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mardi 6 juillet 2021

L'entreprise à l'écoute


Je me demandais si Emmanuel Macron ne tentait pas de faire du changement à la Michel Crozier. Du coup, j'ai lu L'entreprise à l'écoute, écrit au début des années 90. Il se trouve que j'ai rencontré Michel Crozier à ce moment là et qu'il y a et avait une telle proximité entre nos idées, que je les trouvais "évidentes". Mais n'avais-je pas tort, une fois de plus ? Voici ce que je retiens de ma lecture. 

Tout est dans le titre : "écoute". Notre société, nos dirigeants en particulier, n'écoutent pas, ils imposent ce qui leur passe par la tête. Et, puisqu'ils ne connaissent rien à la réalité, il en résulte des désastres. Michel Crozier en arrive à dire qu'il faudrait apprendre à notre élite à écouter. (Mais peut-on se prétendre "élite", si l'on ne sait pas écouter ?) A la fin des années 80, il pensait que la société avait saisi son message. Au début des années 90, il comprend qu'il a perdu la partie. 

Bien sûr, le livre est fait de multiples études de terrain, qui montrent, à l'américaine, que, quand on écoute, on gagne, on fait même des miracles. Mais, je soupçonne que le coeur n'y est plu. D'autant que la réussite de l'entreprise à l'écoute produit des phénomènes consternants. Ainsi dans deux cas sur trois, il est question de succès exceptionnels provoquant des mouvements sociaux violents ! Conclusion : en France on a le droit de faire le bien de l'entreprise et de ses employés, mais à condition de ne pas le dire !

Michel Crozier, comme tout le monde alors, n'a pas compris ce que signifiait la fin de l'URSS. Il constate que le production de masse, c'est fini. On entre dans l'ère "post industrielle". L'entreprise va devoir faire preuve d'une capacité d'adaptation exceptionnelle. Ce qui signifie qu'elle doit se "simplifier" se défaire de sa bureaucratie, qui assèche son intelligence, et laisser, donc, le maximum d'autonomie à ses personnels, l'initiative étant la règle du jeu. Il faut "organiser" cette autonomie. (On retrouve la définition qu'Henri Bouquin donnait au contrôle de gestion : "organiser l'autonomie".) Et ce de façon à ce que l'entreprise devienne "apprenante". Sacré défi !

En cela, il rejoint une pensée qui m'apparaît maintenant comme dominante à l'époque dans les cercles internationaux du management. Les best sellers s'appellent "Lean Manufacturing", "Organisation apprenante", etc. 

Michel Crozier n'avait pas anticipé que la chute de l'URSS réveillerait l'Asie. Contrairement à l'Afrique, la culture de ce continent se prêtait au modèle taylorien propre à la bureaucratie. Avec l'avantage de personnels à coût quasi nul. Le modèle de domination bureaucratique a pu échapper à la complexité, et connaître 30 ans de gloire. Et, même mieux, du fait de ces bas coûts, se libérer de la contrainte du gain de productivité, jusque-là principe fondamental de l'économie. Or, il exige la connaissance du métier et la pensée complexe, "géniale", de l'entrepreneur traditionnel : voilà pourquoi le financier fut "le maître du monde", pour reprendre le titre d'un film. 

En conclusion ? D'abord, il faut lire Michel Crozier. Cette fois, le monde est clos. La simplicité doit remplacer la bureaucratie simpliste. L'humanité doit devenir intelligente, collectivement, car nous sommes face à un problème extrêmement complexe ! L'exemple même étant que la France a, à la fois une pénurie de personnels, et 3 millions de chômeurs ! 

Ensuite, il se pourrait qu'il y ait bien plus derrière la bureaucratie que ce que l'on croit. Que Lénine ait fait de l'URSS une bureaucratie ou que la multinationale ou l'Etat français soient des bureaucraties libérales, n'est pas innocent. La bureaucratie est, très probablement, l'expression naturelle d'une volonté de domination. Une volonté qui ne peut pas écouter. 

lundi 28 juin 2021

Le changement en France, simple question de coopération ?

"Certains des défauts traditionnels véhiculés par la tradition des Français, la tendance à intellectualiser, à conceptualiser, la demande de clarté logique, la passion individualiste et le culte des relations humaines et du moralisme apparaissent désormais, sinon comme des qualités, du moins comme de possibles ressources. Un monde où la qualité primera la quantité, où la ressource humaine primera la ressource matérielle, est un monde où les Français seront beaucoup plus à l'aise que dans celui de la quantité et de la standardisation. (...) Ce qui manque généralement, ce ne sont pas les ressources mais la capacité à mobiliser et à orchestrer leur mise en oeuvre (...) la capacité à faire coopérer des personnes plus libres devient à la fois plus difficile et plus décisive dans le monde nouveau de l'innovation." (Michel Crozier, L'entreprise à l'écoute.)

Est-ce toujours d'actualité ?

Et si, dans un monde où l'innovation prime, l'esprit français était une ressource que nous ne percevons pas ? Et si révéler ce potentiel avait un nom : équipe ? 

mercredi 16 juin 2021

Le retour de Michel Crozier ?

Il y a un changement à la française, je crois. C'est celui qu'a mené Michel Crozier, il y a quelques décennies. Il correspond à un renouveau du pays, oublié aujourd'hui, mais qui a eu lieu au moment où l'offensive japonaise a commencé à battre de l'aile. Ce type de changement part d'en bas. Pour résoudre les problèmes systémiques d'un Air France ou d'une SNCF, il demande son avis aux gens du terrain. Et il en tire une vision globale, que le haut peut mettre en oeuvre. 

Je me demande si notre gouvernement n'essaie pas de faire du Michel Crozier sans le savoir. L'autre jour j'entendais le directeur de la stratégie de l'ANCT (remplaçant de la DATAR) dire que son agence cherchait à trouver ce que les territoires faisaient de bien, pour le faire connaître. De même, l'Etat négocie des contrats de relance avec les collectivités locales. Contrats qui devraient déboucher, me semble-t-il, sur 834 expérimentations. Le changement n'est plus imposé par le haut. Il part d'en bas.

Pourquoi cela ne marche-t-il pas encore ? Parce que le gouvernement n'a pas encore réinventé la technique Crozier. Il est toujours dans une forme de laisser-faire maladroit. Comme cela a été le cas avec son "comité citoyen", une technique bien connue des études de marché, et qui n'est pas adaptée, c'est de notoriété publique dans ce milieu, à la question que l'on voulait lui faire résoudre. La méthode Crozier demande une enquête. Celui qui la mène doit vouloir changer les choses. Il n'est pas passif. Il cherche à identifier les questions à résoudre, les solutions de ces problèmes, et les personnes clés qui sont sur le chemin critique du changement. 

Michel Crozier nous dit : encore un petit effort ?

mardi 1 juin 2021

M.Macron, dirigeant français ?

Quelque-chose m'a frappé dans mon expérience du changement. Le changement réussi provoque une transformation du dirigeant français. Alors que, jusque là, il était entouré d'un "brain trust" de diplômés, qui l'isolaient de la réalité, il se met à diriger l'entreprise en lien direct avec ses troupes de terrain. 

Je me demande si ce n'est pas le destin d'Emmanuel Macron. J'écoutais l'autre jour le directeur de la stratégie de l'Agence De Cohésion du Territoire (qui a remplacé la DATAR), dire que son rôle était de repérer ce qui se faisait de bien dans les territoires, et de le faire connaître. De même, il y a actuellement négociation entre l'Etat et les collectivités locales sur des Contrats de Relance et de Transition Ecologique. On semble en revenir à un changement à la Michel Crozier, inspiré par le bas. 

Mais, ce qui manque à M.Macron, ce sont les élus. La difficulté est de trouver autre chose que les diplômés qui encombrent son parti, et les personnes d'appareil qui encombrent les partis politiques traditionnels et qui ne rêvent que d'être président de la République. 

samedi 9 janvier 2021

Smart simplicity


Le livre que devrait lire notre gouvernement ! 

J'ai cru à une "mode de management". Mais lorsque l'on m'a dit que la synthèse que je faisais des observations d'un client, c'était "smart simplicity", je me suis penché sur la question. Et j'ai découvert que son auteur est un disciple de Michel Crozier. Il a infiltré le BCG ! 

Le mal de l'entreprise ? La "complication", à ne pas confondre avec "complexité". Les études du BCG montrent que la plupart d'entre nous travaillent essentiellement pour ne rien faire. Les entreprises sont ligotées par des obligations contradictoires ! Et ces contraintes croissent exponentiellement. (Dans ces conditions on comprend la raison des délocalisations : quitte à payer des gens pour rien, autant que ce ne soit pas cher !)

Coupables ? Les méthodes de management. Méthodes "hard" et "soft". Hard : on dirige par les règles et la structure, comme si l'homme était un robot. Ce sont, par exemple, les foules "d'indicateurs" ou "l'alignement stratégique", qui produit une ligne hiérarchique, à chaque fois que l'entreprise découvre un nouveau sujet "stratégique" (la qualité, le numérique, l'IA, etc.). Soft ? Changer la nature des gens, leur "savoir être". 

Tout le problème est là. Il n'y a ni robots, ni "sales cons", pourrait-on dire. L'homme s'adapte à son environnement, en fonction de ses enjeux personnels, de ses contraintes, et de ses ressources. Ressources, d'ailleurs, qui sont souvent les fameuses règles contradictoires, qu'il utilise contre le système, pour gagner un peu de liberté. 

Comment sauver l'entreprise de ses couches de management, de son inefficacité chronique et de ses contradictions ? Coopération !

Partez de ce qui ne va pas. Le mal vient d'un étranglement par manque de coopération. Il faut la rétablir. Ce qui signifie comprendre les stratégies d'acteurs. Et, utiliser leur logique pour les libérer, en faisant apparaître des "intégrateurs", et en donnant du pouvoir "en plus", mais aussi en mettant en place des boucles de feedback pour que l'intérêt individuel soit celui, à long terme, de l'organisation. 

Le livre donne 6 règles pratiques. 

Application 

Est-ce pour cela que notre si gros Etat est devenu aussi inefficace ? Est-ce pour cela que l'on parle de "mille feuille" ? 

« Notre pays donne l’image d’une « armée mexicaine ». Avec ses strates administratives, sa dizaine d’associations de collectivités, chacune défendant son bifteck, ses élus qui le plus souvent ne parviennent pas à s’entendre. Tout est cloisonné. Personne ne se parle réellement et agit concrètement pour co-construire les politiques publiques. Nous avons le second réseau international après celui des Américains, nous avons de très nombreuses coopérations avec différents acteurs (Quai d’Orsay, autres ministères, collectivités, ONG, secteur éducatif, entreprises, etc.) mais chacun agit en ordre dispersé, quand ce n’est pas de la concurrence entre eux. Et nos gouvernements lancent de nouvelles politiques, qui ne sont jamais évaluées, et qui sont annulées par le gouvernement suivant. C’est une perte d’énergie ! C’est intolérable ! Ah si tout le monde travaillait ensemble ! » (J.C.Mairal)

Déglingué par des réformes hard, ARS et agences de l'Etat, et soft : faire des sales Gaulois de vertueux Danois ? Plus il y a de dysfonctionnements et plus il faut rajouter de ressources à l'Etat, et plus il grossit ? A tel point que l'on doit appeler McKinsey pour organiser une campagne de vaccination ?

dimanche 26 mai 2013

Michel Crozier

Michel Crozier est mort. Je dois à un « déjeuner » dont il était l’invité, en 93, une citation de Napoléon : « à l’amour comme à la guerre, le succès est dans l’exécution ». Le mal de la France est l’exécution. La France n’a aucun sens pratique. Je suis d’accord avec lui.

J’ai lu plusieurs de ses livres. Ils me rappellent beaucoup ma propre expérience. Nous partagions probablement une même idéologie. Celle selon laquelle l’optimum économique est un optimum humain, comme disaient mes anciens associés. Peut-être aussi une révolte contre les dysfonctionnements de la France.

Étrangement, bien avant que je le rencontre, que je sache même qui il était, on m’avait dit que mes idées ressemblaient terriblement aux siennes. Pourtant, à l’époque, je me voyais comme un ingénieur ordinaire. J’aurais été incapable d’imaginer que je consacrerais ma vie au changement. 

samedi 18 mai 2013

Le dysfonctionnement bureaucratique français

Michel Crozier montre que la France est un système bureaucratique dysfonctionnel (Le phénomène bureaucratique). Il semble aussi croire que tout système bureaucratique est dysfonctionnel par nature.

Jean-Pierre Schmitt, dont je parle dans un précédent billet, a peut-être identifié une erreur dans ce raisonnement. Le système bureaucratique français est dysfonctionnel parce qu’il est construit par des théoriciens, qui n’ont aucune connaissance des réalités de la vie. Notre pays continue à obéir à la logique de la monarchie. D’autres modèles bureaucratiques, fondés sur la réalité concrète, peuvent être efficaces. Jean-Pierre Schmitt pense que c’est le cas du modèle allemand, en particulier.

Question importante en ces temps difficiles... 

dimanche 6 janvier 2013

Gérard Depardieu, le Français et le changement

Curieux. Je passe ma vie dans des changements, et je viens de découvrir qu’il fait perdre toute maîtrise de soi au Français. Qu’il devient odieux. Et encore, ce n’est qu’une découverte théorique.

Voici mon explication du phénomène. Michel Crozier dit que la structure de notre société nous protège les uns des autres. Lorsqu’elle disparaît, dans le changement, je crois que nous nous sentons soudainement tout nus et sans défense (probablement avec raison). Nous hurlons à la mort. D’où peut être la séduction de la manif : au moins nous ne sommes plus seuls.

Cela explique-t-il l’attitude de Gérard Depardieu ? Serait-ce pour cela qu’il trouve le pays du KGB démocratique par rapport au nôtre ? Serait-ce aussi pour cela qu’un grand patron à la retraite me mitraille de mails appelant à défiler, et à subvertir le gouvernement ?

En fait, il m'arrive de me faire traiter impoliment lors de mes missions. Mais c'est exceptionnel. Et j'interprète cela comme une frustration qui a besoin de s'exprimer pour pouvoir libérer la raison. Il est possible que si le phénomène n’intervient pas sur une échelle plus grande, c’est parce que j’apporte des méthodes qui encadrent le changement. Le changement devient alors une question de technique, de « schéma directeur ». Tout le monde y trouve un rôle et personne ne se sent menacé.

lundi 31 décembre 2012

2012, année Blog

Ce blog a connu des changements, cette année. Il a tenté le cercle du changement. Il a aussi réduit son rythme.

Cercle du changement et suite
En 2012, ce blog s’est ouvert au « Cercle du changement ».
Bon concept, gros enthousiasme. Zéro résultat. Un changement non contrôlé ne donne pas ce que l’on en attend, répètent mes livres. Nous l’avons vérifié. Ainsi que ce que dit Michel Crozier : le « succès est dans l’exécution ». Et c’est le point faible de notre nation.
Mon cas illustre ce phénomène ainsi, dirait Edgar Schein : 1) anxiété d’apprentissage faible : difficile d’écrire des billets originaux et courts, et de le faire régulièrement ; 2) anxiété de survie faible : ce blog m’appartient, il est peu motivant de faire profiter un autre de son génie, et je suis trop intransigeant.
Cependant, l’expérience m’a beaucoup appris. Travailler en groupe, c’est une vague de nouvelles idées ! Grâce à elles 2012 fut limites à la croissance, résilience et environnement. J’ai d’ailleurs un moment envisagé de faire des interviews. Mais je n’ai pas le temps pour cela.
En 2013, nouvelle aventure. Blog système D. Encore en équipe, mais cette fois-ci d’égaux, et avec des vidéos. L’erreur est humaine…


La vie est une réinvention permanente
J’ai réalisé, un jour, que mon temps de blogging était trop important. Je dois gagner ma vie, d’abord. Et ensuite souffler de temps à autre. Et je n’y arrivais plus.
Le plus désagréable dans un blog est Internet et l’informatique. Problèmes techniques horripilants et mouvement brownien de nouvelles et de distractions sans but. Internet est stressant, et me fait perdre du temps. En comparaison, qu’il est agréable de lire, ou de se promener !
Mais j’ai résisté à la tentation de plaquer Internet. Car, il me semble aussi matérialiser le progrès, au sens cheminement de la société. Et parce que si l’on ne veut pas que le changement vous prenne par la gorge, il faut le prendre par la main, comme dit Churchill. D’ailleurs, même s’il m’est désagréable, ce blog a énormément apporté à ma réflexion. Bref, la vie est un combat !

mardi 22 mai 2012

La France est-elle incapable de changer ?

Michel Crozier est allé jusqu’à dire que la France était « la Chine de l’Europe », un pays qui ne bouge pas, sauf lors de révolutions culturelles atroces. Et Michel Winock a attribué cette curieuse caractéristique à notre intolérant amour des principes transcendants, hérité de notre passé catholique, combiné à la structure féodale de notre société.

Ces gens sont éminents. Mais ils ont tort. La France a changé ces dernières décennies. Elle est même méconnaissable. Et sans bain de sang.

mardi 15 mai 2012

Et si l’on dépoussiérait le modèle des 30 glorieuses ?

Je lis à longueur de colonne des journaux anglo-saxons que seule l’initiative privée est efficace. Démonstration : l’Etat, manifestation de la volonté d’un individu, ne peut que prendre des décisions erronées. Tout cela est un exemple de ce que les psychologues appellent « framing », une forme de manipulation, qui sous entend ce qui est bien et mal. Hypothèses implicites ? L’individu c’est le mal, le marché fait le bien. Mais aussi, la seule alternative au modèle de l’économie de marché est l’État soviétique. Ce raisonnement me semble avoir des failles :
  • Les grandes banques commettent erreur sur erreur (malversation sur malversation ?), et menacent la planète.
  • Aux USA (au moins), les entreprises, du fait de leur complexification, demandent des employés diplômés, qu’elles ne trouvent pas. D’où chômage pour les autres.
Bref, l’initiative individuelle semble conduire une partie de l’humanité à l’exclusion, et, paradoxalement, ne pas produire l’optimum économique. 

Mais il y a pire. Pour cette pensée, l’économie génère le bonheur. Il faut donc optimiser sa performance. C’est pour cela que les journaux de management expliquent au dirigeant comment tirer le meilleur de leur personnel. Aliénation économique aurait dit Marx : l’homme est l’esclave de l’économie.

Que cette vision du monde ait pu s’imposer est étrange : elle ne nous est pas du tout consubstantielle. Dans la France de mon enfance, on ne se définissait pas par son travail, mais par sa vie privée. (Le fameux « temps libre » honni de M.Sarkozy.) Cette France répartissait l’emploi de façon à ce que tout le monde en ait un. Et son État n’était pas nécessairement incompétent, pour la bonne raison qu’il n’était pas poussé par les intentions que lui prêtent les néolibéraux. D’ailleurs, il existait aussi une économie privée, variable d’ajustement selon Michel Crozier. Obtenait-on ainsi un optimum économique ? Mais, en quoi a-t-on besoin d’une innovation maximale ? Nous vivrions aussi bien avec moins de cochonneries.

Bien sûr, si ce modèle n’a pas survécu, c’est qu’il avait des défauts. Peut-être faudrait-il essayer de les comprendre, et de les corriger ? (Et si son plus gros défaut avait été une rigidité qui le préparait mal au changement ?)

jeudi 8 mars 2012

La femme est l’avenir de l'économie française

Je découvre que Françoise Gri a développé des thèmes (Parce que les femmes sont l’avenir de l’entreprise ?) proches de ceux de mon billet précédent.

Ce n’est pas le souci des droits de l’homme qui doit pousser l’entreprise à se doter de dirigeants femmes, mais son intérêt bien compris. La femme a des vertus qui font défaut à notre économie :

« Le modèle du « chef » d’entreprise à la française, chef de guerre stratège parce que sorti classé de l’une des trois écoles de l’élite de la nation », n’est plus adapté au contexte économique actuel : « Innovation, créativité, collaboration seront indispensables mais aussi un pragmatisme à toute épreuve pour pouvoir concrétiser de la création de valeur dans un environnement volatile et chaotique. Nous allons vers un leadership du « comment », de l’action, du concret, de l’émotion. » Or, la force de la femme, c’est justement le « comment ».

J’ajoute deux idées :
  1. J’ai entendu Michel Crozier dire que le mal de la France était l’exécution. Certes. Mais, pour autant, il ne faut pas oublier sa force, qui est justement son sens de l’abstraction. L’entreprise a besoin de femmes qui complètent ses hommes. Elles ne les rendent pas obsolètes.
  2. Je pense qu’il est moins important de réformer notre système de sélection d’élites que de le faire douter de lui. Sa plus grande faiblesse me semble être son calme contentement de soi, qui le rend sourd et aveugle, et inapte au changement. 

mardi 6 mars 2012

Qu’est-ce que la liberté ?

Les radicaux semblaient avoir le salariat en horreur. Un peu ridicule, non ?

Peut-être pas. Être salarié c’est avant tout appliquer les règles d’un autre. C’est donc ne pas être libre. Une situation que refuse le libéral, et qui est difficile à supporter pour tout homme.

Cela explique probablement pourquoi le salarié cherche à réduire son temps de travail. Et pourquoi le patron tend à faire le contraire : il est beaucoup plus libre dans son entreprise que chez lui.

Qu’est-ce que la liberté, alors ? Peut-être suivre les règles que l’on s’est données.

C’est pour cela que les radicaux aimaient les coopératives, peuplées d’égaux, et que l’économie de marché est populaire chez certains : les commerçants n’ont de comptes à rendre à personne.

Mais la bureaucratie aussi peut être un territoire de liberté : Michel Crozier ne dit-il pas que chacun y a une sphère personnelle qu’il administre selon son « bon plaisir » ?

Alors, la liberté peut trouver son bonheur partout, à condition que les règles du jeu soient acceptées par tous, et non imposées par la force ?

Compléments :

mardi 21 février 2012

L’Amérique, pays de la réglementation

Aux antipodes de ce que l’on pense d’ordinaire, l’Amérique n’est pas une nation de laisser-faire. Tout y est réglementé dans ses plus petits détails. La moindre loi fait l’objet de centaines de pages d’explications, qu’il faut des éternités à remplir et qui la vide de son efficacité. L’Amérique crève de ses lois. (Over-regulated America)

Ce paradoxe m’a frappé, il y a longtemps, lorsque j’ai rencontré les ouvrages de management anglo-saxons. À l’image des travaux de Taylor, qui pensait dicter nos moindres gestes, ils sont d’une complexité infinie. Par contraste, les Japonais ramènent ces théories à leurs principes, à une idée qui s’exprime en quelques mots (c’est ce que mes livres appellent des « méthodologies ambulatoires »). Par exemple, le fondement du Lean manufacturing est la « chasse au gaspillage ».

Comment expliquer ces différences culturelles ? Un monde individualiste comme l’Amérique se méfie de la liberté et cherche à en encadrer toutes les actions ? Le Japon fait confiance au Japonais, qu’il sait membre de son équipe ?

Compléments :
  • On parlait déjà de ce phénomène intriguant il y a 30 ans : CROZIER, Michel, Le mal américain, Fayard, 1981.

vendredi 25 novembre 2011

Réforme de l’administration

À partir de quelques expériences, voici un sentiment sur les transformations de l’administration. C’est peu scientifique. Juste, histoire de garder une trace de constatations du moment.
  • Les niveaux opérationnels de l’administration sont touchés par des transformations complexes. Ces transformations correspondent à l’adoption des (« meilleures » !) pratiques de l’entreprise. Mais il n’y pas de travail préliminaire visant à faire évoluer l’organisation antérieure. Les nouvelles procédures sont plaquées sur les unités concernées, à elles de se débrouiller. Du coup on découvre :
  • Un important absentéisme endémique, lié, me semble-t-il, à un système relationnel stressant. Cette situation est en partie due à un encadrement d’ancien régime. Le manager doit son titre à un diplôme et non à une capacité avérée. Souvent, il n’a ni le courage nécessaire à faire appliquer, avec équité, les règles de l’organisation (absentéisme), ni la capacité à organiser le travail de son équipe.
  • Les opérationnels « valides » doivent assumer le gros du changement, sans l’accompagnement qu’ils recevraient dans une entreprise. Ils connaissent donc une nette dégradation de leurs conditions de travail. En outre leurs nouvelles responsabilités, de fait, ne correspondent plus à leur salaire, très bas.
  • Les niveaux supérieurs continuent à manager selon leur « bon plaisir », pour reprendre une expression de Michel Crozier. Cela place les susdits « opérationnels valides » en « environnement incertain », selon l’expression des spécialistes de la prospective.

vendredi 22 avril 2011

N.Sarkozy distribue l’argent des entreprises

Les sciences du changement ont formulé une sorte de théorème qui dit que l’homme fait le contraire de ce qui lui est imposé. (Voir Michel Crozier et Le Phénomène bureaucratique.)

Que vont faire les entreprises à qui l’on demande de verser des primes à leurs salariés ? Accélérer la liquidation d'une masse salariale qui leur coûte de plus en plus cher ? (Et quid d'une prime négative, lorsque les dividendes sont en baisse ?)

Comment interpréter les derniers actes de notre président ? La croisade libyenne ? Les déclarations gouvernementales concernant l’Islam et l’immigration tunisienne en Italie ? Cette prime ?

Notre président, dos au mur, est-il prêt aux paris démagogiques les plus hasardeux pour notre avenir, pour être réélu ? Après lui le déluge ?

mardi 15 mars 2011

Bataille d’Angleterre

Suite de la chronique de la réforme de l’Angleterre par M.Cameron.

Dans cet épisode, il s’emporte contre son administration, qui vide ses réformes de leur sens. D’ailleurs il a décidé de la détruire. Bizarrement, il veut imposer du centre la décentralisation, et l’initiative individuelle, en force.

Son opposition aurait choisi d’attaquer son incompétence, plutôt que de montrer l’effet dévastateur de ses idées.

Compléments :
  • Doit-on voir dans la réaction de l’administration anglaise une illustration des théories de M.Crozier, selon lesquelles les organisations résistent au changement (à leur destruction ?) par une forme de grève du zèle ? (Michel CROZIER, Le phénomène bureaucratique, Seuil, 1971.)

lundi 26 juillet 2010

USA mal partis ?

En regardant ce qui se passe aux USA (billets précédents), j’en reviens à une de mes vieilles théories :
  • Lors de la dernière crise américaine, dans les années 80, Michel Crozier (Le mal américain) avait estimé qu’il s’agissait d’une crise culturelle, et que, pour la corriger, l’Amérique devait revoir ses valeurs.
  • J’ai l’impression que Ronald Reagan a pris le contrepied de ce point de vue, en affirmant à l’Américain qu’il n’avait pas à évoluer. Sa solution, si j’en crois Michael Moore, était la finance. Or, il semblerait bien que celle-ci ait été une fausse-amie et que l’Amérique ait vécu successivement deux bulles spéculatives.
Dans ces conditions, le changement resterait à faire. Mais ce que veulent le Tea party et l’Amérique d’en bas, si je les comprends bien, c’est un nouveau tour de passe-passe…

Compléments :

vendredi 9 juillet 2010

Relations humaines en France

Étude ethnologique de Minter Dial : le service en France. Pourquoi est-il aussi détestable ?

Ce qui m’a rappelé plusieurs conversations récentes traitant de cas identiques. Ils se ramènent tous à une observation de M.Crozier : le Français utilise son rôle social pour prendre la société en otage, un peu comme les banques américaines avec l’économie ou Enron aves l’État de Californie.

À la réflexion, je crois que nous commettons une erreur. Nous pensons que nous avons le droit d’avoir un service. Alors que le Français estime, avec raison, que sans lui nous ne pouvons rien ; bref, qu’il nous rend service en accomplissant son rôle ; donc que celui-ci lui donne un droit, non un devoir. Ainsi un directeur technique que je cite dans un livre avait-il monté un centre d’appels sur le principe « ils sont en panne, ils peuvent attendre ».

Deux conséquences de cette théorie :
  1. Elle explique pourquoi le Français a toujours l’air fatigué et de mauvaise humeur. En effet, il n’arrête pas de rendre service, sans même qu’on lui en soit gré. Il est exploité.
  2. La logique de la relation de service en France est non d’exiger, sous peine de ne pas être – ou d’être mal - servi, mais d’appeler à l’aide, gentiment. 

dimanche 20 juin 2010

Obama le rouge (bis)

Un article confirme le malaise que suscite B.Obama chez beaucoup d’Américains :
La droite américaine n’a pas vu le vrai défaut de M.Obama. Il n’est pas un « socialiste », mais il ne comprend pas le monde des affaires. Même les directeurs généraux de gauche se plaignent qu’il n’exprime pas assez d’estime pour le capitalisme, et qu’il n’est pas sur la longueur d’onde de ceux qui le pratiquent. On fait entrer les patrons pour la photo, puis on les oublie. C’est une chose d’exiger des réparations de BP, c’en est une autre de le traiter comme un envahisseur étranger. Il a de l’intérêt pour l’économie et la technologie, mais pas pour la manière de gagner de l’argent.  
En fait, tout ceci me frappe comme étant un peu communiste. Le communisme c’est un capitalisme d’État. C’est un grand intérêt pour la science et la technologie, pour une production à outrance, mais une défiance envers l’enrichissement privé. C’est aussi très français : après guerre l’administration gérait l’économie et la petite entreprise était vue comme une sorte de « variable d’ajustement » un peu magouilleuse et pas très propre (cf. les travaux de M.Crozier sur la bureaucratie). B.Obama serait-il de l’espèce des planificateurs d’après-guerre ?