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jeudi 30 décembre 2010

Les politiques, Aristote

Aristote, Les politiques, traduction Pierre Pellegrin, GF Flammarion, 1993.

Pour Aristote, ce qui rend l’homme humain, c’est la cité. C'est-à-dire un groupe suffisamment important pour vivre en autarcie, mais relativement restreint, et encadré par la loi, ou plutôt une juste constitution.

Le rôle de la cité est de rendre l’homme « heureux », ce qui exige une vie de loisirs. Pour cela il doit apprendre la « vertu ». Ceux dont la « nature » est favorable doivent être conduits à la vertu par des lois et par l’éducation (la première préoccupation du législateur). L’éducation forme les habitudes et la raison.

Le législateur, l’auteur de la constitution, a donc un rôle décisif dans le sain développement de la cité. Il doit veiller à l’avantage commun (pas à celui d’un groupe privilégié). Pour cela il lui faut adapter la forme constitutionnelle (royauté, aristocratie ou gouvernement constitutionnel) au nombre d’hommes de bien de la cité (un, un petit nombre, ou un grand nombre), et prendre garde d’éviter les dérives qui guettent chacun de ces régimes (respectivement tyrannie, oligarchie et démocratie). Par ailleurs, la cité et son environnement évoluent, le législateur doit veiller à faire évoluer sa constitution en fonction.

Point curieux : la terre est une imitation imparfaite du cosmos. C’est de cette imperfection que viennent nos malheurs, en particulier les vices et la non permanence de la cité. Mais c’est à elle que nous devons notre liberté. Sans elle nous serions des pantins !

Commentaires

Initialement j’ai considéré Aristote avec condescendance. N’était-il pas ridicule de dire que la femme, l’esclave ou l’artisan étaient inférieurs « par nature » ? Mais pas longtemps.

J’ai vite compris que s’il y avait des ridicules dans la pièce, c’étaient nous. Où avons-nous pu pécher que notre démocratie était le but ultime du monde ? Que le régime chinois, par exemple, incarnait le mal ? Chez Aristote, un régime politique doit être adapté aux caractéristiques d'une population. Et surtout il évolue sans cesse. D’ailleurs, qui dit que la démocratie est idéale ? Celle d’Aristote a besoin d’esclaves, de femmes et d’artisans. Les bénéfices de la nôtre ne sont-ils pas aussi destinés à une classe de privilégiés ? Pire, vivons-nous dans une « démocratie » (Aristote aurait dit un régime constitutionnel), ou dans une oligarchie de « travailleurs riches » et d’intellectuels ? En déréglementant à tour de bras, en légiférant au fait divers, ne risquons nous pas de basculer dans un régime démagogique, dans lequel la société devient une « masse » animale ?  

En outre, ce qu’Aristote dit de la cité, de l’homme heureux… rejoint quasiment mot pour mot les travaux de sociologie moderne. En fait, Les politiques est un traité de conduite du changement.

Reste une question. Pourquoi, lui qui était le précepteur d’Alexandre, a-t-il écrit sur la cité, alors qu’Alexandre et son père, Philippe, l’ont éliminée de l’histoire ? Comme Gorbatchev, il n’a pas vu les conséquences du changement auquel il donnait la main ? A-t-il été victime de l’habitude : le philosophe grec réfléchissait par tradition à la cité idéale, peut-être justement parce qu’elle avait du plomb dans l’aile ? 

En tout cas, une fois de plus, il me semble que sans crise il n’y a pas de philosophie digne de ce nom.

Compléments :

mercredi 29 décembre 2010

Sens de la vie

En ces temps où l’efficacité semble se suffire à elle-même, je suis frappé par ce qu’Aristote définit comme étant l’objectif, la fin, de l’existence : « le loisir ». « La guerre doit être choisie en vue de la paix, le labeur en vue du loisir, les choses indispensables en vue de celles qui sont belles. »

Cependant, cette vie se gagne. « Il faut posséder beaucoup de choses indispensables pour pouvoir se permettre une vie de loisir. » Et se mérite. « il faut du courage et de l’endurance pour le temps de la besogne, de la philosophie pour celui du loisir, et de la tempérance et de la justice pour ces deux temps, mais surtout pour ceux qui vivent en paix et dans le loisir. »

Ce point de vue s’oppose à la spécialisation anglo-saxonne, qui doit conduire à produire toujours plus (Adam Smith). Pour Aristote, en confondant fin et moyen, on finit par dribbler les poteaux du but. « La plupart des cités (qui) assurent leur salut par la guerre (…) une fois qu’elles ont acquis la domination elles périssent. » Surtout on aliène sa liberté. Comme aliènent leur liberté l’esclave, la femme ou l’artisan, qui ne sont que des moyens, et non des fins. « on doit considérer comme digne d’un artisan toute tâche, tout art, toute connaissance qui aboutissent à rendre impropres à l’usage et la pratique de la vertu, le corps, l’âme ou l’intelligence des hommes libres. »

Mais la contradiction n’est peut-être qu’apparente. Pour que l’homme libre puisse l’être, Aristote a besoin d’esclaves, de femmes et d’artisans. (C’est leur juste destin : ce sont des êtres inférieurs « par nature ».) De son côté, la classe dirigeante anglo-saxonne mène essentiellement une vie de loisirs, comme l’écrivent Veblen et Galbraith. D’ailleurs Adam Smith était un philosophe qui a vécu aux crochets des puissants. La spécialisation serait-elle pour le petit peuple, et les loisirs pour le grand ?

Compléments :
  • Aristote, Les politiques, traduction Pierre Pellegrin, GF Flammarion, 1993