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vendredi 27 novembre 2009

Leçon de changement présidentielle

Le billet précédent sonne étrangement. Ce que disent Pierre Cahuc et André Zylberberg est exactement ce que mes cours répètent, inlassablement, sur l’entreprise et le changement :

Pourquoi les changements échouent…

Techniquement les malheurs présidentiels sont une illustration curieusement parfaite de ce que donne un changement raté. On retrouve, par exemple, le « paradoxe du contrôle de gestion » du professeur Bouquin, le fait que l'organisation retourne contre leur esprit les règles qu'on veut lui imposer. Pour parvenir à ses fins, elle recourt à une sorte de grève du zèle (en utilisant la lettre de la loi contre son esprit). Michel Crozier pense que l'homme réagit ainsi à une tentative de suppression de sa liberté.

James March décrit aussi le mécanisme contrôleur / contrôlé d’une façon qui rappelle remarquablement les déboires du gouvernement.

… et comment l’éviter

Avant de vouloir changer, il faut construire une organisation capable de changer. Ce qui rend le changement aussi difficile en France, c’est que nos entreprises n’ont pas été conçues pour lui. Visiblement, il en est de même de l’Etat. Petite différence avec le livre précédent : on construit une telle organisation à l’occasion d’un changement pilote.

Ensuite, 2 idées importantes :
  1. Le changement doit être expliqué par un message de quelques mots. Il prouve son intérêt social, fondamental. Ce que demande le changement et sa mise en oeuvre est alors évident. Mieux : une telle communication met sous la pression du groupe les intérêts particuliers, dont la position devient très inconfortable.
  2. Le facteur clé de succès du changement, c’est le contrôle. Comment contrôle-t-on ? Par l’animation du changement. Son rôle est d’aider celui qui met en œuvre le changement, qui ne doit jamais être laissé seul à sa déprime. A chaque étape du changement, ses hommes clés sont en petit nombre, l’animation doit avoir des moyens « surdimensionnés » pour pouvoir en permanence ne pas être débordée par la résistance au changement (l’incapacité de surmonter l’anxiété d’apprentissage liée à un blocage).
Conseils à M.Sarkozy
D'où quelques conseils à notre président :
  • Exprimer clairement ce qu’il veut faire, et le justifier, de façon à bénéficier de l’appui de la nation. Or, il semblerait, d'après les Réformes ratées, que ses objectifs soient louables, et fassent même consensus au sein de notre élite pensante.
  • Constituer une équipe d’animation du changement, qui lui donne en permanence l’avantage sur les « hommes clés » de l’étape du changement en cours. Par conséquent, il doit concevoir ces étapes de façon à n’avoir pas trop d’hommes clés d’un coup.
Compléments :
  • CROZIER, Michel, Le phénomène bureaucratique, Seuil, 1971.
  • BOUQUIN, Henri, Le Contrôle de gestion : Contrôle de gestion, contrôle d'entreprise, PUF, 5ème édition, 2001.
  • MARCH, James G., How Decisions Happen in Organizations, Human-Computer Interaction, 1991, Volume 6.
  • Dans Transformer les organisations… j’ai pris l’exemple de la réforme des 35h, je me suis demandé comment on aurait pu faire pour que la réduction de 10% du temps travaillé réduise effectivement le chômage en totalité (il était de 10% de la population à l'époque de la réforme), ou quasiment.

Les réformes ratées du président Sarkozy

Un livre de Pierre Cahuc et André Zylberberg (Flammarion, 2009). Bilan minutieux des réformes menées par N.Sarkozy durant les 18 premiers mois de sa présidence :

Sarkozy au tapis
N.Sarkozy voulait « étouffer » les résistants au changement par la vitesse de ses réformes, combinées à des procédures d’urgence, tout en lâchant quelques « concessions » secondaires. Or, ces résistants se sont révélés judokas : connaissant mieux que les représentants du gouvernement des dossiers fort complexes, ils les ont étouffés au piège de leurs propres délais et engagements ; ils leur on fait quelques concessions secondaires pour qu’ils sauvent la face. Non seulement les résistants n'ont rien lâché, mais ils ont souvent tiré de la réforme un bénéfice, majeur et inattendu. Alors qu'ils devaient être réformés, ces groupes d'intérêt nous ont réformés à leur avantage !
En janvier 2008, les partenaires sociaux ont soi disant « modernisé » le marché du travail en permettant le départ en préretraite à 57 ans ; en avril 2008 la CGT et la CFDT ont réussi à accroître leur pouvoir aux dépens des autres syndicats sans que l’accord final ne règle la question de l’opacité du financement des organisations syndicales ; en mai les taxis ont considérablement amélioré leur situation aux dépens des usagers ; en août, les principales enseignes de la grande distribution ont consolidé leur position de monopole ; toujours en août la détaxation des heures supplémentaires dont le dispositif rappelle par son absurdité celui de l’impôt sur les portes et fenêtres institué par le Directoire en 1798, aboutit à plusieurs milliards d’euros de rentrées fiscales en moins chaque année sans aucun effet avéré sur l’activité ; enfin, en décembre 2008, les dix huit premiers mois du quinquennat s’achèvent avec le rSa, une peau de chagrin, qui contribue à opacifier la carte des minima sociaux sans accroître notablement les revenus des moins bien lotis.
La France est dans des sables mouvants. Ses mouvements l’enfoncent. Chaque réforme, subvention du peuple à un groupe d'intérêt, plombe un peu plus les finances publiques.
Que faire ?
L'examen de l'expérience internationale conduit à des suggestions simples :
  • Pour bien réformer, il est impératif d'avoir une vision claire de ses objectifs et des moyens que l'on veut utiliser. Sinon impossible de savoir si la réforme va dans la bonne direction. Et personne ne comprend ce que vous faites. A plusieurs reprises M.Sarkozy a été victime de ceux qui auraient dû être ses alliés et de l’indifférence de ceux à qui devaient profiter ses réformes (nous), parce qu’ils ne comprenaient rien à son action.
  • Surtout « le manque de transparence, la faible crédibilité du gouvernement et de l’administration ainsi que la corruption sont les pires ennemis de la réforme. » La France ne fait pas confiance à son gouvernement, ce que n’aide pas la tendance de M.Sarkozy à « négocier sous le manteau ». Avant de pouvoir faire des réformes, il faut réformer les institutions :
  1. Institutions sociales. Il faut des syndicats forts, ce qui signifie des « syndicats de service », qui attireront des foules d’adhérents en leur offrant des services qu’ils n’auraient pas ailleurs.
  2. Institutions politiques. « L’Assemblée nationale et le Sénat ont () tendance à opacifier les textes et à les vider de leur substance ». Parce que les parlementaires, surtout intéressés par des enjeux locaux (qui décident de leur élection) et n’ayant pas le temps et les moyens d’analyser des dossiers très complexes, sont manipulés par de puissants lobbies. Réforme clé : le mandat unique (comme partout dans le monde). Le parlementaire pourra enfin faire ce que l’on attend de lui.
Compléments :