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jeudi 13 janvier 2011

Le libéral et le marché

Voici ce que disaient deux anciens éminents membres du plus prestigieux cabinet de conseil mondial, McKinsey, il y a quelques années :
les marchés n’ayant pas de culture, de leadership et d’émotion ne subissent pas les explosions de désespoir, de dépression, de refus et d’espoir auxquelles les entreprises doivent faire face (…) les entreprises ont été conçues pour (produire) plutôt que pour évoluer (…) nous pensons que l’entreprise doit être reconçue de haut en bas sur l’hypothèse de la discontinuité (…) l’idée est de donner les commandes au marché partout où c’est possible (…) notre prescription est d’élever le taux de destruction créatrice (de l’entreprise) au niveau de celui du marché sans perdre le contrôle des opérations. (FOSTER, Richard N., KAPLAN, Sarah, Creative destruction, McKinsey Quaterly, 2001, n°3.)
Je me demande s’il n’y a pas dans cette phrase la théorie libérale du marché. Il faut transformer la planète en marché, tout en en gardant le contrôle. De cette façon on en tire les bénéfices, sans en subir les inconvénients – i.e. être transformé en chose.

Compléments :
  • Cette théorie est probablement toujours celle de l’élite mondiale.
  • Une histoire de la « guerre contre la terreur » américaine montre qu’elle a été motivée par le « préjugé » et des « pulsions stratégiques », non par la raison. Serait-ce cela le libéralisme : la pulsion de l’intérêt à l’état brut, qui manipule la science pour se justifier ? 

samedi 25 septembre 2010

La fiancée du pirate

Film de Nelly Kaplan, 1969.

Film actuel, en vérité. Une fille de vagabonds (de Roms ?) se venge de la communauté française qui l’a exploitée. Où l’on voit que la France est hypocrisie, lâcheté, médiocrité, épargne mesquine, refoulement, ruralité boueuse… et la libération de la femme, qui fait fortune en vendant ses charmes, et la dépense en merveilles de la société de consommation, dont elle fait des œuvres d’art moderne, et part vivre sa vie au gré des vents et des plaisirs.

Victoire de la cigale individualiste sur la fourmi communautaire. Jamais on a si bien dit que le soixantehuitard et le libéral étaient la même personne.

Aussi, portrait probablement assez réussi de la France des années 60, dont on a oublié aujourd’hui à quel point elle était rurale, y compris en Région Parisienne.

mardi 16 juin 2009

Prix d’un patron

Mon attention erre sur une publicité de l’université de Chicago (What the future holds for markets, dans l’édition de cette semaine de The Economist). Un professeur certainement célèbre y déclare « le PDG typique gagne 8m$, il a 20.000 employés, nous le surveillons tous, en permanence, dans l’attente d’une erreur. C’est vraiment dur, même à ce niveau de paie ».

Drôle d’argument. Imaginez que vous soyez patron, il suffit de faire illusion un mois pour que vous ayez gagné 700.000 dollars. Plus de 15 ans du PIB moyen américain. Dans ces conditions, la tension ne me semble pas si difficile à supporter.

D’ailleurs, n’est-il pas plus difficile de travailler dans une centrale nucléaire, ou à la régulation des trains ou des avions ? Une erreur = des centaines, ou des milliers de morts. Or ceux qui ont ces emplois à responsabilité ultime sont payés des clopinettes. N’y aurait-il pas une erreur quelque part ?

On répondra sans doute que ce n’est pas tel ou tel qui fait la sécurité d’EDF ou de la SNCF mais la structure sociale EDF ou SNCF, des centaines de milliers de personnes guidées par des processus qui ont mis des décennies à se construire. Mais n’est-ce pas aussi le cas pour le P-DG ? Et n’est-ce pas parce qu’on la shooté au fric qu’il en veut toujours plus et que, pour cela, il fait courir des risques invraisemblables à son entreprise, à l’économie, et au monde ?

Complément :

  • Il y a encore quelques décennies, on pensait que le dirigeant devait être un salarié plus ou moins interchangeable d’une technostructure : L’ère de la planification.
  • La recherche scientifique dément l'universitaire (Steven Kaplan) : les dirigeants ont une confiance démesurée en leur chance et en leur talent, autrement dit ils sont insensibles à la critique. LOVALLO, Dan, KAHNEMAN, Daniel, Delusions of Success, Harvard Business Review, Juillet 2003.

dimanche 14 décembre 2008

McKinsey réforme l’entreprise

L’idée de Richard Foster : puisque le marché va plus vite que l’entreprise, installons le marché dans l’entreprise.

L’article de McKinsey dont je parle dans le billet précédent a attiré mon attention, parce que je cite l’ouvrage dont il est question dans un de mes livres :
Deux chercheurs du cabinet McKinsey, le plus prestigieux cabinet de stratégie mondial, expliquent : « les marchés n’ayant pas de culture, de leadership et d’émotion ne subissent pas les explosions de désespoir, de dépression, de refus et d’espoir auxquelles les entreprises doivent faire face (…) les entreprises ont été conçues pour (produire) plutôt que pour évoluer (…) nous pensons que l’entreprise doit être reconçue de haut en bas sur l’hypothèse de la discontinuité (…) l’idée est de donner les commandes au marché partout où c’est possible (…) notre prescription est d’élever le taux de destruction créatrice (de l’entreprise) au niveau de celui du marché sans perdre le contrôle des opérations. »
L’idée était élégante : vous ne savez pas gérer votre entreprise ? Donnez-en les commandes au marché ! C’est ce qu’ont fait les constructeurs automobiles américains et français avec leurs sous-traitants.

Mais elle était paradoxale. La destruction créatrice de Schumpeter n’a pas les effets que lui prête Foster. Selon Schumpeter, elle conduit au communisme, par une voie que n’avait pas vu Marx. Les crises inhérentes au capitalisme forcent les entreprises à devenir de plus en plus grosses pour y résister. Elles tendent donc au monopole, à la bureaucratie. D’ailleurs on peut innover bureaucratiquement, et c’est pour cela que le monopole soumis à la destruction créatrice est efficace, aussi efficace que le modèle de concurrence parfaite qui est l’hypothèse fondamentale de l’économie anglo-saxonne. Mais qui dit monopole dit concentration des outils de production en une seule main. C’est le communisme !

En 2001, quand sort le livre de Richard Foster, la société qui fait l’admiration des consultants et des universitaires est Enron. D’ailleurs Jeffrey Skilling, son patron, est un ancien de McKinsey. (Depuis il a écopé d’un quart de siècle de prison.) La faillite d’Enron a forcé tout ce monde à opérer un repli stratégique. La carrière de quelques-uns, comme Gary Hamel, immense gourou, en a même été victime. En fait, les Américains considèrent ces intellectuels un peu comme nous les collaborateurs, après guerre. Que signifie donc que certains relèvent la tête ?

Compléments :
  • FOSTER, Richard N., KAPLAN, Sarah, Creative destruction, McKinsey Quaterly, 2001, n°3.
  • EICHENWALD, Kurt, Conspiracy of Fools: A True Story, Broadway Books, 2005.
  • Fabricant automobile : mauvaise passe.
  • Quant à Schumpeter, je ne suis pas sûr que ses idées aient été totalement dénuées d’idéologie : on y voit la marque du modèle bureaucratique prussien, qui a tant influencé la pensée d’Europe centrale (Hegel pour les nuls, Angela Merkel au secours de l’orthodoxie libérale). SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème edition, 1962.

McKinsey explique la crise

Le journal du cabinet de conseil McKinsey interviewe un de ses gourous à la retraite.

Richard Foster explique les crises comme un renouvellement naturel du capitalisme. Destruction créatrice de Schumpeter. Le marché est plus efficace que les entreprises, du coup, périodiquement celles-ci doivent s’ajuster, d’où crise. De nouvelles sociétés sortent de la terre brulée. En fait, les crises sont une bataille entre l’entrepreneur et le régulateur. L’entrepreneur finit par contourner la loi, la valorisation des entreprises décolle du réel, et crise. Une nouvelle loi vient s’ajouter aux précédentes. De son point de vue toute la beauté du capitalisme est là : vouloir se nourrir aujourd’hui des (éventuels) bénéfices de demain. Vivre à crédit comme idéal.

Je retrouve ici mon analyse de la crise : l’économie (américaine) arrive périodiquement à se dégager des contingences du réel et part dans une crise de folie. Mais est-ce un bien, comme le dit M.Foster ? Le seul indicateur de performance du marché que l’on connaisse est la croissance du PIB. Or celle-ci est constante, depuis que l’on sait la mesurer. « L’innovation » financière du capitalisme n’est pas très efficace !

J’en reste donc à ma conclusion précédente : il n’y a rien de bien dans la crise, juste un phénomène de parasitisme, qui permet d’enrichir certains aux dépens des autres, en leur faisant prendre des vessies pour des lanternes.

Complément :

  • Crash de 29 : mécanisme.
  • Creative destruction and the financial crisis : An interview with Richard Foster, The McKinsey Quarterly, décembre 2008.
  • La croissance du PIB a été mesurée par Robert Solow : STIROH, Kevin J., Is There a New Economy?, Challenge, Vol. 42, No.4, Juillet-Août 1999.