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samedi 17 mai 2014

Bouygues ou les malheurs de la concurrence

On nous disait que la concurrence c'est l'innovation. Ça n'a pas été le cas pour la téléphonie mobile. Bouygues Télécom est au tapis, visiblement. Il est à vendre. Je me demande d'ailleurs si l'annonce d'un plan de licenciement massif n'est pas une manœuvre visant à faciliter son rapprochement avec Orange...

Bref, à nouveau trois opérateurs mobiles. Ou un seul ? Car, il y a un seul opérateur français réellement international, Orange. En effet Numéricâble est possédé par des fonds d'investissement, ils ne conserveront par leur participation éternellement, qui peut l'acheter sinon un étranger ? Free n'est présent qu'en France. Une situation durable ? A moins qu'il ne soit plus ou moins subventionné par Orange, qui n'a probablement pas envie de voir entrer des concurrents étrangers en France ?

Finalement, quel aura été le résultat de la déréglementation de FT ? 70md€ de dettes ? Qu'est-ce qui a forcé les télécoms françaises à changer ? Le marché, ou la destruction créatrice shumpétérienne, i.e. l'innovation (citation de Schumpeter) ?

mardi 19 novembre 2013

Quand le marché conduit le changement

Il y a longtemps, j’ai travaillé pour un groupe d’usines qui fabriquaient des bouteilles en verre. Il était alors déficitaire. La cause en était une surproduction locale (une usine de trop). En outre, il était menacé par le départ d’un client, 10% de son chiffre d’affaires. Le problème venait de la rigidité des chaînes de production. Elles sont optimisées pour produire, pas cher, à pleine cadence. Finalement, nous avons trouvé une solution. On appellerait cela « lean production » aujourd’hui. (Comme quoi, les livres ne sont pas toujours utiles !) Mais j’en ai surtout retenu l’idée que l’équilibre d’une entreprise tient à peu de choses. Beaucoup de secteurs sont optimisés pour réaliser une petite marge en fonctionnant à cadence maximale.  

Et c’est peut-être par là que se fait la destruction créatrice de Schumpeter. Une innovation comme Internet par exemple n’attaque pas tout un marché, mais seulement une petite proportion. Mais, la perte est suffisante pour torpiller l’industrie existante. Il semble que ce soit ce qui arrive aux libraires. Les vendeurs en ligne ne leur prennent qu’une part marginale de chiffre d’affaires, mais c’est assez pour compromettre leur avenir. Bien entendu, l’entreprise attaquée pourrait s’adapter. Cependant, mon expérience montre que c’est difficile. Ne serait-ce que parce qu’elle est optimisée pour son fonctionnement actuel, et que, en quelque sorte, elle a licencié sa capacité à changer pour faire des économies.

A cette étape de ma réflexion, il me semble qu’il est dangereux de laisser le « marché » conduire le changement. En particulier lorsqu’il est entre les mains d’un tout petit nombre d’individus, qui n’en font qu’à leur tête (cf. les multimilliardaires des technologies de l’information). Car, il prend des décisions qui affectent nos vies. Elles devraient être de l’ordre de la démocratie. 

lundi 21 octobre 2013

Changement et systémique

Que signifie changement ? Comme on va le voir, sans bonne définition, il ne peut pas y avoir de changement.

Ma définition de changement a beau être scientifique, elle ne correspond pas aux préoccupations du citoyen. En effet, du fait de mon métier, je m’intéresse aux transformations des processus de travail collectifs. Or, le citoyen se sent surtout concerné par ses changements individuels.

En réalité, les deux obéissent aux mêmes mécanismes. Ce qui complique la discussion est qu’il existe, comme souvent, deux types de changements. Et que celui que l’on a en tête n’est pas celui qui compte.
  • Le changement que l’on a en tête est un changement permanent et naturel. Il est inhérent à la vie. C’est l’apprentissage, le vieillissement, le renouvellement des élèves d’une école, des clients ou des produits d’une entreprise, du flot d’un cours d’eau, ou encore les tremblements de terre… On a peu de pouvoir sur ce changement. Je peux m’entraîner autant que je voudrai, jamais je ne courrai le marathon en moins de x heures. Je suis limité par mon potentiel. (Et que dire de mon pouvoir sur les fleuves, les épidémies et les tremblements de terre ?)
  • Le second type de changement est un changement de cap. Un genre de virement de bord sur un voilier. Il est brutal et fait passer, en quelque sorte, d’un monde à un autre. C’est lui qui m’intéresse. Parce qu’il est volontaire. Mais il a une particularité. Il obéit à des lois. Et elles ne sont pas « évidentes ». Voir encadré:
L’exemple le plus simple peut-être de ces lois contrintuitives concerne l’automobiliste. Imaginons qu’il dépasse l’endroit où il voulait s’arrêter. Il en est distant de 50m et pourtant il va devoir faire une boucle qui lui demandera 10 minutes. Il est contraint par la route et par son code. Il en est de même pour un tennisman. Supposons que sa faiblesse soit son coup droit. Il peut essayer de le renforcer. Mais il y a peu de chances qu’il fasse vite des progrès, ou qu’ils soient décisifs. Une meilleure tactique est de jouer sur ses forces. Par exemple, en utilisant son revers (s’il est efficace). Idem pour l’entreprise. Si elle est dépassée par l’innovation d’un concurrent, il est probable qu’elle aura plus à gagner à employer son savoir-faire dans un secteur nouveau, qu’à chercher à combler son handicap.

Tout ceci a un nom : le système. C’est parce que l’homme ou la société sont des « systèmes » qu’ils peuvent changer brutalement. Cependant, ils ne peuvent le faire qu’en suivant les règles que leur impose le système. C’est ce qui rend le changement compliqué.

Mais tout ceci n’a pas qu’un intérêt académique. Récemment, on s’est trompé de définition de changement. On a cru qu’il fallait encourager le premier type de changement. C'était le « changement pour le changement ». C'est-à-dire casser les systèmes sociaux. Mais cela ne peut que produire le chaos. Un processus que l'homme ne contrôle pas.

L’innovation est-elle un changement non systémique ?
Pour Schumpeter, le changement est au cœur du capitalisme. Ce changement vient de l’entrepreneur. Et il combine des ressources existantes. Le changement capitaliste est un changement systémique. (SCHUMPETER, Joseph A., The Theory of Economic Development: An Inquiry into Profits, Capital, Credit, Interest, and the Business Cycle, Transaction Publishers, 1982.)

lundi 14 octobre 2013

La reine Victoria, chef du cartel de Medellin

La Reine Victoria venait à peine de s'installer que ses sujets s'engageaient dans une guerre avec la Chine (1839 - 1842). Il s'agissait de lui vendre de l'opium. En ces temps là, le Cartel de Medellin aurait été in. Surtout s'il avait été occidental. Une fois la guerre gagnée, la soif d'opium a créé une hémorragie d'argent. Ce qui fut fatal à la Chine. Elle nous en veut toujours.

Je me demande s'il n'y a pas ici l'explication de la "destruction créatrice" de Schumpeter, et du mécanisme que suit l'entrepreneuriat. La nouvelle entreprise joue sur l'intérêt à court terme de l'individu. En le suivant, il perd de vue les nécessités de l'édifice social. Il en résulte une désagrégation dont il sera victime, mais dont il ne comprend pas la cause.

Et s'il fallait interpréter ainsi l'histoire d’Ève et de la pomme ? Comment, alors ne pas se faire éjecter de notre paradis social ? Ma conclusion m'a surpris :

La Maginite est le point faible du Paradis. (Effectivement, c'était un jardin clos.) La dislocation sociale vient de l'adoption individuelle du changement, non coordonnée et non préparée. Le mal de la société, c'est le fondamentalisme, le refus du changement. Si elle veut parer au danger, la société doit aimer le changement. Mais pas n'importe comment. En quelque sorte, elle doit l'embrasser pour mieux l'étouffer. C'est à dire qu'elle doit mettre en place un dispositif qui lui permet d'en faire un bien social et individuel. Définition même de résilience ? Ce dispositif repose sur l'individu. Comment ? Il doit, donc, s'intéresser à l'innovation. Mais il doit surtout chercher à en profiter sans en subir les externalités. Pour cela il doit constituer un réseau de compétences qui lui seront utiles dans l'apprentissage de la nouveauté. La résilience est une question d'écosystème. Et l'entreprise ? Concevoir la diffusion comme une question d'écosystème ne serait-il pas plus efficace que le passage en force, façon Monsanto ?

mardi 10 septembre 2013

Les MOOCs au secours de l'éducation supérieure ?

Le coût de l'éducation supérieure a explosé aux USA (x4 depuis 1980 - une sorte de record toutes catégories). Et voilà qu'arrivent les MOOCs, la promesse d'une révolution par la formation à distance, et d'une réduction du prix de l'enseignement supérieur. (Une révolution qui pourrait toucher la France, qui me semble menacée, elle aussi, par la contamination du modèle américain.)

Je tendais jusque-là à me méfier des MOOCs (Massive Open Online Courses). N'était-ce pas une mode inventée par des commerciaux irresponsables, qui menaçait de torpiller la vraie éducation ? Maintenant, je la vois comme une illustration de la destruction créatrice de Schumpeter. La société est sujette à un phénomène d'innovation spontanée qui empêche les monopoles de tirer exagérément parti de leur position.

vendredi 2 août 2013

L'histoire peut elle avoir une fin ?

Les Anglo-saxons ont proclamé "la fin de l'histoire". Leur modèle culturel avait gagné pensaient-ils. Au fond, il n'y a rien de nouveau. Beaucoup de religions annoncent leur victoire définitive, et l'arrivée de Dieu sur terre. Hegel et Marx avaient probablement une idée de ce type là en tête. Ainsi que les Nazis. L'utopie doit être une pathologie sociale.

Pour sa part Kant prévoit une fédération mondiale de cultures qui se stimuleraient les unes les autres. C'est plus malin. La terre deviendrait une sorte d'écosystème de cultures, qui se complètent et évitent aux unes et aux autres de croire à la fin de l'histoire ? Mais n'est-ce pas aussi une fin de l'histoire ? Pas forcément. Il me semble que Schumpeter a vu juste quant il a parlé de destruction créatrice. Mais à condition de ne pas la limiter au capitalisme. Nous sommes soumis à des bouleversements permanents. Ils nous demandent de nous adapter. De nous transformer. De ce fait, l'histoire ne peut pas finir. En attendant, il serait bien que l'on se méfie des utopies...

jeudi 11 juillet 2013

Organisation sociale idéale

Y a-t-il une bonne façon d’attribuer à une personne une place dans la société ? Voici ma question du moment. Trois idées :
  • Le modèle libéral dit que s’il n’y a pas de libre concurrence, il y a « rente ». Ce modèle semble donc supposer que nous sommes des électrons libres tous identiques.
  • Dans le modèle français d’après guerre, bureaucratique, nous étions placés dans la société en fonction du résultat d’études qui avaient pour seul objet de sélectionner, non d'enseigner.
  • Durkheim propose un troisième modèle. Celui de la différence. Chacun d’entre-nous a des caractéristiques uniques. Pourquoi ne pas imaginer qu’il puisse jouer le rôle d’une sorte « d’organe » de la société ? Comment empêcher dans ces conditions qu’il en profite pour tirer une « rente » du reste de la société ? Peut-être du fait de la destruction créatrice de Schumpeter : le monde est en restructuration permanente. Chacun doit se réinventer continûment. Les monopoles ne tiennent pas. 

mercredi 24 avril 2013

Et s'il n'y avait pas de crise ?

Et si la crise, c'était nous ? Une métaphore, pour me faire comprendre. Nous étions au bord de la mer. La marée est montée. Nous n’avons plus pied. Mais nous nous entêtons à vouloir marcher. Nous buvons la tasse. Crise. Il faut nous mettre à nager. Peut-être même, simplement, nous laisser porter par le courant.

Traduction : en 30 ans notre monde a changé radicalement, mais pas nous. Internet et la téléphonie mobile remplacent le lien social par un ersatz, et recodent le cerveau. Des milliards de gens sont entrés brutalement dans le moule occidental. Et ce modèle a été sauvagement transformé. Le consensus d’après guerre selon lequel l’Etat protégeait l’homme du marché et assurait le bien collectif est mort. Avec lui, le modèle français de planification centralisée et de gestion de l’économie par des fonctionnaires. La déréglementation est générale, les systèmes sociaux sont démantelés et, surtout, ne couvrent plus qu’une partie de la population. L’ascenseur social a vécu. L’individualisme a vaincu. L’homme (individu) n’a plus que des droits. Et ses désirs n’ont rien à voir avec ceux de ses parents. Qu’attendre du couple ?, par exemple. Le bling bling n’est plus ni durable, ni séduisant : le progrès technologique, promesse du bonheur éternel pour nos anciens, nous inquiète. La liste est interminable.

Mais qu’avons nous fait pour nous adapter ? Voire nous métamorphoser ? Rien. Et si c’était pourquoi il y avait crise ? Et si, donc, nous, individus, étions le problème de la France ?

(On notera au passage que c'est ainsi que Schumpeter voyait les crises. Je le traduis ici, pour ceux qui aimeraient le citer en l'ayant lu.)

lundi 8 octobre 2012

Les causes de la croissance

La quantité de billets que j’ai consacrés aux Limites à la croissance me conduit à une curieuse hypothèse : la croissance est liée à la résilience.

Plus exactement, c’est parce que nous détruisons à une vitesse accélérée, que nous devons réinventer notre société. Ce qui est une nouvelle raison de croissance.

C’est la destruction créatrice de Schumpeter, poussée à un degré qu’il n’avait probablement pas prévu. Une citation d’un livre que l’on cite généralement sans l’avoir lu :
Le capitalisme (…) est par nature une forme ou méthode de changement économique. Non seulement, il n’est jamais stationnaire, mais il ne peut jamais l’être. (…) L’impulsion fondamentale qui met en mouvement et fait fonctionner le moteur capitaliste vient des nouveaux consommateurs ou produits, des nouvelles méthodes de production ou de transport, des nouveaux marchés, des nouvelles formes d’organisation industrielle que crée l’entreprise capitaliste. (…) L’ouverture de nouveaux marchés, étrangers ou domestiques, et le développement organisationnel de l’atelier et de l’usine en de grandes unités telles qu’US Steel illustrent le même processus de mutation industrielle – si je peux utiliser ce terme biologique – qui révolutionne sans arrêt la structure économique de l’intérieur, sans cesse détruisant l’ancienne, sans cesse créant une nouvelle. Ce processus de destruction créatrice est le fait essentiel concernant le capitalisme. Il est ce en quoi le capitalisme consiste et ce avec quoi toute entreprise capitaliste doit vivre. (…) L’homme d’affaires se sent dans une situation de concurrence, même s’il est seul dans son secteur (…) Dans de nombreux cas, quoi que pas dans tous, ceci imposera à long terme des comportements très similaires au modèle de la concurrence parfaite. (SCHUMPETER, Joseph A., Capitalism, Socialism, and Democracy, Harper Perennial, 3ème édition, 1962.)
La naissance de la croissance avec la révolution industrielle s’explique peut-être par une innovation. Auparavant, les hommes avaient une vision patrimoniale de la nature. Ils étaient la nature. Puis ils l'ont vue comme hostile, et leur action sur elle comme bonne. 

mercredi 19 septembre 2012

Fascinante histoire du génome

ADN de wikipedia
Certaines séquences de notre génome seraient communes à tout (animé ou non) ce qui a un génome, et seraient apparues il y a 3 milliards d’années ! L’histoire du génome révèle l'histoire fascinante de la vie. Notre forme de vie complexe serait due à :
  • Sa capacité à générer de l’énergie. C’est le travail des mitochondries, résultat de la combinaison fortuite de deux espèces de cellules ennemies.
  • Une forme d’innovation permanente permise par le fait que ces êtres complexes mais peu nombreux abritent leurs constituants (notamment leur génome) d’une sélection naturelle immédiate.
  • Un moteur à innovation : l’attaque de « parasites ». Du fait de l’absence de sélection naturelle au niveau élémentaire de la vie, le génome est contaminé par une quantité de « cochonneries » (virus, etc.). Ne pouvant les éliminer naturellement, il doit trouver des processus originaux pour ne pas en crever (par exemple la reproduction sexuée), ou pour composer avec eux (c’est à eux que l’on devrait notre système immunitaire).

Si l’on généralise ces idées à notre société, on en arrive à des résultats surprenants. 
  • 1) Nous ne sommes pas issus de la sélection naturelle, mais d’une forme d’innovation « sociale », qui laisse une chance aux mal fichus ; 2) le processus qui permet à la vie de se complexifier est une dialectique agression / coopération, prise en charge par le niveau le plus haut de la vie (probablement la société, pour l’homme) ; 3) la capacité à produire de l’énergie de manière autonome serait un élément fondamental du dispositif.
  • Déroute des idées libérales. Alors qu’elles estiment que le marché et sa sélection naturelle stimulent l’innovation, la généralisation de ce qui précède laisse penser, au contraire, que c’est parce que l’entreprise protège ses constituants du marché, avec toute l’irrationalité que cela sous-entend, qu’elle peut être innovante ! Cette théorie semble aller dans le sens de Schumpeter (destruction créatrice) : les mécanismes de sélection, qui façonnent l’entreprise ou l’organisme, ne résultent pas d’une concurrence frontale, mais de phénomènes affectant l’ensemble de la société. 

dimanche 20 mai 2012

Vague de fusions avant nationalisation ?

Apparemment les fusions / acquisitions procèdent par vagues. Il leur faut des circonstances favorables, notamment que les entreprises baignent dans le cash (ce qui est actuellement le cas). Puis, tout démarre par un choc. Et là, à partir du moment où une société en achète une autre, un cercle vertueux s’engage qui fait que tout le monde à intérêt à acquérir le voisin, ne serait-ce que parce que cela augmente le bonus du dirigeant de l’entreprise.

Contrairement à ce que dit la théorie économique récente (mais conformément aux idées de Schumpeter), ce ne serait pas une mauvaise nouvelle pour le consommateur. Par contre, on obtient des monstres qui ne peuvent plus faire faillite sans mettre, au moins, leur économie nationale à genoux. (Exemple récent de GM.)

Devons nous nous attendre à des faillites en série, accompagnées, cette fois-ci, de prises de contrôle par l’État ? Lien avec le billet précédent ?

mardi 17 avril 2012

Capitalisme et destruction créatrice

Heureusement que ni notre peuple, ni nos journalistes ne lisent la presse anglo-saxonne. Ils seraient effrayés, et, vraisemblablement, planteraient les têtes du patronat et des économistes sur leurs piques.

En effet, pour cette presse, le bien, le moteur de l’économie, c’est la « destruction créatrice ». Autrement dit les transformations qui renouvellent le capitalisme, par l’innovation. Mais si elles profitent à une poignée d’entrepreneurs et aux élites qui s’allient avec eux, elles forcent le reste de la population à des transformations féroces. L’individu ordinaire doit être capable de se muer, après un licenciement sauvage, de terrassier en biologiste, s’il ne veut pas finir dans une poubelle.

J’ai constaté que ce type de changement est comme la médecine : dangereux. Il est préférable de ne l’utiliser qu'en dernière extrémité. D'où ma question : peut-on construire l’avenir de notre espèce sur une succession accélérée de transformations, dont chacune peut mal finir ?

Curieusement, on oublie que Schumpeter, à qui l’on doit la fameuse destruction créatrice, pensait que l’humanité la trouverait inacceptable, et qu’elle finirait par mettre au point une forme de communisme.

Compléments :

vendredi 24 février 2012

Qu’est-ce qui rend les entreprises durablement performantes ?

Classique de la littérature du management : quels sont les paramètres corrélés avec le succès de l'entreprise ? (La définition de succès, ici, est une croissance soutenue et régulière.)

Apparemment qu’elle ait le profil d’une entreprise allemande, et pas d’une grande entreprise française. Elle combine stabilité et apprentissage permanent. 
  • Une stratégie claire, qui ne varie pas, des valeurs fortes et partagées, une direction solide, modeste, non charismatique, sortie du rang, et installée dans le temps, des liens forts avec clients et employés. 
  • À côté de cela, elle apprend continûment, par la technique dite de « l’option », c’est-à-dire en expérimentant sans arrêt, par petits changements, pas par rupture.
Mon expérience me fait croire que le plus important là-dedans est de trouver le bon cap. Un « changement » réussi est traditionnellement suivi d’une vingtaine d’années de calme. Effectivement, alors, les changements suivants sont faciles et stimulants. Ils peuvent se faire vite et bien, par apparemment petites actions. 

Mais peut-on éviter la destruction créatrice de Schumpeter, c'est-à-dire d’avoir à se réinventer périodiquement du fait de la transformation radicale de son environnement concurrentiel ?

samedi 31 décembre 2011

Fin d’année ou fin du monde ?

Sans qu’il l’ait voulu, ce blog est né avec la crise. Il passe son temps à la commenter. D’ailleurs la crise est le propre du changement (d’une certaine façon elle tombe bien pour un blog qui parle de changement ?).

Voici quelques réflexions sur la situation du changement en cours. Un billet déconseillé aux dépressifs.


mercredi 25 mai 2011

Marché et emploi

Progressivement une idée a émergé de ce blog. Et si nos politiques avaient voulu transférer les services publics au privé, simplement pour créer de nouveaux marchés ? Car le marché, quel qu’il soit, c’est le bien. C’est ainsi que le système de solidarité sociale est devenu privé (assurances). De même pour la santé, l’école, les transports, l’énergie, les télécoms, la sécurité...

Dans ce raisonnement la qualité ne compte pas. Par exemple le système de santé américain, qui a poussé le plus loin ce concept coûte très cher, mais a de mauvais résultats en termes de santé. Pas grave : un marché prospère, hautement technologique, est né. Il y a une demande pour une médecine nuisible ! De même qu’il y a une demande pour une nourriture malsaine. Dans ces conditions pourquoi intervenir ?

Jean-Baptiste Say ne disait pas autrement : la logique du marché est de produire le plus possible, ce que l’on produit n’a aucune importance.

Si le marché raccourcit notre vie, nous éduque mal… peut-être peut-il nous garantir un emploi ? Les périodes durant lesquelles on lui a laissé la bride sur le cou (ère victorienne, avant guerre, dernières décennies), ont produit richesse d’un petit nombre et misère pour beaucoup. Au contraire, seul le dirigisme, la « technocratie », a été associé au plein emploi.  

Mais le marché est créatif ? Nos grands créateurs sont des Newton, Pasteur, Fleming, Curie, Einstein… enfouis dans des laboratoires. Ou encore les gouvernements en guerre, qui font faire des pas de géant à l’économie, et dont la dernière création est Internet.

Schumpeter avait-il vu juste lorsqu’il disait que l’entrepreneur combinait d’une nouvelle manière des moyens de production existants ? Pour que son talent s’exprime, il a besoin d’un substrat que ne fournit pas une économie de marché ?

Serait-il temps d’examiner notre idéologie du tout marché, et de se demander si elle ne doit pas évoluer ?

Compléments :
  • Say, Jean-Baptiste, Cours d’économie politique et autres essais, Flammarion, 1996
  • Schumpeter, Joseph A., The Theory of Economic Development: An Inquiry into Profits, Capital, Credit, Interest and the Business Cycle, Transaction Publishers, 1980.
  • The Economist me rejoint : l’économie de marché de l’Amérique moderne est incapable d’amener un homme sur la lune, ou de conquérir l’espace.

lundi 7 mars 2011

Solidarité patronale

Un commentateur américain observe un fait extrêmement curieux. Sur un grand nombre de sujets les entreprises américaines présentent un front commun. Ce qui est contraire à la logique économique, qui voudrait qu’elles défendent leurs intérêts et que ces intérêts soient souvent divergents.

Explication ? Conscience de classe. Les dirigeants défendent leurs intérêts personnels.

Forme de communisme prévue par Schumpeter ? Collectivisation de l’outil de production, pour éliminer la concurrence ? Mais collectivisation réduite à une seule classe.

Compléments :
  • Les oligopoles tendent à se coordonner (The logic of collective action), ce qui est suffisant pour couler toutes les théories sur l’efficacité du marché. Mais une coordination sur une échelle aussi large ne semble pas avoir été prévue. Pour la rompre, il faut probablement suivre l’exemple des armées de 14 : pour éviter la fraternisation, elles ont fait monter au front de nouvelles troupes (AXELROD, Robert, The Evolution of Cooperation, Basic Books, 1985). Devrions-nous renouveler nos dirigeants ? Par exemple faire venir des « low cost CEOs » indiens ? Ou faut-il prendre acte de la collectivisation de l’économie et remplacer les gros bonus par des commis de l’État peu payés ?
  • SCHUMPETER, Joseph, Capitalism Socialism and Democracy, HarperPerennial, 1962.

dimanche 6 mars 2011

Rupert Murdoch

Hier, j’écoutais la BBC parler de Rupert Murdoch.

Il y a un peu de Citizen Kane dans cet homme ? 
  • A Oxford, Lénine trônait sur son bureau. Son père, qu'il perd alors qu'il est jeune, l'a peut-être marqué par son exemple : sa gloire vient d'avoir dénoncé la boucherie de Gallipoli.
  • Son empire est une sorte de triomphe d’une forme de libéralisme à la Margaret Thatcher. C’est un « dérégulateur ». Il s’en prend à des entreprises qui se sont endormies. Il leur injecte une saine dose de populisme, qui fait vendre, et ravive la concurrence dans le secteur où elles sommeillaient. Curieusement, aujourd’hui ses positions sont monopolistiques. Et Internet, auquel il ne comprend rien, le fait vaciller.

Ce qui transforme l'économie, ce n’est pas la concurrence libérale, mais la destruction créatrice de Schumpeter ? 

samedi 12 février 2011

À bas les analystes financiers !

« trouver le moyen de réduire leur influence nuisible est dans l’intérêt général » (The corrosive influence of an analyst's lunch break.) L’opinion des analystes financiers décide de la valeur d’une entreprise. Or, ceux-ci ont non seulement des idées préconçues, mais surtout des spécialités. Ce qui contraint les entreprises à se transformer, contre la logique économique, pour s’adapter à ce que l’analyste peut comprendre et à ses fantasmes.

Cas particulier de l’innovation. L’entrepreneur est l’homme qui découvre un moyen nouveau de combiner des ressources existantes disait Schumpeter. En crispant l’économie dans un schéma abstrait, les analystes empêchent son développement naturel.

Curieux comme le marché a des difficultés à inventer des mécanismes d’autocontrôle. Sa nature c’est l’autocorruption ? 

dimanche 5 décembre 2010

Du progrès

Dans les années 40, l’économiste Schumpeter (Capitalisme, socialisme et démocratie) expliquait que la croissance allait se poursuivre. Ce à quoi personne ne croyait. Et cet enrichissement allait donc nous permettre de liquider la pauvreté ! De tous être heureux. Mon enfance a été marquée par cette idée. C’était le progrès. Nous étions riches et nous le serions encore plus demain. Notre gloire collective était d’apporter le confort à chacun.

Or, la croissance s’est poursuivie, mais il y a maintenant chômage énorme et durable. Et les économistes nous démontrent : « vous ne pouvez plus vous offrir votre protection sociale ». Curieusement, l’homme s’est effacé. Le bien c’est désormais l’efficacité d’une économie, qui ne croît presque plus depuis qu’on lui sacrifie tout. Et, N.Sarkozy de nous dire « travaillez, ne vous posez pas de questions ». Arbeit macht frei ?

Compléments :

jeudi 18 novembre 2010

Trotskysmes

BENSAÏD, Daniel, Les Trotskysmes, Que-sais-je ?, 2002. L’aventure trotskiste vue par un de ses acteurs.

Il y a eu Trotski, esprit élégant et libre, et ses orphelins, les Trotskistes, une poignée d’intellectuels querelleurs et teigneux. Alors qu’il était tout sauf un messie, ils se sont évertués à construire sa parole en dogme. D’où une série ininterrompue de conflits et d’interprétations à contre sens de l’histoire.

Que pensait-il ? Que la révolution devait être mondiale. Mais aussi qu’il n’y aurait pas de grand soir, mais un changement long, incertain, soumis au coup de théâtre. Il pensait que le prolétariat était fait d’opinions différentes et qu’elles devaient être démocratiquement représentées. Et il s’inquiétait de la bureaucratisation de la société. Et si le peuple se montrait incapable de diriger le monde et laissait sa place à une bureaucratie privilégiée ? Surtout, il était pragmatique, et sa pensée évoluait au gré des événements, la rendant difficile à suivre. 

Le Trotskisme est devenu à sa mort le repère des jeunes intellectuels révoltés. En dehors de cette révolte, tout les séparait. Il s’est réduit à chercher « l’effet de levier » qui modifierait les « rapports de force » et mettrait en mouvement la « masse ». Croyant sans cesse à l'imminence de la révolution, incapables de ne rien construire à long terme, ils se sont aigris ou sont allés chercher ailleurs la reconnaissance due à leur mérite, exceptionnel.

Commentaires

Le trotskysme serait-il simplement un mouvement de revendication pour intellectuels individualistes ? Un moyen de faire reconnaître des talents hors norme lorsqu’ils ne se prêtent pas aux mécanismes traditionnels de promotion sociale ?  (Ce qu’a peut-être compris F.Mitterrand, qui a fait entrer de nombreux Trotskystes au PS.)

Curieusement, la vision de Trotski de la bureaucratisation de la société rejoint celle de Schumpeter. Ce dernier y voyait une réalisation du communisme par des moyens non marxistes. Galbraith pensait que cette bureaucratisation avait créé une société d’opulence.

Compléments :
  • Mon début d’enquête sur le Trotskysme et les Trotskystes.