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mardi 26 janvier 2016

Valeur : déterminée par marché ou société ?

L’abbé est un acteur économique particulier : il est, par position, doté au plus haut point de la capacité de discretio qui lui permet de juger sainement des valeurs. Il est normal qu’il corrige les données du marché qui, fondées sur la cupidité, s’éloignent de la justice. C’est le rôle des moines de réintroduire la justice dans l’échange. Cette capacité et le droit qui en découle d’intervenir sur les prix sont naturellement liés à leur position d’experts dans la conversion des choses en salut, c’est-à-dire d’experts dans le passage d’un système de valeurs à un autre.
La suite est ici : Laurent Feller, « Les choses ont-elles une valeur au Moyen Âge ? », La Vie des idées , 25 janvier 2016. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Les-choses-ont-elles-une-valeur-au-Moyen-Age.html

Aujourd'hui, on dit que le marché est le seul à même de donner une valeur à une chose ou à un homme. Cela n'a pas toujours été le cas. Y compris dans le domaine économique. Au Moyen-âge, "La valeur apparaît comme indissociable de l’ordre social".

lundi 20 mai 2013

Comment maîtriser le marché ?

Il y a longtemps, une phrase de Fernand Braudel m’a surpris. Il disait que le marché avait été une heureuse invention. Mais pas l'économie de marché.

Un livre que cite ce blog semble expliquer pourquoi. La place de marché a été une innovation qui a permis de nourrir le peuple du Moyen-âge, bien et à bas coût, en réunissant au même endroit consommateurs et producteurs, en évitant les intermédiaires. Mais le Moyen-âge contrôlait le marché de façon à ce qu’il assume la fonction qu’on lui avait donné : nourrir le peuple (pour qu’il puisse produire ?). Pour cela, la loi de l’offre et de la demande devait être bloquée, et la spéculation combattue.

Les mécanismes de régulation mériteraient d’être examinés. Il semblerait qu’ils aient été surtout indirects. La morale y jouait probablement un rôle important. Pour elle c’était Dieu (la nature) qui créait ce que l’on appelle aujourd’hui la « valeur », bien plus que l’homme. Ce qui n’est que bon sens ! Dans ces conditions, pourquoi ce dernier aurait-il le droit de s’approprier une part disproportionnée de la production collective ? Ensuite, il y avait des mécanismes systémiques comme la dîme. Plutôt qu’un prélèvement inique, elle semble avoir permis d’éviter les effets pervers du marché. C’était un système de redistribution. Elle contrebalançait en partie les fluctuations du marché, et, les prélèvements étant stockés, elle permettait de nourrir les victimes d’une mauvaise récolte et les pauvres. Peut-être aussi, l’efficacité du marché faisait que l’on ne cherchait pas à s’enrichir plus qu’il ne le permettait. C’est ainsi que les nobles auraient utilisé les marchés, plutôt que le pillage.

Une idée à creuser ? Et si nous définissions ce que doit être la fonction du marché pour l’humanité ? Et si nous mettions en place les mécanismes de contrôle adéquats ? Ou, peut-être, se mettraient-ils en place d'eux-mêmes ?

mardi 19 mars 2013

Le temps des laboureurs, changement au Moyen-âge

Si l’on tient pour acquis qu’une croissance économique soutenue s’établit en Europe à partir de la fin du xème siècle, et se prolongea jusqu’au milieu du xiiième siècle, et que ce mouvement s’établit sans changement des techniques de production, il convient de s’interroger sur le moteur de cette croissance. La seule hypothèse convaincante est qu’elle résulta d’une augmentation massive et de long terme de l’offre de travail paysan, qui permit une croissance massive et durable des surfaces cultivées et des fruits récoltés. Le problème principal est alors d’expliquer une telle évolution, c'est-à-dire de comprendre ce qui poussa les habitants des campagnes à intensifier leurs efforts.
(…) La reconnaissance sociale accordée aux activités laborieuses dans une société dont l’élite politique et religieuse revendiquait l’exclusivité d’une vie oisive et luxueuse fut sans doute l’une des conditions de l’accroissement de l’offre de travail, et donc de la croissance.
Enquête sur un changement. Le Moyen-âge a connu une forte croissance économique. Quelles en ont été les conditions ? (ARNOUX, Mathieu, Le temps des laboureurs, Albin Michel, 2013.) Un Moyen-âge surprenant surgit de L’exégèse des textes qui nous sont parvenus :

La société s’est structurée pour permettre la « conquête » de la terre par le laboureur, faisant de notre paysage ce qu’il est aujourd’hui. Les marchés sont inventés à cette époque. Leur objet est de nourrir le peuple au prix le plus faible possible. En empêchant la spéculation et en réduisant les coûts par élimination des intermédiaires. En tout cas, pas question d’autorégulation. Ils sont impitoyablement encadrés. Peut-être aussi domestiquent-ils les nobles ? Les font-ils « passer d’une économie du pillage (incompatible avec le nouvel ordre des choses) à une économie du prélèvement consenti » ? Les marchés sont des « instances morales », « d’assistance aux pauvres », « d’intégration sociale ». Quant à la dîme, loin d’être un prélèvement a l’usage de l’Eglise, elle est un mécanisme de régulation. Elle permet d’engranger une partie des récoltes. Elle nourrit les faibles en périodes difficiles, et abaisse le prix des marchés, sinon. Finalement, les cours d’eau sont équipés de moulins, en rangs serrés. Leur usage est réglementé.

La pensée, elle-même, évolue pour expliquer cette nouvelle réalité. La société est organisée selon « trois ordres ». Ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui cultivent. Elle reconnaît leur complémentarité, et surtout l’importance du travail comme valeur centrale. Cet édifice est construit sur un mythe fondateur, celui d’un Adam cultivateur. 

lundi 28 mars 2011

La rose et la flèche

Film de Richard Lester, 1976.

Sean Connery, en garnement vieillissant, en Audrey Hepburn, en femme de tête éternellement aimante, sont fort bons.

On patauge souvent dans la boue. La reconstitution se veut fidèle. Mais les sentiments ne sont probablement pas très moyenâgeux. Et pas très contemporains non plus : je ne suis pas certain que l’égalité des sexes tolère encore une telle division des tâches entre homme et femme. N’a-t-elle pas aussi liquidé toute possibilité d’histoire d’amour, qui, comme ici, doit avoir quelque chose d’impossible ?

lundi 5 juillet 2010

La société féodale de Marc Bloch

BLOCH, Marc, La société féodale, Albin Michel, 1989. « L’Europe fut une création du haut moyen-âge ». Écrit en 1939, ce livre semble rechercher, à son origine, ce qui caractérise les cultures des nations qui vont s’affronter. « L’époque (…) ne vit pas seulement se former les États. Elle vit aussi se confirmer ou se constituer (…) les patries. » Car, après une période de chaos marquée par les offensives des Musulmans, des Hongrois et des Scandinaves, l’Europe connaît un arrêt définitif des invasions « d’où la possibilité d’une évolution culturelle et sociale beaucoup plus régulière, sans la brisure d’aucune attaque extérieure ni d’aucun afflux humain étranger. »

Le premier âge féodal (900 – 1050) est pauvre, peu peuplé, sans institutions capables de structurer une société. Faute d’argent, le salariat est impossible. C’est une société d’échange en nature, de lien direct. C’est, pour la classe supérieure, la vassalité, pour la classe inférieure, le servage.

Le second âge féodal (1050 -1200) est celui d’une « révolution économique ». « L’Occident s’est fait puissant exportateur de produits ouvrés », « les draps jouèrent le même rôle directeur qu’au XIXème siècle, dans celle de l’Angleterre, la métallurgie et les cotonnades. » La population croît, les lois se développent, les liens qui tiennent ensemble la société, le fief en particulier, deviennent financiers, les villes et la bourgeoisie – antithèse de la féodalité – apparaissent.

L’Angleterre s’affirme comme une société de classes. En haut, une classe assez égale et solidaire d’hommes libres qui jouissent de la justice du roi. Elle est ouverte et proche des « réalités », ce qui lui assurera une survie jusqu’à notre époque. En bas une classe laborieuse « abandonnée à l’arbitraire seigneurial ». Le fief y est entendu comme le droit réel de l’homme libre. L’autorité royale y est relativement forte et indépendante des puissants, elle déploie des institutions nationales, sheriffs, chartes, assemblées d’hommes libres origine de la chambre des communes. Déjà l’île se veut tête de pont d’un empire.

C’est en France que l’on trouve la féodalité la plus pure. L’État y est faible, « les abus de force des maîtres n’avaient plus guère d’autre contrepoids  (…) que la merveilleuse capacité à l’inertie de la masse rurale et le désordre de leur propre administration », et ne parviendra jamais à créer l’unité anglaise « les rois rassemblèrent la France bien plus qu’ils ne l’unifièrent », d’où multitudes de particularismes locaux. La France est un pays de seigneurs, chevaliers, hommes de guerre et de droit, ancêtres des nobles, qui existent dans un tissu incertain et changeant de relations les uns aux autres. Ce « lien humain caractéristique (…) attache du subordonné à un chef tout proche » est certainement la marque de fabrique d’une époque « résultat de la brutale dissolution de sociétés plus anciennes ». « L’hommage vassalique (est un) vrai contrat (…) bilatéral (qui accorde notamment) un droit de résistance ».

L’Allemagne est la moins bien définie des trois nations étudiées. Elle semble adopter les solutions trouvées en France avec deux siècles de retard. Mais elle a aussi ses particularités. Elle respecte la hiérarchie. Elle se constitue en duchés « fonctionnarisés » plus grands et solides que les seigneuries françaises, mais sans lien fort entre eux. Enfin, au droit réel anglais, elle préfère un droit de la société.

Commentaires :
  • Cette étude comme d’autres (Histoire du mariage, Les Lumières, Chine et Occident : dialogue de sourds) montre une société dont les règles directrices, jamais sans exceptions, vivent et meurent, et sont remplacées par de nouvelles, ou réinterprétées – et trahies.
  • Elle semble dire que certaines caractéristiques culturelles définissent nos sociétés depuis fort longtemps.