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mardi 5 avril 2022

Descartes et le totalitarisme numérique

L'historien Marc Bloch disait qu'il n'y a pas d'histoire sans homme : l'historien laisse sa marque sur l'histoire qu'il raconte. Ce qui influence notre façon de comprendre notre passé. 

Paul Valéry a appliqué cette même idée à Descartes. Descartes a mis la géométrie en chiffres. Il a cru qu'il avait trouvé le Graal de la vérité : le chiffre, justement. Et il a vaincu. Aujourd'hui, il n'y a que ce qui est chiffré, "digital", qui est sérieux. 

Or, l'est-ce vraiment ? J'entendais une émission de la BBC, qui s'interrogeait sur notre perception du temps. Elle est en total désaccord avec celui des horloges. Par exemple, pour un enfant, les vacances sont interminables, alors que l'adulte ne les voit pas passer. Dans les moments de danger, il semble s'arrêter, dans celles de bonheur, il fuit... Les tentatives d'explication faites par les interviewés de l'émission furent nombreuses. Par exemple, il se pourrait que notre expérience du temps ne soit qu'un souvenir, et qu'elle reflète la quantité d'effort que nous avons mise dans l'action. 

Il en est de même de la température. Elle ne traduit que très imparfaitement les notions de chaud et de froid, qui, d'ailleurs, sont éminemment variables pour un même individu. 

Et si ce qui était chiffrable était, exactement, ce qui ne compte pas, ce qui n'est pas humain ? Et si, par exemple, le bonheur n'était pas une question de durée de vie ? Cela changerait beaucoup notre existence. Car elle est entre les mains des fous du chiffre. 

mercredi 14 décembre 2011

Wittgenstein


Livre de A.C.Grayling, 2001.

Wittgenstein semble avoir estimé que les problèmes que rencontrait la philosophie se dissiperaient si l’on clarifiait le langage. Elle serait victime de ses pièges. Malheureusement le langage de Wittgenstein ne paraît pas avoir été très clair, et on ne sait pas bien ce qu’il a voulu dire.

En fait, son objectif initial aurait été de démontrer que ce qu’il y avait d’important dans la vie n’était pas accessible par l’entendement. Pour cela, il supposait que ce qui peut être dit est l’équivalent de ce qui peut être pensé ; et que ce qui peut être dit est l’image du monde. Donc, ce qui n’appartient pas au monde ne peut être pensé.

Puis, il a vu que sa théorie du langage ne fonctionnait pas.

Ce qui semble plus intrigant, pour moi, est qu’il aurait repéré un biais individualiste dans la philosophie de Descartes, pour qui « je pense donc je suis ». Ce qui est indubitable est l’expérience individuelle. Pour Wittgenstein, je ne peux pas penser si la société ne me l’a pas appris. La société est donc première, pas l’individu. Et c’est elle qui nous transmet son expérience, pas l’inverse. De ce fait l’individu n’a pas de moteur intérieur mystérieux, il est aisément décryptable. 

vendredi 5 novembre 2010

Droit romain

VILLEY, Michel, Le droit romain, Que sais-je, 2005. Ce que nous appelons droit romain remonte à 150 avant JC. En quelques décennies les Romains sont à la tête d’un empire. Il leur faut un nouveau régime politique. Pragmatiques et utilitaristes, ils abandonnent leur droit archaïque et adoptent la pensée (philosophie) grecque. Ils lui donnent l’application pratique qui l’intéressait peu.

L’objet de la justice pour le Grec est d’établir une « égalité proportionnelle aux qualités et à l’importance de chacun ». « Comment bien répartir les choses entre les hommes (…) c’est là le problème du droit ».

Le droit est un « art », « né de l’expérience » et « soumis au contrôle de l’expérience ». C’est une « recherche », une « vie ». Une observation patiente et minutieuse, « une poursuite incessante du juste ». Son principe est que « naturellement se forment de justes rapports sociaux », il faut les « observer pour y découvrir les bonnes solutions juridiques. » (« Loi naturelle » selon la définition d’Aristote.)

En pratique, le droit est une « pyramide » de concepts structurés. L’objet du droit – la justice au sens grec - étant à son fait. En outre, comme le droit archaïque, il est tempéré par la morale. (Le droit étant « certitude » et « précision », la morale « nuance » et « complexité ».)

Notre droit est nourri de droit romain. En particulier, il fait de la propriété la « base de la liberté individuelle ». D’ailleurs dès la période archaïque le chef de famille y jouit d’une liberté au sens occidental du terme : « posséder une sphère d’activité indépendante ».

Mais, si nous nous sommes inspirés de ses concepts, nous avons trahi son esprit. Alors qu’il était un droit pragmatique du rapport social, le nôtre est un droit dogmatique de l’individu. La transformation s’est faite du XVIème au XIXème siècle. Elle a cherché à construire un « système » (au sens de Descartes), une « science », basée sur un édifice idéologique artificiel, en particulier la loi naturelle telle que réinterprétée par les Lumières. D’où des « formules absolutistes », pour le moins maladroites.

Commentaires :

Curieux livre. Une fois de plus on y voit les méfaits de la science qui a été utilisée pour justifier une idéologie. Avant le management scientifique de Taylor et le socialisme scientifique de Marx, c’était notre droit qui avait subi ce traitement ? Bizarrerie supplémentaire : le droit grec et romain était, au fond, beaucoup plus scientifique que notre droit moderne. 

mardi 26 janvier 2010

Les Lumières

GAY, Peter, The Enlightenment, the rise of modern paganism, Norton, 1995. 

L’avènement des Lumières

L’histoire avait une part essentielle dans la vision du monde des philosophes. Pour eux elle était l’affrontement de l’obscurantisme et de la raison.

Les premières Lumières furent grecques puis romaines. Alors la société se disloque, l’élite se sépare d’une masse d’ignorants dont elle se désintéresse, ou dont elle exploite la crédulité.

Le Moyen-âge est dominé par le mythe, négation (volontaire) de la raison. Tout est lié : le Christianisme justifie la hiérarchie, fondement de l’organisation sociale (le drame shakespearien, c'est l'individu qui trouble cet ordre). La science ne disparaît pas, mais elle joue un rôle subordonné, comme les autres symboles d’une société qui n’est que symboles.

La Renaissance est la préhistoire des Lumières. Les Humanistes préparent l’arrivée des philosophes. Comme eux, ils admirent l’antiquité, sont énergiques, libres d’esprit, ont un grand sens moral. Ce sont les professeurs de pensée des philosophes. Mais ils n’ont pas leur optimisme. Ils se battent contre un destin qu’ils pensent invincible.

Peut-être est-ce le succès de la science qui va transformer le point de vue des hommes sur leur avenir ? Celle-ci sera précédée par des « propagandistes », Bacon et Descartes, qui définissent la méthode scientifique. Les découvertes, en particulier de Newton, suivent.

Les guerres de religion font avancer la cause de la tolérance et émerger le désir de fonder la société sur autre chose que le sectarisme, sur une sorte de droit immanent, le droit naturel.

Puis c’est le tour des libertins, qui, en sous-marin, vont saper les fondements de la société, et forger l’argumentation des philosophes, qui seront bien moins des penseurs originaux que des vulgarisateurs et de redoutables polémistes.

L’Église leur a facilité la tâche : non seulement elle est gagnée par leurs idées, dont elle ne perçoit pas la nocivité, mais elle sert la cause de ses ennemis en donnant une image peu chrétienne d’elle-même. D’ailleurs la ferveur religieuse de la société décline.

Les idées des Lumières

Les Lumières sont avant tout une lutte à mort avec le Christianisme, vu comme le pire des fanatismes. C’est l’affrontement de l’esprit critique et du mythe.

Les philosophes semblent avoir deux objectifs. Le premier est de mettre la nature au service de l’homme, au moyen de la science ; le second est de faire le bien.

L’homme est ce qu’il fait. Philosopher c’est agir, trouver puis faire ce qui est juste. Cette pensée est construite sur l’expérience pratique, c’est une pensée de bon sens. Elle veut débarrasser le monde du mythe, de ce qui est accepté sans réfléchir, donner à l’homme ce qui lui est accessible, et lui faire renoncer à ce qui est hors de sa portée (métaphysique).

Ses parents sont :
  • Stoïcisme : devoir de l’homme envers la société, identité éthique et politique, et théorie et pratique, fraternité des hommes, car partageant la raison universelle ;
  • Éclectisme : tous les systèmes ont une part de vérité, pour trouver la vérité il faut les combiner - justification de la tolérance ;
  • Scepticisme : le doute comme attitude première.
Commentaires :

2 réflexions
  1. La société serait-elle renouvelée périodiquement par des idées, apparemment inoffensives, qui, poussées dans leur logique, produisent une révolution ? Adoptées par tous, car séduisantes, elles sont fatales à certains, parce qu’elles contredisent les principes qui font leur légitimité ; leurs purs produits sortent vainqueurs de la transformation. (Cf. les bouleversements Internet, la libéralisation du monde, et les malheurs de l’URSS.)
  2. Le mal de l’Occident serait-il le Moyen-âge - une division de la société en classes, celle du bas étant asservie par la superstition ? Parallèle avec nos dernières décennies ?

dimanche 4 janvier 2009

Platon pour les nuls


Heidegger pour les nuls
m’a amené à faire machine arrière. Platon n’avait-il pas des choses à dire sur ce qui guide nos idées actuelles ? J’ai repris un livre lu il y a longtemps. Et qui m’avait laissé un agréable souvenir. Mais pas grand-chose d’autre : le Platon, de François Châtelet (Gallimard, 1965).

Immortel Platon

J’ai l’impression que notre pensée occidentale n’a rien dit de vraiment neuf depuis Platon. Elle n’a fait que mettre au point le modèle qu’il avait esquissé :
Il a été nécessaire (…) que la modération aristotélicienne réintroduise entre l’intelligible et le sensible une relation qui risquait de se restreindre à l’excès, que les intuitions hébraïco-chrétiennes fassent valoir les exigences propres d’une subjectivité que Platon, certes, ne méconnaissait point, mais qu’il tendait constamment à réduire cosmiquement ou politiquement, que la Renaissance et le classicisme européens, ce dernier grâce à Galilée et à Descartes, définissent un autre statut de la science, plus soucieux du rapport réel qu’entretiennent l’homme et la nature, que l’Age des lumières et Kant sachent légitimer et remettre à sa place l’ambition métaphysique, que Hegel (et, par conséquent, Marx) donnent de l’historicité une interprétation plus conforme à la fois aux conditions de l’existence et au contenu des événements, que les développements de l’industrie fabricatrice et de l’administration planifiante s’impose comme norme et comme technique au cours des cent dernières années, il a été nécessaire que l’homme se batte, souffre et invente pendant vingt-quatre siècles pour que l’idéal commence à devenir réalité.

Même ceux qui se veulent ses antithèses (Heidegger) paraissent suivre le cadre qu’il a tracé (mon opinion). Ce qu’à tort ou à raison j’en retiens :

La philosophie, science des organisations

Aussi bizarre que ça puisse sembler, la préoccupation de Platon est mon sujet d’intérêt : l’organisation. La philosophie c’est trouver une organisation optimale pour la « cité ».

Platon arrive à un moment très particulier de l’histoire. Premier cataclysme : l’intellectuel remplace le guerrier. La cité est dirigée par la démocratie, par le débat. Second cataclysme : décadence. La démocratie se révèle anarchie. Chacun veut faire prévaloir son intérêt propre par rapport à celui du groupe. La société est régie par un principe que ne renieraient pas les libéraux actuels : que chacun suive son intérêt et il en résultera le bien collectif. Le sophiste est le prêtre de cette religion.

Platon veut éviter le désastre. Comment assurer la cohésion du groupe ? Au dessus des intérêts individuels, il existe des lois qui s’appliquent à tous. Il y a un bien et un mal. Philosopher, c’est trouver cette vérité. C’est aussi être juge.

Démarche en deux temps : 1) l’absurde : comprendre que l’on ne sait rien - ce que l’on croit une certitude, n’est qu’une vérité relative à son expérience limitée ; 2) découvrir la vérité, la raison, par la dialectique : le discours.

En fait, on ne connaît pas, mais on reconnaît. La dialectique fait redécouvrir ce que « l’on » savait depuis toujours. L’âme est immortelle, et elle est au contact des « idées », qui représentent la vérité. La dialectique permet de faire émerger ce savoir.

La cité idéale ressemble beaucoup aux trois fonctions de Dumézil, à l’organisation qu’il prêtait à la société indo-européenne (et qui se retrouve dans la société française d’ancien régime) : le paysan, le guerrier et le prêtre (le philosophe, pour Platon). Ils se distinguent par leurs vertus : le premier est poussé par l’intuition, le second par le courage, le troisième par la raison. Il semble un juge, et peut-être aussi l’architecte de l’organisation de la cité.

Le philosophe de Platon ressemble beaucoup au polytechnicien (un hasard ?) : « géomètre », ancien guerrier, il a montré qu’il n’avait pas que du courage, qu’il était un homme de raison. Il est tenté de consacrer sa vie à la contemplation des idées (à la science pure dirait-on), mais il se sacrifie pour la cité. C’est ainsi qu’il ne peut être dictateur : il n’a pas d’ambitions personnelles.

Platon ne semble pas avoir d’illusions. Construire cette cité idéale est impossible. Il voit l’histoire comme un cycle : cette cité laisse la place à un monde de guerriers dirigés par leur honneur, puis à la démocratie – anarchie, qui finit en tyrannie. Et on repart à zéro.

Pas question de baisser les bras : l’homme doit faire comme s’il voulait construire la cité idéale, il n’y arrivera peut-être pas, mais au moins il se sera construit lui-même. Philosopher c’est vivre. De l’architecture organisationnelle on est passé à un art de vivre, un humanisme.

Kant, Heidegger, et la technocratie moderne

Tout cela ne ressemble-t-il pas férocement à Kant ? Certes Kant semble dire que l’on ne peut pas atteindre le monde des idées. Mais on peut le déduire indirectement : c’est ce qui est nécessaire au bon fonctionnement du nôtre. De même, la « raison pratique » est une morale : suivre la raison est la seule bonne conduite.

Même Heidegger, qui semble un anti-Platon (il assassine la raison), propose un mécanisme philosophique familier : confrontation avec le « néant », remise en cause des certitudes, puis recherche d’une vérité suprême par un dialogue avec les événements de la vie. Pour Heidegger, la poésie est le seul moyen d’expression donné au philosophe. Platon s’en méfie au plus haut point : elle ne fait que glorifier les passions humaines ; conforter l’homme dans sa médiocrité. Mais il y a de bonnes poésies : celles inspirées par la raison. Querelle d’experts ? Sur le fond, ils utilisent la même technique d’exploration ? S’ils doivent trouver quelque chose, ils trouveront la même chose (même s’ils font des hypothèses opposées sur ce que c’est) ? On ne trouve jamais ce que l’on cherche. Ce qui compte est de chercher.

François Châtelet fait de Platon l’ancêtre de la technocratie triomphante des années 60. Est-ce réellement le cas ? Le technocrate est un homme qui sait, un « positiviste », qui croit l’avenir prévisible. C’est une forme de dictature. Elle est mise en déroute par le « chaos », l’imprévisibilité du monde. Platon semble plutôt faire de son philosophe un juge et un architecte, un homme qui aide ses semblables à être efficaces, et à résoudre les problèmes qu’ils rencontrent. Pas un donneur de leçons.

Platon, leçon d’humilité

Ce qui m’a le plus frappé n’est pas susceptible d’une explication rationnelle. C’est une impression, forte. C’est à quel point la société de Platon est proche de la nôtre. Et à quel point notre société pourrait facilement, comme celle de Platon, revenir à une sorte de Moyen-âge. Notre rationalité est peut être puissante, mais elle n’a toujours pas trouvé la recette de la cohésion sociale. Et elle nous a fait faire beaucoup d’erreurs. Apprécions ce que nous possédons.

Compléments :