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lundi 5 mars 2012

Choisir un président (9) : le combat des chefs

Georges Duby (Le dimanche de Bouvine) présente la bataille du Moyen-âge comme un jeu d’échecs. Pour gagner, il faut renverser le roi adverse. Pourquoi n’en serait-il pas de même des élections présidentielles ?

Selon Erving Goffman (Interaction ritual), d’ailleurs, la société ne juge pas uniquement l’homme sur les fins qu’il se donne ou sur les moyens qu’il emploie, mais, peut-être surtout, sur sa maîtrise de soi dans la difficulté.

Par conséquent, le rôle de chaque candidat peut être de placer son adversaire dans une situation qui teste cette maîtrise. En cas d’ex aequo, l’électeur les départage aux points ? 

mardi 23 décembre 2008

Cheney, le surhomme

Mon dernier billet est injuste avec la Halde : nous rêvons tous d’imposer nos idées à notre prochain. Le cas Cheney.

Matthew Yglesias le cite.
On Fox News Sunday today, host Chris Wallace asked Vice President Cheney, “if the President, during war, decides to do something to protect the country, is it legal?” “I think as a general proposition, I’d say yes,” replied Cheney.
Matthew Yglesias trouve cela dangereux. Nous sommes tous convaincus d’avoir raison, et que nos opposants menacent le pays, qu'arriverait-il si nous pouvions décider seuls ? Durant la guerre froide, la démocratie nous a évité quelques désagréables déboires.

J'ai deux autres idées sur cette question :
  1. Est-ce pourquoi le gouvernement Bush a déclaré la « guerre au terrorisme » ? Il pouvait ainsi se passer de la démocratie ? Les Néoconservateurs (Neocon) étaient convaincus de savoir ce qui était bon pour le monde, pourquoi s’embarrasser d’obstacles inutiles ?
  2. En temps de guerre, réelle, ne faut-il pas suspendre la démocratie ? (Quasi) Certitude : l’homme seul fait systématiquement des erreurs. Il n’y a pas de surhomme. Donc s’il y a « commandant en chef », il doit être avant tout quelqu’un qui sait organiser la réflexion d’un groupe, et celui-ci doit représenter un échantillon représentatif des différents points de vue sur le problème. De la démocratie.
Compléments :
  • Le mythe du surhomme est probablement de création récente. Les rois, par exemple, écoutaient leurs conseillers avant de prendre une décision. (Voir comment le Roi de France prend la très difficile décision de s’engager dans la bataille de Bouvine : DUBY, Georges, Le Dimanche de Bouvines, 27 juillet 1214, Gallimard 1985.)
  • Les biais systématique de la décision humaine ont été étudiés tout aussi systématiquement : MYERS, David G., Intuition: Its Powers and Perils, Yale University Press, 2004.

dimanche 5 octobre 2008

Portrait du philosophe français

J’ai dit ailleurs que le paradoxe permettait de comprendre la logique qui guidait un homme, ou un groupe humain. Depuis quelques années le philosophe français me propose beaucoup de paradoxes. Voici l’état actuel de la modélisation qui me permet de les expliquer.
  • Je crois avoir compris que la philosophie est vue comme une sorte de socle qui forme la pensée et permet d’aborder d’autres disciplines. L’équivalent des mathématiques pour les ingénieurs. Raymond Aron, Émile Durkheim et Claude Lévi-Strauss, par exemple, étaient des philosophes.
  • Le travail du philosophe semble être un travail de raisonnement solitaire. Il part de textes et en fait des développements subtils. Un peu comme un mudicien de Jazz. Ces développements suivent sûrement des règles précises : l’amateur sait les apprécier. Mais ces règles ne sont pas celles de la science, qui veut que tout raisonnement tienne compte d’autres résultats scientifiques, et que toute prédiction puisse être testée.
    Exemple : Traité de l’efficacité de François Jullien. Il donne une vision de la Chine caricaturale et partiale, qui ne correspond pas à ce qu’on peut en voir par ailleurs. Quant à La civilisation chinoise de Marcel Granet, qui semble demeurer un fondement de l’école sinologique française, un de ces critiques étrangers la traitait de « poésie ». Marcel Granet aurait rejeté tout autre moyen d’étude de la civilisation chinoise que les textes anciens (en particulier l’archéologie).
  • En regardant un texte d’introduction à Kant, j’en suis arrivé à la conclusion que ce n’était pas un texte d’introduction. En effet, on y développe une interprétation de l’œuvre de Kant qui n’est pas compréhensible sans études préalables. En fait, l’enseignement de la philosophie doit venir de la parole du maître. Une parole complexe, sans concession, que seuls quelques élus arrivent à pénétrer (ou à répéter ?). Je m’interroge. Est-ce que la philosophie telle qu’elle est enseignée en France est un savoir ? Ou est-ce un moyen de sélection ? Le moyen d’entrer dans un monde à part, celui de l’intellectuel ? Un monde qui, comme celui de la chevalerie, a des règles extrêmement complexes, qui n’ont qu’une relation lointaine avec son objectif apparent (la guerre pour la chevalerie) ? D’ailleurs, le philosophe n’a-t-il pas un langage propre ? Un langage précieux et recherché (il adore le « dès lors »), mais qui ne correspond à rien de ce qui a fait la gloire de la littérature française.
Comme le chevalier, le philosophe français est menacé par la rationalité, avec laquelle il ne peut se mesurer. Peut-il lui arriver ce qui est arrivé à l’Ancien régime ? Tocqueville déplorait l’élimination par la démocratie des êtres exceptionnels qui l’avaient précédée. Il ne restait plus que des médiocres. En est-il de même du philosophe français ? Il représente une richesse qui nous est inaccessible, et que nous menaçons faute de la comprendre ?

Pourra-t-il s’adapter au monde moderne, et nous faire profiter de ses traditions, ou disparaîtra-t-il comme les Incas, les indiens d’Amérique, la noblesse d’Ancien régime et la chevalerie ? Dans le changement qui lui est nécessaire, a-t-il besoin d’un « donneur d’aide » ?

Compléments :
  • GRANET, Marcel, La civilisation chinoise, Albin Michel, 1994 (première édition 1928).
  • JULLIEN, François, Traité de l’efficacité, Le Livre de Poche, 1996.
  • BILLETER, Jean-François, Contre François Jullien, Alia, 2006.
  • LACROIX, Jean, Kant et le Kantisme, Que Sais-je ?, 1966.
  • Sur les règles de la chevalerie, qui semblait considérer la bataille comme une partie d’échecs (dont la règle est de tuer le roi adverse) : DUBY, Georges, Le Dimanche de Bouvines, 27 juillet 1214, Gallimard 1985.
  • TOCQUEVILLE (de), Alexis, De la démocratie en Amérique, Flammarion, 1999.
  • La technique du paradoxe : Démocratie américaine.
  • Sur le rôle du donneur d’aide dans le changement : Tigre tamoul.