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lundi 15 novembre 2021

Le phénomène bureaucratique

La société d'individus est une dangereuse course en avant. Mais, la société, elle-même n'a pas que du bon. (Suite.)

Après guerre les sociologues se sont intéressés à la bureaucratie, alors un modèle dominant. (Cf. Le phénomène bureaucratique de Michel Crozier.) Ils ont montré qu'elle conduisait à la perversion. "The displacement of goals", selon les termes de Robert Merton. Les membres d'une bureaucratie s'inventent des objectifs qui n'ont rien à voir avec l'intérêt général ou la mission de la bureaucratie. C'est Kafka. 

Explication ? L'homme semble avoir, collectivement et individuellement, une tendance à délirer. Il écrit des romans, mais, aussi, il invente des complots et des utopies. Contrepartie de sa capacité d'imagination ? Face à des difficultés notre créativité fait des miracles et nous sauve la vie, mais, à vide, elle produit l'absurde ?

(La théorie de Bergson était que la raison est dangereuse mais qu'elle tend à délirer, ce qui limite sa capacité de nuisance.)

Trop de collectif est aussi dangereux que trop d'individualisme ?

lundi 20 juillet 2020

L'erreur de Taylor

Il y a quelque-chose de frappant dans une usine. Elle a été conçue pour les machines.

Malheureusement, les machines ne savent pas tout faire. Alors, on a rajouté quelques hommes pour faire le petit bout de travail dont sont incapables les machines. C'est ainsi qu'un intérimaire me disait qu'il avait remplacé un robot, tombé en panne.

Et si l'on concevait les usines différemment ? A partir de ce que l'on a appelé un temps "l'homme augmenté". C'est à dire non en cherchant à éliminer l'homme, mais à démultiplier ses capacités grâce à la machine ? Anti Taylor ?

(En fait, ce projet de concevoir les usines "différemment" est probablement celui du Lean, qui, justement cherche à tirer le maximum de l'initiative humaine, ce qui lui permet de faire de grosses économies de machine.)

mercredi 24 octobre 2018

Start up : Manuel du nouvel employé

Paul Allen. Un inconnu qui est devenu un des hommes les plus riches du monde, en fondant Microsoft. Hervé Kabla remarquait que chaque grand succès compte souvent une personne qui lui ressemble.

Une partie de ma vie professionnelle est consacrée aux start up. La start up conduit à une transformation accélérée du tissu humain. Les compétences exigées changent avec le temps, mais très vite. Si bien que tout le monde ne peut, ou, probablement plus souvent, ne veut, suivre. Ceux qui le font doivent se "réinventer". Et il n'y a rien de plus douloureux dans la vie. Et cela commence par le fondateur. Pauvre homme.

Bill Gates était un tyranneau totalitaire, qui allait jusqu'à réécrire la nuit ce qu'avaient programmé ses employés le jour. Mais, fait rare, d'autant qu'il était extrêmement jeune et n'avait aucune expérience de management, il a compris qu'il était le goulot d'étranglement de son entreprise. Alors, il s'est déchargé de la direction de Microsoft et s'est consacré à ce pour quoi il se pensait le meilleur.

L'étape la plus critique de ce changement ne concerne pas les hommes, cependant. C'est le moment où les joueurs deviennent une équipe. Tant que le lien social n'est pas construit, l'entreprise est inefficace et fragile. Elle est le terrain de la lutte de l'homme contre l'homme. Peut-être parce que l'individu ne peut vivre en état d'anomie, rapidement viennent des tentatives de socialisation partielles. Des alliances se nouent. Danger paradoxal. En effet, des individus qui s'affrontent s'annihilent. Mais un groupe organisé est fort. Il défend ses intérêts contre ceux du "tout". Parfois, façon Révoltés du Bounty.

Voilà à quoi a échappé Paul Allen.


samedi 8 septembre 2018

Polytechnique et la sélection sociale

Qu'apporte Polytechnique à ses élèves ? Ce n'est pas l'éducation. Je doute que ce que l'on y enseigne puisse être jugé comme intéressant, ou comme du meilleur niveau. C'est un état d'esprit. Tout vous est permis : osez.

Dans Le meilleur des mondes, c'est la chimie qui décide si un être sera un balayeur de déchets nucléaires, ou président de la République. Chez les êtres humains, c'est la société. L'arbitraire est grand dans les deux cas. Mais ce n'est probablement pas ce qui compte.

mardi 18 juin 2013

Qu’est-ce que j’enseigne donc ?

Peut-être serait-il temps que je m’interroge sur ce que j’enseigne ? Mon premier livre avait plu à Henri Bouquin. De ce fait, il m’a demandé d’enseigner. Mais sans me préciser quoi. C’était sa façon de faire : il s’entourait de gens qu’il appréciait et il les laissait faire. Il s’appliquait sa définition du contrôle de gestion : « organiser l’autonomie ». je donne donc un cours de conduite du changement. J'explique comment faire changer les organisations. Ce qui est relativement original. Aujourd’hui, l’équipe du CREFIGE de Dauphine a changé, le programme aussi. Je ne suis pas sûr que les élèves s’y retrouvent.

A Primer on Organizational Behavior (James L.Bowditch, Anthony F.Buono, Marcus M. Stewart) décompose l’enseignement du management en deux :
  • Les techniques utiles au management (comptabilité, finance, marketing… c’est ce que l’on appelle souvent les sciences du management).
  • Le comportement des organisations (en France on parle de sociologie des organisations), qui se divise encore en deux :
  1. Comprendre le comportement des organisations, et des hommes dans les organisations, et les mécanismes qui entrent en jeu. Ce qui fait intervenir des modèles théoriques (sciences humaines).
  2. Développer les compétences qui permettent d’agir au sein d’une organisation (par exemple de prendre des décisions dans l’incertain). Ce qui ne peut se faire que par l’expérience.
Curieusement, les écoles de commerce ou d’ingénieur enseignent surtout les techniques. (En sommes-nous toujours à la fiction de « l’organisation machine », qui se dirige par des équations ?) Mon enseignement, quant à lui, porte sur l’action de l’homme sur l’organisation. Autrement dit le changement. Pour cela, j’utilise les sciences du management et les sciences humaines comme outils, sans les étudier dans leur globalité, mais en n’en retirant que ce qui sert au changement. Et ce, parce que seul le changement m'intéresse. Mais aussi parce que je partage l'opinion de Kurt Lewin : « Si vous voulez vraiment comprendre quelque chose, essayez de le changer. » Je ne crois pas aux descriptions statiques, mais à l'action. 

En résumé, pour être un manager, il faut acquérir deux choses : des techniques et les compétences pour les mettre en œuvre. Mon enseignement porte sur les compétences nécessaires à la transformation des organisations (plutôt qu’à leur bonne marche). 

mardi 6 novembre 2012

Changer le monde pour les nuls

Et si la clé du changement du monde était une forme de fondamentalisme ? Cette idée m'est venue d'une conversation avec le professeur Jean-Pierre Schmitt.

Il travaille à un livre sur sa science, l'organisation des entreprises. Son premier objectif est d'en rappeler les fondements. Car ils sont totalement oubliés.
Cela m'a rappelé une sorte de constante de ma vie professionnelle. Depuis ses débuts je suis un cycle immuable. J'entre dans une organisation. J'ai quasi instantanément une idée d'où elle devrait aller. Mais, rien ne va. A force d'efforts, le groupe humain s'organise. Arrivé à un certain degré d'organisation, phénomène curieux, il se met à penser. Je suis devenu inutile.

Il me semble que les Chinois et les Égyptiens anciens avaient observé ce même phénomène. Un sujet favori de lamentation. Les phases de désagrégations sociales se caractérisent par ce que plus personne n'est à sa place. Il me semble aussi que nous avons vécu un tel épisode. 68 et le libéralisme ont voulu l'épanouissement de l'homme. Conséquence imprévue, mais logique : l'ambition personnelle a dominé le monde. D'où un résultat oligarchique. On occupe une fonction sociale en fonction de sa capacité à la saisir et non à la tenir.

Et s'il fallait rebâtir notre société en repartant de ses idées originales ? Une fois en état de marche, elle saura peut-être ou aller, sans qu'on ait besoin de le lui dire ?

dimanche 18 mars 2012

LORENZ disciple de BOUDDHA?

Après le débat sur l'agressivité, qu'il ne faut entendre que comme un ingrédient comme un autre, (il y aussi l'amour, la colère la compassion, la peur), et qui bien dosé reste utile, je poursuis mon étude de LORENZ et sa vision de la course contre soi-même.
LORENZ s'appuie sur le principe qu'il existe une sélection externe (par le milieu) et une sélection intra-spécifique, la première provoque des évolutions du patrimoine génétique pour augmenter les chances de survie de l'espèce, tandis que la seconde peut les réduire lorsque les individus d'une même espèces entrent en concurrence.

Un faisan- l'argus- sauvé par ses prédateurs!
Il relate les travaux sur l'argus mâle, un faisan qui a développé ses rémiges pour séduire la femelle, mais au détriment de son envol et au péril de se faire dévorer par les carnassiers.
Heinroth, maître de Lorenz avait coutume de dire "le produit le plus stupide de la sélection intra-spécifique est, après les ailes de l'argus, le rythme de travail de l'homme moderne".
L'argus a eu la chance que la menace des carnassiers lui permette de conserver sa capacité, médiocre, de voler, pour survivre et empêche ainsi la sélection intra-spécifique d'entraîner l'espèce vers des développements catastrophiques.

L'homme moderne victime de son développement
L'homme moderne a appris, quant à lui, à dominer toutes les forces du monde extérieur et il est privé de force régulatrice et salutaire, de son développement culturel.
Pour LORENZ, le constat de la compétition de l'homme contre l'homme écrase avec une "brutalité diabolique" la plupart des valeurs que la sélection naturelle a créées.
La réussite est devenue le but ultime et demande de vaincre les autres avec une contrainte impitoyable du dépassement.
Les moyens pour atteindre ce but deviennent une valeur en soi : l'argent (avoir) et le temps (accélération).
LORENZ se pose la question de ce qui porte le plus gravement atteinte à l'âme des hommes modernes : la passion de l'argent ou leur hâte fébrile?
Il note également, mais sans en trouver la motivation, que les hommes au pouvoir, ont intérêt à promouvoir et intensifier cette contrainte du dépassement.
Il met en avant l'angoisse comme jouant un rôle prépondérant. Angoisse d'être dépassé dans la course, de manquer d'argent, de se tromper de décision et de ne plus être à la hauteur d'une situation épuisante!
Cette précipitation angoissée contribue à priver l'homme moderne de ses qualités les plus profondément humaines et en particulier la réflexion.

Ce qui fait que l'homme se délite
Pendant tout le processus complexe et long d'hominisation, le moment décisif a été lorsque l'être s'est découvert lui-même comme objet d'investigation.
Un être qui ne sait encore rien de son propre moi est impuissant à développer un concept, un langage ou une conscience morale et responsable.
Un être qui cesse de réfléchir est en danger de perdre ses facultés et qualités spécifiquement humaines.
Selon LORENZ, la pire conséquence de l'agitation nourrie d'angoisse, serait l'incapacité de l'homme moderne à rester seul en face de lui-même, ne serait-ce qu'un moment.
LORENZ ajoute que l'impératif commerçant qui pousse à posséder toujours plus, conforte cette situation dangereuse où le feedback positif est maximal.

Où LORENZ rejoint les grands sages
L'homme moderne pris dans la tourmente de cette compétition effrénée avec son prochain pour "rester dans le vent", en paye le prix fort : un épuisement nerveux avec une hypertension croissante, des infarctus précoces, des reins atrophiés, des dos noués...et au-delà, des valeurs oubliées.
LORENZ nous alerte, en 1973, sur l'impératif immédiat de replacer l'être avant l'avoir et d'être en harmonie avec soi-même pour être en lien avec l'autre.

Il rejoint CONFUCIUS, LAO TSEU, BOUDDHA, SOCRATE et tant d'autres sages, et confirment par la voie de l'éthologie et de la biologie, leur sagesse séculaire.