe durant le changement. Du coup, il n'y a ni cause ni effet. L'impression de cause et d'effet vient de notre esprit modélisateur. Un tel esprit est bien pratique comme aide à l'action. Il simplifie le monde. Mais il est dangereux quand il est utilisé pour expliquer notre comportement. Ce faisant il menace de nous transformer en machine. 

Paradoxe ? Le modèle des little bangs laisse entendre que "volonté" n'a pas de sens. Et pourtant Bergson semble penser qu'il faut vouloir échapper à la modélisation aliénante. Et qu'on le fait par l'introspection, en apprenant à se connaître soi-même. Peut-être l'homme a-t-il une sorte d'interrupteur ?, me suis-je dit. D'un côté, il peut se laisser séduire par Kant. Il devient un rouage social. De l'autre, il cherche à se connaître, et se place dans des conditions favorables aux little bangs. La recommandation de Bergson crée les conditions de la liberté. Liberté qui est un phénomène mystérieux, d'ailleurs : une série d'éclairs de génie ?

Une pensée à approfondir...

(BERGSON, Henri, Essai sur les données immédiates de la conscience, Garnier-Flammarion, 2013.)

vendredi 28 août 2015

Elégant Bergson

"J'ai voulu rester parmi ceux qui demain seront des persécutés. Mais j'espère qu'un prêtre catholique voudra bien venir dire des prières à mes obsèques." écrit Bergson, dans son testament en 1936. 

Il était juif, et aurait aimé se convertir au catholicisme, mais il a jugé que ce n'était pas un moment approprié pour cela. 

mardi 17 février 2015

La devise du changement

​"L'avenir n'est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons en faire." Une phrase de Bergson, citée par Jean-Jacques Auffret.Je me demande si ce n'est pas la devise du "changement" au sens du type de changement qu'étudie ce blog. 

Mais cette phrase ne va pas de soi :
  • Le "nous" signifierait-il que l'avenir est un travail collectif ? Si c'est le cas, la tâche n'est pas évidente, puisque faire quelque-chose ensemble suppose probablement une forme d'accord, de "volonté générale". (Il me semble effectivement exister : après guerre, ça a été le progrès social et matériel, selon un modèle technocratique et planificateur ; actuellement ce serait plutôt la recherche de la satisfaction immédiate de l'impulsion individuelle, selon le modèle de l'économie classique.)
  • "nous allons en faire" : si l'on est tous d'accord, l'avenir nous appartient ? J'en doute. Il n'y a pas que nous sur terre. En outre, on apprend en avançant. On change ! Ce qui me semble le plus important, donc, est une volonté commune appuyée sur des éléments de preuve du succès probable. Une image, pour clarifier les choses : celle du navigateur solitaire. Il prend une "option de course" déterminée par ses compétences, la météo et ses "envies". Il veut gagner. Mais il ne gagne pas toujours. Et ce n'est pas grave. Ce qui comptait était la course. 
Alors, "l'important dans la vie n'est pas le triomphe mais le combat ; l'essentiel n'est pas d'avoir vaincu mais de s'être bien battu" (Coubertin, qui n'aurait pas dit "l'important, c'est de participer") ? Pas encore sûr. Le combat, lorsqu'il est question de vie et pas de sport, fait évoluer son objectif, il n'a pas de terme.