mardi 5 mai 2015

The practical theorist, Kurt Lewin


Et voilà l'homme qui est peut-être bien mon ancêtre. Kurt Lewin (1890, 1947) est à l'origine de la psychologie sociale et des études sur le changement. Ce psychologue renié par les psychologues a voulu changer le monde. Son combat, c'était la démocratie. Et il voulait l'installer et résoudre ses problèmes, et plus généralement les problèmes de l'homme et de la société, grâce à la science. Et à ses principes fondateurs : la théorie et l'expérimentation. "Action research" : la théorie apprenait de la pratique, et inversement. Et cette recherche portait sur "group dynamics" : les changements au sein des communautés humaines. C'est, au fond, tout le programme de ma vie. 

Il a connu un succès exceptionnel. Il vient probablement d'un formidable dynamisme, d'un enthousiasme communicatif et d'une créativité sans limite, qui lui valaient l'intérêt de tous ceux qui le rencontraient, même s'ils ne parlaient pas sa langue. Il a créé une véritable école, à la fois en Allemagne, dans les années 20 puis aux USA. Il est à l'origine d'une grande partie des travaux des sciences du management moderne, notamment. (Par exemple, les travaux sur le leadership, qui ont fait la fortune de Warren Bennis.) Mais surtout, il a monté des laboratoires qui ont mené des expérimentations sur quelques-uns des sujets de société les plus complexes. Malheureusement, il est mort prématurément, d'épuisement. 

Parmi ses idées, il y avait celle que les travaux de Freud n'étaient pas scientifiques. C'était des histoires fondées sur l'hypothèse d'un déterminisme historique. Lui avait une vision systémique des problèmes humains. Le comportement humain était le fruit de la personnalité humaine et de son environnement ("life space"). En agissant sur ceci, on pouvait changer le comportement. En particulier, la communauté à laquelle appartenait une personne était un déterminant clé de ce comportement. Pour changer l'homme, il fallait que son groupe change. Et, le meilleur moyen de le changer était que la communauté prenne son sort en main. Le sociologue pouvait lui donner un peu d'aide, lui apporter de la technique, mais pas lui montrer la voie.

Ce qui est exactement ce que j'ai compris lorsque j'ai commencé à m'intéresser au changement, sans l'appeler comme cela d'ailleurs, il y a trente ans. Cependant, il existe un désaccord entre nous. Le livre confirme explicitement une de mes hypothèses : Kurt Lewin voulait imposer la démocratie de manière dictatoriale. Il se pourrait aussi que sa science n'ait pas respecté l'esprit scientifique. Ainsi, il pensait pouvoir appuyer la psychologie sur la "théorie des champs" et la "topologie". Ou peut-être en faire un langage qui permettrait de poser des problèmes et de communiquer entre psychologues. Il était convaincu qu'il serait bientôt capable de mathématiser ces concepts et de les tester comme on le fait en physique. Cela ne lui a pas survécu. Et peut-être par ce que ça ne marchait pas. Par exemple, il explique la résistance au changement comme une opposition de forces, un conflit de volontés. Je constate que le changement est bloqué par une impossibilité. Ceux qui résistent ne le font pas par mauvaise volonté. Leur confier la conception du changement permet d'identifier et de résoudre les problèmes qu'il pose, pas d'obtenir leur adhésion par manipulation. Cette erreur me semble dire que Kurt Lewin modélisait le monde en bien et en mal. Son rôle à lui étant d'apporter le bien à des gens qui n'en avaient pas conscience. 

En tout cas, il était parvenu à faire financer des instituts qui intervenaient dès que se posait un problème social (par exemple un conflit entre communautés). On rêverait qu'on ait quelque chose de ce type actuellement, en France. Et que les scientifiques donnent leur vie pour l'intérêt général.

(MARROW, Alfred J., The practical theorist, the life and work of Kurt Lewin, Basic Books, 1969. Le livre fait aussi un parallèle fort entre Lewin et Dewey, une découverte récente de ce blog.)