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mardi 11 janvier 2022

Le Big Bang de la grande Sécu

Apparemment le gouvernement aurait un projet de "grande sécu". Plus de complémentaires, qui emploient 100.000 personnes, plus que la sécurité sociale. Et cela, parce que certains seraient mal assurés, et que le système serait coûteux. (Article.)

De manière surprenante, notre gouvernement libéral reprend le programme de M.Mélenchon. De ce fait, la France s'alignerait sur le NHS anglais, dont il est inutile de présenter le bilan. Mais pourquoi, simplement, ne pas chercher à améliorer sans tout casser ?

Comment interpréter cette nouvelle surprenante ? Réflexe technocratique, voire soviétique ? J'ai raison, je passe en force, sans discussion, puisque j'ai raison, et j'impose toujours plus d'Etat ? 

jeudi 16 décembre 2021

Gouvernement mondial

Conférence sur la régulation des affaires mondiales. Présentation d'un livre d'un éminent technocrate mondial. Comment faire évoluer l'ONU pour qu'elle puisse, vite et bien, régler des affaires comme la transition climatique ? 

De manière peut-être inattendue, ce qui ressort de la discussion est que l'ONU devrait ressembler à l'Union européenne. Il semblerait même que le projet initial ait été de la faire ressembler aux USA. Ce projet aurait été dénaturé par le sénat américain et l'URSS. 

En particulier, elle devrait avoir une chambre de représentants des peuples, élus. Et pas un pays, une voix, comme aujourd'hui, ce qui donne autant de poids à la Chine qu'à une île du pacifique. Dans ce nouveau dispositif, la Chine serait dominante ! 

Quant on constate les difficultés de l'UE, et le rejet que suscite actuellement plusieurs décennies d'activisme de ses instances dirigeantes, avec le Brexit comme résultat, ont peut douter de ce montage. Et encore, imaginons une UE qui contiendrait des rivaux tels que la Chine et les USA ! Imaginons que l'on impose une transition climatique en force, alors que l'on n'a pas la moindre idée de comment la réaliser ! 

Comme le disait Camus, le technocrate est un "révolutionnaire", certain d'avoir raison, il veut imposer ses idées ? C'est un "possédé", au sens de l'oeuvre de Dostoievsky ? Paradoxe d'une administration dont la mission est d'être au service de l'humanité ? 

mardi 16 novembre 2021

Le QIC et la société idéale ?

Méthode Aristote : le bien est le "juste milieu" entre les deux extrêmes du mal. Peut-on trouver la bonne organisation sociale, entre la société d'individus et la bureaucratie ? (Précédents billets.) 

En tout cas, il semble qu'il y ait un certain nombre de dangers à éviter, d'où un début de table de la loi :

  • Eviter une spécialisation de la société, qui donne la possibilité à certains d'exercer une domination sur les autres. Condorcet avait peut être vu juste en prônant une formation qui ne cherche pas la spécialité mais apporte des bases qui permettent de s'adapter rapidement à telle ou telle position. (Ce qui est le principe, pour l'entreprise, du "juste à temps".)
  • Une certaine solidité du lien social, qui évite la crise de folie à la société. Comme dans la théorie de Maslow, il semble que ce soit l'environnement immédiat de l'individu qui permette à son talent de s'épanouir. 
  • Une exposition permanente à la réalité et au petit risque, qui force l'individu à avoir besoin de l'aide de la société, et qui permette au lien social, par un exercice continu, de se muscler. Ce qui est le meilleur antidote contre les "véritables crises", qui demandent à la solidarité un entraînement préalable.
Alors, y aurait-il un QIC, quotient d'intelligence collective ? Peut-être un indicateur d'isolement. Isolement de l'individu par rapport aux autres individus, d'une part, et isolement de la société par rapport à la nature, de l'autre. Un haut QIC correspond à un faible isolement. 

Exercice d'application. Notre société a probablement un bas QIC. En effet, l'après guerre a construit une société de l'artificiel, où l'homme était "maître et possesseur de la nature". Cela a probablement créé une crise d'individualisme : tout est permis. Et maintenant ? Pas le choix : retrouver un haut QIC ou périr ?

lundi 15 novembre 2021

Le phénomène bureaucratique

La société d'individus est une dangereuse course en avant. Mais, la société, elle-même n'a pas que du bon. (Suite.)

Après guerre les sociologues se sont intéressés à la bureaucratie, alors un modèle dominant. (Cf. Le phénomène bureaucratique de Michel Crozier.) Ils ont montré qu'elle conduisait à la perversion. "The displacement of goals", selon les termes de Robert Merton. Les membres d'une bureaucratie s'inventent des objectifs qui n'ont rien à voir avec l'intérêt général ou la mission de la bureaucratie. C'est Kafka. 

Explication ? L'homme semble avoir, collectivement et individuellement, une tendance à délirer. Il écrit des romans, mais, aussi, il invente des complots et des utopies. Contrepartie de sa capacité d'imagination ? Face à des difficultés notre créativité fait des miracles et nous sauve la vie, mais, à vide, elle produit l'absurde ?

(La théorie de Bergson était que la raison est dangereuse mais qu'elle tend à délirer, ce qui limite sa capacité de nuisance.)

Trop de collectif est aussi dangereux que trop d'individualisme ?

lundi 16 août 2021

La roche Tarpéienne et le Minitel

Le Minitel est notre bonnet d'âne. Et pourtant... 

J'entendais une émission qui disait que la France a longtemps était très en retard dans le domaine des télécom. Jusqu'à ce que son administration décide de construire le réseau le plus moderne du monde. Tout électronique. Et elle a réussi. Et cela aurait "fait" Alcatel. Le minitel aurait été produit dans la foulée. 

Tentons un enseignement ? Une administration éclairée peut être plus efficace que le marché (ce que l'on voit, d'ailleurs, lors des guerres). Mais son vice est l'envers de sa force : l'idée fixe. Elle tue l'innovation et la pensée "déviante". Une administration est probablement une structure d'exécution, l'idée qui doit la diriger doit lui être extérieure... 

dimanche 6 juin 2021

Bureaucratie libérale

Le coronavirus nous a fait prendre conscience d'un phénomène paradoxal : la "bureaucratie libérale". L'exemple type est l'hôpital, dans lequel il y a plus d'administratifs que de soignants. Et, d'ailleurs, les soignants sont noyés dans l'administratif. 

Ce phénomène est apparu chez Mme Thatcher. Le paradoxe du "libéralisme", qui occupe le haut du pavé depuis quelques décennies, est qu'il a besoin d'une masse de bureaucrates pour être imposé. Autre paradoxe, son modèle se trouve chez Lénine. (Thatcher and sons.)

La France est en passe de devenir l'URSS, comme le disait un ancien élu communiste, que j'ai interviewé il y a quelques temps. 

Cette bureaucratie qui touche tout, de l'Etat à la multinationale, est inefficace. Qu'est-ce qui peut la remplacer ? Peut-elle s'assouplir façon "smart simplicity" ? Va-t-on plutôt vers des "clusters" de petites unités ?... 

samedi 17 avril 2021

L'élite n'est pas adaptée au changement ?

Pour Max Weber, la bureaucratie, c'est la rationalité. Par "rationalité" il faut entendre que la société se donne un objectif, et la bureaucratie est là pour lui permettre de l'atteindre, le plus efficacement possible. Cette bureaucratie est composée d'experts. 

Cela explique peut-être que l'heure de gloire de la technocratie (mondiale) ait été dans l'immédiat après guerre. Alors, il y avait un objectif : le progrès matériel, permis par une vague d'innovations. L'administration, en conséquence, était faite de gens qui avaient été formés par l'école pour comprendre et réaliser les promesses de ce "progrès". 

Mais que fait-on quand on ne sait plus où l'on va ? L'administration et "l'élite", qui en est la tête, n'a plus d'idées à appliquer, parce qu'il n'y a plus de consensus sur ce qui est bien ou mal. L'élite n'est qu'un pouvoir d'exécution. Elle n'a pas de capacité à penser. La pensée est collective. 

mercredi 10 mars 2021

La bureaucratie en jugement

Boris Johnson fait la nique à l'UE. Il vaccine à tours de bras. L'UE ne sait ni acheter des vaccins, ni vacciner. 

Le virus est un révélateur. Nos bureaucraties sont pitoyablement inefficaces. D'ailleurs, les bureaucraties ne sont pas qu'étatiques. Je croise actuellement beaucoup de multinationales, qui sont des bureaucraties. Et elles ne sont pas plus efficaces que l'UE. Avec une originalité : leurs services sont délocalisés en Inde ! 

Pour Max Weber, la bureaucratie était le summum du progrès : la rationalité faite société. Que lui est-il arrivé ? D'après ce que j'entends, la stratégie du bureaucrate, privé ou public, est de "se protéger". Il applique un règlement, il l'invente le cas échéant. 

Une bureaucratie serait donc une machine. Il ne faut pas s'attendre à une initiative heureuse. Il faut la programmer avant de l'utiliser. 

En attendant, espérons que ces dysfonctionnements sont un coup de semonce, et qu'il a été entendu. 

jeudi 29 octobre 2020

Enigme bureaucratique

Un dirigeant me parlait des difficultés qu'il rencontre avec la "bureaucratie" de la multinationale qui l'emploie. Il doit faire des prodiges pour qu'elle ne lui fasse pas perdre les affaires qu'il signe ! Car le souci de sa bureaucratie n'est pas l'intérêt général, mais de "se protéger". 

La bureaucratie a fait l'objet de multiples travaux universitaires après guerre, qui ont souligné de curieux effets pervers. 

Comme le disent les Américains, la bureaucratie est-elle un mal ? Pourtant, c'est elle qui leur a fait gagner la guerre. C'est aussi notre bureaucratie qui a reconstruit la France, après la fin de celle-ci, et qui a fait sa force et sa richesse plusieurs fois au cours de son histoire. Max Weber en a d'ailleurs fait l'outil par essence de la rationalité. 

Explication du paradoxe ? La bureaucratie de Weber est organisée pour atteindre un objectif, ce qui n'est plus le cas de la nôtre. Alors, elle s'en invente un, qui est l'intérêt des ses membres. Et cet intérêt consiste à se nourrir sur la bête ? 

vendredi 26 avril 2019

ENA : fin du Phénomène bureaucratique ?

On annonce la fin de l'ENA. Est-ce la fin des effets pervers qui lui sont associés ?

Une logique a présidé à la création de l'ENA. Celle du progrès et de la planification. Ce que l'on a appelé "le phénomène bureaucratique". Avant guerre, un peu partout dans le monde, s'est installée l'idée qu'il y avait une voie à suivre, le progrès ; que des esprits éclairés, distingués par l'Education Nationale, la voyaient. Il fallait donc les installer au pouvoir, en faire des hauts fonctionnaires, pour qu'ils guident le peuple vers le meilleur des mondes.

Ces hauts fonctionnaires avaient une éthique. C'était des "grands serviteurs" de l'Etat. Ils étaient conscients de devoirs écrasants vis-à-vis de la collectivité, mais aussi du cadeau qu'elle leur avait fait en les sélectionnant et en leur permettant de faire des études prestigieuses. C'était des missionnaires, avec tout ce que cela sous-entend d'humilité, de pauvreté, de sacrifice et d'exaltation. Comme les instituteurs, "hussards noirs".

La fabrique des oligarques
Seulement, la voie s'est brouillée. Les aspects effrayants du "progrès" se sont révélés. Parallèlement, la société est devenue égoïste et individualiste. Et l'ENA est apparue aux ambitieux comme un moyen quasi instantané d'acquérir la gloire et la fortune : l'Etat et nos multinationales sont entre les mains des "plus" hauts fonctionnaires.

Et ce à un moment où la légitimité des ses élèves s'est évaporée. Car la spécialisation d'hier n'existe plus. Il y avait un petit groupe d'éduqués supérieurement, et une masse de quasi analphabètes, deux races différentes, ayant des langues différentes. C'était la France féodale : pour la 3ème République, "l'ascenseur social" avait pour mission de créer une aristocratie du "mérite". Notre république avait conservé la structure de l'Ancien régime. Aujourd'hui, l'éducation est partout. S'il n'était question que de la qualité de sa formation, personne n'irait à l'ENA.

lundi 8 décembre 2014

Reporting et pastèque

Passionnante analyse de l’évolution de l’entreprise et de la société par un consultant ex DRH :

« On est dans une logique d’opposition. » Chacun voit ce qui l’oppose à l’autre, mais pas l’intérêt commun qui les rassemble et devrait les fédérer. « L’autre est un risque pour moi. » « L’autre m’empêche d’atteindre mes objectifs personnels. » La défiance conduit à considérer l’homme comme une source de coût, alors qu’il est création de valeur. « Les gens pensent qu’ils sont ce qu’ils font. » Les achats, et leur obsession du trop cher, en sont le symbole. Mais aussi la « technostructure » et le reporting. Il me disait que toute l’organisation européenne d’une multinationale américaine avait pour seul emploi de faire appliquer les directives du siège !

Le rôle du manager est le contrôle. Avec une conséquence imprévue : on obtient le contraire de l’effet voulu. L’essentiel de son travail consistait à transformer en vert des indicateurs rouges !, lui a dit un cadre. Effet « pastèque ». Autrement dit l’encadrement ne contrôle par l’organisation pour le compte des dirigeants du siège, il les abuse, sciemment, pour masquer son incapacité à faire respecter leurs ordres !

C’est un monde « déterministe » : les entreprises ont « la perception que l’environnement détermine la stratégie ». Alors que « c’est ce que vous êtes qui détermine la stratégie ». Tout n’y est que « processus de décision écrits d’avance ». Ils empêchent les gens de « penser autrement ». Ils éliminent les « déviants » qui sont la richesse des entreprises, et qui pourraient la sauver. On ne parle que « de bien et de mal ». On refuse le débat, la discussion des valeurs qui doivent inspirer l’action.

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Bienvenue dans l'entreprise moderne
"Germany06 513aa" by Motorfix at en.wikipedia - Transferred from en.wikipedia by Ronhjones. Licensed under CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons.

mercredi 30 octobre 2013

Redécouvrons les mérites de la bureaucratie ?

La bureaucratie c’est le mal. Voici ce que répétaient les textes que je devais lire à l’Insead. Et pourquoi je suis surpris de tomber sur un article qui dit le contraire. Et qui vient du blog de Harvard.

Le mal de la bureaucratie, selon ce billet ? La déresponsabilisation. Mais il est facile d’y remédier.
Ce qu’il y a d’étrange, quand on y réfléchit bien, c’est qu’après des décennies de lutte contre la bureaucratie, on a abouti à des entreprises hyper bureaucratiques. Pourquoi ?

Mes parents étaient des fonctionnaires. Le sens de l’appartenance et du devoir était leur caractéristique. Il en était de même pour beaucoup d'employés des entreprises d'après guerre. Car elles étaient toutes plus ou moins paternalistes. La lutte contre la bureaucratie a été une lutte contre ces humbles. Elle a conduit à les dégoûter de leur travail. Si bien qu’on en est arrivé à une organisation faite d’ordinateurs et d’exécutants. Une bureaucratie. 

samedi 18 mai 2013

L'entreprise doit se métamorphoser

L’Insead semble s’être lancé dans une réflexion sur la durabilité de l’entreprise. Je ne suis pas sûr que le problème soit pris par le bon bout. Selon moi, c’est l’entreprise, en elle-même, qui n’est pas durable. Une fois qu’elle le sera, elle respectera la nature et l’éthique, sans efforts.

Ces dernières décennies, les entreprises sont devenues bureaucratiques. Le critère de sélection des managers est politique. Le tueur gagne, et rend la vie impossible aux personnes compétentes. Et on a appliqué la philosophie taylorienne à l’organisation : l’homme est devenu un exécutant, quand il n’a pas été remplacé par une machine. Résultat ? Une entreprise qui est ouverte à tous les vents de la concurrence, et qui est incapable de changer en profondeur, tout en changeant sans arrêt ! Comme le note The Economist, les investisseurs s’impatientent. Les entreprises empilent les bénéfices, mais rien de nouveau n’en sort.
Ratio profit des entreprises / PIB, aux USA (venu de A.Fatas de l'Insead)

Ce mouvement a été accompagné d’un grand lavage de cerveau. On nous a dit que ce massacre serait créatif. La grande entreprise ne crée pas d’emplois, contrairement aux PME. Tout est donc le mieux dans le meilleur des mondes : les chômeurs vont créer des emplois ! Mais on ne s’improvise pas entrepreneur ! Et un homme de talent peut avoir un bien plus grand impact sur le monde dans une grande entreprise, que dans une poubelle !

Qu’est-ce qu’une entreprise durable ? C’est une entreprise qui a une assurance sur la vie. Autrement dit un « métier », un avantage concurrentiel fort, qui la distingue. Et cet avantage n’est pas donné par la machine, que tout le monde peut acheter, mais par l’homme, et le capital social qu’accumule un groupe d’hommes travaillant ensemble. Si l’entreprise veut redevenir durable, elle doit se donner un dirigeant qui est un « leader » (au sens des sciences du changement), et apprendre à recruter et à cultiver les talents sur d’autres critères que leur capacité à trucider leurs collègues, ou à être des bêtes de somme. 

Le dysfonctionnement bureaucratique français

Michel Crozier montre que la France est un système bureaucratique dysfonctionnel (Le phénomène bureaucratique). Il semble aussi croire que tout système bureaucratique est dysfonctionnel par nature.

Jean-Pierre Schmitt, dont je parle dans un précédent billet, a peut-être identifié une erreur dans ce raisonnement. Le système bureaucratique français est dysfonctionnel parce qu’il est construit par des théoriciens, qui n’ont aucune connaissance des réalités de la vie. Notre pays continue à obéir à la logique de la monarchie. D’autres modèles bureaucratiques, fondés sur la réalité concrète, peuvent être efficaces. Jean-Pierre Schmitt pense que c’est le cas du modèle allemand, en particulier.

Question importante en ces temps difficiles... 

dimanche 7 avril 2013

Le démantèlement de l’Etat démocratique

Bureaucratie est devenue un gros mot. Ezra Suleiman, professeur à Princeton, étudie le phénomène de dislocation de l’Etat occidental  (Seuil, 2003).

C’est surprenant, les bureaucraties qui ont souffert le plus de réformes étaient celles qui étaient les moins critiquées des électeurs ! D’ailleurs, il n’y a pas eu de débat sur le fond. Sous la conduite de Bill Clinton, on a réformé pour réformer. Du jour au lendemain, on nous a dit que le concept de citoyen était dépassé ; que nous étions des clients ; que l’Etat vendait des services, et qu’il devait être réactif à nos besoins. Et que la bureaucratie et son inefficacité étaient l’obstacle à la réalisation de nos envies les plus folles.

Qu’ont donné les réformes ? Rien. Parce que les Etats sont des machines extraordinairement compliquées, qu’il est impossible de transformer d’un claquement de doigts. Et, peut-être surtout, qu’elles n’opposent aucune résistance. Elles sont faites pour collaborer avec leur maître. Comme en 40.

En fait, les bureaucraties se sont transformées : elles se sont politisées et ont perdu leur professionnalisme. Mais pas du fait de réformes. Chacun a suivi son intérêt. Le démantèlement de l’Etat ne s’explique pas autrement : depuis quelques décennies nous vivons du dépeçage de notre héritage. Et nous inventons de belles théories pour nous justifier. Temps de paresse bénie ! Gouverner c’était critiquer l’Etat, les hauts fonctionnaires sont passés oligarques, et la privatisation des biens public a fait de grandes fortunes.

Curieusement, les bureaucraties sont devenues, effectivement, réactives. C'est-à-dire qu’elles vivent au jour le jour, crise après crise. Seulement, on découvre qu’elles pourraient bien être la condition sine qua non de la démocratie. Par exemple du principe central du modèle français : l’égalité. Sans une bureaucratie professionnelle, d’élite, non partisane, qui compense l’amateurisme des élus, la démocratie ne peut rien promettre, rien réaliser. Et les hommes politiques, impuissants, ne sont plus légitimes.

dimanche 15 avril 2012

Trois techniques de conduite du changement

Le changement est aussi vieux que l’humanité. Quand elle a voulu le provoquer, elle a utilisé trois techniques seulement. Elles peuvent se combiner.

Le changement bureaucratique

Taylor disait qu’il y avait une « seule bonne façon de faire », c'est-à-dire d’organiser les entreprises. Cette idée, qui est partagée par tous les despotes éclairés, conduit à construire des bureaucraties. Elles dictent au citoyen, littéralement, comment il doit se comporter, les « procédures » qu’il doit suivre, selon l’expression de Taylor.

La bureaucratie est notre modèle d’organisation favori. Outre les Etats, toutes les entreprises sont des bureaucraties. D’ailleurs, les progiciels de gestion (SAP en tête), les consultants, contrôleurs de gestion, qualiticiens… descendent de Taylor.

Le changement bureaucratique est le changement par la force, de « haut en bas ». Il se heurte rapidement à « la résistance au changement », car les organisations humaines sont des systèmes qui combattent ce qui menace leurs principes constitutifs.

Divide and conquer

Diviser pour régner est sans doute la réelle devise de la perfide Albion. En tout cas, c’est comme cela qu’elle a constitué un empire mondial, fait de l’Europe un chaos, et vidé la Chine de sa substance, ce qui n’était pas un mince exploit.

Diviser pour régner dissout la résistance au changement sans effort.

Son arme principale demeure la cupidité. Dès que l’amour de l’argent pénètre un groupe humain, ses structures sociales explosent.

C’est le principe qu’exploite l’establishment financier pour s’enrichir. Les multinationales lui doivent, aussi, une augmentation massive de leur rentabilité : elles ont fait jouer la concurrence partout. Les néoconservateurs le proposent pour faire se disloquer l’État (« kill the beast »). Ils ont été entendus par la plupart des gouvernements européens.

Bien sûr, à long terme, on ne gagne que feux de paille. Et il en résulte un désert. Mais, à long terme, nous sommes tous morts, disait Keynes.

Wuwei

Fondement de la pensée chinoise, le wuwei est l’art du non agir. C’est tirer parti du mouvement des événements pour obtenir ce que l’on désire, comme le fait le nageur qui utilise la force d’un courant.

Comment y parvenir ? Adopter un point de vue systémique, et chercher à comprendre les lois de la société humaine (en particulier), pour l’amener là où il serait bien qu’elle aille.

Cette technique, comme la précédente, ne rencontre pas de résistance au changement. Par contre, elle demande une connaissance intime de l’organisation qu’elle veut faire changer. C’est un travail compliqué, subtil et qui exige du talent. Mais, les bénéfices en sont durables.

Pourquoi les Anglais ont-ils vaincu les Chinois, se demandera-t-on pour finir ? Parce que les Chinois ont trahi leurs principes. Lorsqu’ils ont rencontré les Occidentaux, ils les ont pris pour des sous-hommes. Complexe de supériorité qui leur a été fatal. 

mercredi 21 mars 2012

De l’erreur de la spécialisation

Adam Smith croit que la marche du monde va vers la spécialisation de l’individu, c’est ainsi que nous produirons de plus en plus et serons de plus en plus riches. Émile Durkheim pense qu’une société de spécialistes ne peut qu’entraîner interdépendance, puisque chacun a besoin de l’autre pour vivre.

Tout ceci est erroné, selon moi. Comme l’a noté Robert Merton au sujet des bureaucraties, l’homme spécialisé perd de vue les intérêts supérieurs de la société, il y a « détournement de but » (displacement of goals en VO). Illustration : le banquier américain.

J’en déduis donc que l’existence de chacun doit être conçue pour qu’il puisse se mêler aux autres et comprendre leur point de vue. Ce qui n’empêche d’ailleurs pas une spécialisation. Mais pas celle de la tour d’ivoire.  

mardi 6 mars 2012

Qu’est-ce que la liberté ?

Les radicaux semblaient avoir le salariat en horreur. Un peu ridicule, non ?

Peut-être pas. Être salarié c’est avant tout appliquer les règles d’un autre. C’est donc ne pas être libre. Une situation que refuse le libéral, et qui est difficile à supporter pour tout homme.

Cela explique probablement pourquoi le salarié cherche à réduire son temps de travail. Et pourquoi le patron tend à faire le contraire : il est beaucoup plus libre dans son entreprise que chez lui.

Qu’est-ce que la liberté, alors ? Peut-être suivre les règles que l’on s’est données.

C’est pour cela que les radicaux aimaient les coopératives, peuplées d’égaux, et que l’économie de marché est populaire chez certains : les commerçants n’ont de comptes à rendre à personne.

Mais la bureaucratie aussi peut être un territoire de liberté : Michel Crozier ne dit-il pas que chacun y a une sphère personnelle qu’il administre selon son « bon plaisir » ?

Alors, la liberté peut trouver son bonheur partout, à condition que les règles du jeu soient acceptées par tous, et non imposées par la force ?

Compléments :

jeudi 6 octobre 2011

Le changement est bon

J’ai passé l’été à interviewer Valérie Morel et Eric Mimoz. Ils ont mené plusieurs centaines de projets de changement.

Leur technique consiste à amener l’organisation à trouver un intérêt dans le changement qu’on lui propose. Pour cela ils cherchent ce qui compte vraiment pour l’employé, dans son métier, et à faire que le changement le leur apporte.

Autrement dit c’est le changement en lui-même qui est bon, sa nature est secondaire.

En fait, tout tient à sa mise en œuvre. Celle qu’a adopté notre gouvernement, par exemple, semble étrange : il supprime des postes de fonctionnaires sans se poser la question de comment en sera affecté le service qu’ils rendent…  

lundi 11 avril 2011

Volonté de contrôle et bureaucratisation des entreprises

D’après les études analysées par Henry Mintzberg, vouloir contrôler une organisation de l’extérieur tend à en faire une bureaucratie centralisée.
Les deux moyens les plus efficaces par lesquels l’extérieur peut contrôler l’organisation sont : 1) de tenir son décideur le plus puissant responsable de ce qui arrive à l’organisation, et 2) d’imposer à l’organisation des standards clairement définis.
Comme le montre, par ailleurs, le travail d’Henry Mintzberg, une entreprise laissée à elle-même adopte rarement cette configuration. Par conséquent, il y a de bonnes chances qu’elle ne soit pas bonne pour sa santé.

Autre résultat : la volonté de pouvoir de ses membres conduirait naturellement à une telle organisation.

Je me suis demandé si la bureaucratisation de l’entreprise constatée ces dernières décennies ne venait pas de tels phénomènes : désir de contrôle soit par le top management, soit par de gros actionnaires (l’un étant d’ailleurs supposé faire le bonheur des autres).