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jeudi 17 octobre 2019

Spinoza, par un nul

L'oeuvre de Spinoza est compliquée. D'où deux dangers : soit vouloir la discréditer, pour ne pas avoir à se casser la tête à la décrypter, soit la vénérer sans la comprendre.

Il est possible qu'il y ait une autre façon d'aborder le problème. On peut constater que nous sommes poussés par des raisons que notre raison ne comprend pas. Plutôt que de les affronter, nous-nous mentons à nous-mêmes, et aux autres. En fait, ce sont ces passions qui nous mènent. Et, en faisant leur jeu, en croyant être cyniques, alors que nous nous abusons, nous menons la pire des existences.

Pour Spinoza, le bonheur, c'est la vérité. C'est parvenir, par la force de la raison, aux causes ultimes qui nous déterminent. Les sens sont trompeurs. Il croit, comme Descartes, qu'il y a des vérités évidemment vraies, et que, de là, par un raisonnement qui enchaîne les idées évidemment justes, on parvient à des conclusions parfaites. La preuve : la géométrie euclidienne. Venue de l'esprit, elle décrit le monde.

Tout ceci l'amène à conclure que nous sommes partie d'un tout, substance universelle, ou Dieu. Ce tout est atemporel.

Paradoxalement, le parfait engendre l'imparfait. Bien que nous soyions partie du tout, nous sommes imparfaits, et tout l'exercice de la raison consiste à s'immerger en Dieu. La liberté, c'est se libérer de ses illusions, pour rejoindre un Dieu totalement déterminé. C'est ainsi que l'on atteint le bonheur. C'est aussi ainsi que l'on découvre sa nature propre, le "conatus".

Autre paradoxe, cette quête n'est propre qu'à quelques hommes. Or, ils doivent vivre avec leurs concitoyens. C'est la partie pratique de l'oeuvre, en un temps de guerre de religions. La cité doit être réglée par la philosophie en ce qui concerne les virtuoses de l'esprit, et par la religion, pour les autres. La cité doit aussi avoir un système politique. On retrouve ici le type de réflexions des penseurs contemporains.

Commentaire : Spinoza est-il original ? 
Spinoza aspire à la contemplation, ce qui est le Graal du sage grec. Son "monisme" est aussi la préoccupation principale de la pensée grecque, qui n'est "qu'un et multiple".

La similitude, surtout, est frappante entre ce qu'il dit et ce que l'on peut lire chez Marc-Aurèle, essentiellement un traité de stoïcisme. (Stoïcisme qui reprendrait des idées qui viennent de la nuit des temps.)  A savoir, la nature bonne et parfaite, le "conatus", et l'idée qu'il faut vivre selon la nature, et sa nature (le conatus). Mais surtout l'exercice propre au stoïcisme qui consiste à se débarrasser des illusions produites par les sens, pour chercher, par la raison, la cause "réelle" des choses. C'est toute l'oeuvre de Spinoza.

Son originalité est peut-être de partir de l'idée de Descartes, selon laquelle il y a des vérités évidentes (je pense donc je suis). Mais, ce n'est pas nouveau : c'est ainsi que l'on prouve l'existence de Dieu : Dieu existe sinon je n'aurais pas pu en avoir l'idée.

Quant à la nature mathématique du monde, ce pourrait aussi être Pythagore (plus une pensée, voire une religion, qu'un homme ?).

Finalement, il entre dans un débat sur le bon régime pour la cité. On y retrouve Aristote et ses constitutions. Pour le reste, il est l'homme de son temps. C'est une ébauche de Montesquieu.

Au fond, n'illustre-t-il pas ce qu'il combat : au lieu de s'interroger sur ses motivations, il cherche à en faire des lois de la nature ?

mercredi 1 juin 2016

Spinoza, une très courte introduction

Afficher l'image d'origineJ'ai l'impression que pour comprendre Spinoza, il faut partir d'une expérience que nous avons tous faite. La passion nous saisit, et nous ne nous contrôlons plus, ou nous souffrons. Le travail de la raison permet de mettre des mots sur ce chaos, et d'agir. Tous nos malheurs viennent de ce que nous sommes comme des mouches contre une vitre : nous nions la vérité. Combat vain. Si, au contraire, nous la reconnaissions, nous découvririons qu'elle nous donne les moyens d'atteindre nos objectifs. Arrêtons d'insulter le trottoir parce que notre pied s'y est heurté, et utilisons-le pour marcher. Le sens de la vie, c'est cela. C'est affronter ses passions, à la recherche de la lumière. Éthique.

De là on en arrive à une métaphysique. Ces vérités, c'est Dieu. Et elles sont immuables. En conséquence, le temps n'existe pas. Si nous n'étions pas victime de nos passions, nous le saurions. 

Reste une contradiction. Spinoza semble dire que l'homme est une émanation de Dieu. Mais alors pourquoi lui faut-il du travail pour devenir rationnel ? Il écrit aussi que l'homme est libre en proportion de sa rationalité. Mais, s'il est capable d'agir correctement une fois qu'il a découvert la vérité divine, cela signifie que cette vérité n'est rien de plus qu'un décor, et que l'individu s'y déplace comme il le veut ?

(Peut-être retrouve-t-on ici une vieille idée des Grecs : après la vie active, il y a la vie contemplative ? L'homme découvre la beauté du monde. C'est la fin du voyage. Mais ça ne résout pas tout. Car alors, c'est la déraison qui est la liberté humaine, puisqu'elle n'est pas divine. Sans elle, nous ne nous agiterions pas. Nous serions des légumes baillant d'admiration devant les réalisation divines.)

(SCRUTON, Roger, Spinoza, a very short introduction, Oxford University Press, 2002.)

mercredi 12 novembre 2008

Kant pour les nuls


Quelques idées issues de : SCRUTON, Roger, Kant A Very Short Introduction. Oxford University Press, 2001.
  • J’ai l’impression qu’une des grandes idées des Lumières a été de donner une validation scientifique à la culture de son milieu. Adam Smith a voulu montrer que l’idéal était l’univers du commerçant et que l’on pouvait organiser le monde suivant ce modèle. Pour Hegel, c’était la société prussienne. Quant à Kant, il me semble qu’il nous a dit qu’il fallait chercher l’inspiration dans la mécanique classique.
  • Le monde est tel que le voit la physique. La connaissance résulte de l’interaction entre raison et expérience. L’homme ne peut rien déduire du seul travail de la raison, s’il n’est validé par l’expérience. (Critique du philosophe qui échafaude des empilages de raisonnements ?)
  • Pour que ce monde soit tel que le voit la physique, il faut que les hypothèses implicites qu’elle fait soient justes. Elles sont vraies, a priori. (Déduction transcendantale.)
  • En fait, il existe deux univers : l’un est celui de l’expérience, de ce que nous voyons ; l’autre est transcendantal, il abrite les lois qui font que le monde est tel qu’il est. Il nous est inaccessible.
    La médiation de l’esthétique (spectacle de la nature, art) nous amène à sa limite. L’esthétique résonne avec la nature humaine ; l’artiste, en recréant le sentiment que l’on éprouve en face de la nature, passe au plus près de ce monde transcendantal.
  • Étrangement, la morale de Kant ressemble à celle de Confucius. C’est une morale du devoir, de la décision judicieuse. L’homme libre doit être guidé par sa raison, non par son instinct ou une pression extérieure. Le progrès est là : c’est la raison de l’homme qui s’éveille et qui transforme le monde.
  • Cette « raison pratique », elle-même, doit suivre des lois (impératif catégorique) : décisions universelles (et si tout le monde prenait à l’envers un sens interdit ?) ; respecter la liberté des autres, ne pas les considérer comme des moyens, mais comme des fins ; être guidé par la volonté de construire un monde idéal. Par le travail de sa raison, l’homme fait œuvre de législateur. Ses décisions sont des précédents.
    Dans ce monde, rien n’est caché, toute décision peut être rendue publique.
  • Tout détruire, pour le remplacer par un univers rationnel idéal (le rêve de la révolution française), n’est pas possible. Le monde doit se rationaliser progressivement.
Commentaires
  • Je me demande si un argument de Kant ne se retrouve pas chez beaucoup de physiciens modernes : le monde est tel qu’il est parce qu’un être comme nous ne pourrait pas être concevable dans un autre univers.
  • Comme pour Durkheim, je me demande s’il n’y a pas quelque chose de commun entre la pensée de Kant et la théorie de la complexité : les groupes d’individus génèrent spontanément (émergence) des lois qui les guident. Le monde transcendantal inaccessible à l’esprit humain serait celui de ces règles.
  • L’impératif catégorique me semble être exactement le critère de jugement d’une stratégie (« stretch goal »). C’est une question d’efficacité, plus que de bons sentiments. En particulier, si elle a quelque chose à cacher elle n’est pas efficace.
  • L’impératif catégorique me semble aller à l’inverse d’un pilotage de l’homme par son seul intérêt (modèle d’Adam Smith et de la théorie économique dominante). Il semble résoudre le dilemme du prisonnier, qui fait que l’homme lorsqu’il joue perso, joue contre le groupe, et, finalement, contre son intérêt. Par contre, si tout le monde suivait Kant, il serait facile pour un parasite (l’égoïste du modèle d’Adam Smith) d’exploiter des lois aussi prévisibles à son profit. La société doit développer des mécanismes de défense.
  • Les Lumière n’ont-elles pas surestimé le pouvoir de la raison individuelle ? Seul dans sa chambre, l’homme n’est pas capable de résoudre des problèmes bien compliqués. Il a besoin de l’aide des autres hommes pour cela.
Compléments :