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jeudi 25 novembre 2021

La société d'individus

Parmi les possibilités d'organisation sociale, il y a ce que la sociologie allemande a appelé "la société d'individus". C'est le modèle social français ou anglo-saxon. (L'Allemand se voit comme membre d'une "communauté".) Ce modèle est-il efficace ? 

"Société d'individus" est un oxymore. Nous sommes tous liés les uns aux autres, et, de surcroît à la nature. La société d'individus est un idéal impossible à atteindre, et qui, en conséquence, crée, régulièrement, des désastres.

Mais c'est ce modèle de société qu'a voulu réaliser la Révolution et qui est le nôtre depuis un demi siècle. D'ailleurs, à ce sujet, les Anglo-saxons ont utilisé des idées qui nous appartenaient, sans reconnaître notre paternité. Ils ont affirmé que le marché permettait une société dans laquelle l'homme n'est pas dépendant de l'homme. 

Cette théorie est un mythe. Comme tous les mythes, elle justifie un édifice social. Ce que l'on a appelé "l'oligarchie" (au sens russe moderne, plutôt que grec). C'est à dire la transformation de certaines positions sociales en position de domination. C'est, au sens premier, de la "perversion narcissique". Des individus profitent de leur situation pour faire travailler la société pour eux. C'est ainsi, par exemple, que les "élus" et autres "serviteurs de l'Etat" sont devenus les maîtres du peuple. Ils justifient leur domination par leur "mérite". 

Mais une société ne se rêve pas. Il semble bien qu'il y ait quelque-chose qui s'appelle la "réalité". Et elle finit par se rappeler à notre bon souvenir. Quand l'exploité découvre qu'il est exploité, le mythe est en danger. Par exemple.

Seulement, comme souvent en systémique, le mal a parfois des effets positifs. Et c'est peut être la raison pour laquelle l'individualisme a la vie aussi dure. Cet effet, c'est la "destruction créatrice". Schumpeter en fait le résultat de l'innovation qui rend tout obsolète et force au changement. Mais il semble que les penseurs libéraux aient mieux compris le phénomène que lui : cette destruction vient de la désagrégation du lien social. Cependant, loin d'aboutir aux bénéfices attendus d'une économie en concurrence parfaite, comme ils l'écrivent, elle produit une crise. Une guerre, par exemple. Et cette crise a pour conséquence un sursaut collectif, hyper créatif. Quand on risque sa peau, on fait preuve de génie ! Et voilà pourquoi l'Occident est aussi innovant ?

lundi 31 décembre 2018

Blog, décennie perdue ?

Ecrire un blog est un art éphémère. Il suffit qu'un de vos fournisseurs décide que vous ne présentez plus un intérêt économique suffisant pour que dix ans de travail partent en fumée.

Le jour où Google ou un autre frapperont, ce sera un soulagement. En effet, je suis le principal client de mon blog. Je dois le relire pour détecter les fautes d'orthographe que j'ai laissé passer. Je suis une victime des réformes de 68. Certes, mon orthographe est moins atteinte que celle des jeunes, mais j'ai tendance à me laisser emporter par l'inspiration. Ce qui donne des résultats étranges. D'autant que l'Intelligence Artificielle des correcteurs automatiques me joue de plus en plus souvent des tours pendables.

Un demi siècle de destruction, à quand la création ?

mardi 29 mai 2018

Elégant sacrifice ?

"Aux vertus qu'on exige d'un domestique, votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d'être valets ?" (Baumarchais, cité par JJ. Auffret.)

Pensée éternelle, probablement. Que les cabinets de conseil en stratégie feraient bien de méditer ?

Mais n'ont-ils pas trouvé une parade : "la destruction créatrice" ? Le maître détruit, pour provoquer la création, suscitée par l'instinct de survie de la société mise en danger par le comportement du maître. Le maître sacrifie son âme au salut de ses domestiques ?

samedi 7 janvier 2017

La fin du monde

Certains physiciens expliquent l'univers par l'homme. Si nous pouvons le comprendre, en trouver les lois, c'est parce qu'autrement nous n'aurions pas pu y vivre. En même temps, l'homme est destructeur. Non seulement, il détruit la nature, mais il détruit sa propre société. Schumpeter parle de "destruction créatrice". Les MBA en ont déduit que "l'élite globalisée" devait accélérer au maximum la destruction pour stimuler la création.

La question qui se pose, comme dans l'homme au cerveau d'or, est : et si la "destruction créatrice" épuisait la "compréhensibilité" du monde par l'homme ? Sa capacité à y vivre ?

samedi 10 décembre 2016

Salon de musique

Dans Le salon de musique, Satyajit Ray montre la chute d'un noble indien. Le noble avait un rôle social. Il était l'assurance du peuple contre les catastrophes naturelles, la crise. Surtout ?, c'était un esthète. Sa vie était une œuvre d'art.

Partout dans le monde, le noble semble ferment de la culture. Partout, la société qu'il représentait est détruite par l'inculture, celle du bourgeois et du colonisateur, chez S.Ray. L'inculture, c'est l'individualisme, négation de la dimension collective de l'existence. L'individualiste utilise sa position sociale à son profit. Il devient un oligarque. Ce qui détruit la société, qui ne peut plus fonctionner, et produit la crise. Or, sans société, rien ne marche.

Le développement durable sous-entendrait-il le communisme ? Communisme au sens originel du terme : auto-contrôle de l'individu, de façon à pouvoir maintenir en fonctionnement le "bien commun" qu'est la société. 

(L'individualisme, agent du changement ? En "détruisant" la société, il la force à se "recréer" autrement. Destruction créatrice. Peut-on changer sans crise ?)

lundi 9 mars 2015

Non au laisser-faire !

Un ami m'écrit, en réponse à mon Manifeste pour une économie du partage de la connaissance :
Je suis tout à fait d'accord avec le billet, la création de valeur vient avec la créativité et l'échange. Et dans tous les cas si l'économie du partage fait stagner ou décroître la consommation automobile, cela aidera peut-être à sauver la planète. Ce qui est mauvais dans cette économie d'Internet, ce sont les prédateurs qui sautent sur un domaine l'essorent et s'en vont ensuite comme des voleurs. "L'économie ne repousse pas sous les sabots de leurs milliards".
Avec le temps il y aura bien quelque chose qui repoussera.
Il me semble illustrer deux idées qui jouent un rôle central dans notre pensée actuelle :
  1. Limites à la croissance : si l'industrie prend un coup dans les gencives, ce n'est pas grave, nous consommons trop, nous détruisons la planète ; 
  2. destruction créatrice : le numérique est un mal qui va produire un bien, l'industrie va être obligée de se remettre en cause. 
Je précise mon point de vue. C’est une variante de Marx et de sa corde. Le partage de voitures ou autres se justifie par la pauvreté, qui est elle-même une conséquence du système. Si l’on réduit la consommation de voitures, ou autres, on a faillites, car les fabricants sont en limite de rentabilité. Et ils sont incapables de s’auto réguler. S’il y a crise, il n’y a plus d’industrie et il y a chômage massif. Bref :
  • La planète sera peut-être plus propre, mais cela nous fait une belle jambe puisque nous ne serons plus là pour l'admirer. Ce n'est pas ce que veulent les Limites à la croissance ou les écolos : ils veulent une planète propre pour que l'existence de l'humanité soit durable.
  • Le capitalisme ne se réinvente pas par l'opération du Saint Esprit. Comme de temps en temps, il a besoin d’un coup de main de la collectivité pour se sortir de ses cercles vicieux. C’est d’ailleurs ce que disait l"histoire du socialisme de Donald Sassoon : le rôle du socialisme semble avoir été de sauver le capitalisme ! (SASSOON, Donald, One Hundred Years of Socialism: The West European Left in the Twentieth Century, New Press, 1998.)
Mon argument est le suivant : l’économie, qui demeure qu’on le veuille ou non un des moteurs de notre société, peut être relancée sur l’idée du partage de connaissances. Quelque-chose qui ne s’épuise pas lorsqu’on le donne, mais qui augmente. Et qui est durable. C’est théorique, bien sûr. Mais, si ça marche, le capitalisme, sans changer de logique, et sans nous forcer à modifier notre vie, fait le bien au lieu du mal.

mardi 30 décembre 2014

Publicis doit-il avoir peur d'être ubérisé ?

Maurice Lévy semble craindre l'ubérisation. Le "digital" va liquider l'entreprise traditionnelle.
“Everyone is starting to worry about being ubered,” Mr Lévy tells the Financial Times in an interview, referring to the car-hailing app that is trying to upend the traditional taxi industry. “It’s the idea that you suddenly wake up to find your legacy business gone . . . clients have never been so confused or concerned about their brands or their business model.” (FT)
J'ai été surpris qu'un homme de communication laisse transparaître sa peur.

Mais, c'est vrai, il faut craindre le numérique. Car, il détruit sans créer. Il a déplacé la pub des journaux vers Internet, où elle ne paraît pas efficace. (Exemple : un ami, pionnier du numérique, ne jure que par les journalistes pour faire connaître ses livres, qui parlent de numérique !)

Mais, ce qui a été détruit doit être recréé ailleurs. Exemple de la presse. Il me semble que sa force est de transformer ses journalistes en people. Pourquoi ne pas chercher à "créer de la valeur", en utilisant leur notoriété ?

Et s'il y avait une idée, ici, pour Publicis ? C'est parce qu'Internet détruit la communication traditionnelle que l'on a besoin d'experts en communication. Ils doivent inventer de nouvelles voies. Il faut, avant tout, expérimenter. Il faut un laboratoire. Il faut des gens créatifs. La raison d'être même d'une agence de pub ?

dimanche 15 juin 2014

Chaos, principe du capitalisme de marché ?

Irak. L’intervention américaine a donné l’Irak à des intérêts particuliers. D’où révolte du peuple. D’où terreau pour Al Qaeda. Europe. Mme Merkel a besoin de l’Angleterre pour faire pièce à la France et bâtir une Europe libérale. L’irresponsabilité de M.Cameron ne lui facilite pas la tâche. Alors, elle temporise. Avec le temps, on peut faire avaler n’importe quoi aux uns et aux autres. D’ailleurs, tout va bien en Allemagne. Le marché européen redevient porteur, la baisse de l’euro favorise les exportations, le marché domestique consomme. Le capitalisme de marché a vaincu l’Italie ? Mediobanca avait des participations dans les très grandes entreprises. Mission de reconstruction donnée en 46. Aujourd’hui, elle se retire. C’est le marché financier qui la remplace. Il en est de même dans la PME. Là, c’est un capitalisme familial qui disparaît. Ukraine. Le peuple veut nettoyer la corruption oligarchique. Mais les mêmes sont à la tête du pays. Les USA désertent Israël. Reste l’Europe. Mais l’Europe est un chaos confus. Aux USA, les Républicains vont reprendre le pouvoir. Cependant, le peuple s’en méfie. La faute à Bush. Il a fait l’envers de ce qu’il avait promis.

Le régulateur américain mène une croisade contre le financement par les banques internationales des ennemis des USA. Pour cela, il va au-delà de l’esprit des lois et inflige des peines terrifiantes. Résultat : les banques, par prudence, ne font plus d’affaires avec les pays qui auraient le plus besoin de leurs services. Le petit investisseur est bien meilleur que le grand analyste. Et cela parce qu’il a moins de pression à la conformité. Innovation chez les fonds d’investissement. Plutôt que d’acheter des entreprises, ils les reconstruisent de zéro. Les vieilles industries innovent. La destruction créatrice ne les liquide pas (cf. montres, stylos, voiliers, vêtements traditionnels, livres…). Elle en fait des niches hyper rentables et innovantes. Destruction créatrice de HP ? HP cherche de nouvelles idées pour renouveler des affaires qui vont mal. Pour l’instant, la seule certitude, c’est que 50.000 personnes ont été licenciées. Bataille de la batterie. Par l’effet d’échelle on veut abaisser massivement son coût. Destruction créatrice de l’automobile. Cependant, une grosse partie de ce coût est de la matière…

Football. La nature d’une société influe sur le succès du penalty. L’anxiété de l’échec est insoutenable pour l’individualiste. 

mardi 19 novembre 2013

Quand le marché conduit le changement

Il y a longtemps, j’ai travaillé pour un groupe d’usines qui fabriquaient des bouteilles en verre. Il était alors déficitaire. La cause en était une surproduction locale (une usine de trop). En outre, il était menacé par le départ d’un client, 10% de son chiffre d’affaires. Le problème venait de la rigidité des chaînes de production. Elles sont optimisées pour produire, pas cher, à pleine cadence. Finalement, nous avons trouvé une solution. On appellerait cela « lean production » aujourd’hui. (Comme quoi, les livres ne sont pas toujours utiles !) Mais j’en ai surtout retenu l’idée que l’équilibre d’une entreprise tient à peu de choses. Beaucoup de secteurs sont optimisés pour réaliser une petite marge en fonctionnant à cadence maximale.  

Et c’est peut-être par là que se fait la destruction créatrice de Schumpeter. Une innovation comme Internet par exemple n’attaque pas tout un marché, mais seulement une petite proportion. Mais, la perte est suffisante pour torpiller l’industrie existante. Il semble que ce soit ce qui arrive aux libraires. Les vendeurs en ligne ne leur prennent qu’une part marginale de chiffre d’affaires, mais c’est assez pour compromettre leur avenir. Bien entendu, l’entreprise attaquée pourrait s’adapter. Cependant, mon expérience montre que c’est difficile. Ne serait-ce que parce qu’elle est optimisée pour son fonctionnement actuel, et que, en quelque sorte, elle a licencié sa capacité à changer pour faire des économies.

A cette étape de ma réflexion, il me semble qu’il est dangereux de laisser le « marché » conduire le changement. En particulier lorsqu’il est entre les mains d’un tout petit nombre d’individus, qui n’en font qu’à leur tête (cf. les multimilliardaires des technologies de l’information). Car, il prend des décisions qui affectent nos vies. Elles devraient être de l’ordre de la démocratie. 

lundi 14 octobre 2013

La reine Victoria, chef du cartel de Medellin

La Reine Victoria venait à peine de s'installer que ses sujets s'engageaient dans une guerre avec la Chine (1839 - 1842). Il s'agissait de lui vendre de l'opium. En ces temps là, le Cartel de Medellin aurait été in. Surtout s'il avait été occidental. Une fois la guerre gagnée, la soif d'opium a créé une hémorragie d'argent. Ce qui fut fatal à la Chine. Elle nous en veut toujours.

Je me demande s'il n'y a pas ici l'explication de la "destruction créatrice" de Schumpeter, et du mécanisme que suit l'entrepreneuriat. La nouvelle entreprise joue sur l'intérêt à court terme de l'individu. En le suivant, il perd de vue les nécessités de l'édifice social. Il en résulte une désagrégation dont il sera victime, mais dont il ne comprend pas la cause.

Et s'il fallait interpréter ainsi l'histoire d’Ève et de la pomme ? Comment, alors ne pas se faire éjecter de notre paradis social ? Ma conclusion m'a surpris :

La Maginite est le point faible du Paradis. (Effectivement, c'était un jardin clos.) La dislocation sociale vient de l'adoption individuelle du changement, non coordonnée et non préparée. Le mal de la société, c'est le fondamentalisme, le refus du changement. Si elle veut parer au danger, la société doit aimer le changement. Mais pas n'importe comment. En quelque sorte, elle doit l'embrasser pour mieux l'étouffer. C'est à dire qu'elle doit mettre en place un dispositif qui lui permet d'en faire un bien social et individuel. Définition même de résilience ? Ce dispositif repose sur l'individu. Comment ? Il doit, donc, s'intéresser à l'innovation. Mais il doit surtout chercher à en profiter sans en subir les externalités. Pour cela il doit constituer un réseau de compétences qui lui seront utiles dans l'apprentissage de la nouveauté. La résilience est une question d'écosystème. Et l'entreprise ? Concevoir la diffusion comme une question d'écosystème ne serait-il pas plus efficace que le passage en force, façon Monsanto ?

mardi 10 septembre 2013

Les MOOCs au secours de l'éducation supérieure ?

Le coût de l'éducation supérieure a explosé aux USA (x4 depuis 1980 - une sorte de record toutes catégories). Et voilà qu'arrivent les MOOCs, la promesse d'une révolution par la formation à distance, et d'une réduction du prix de l'enseignement supérieur. (Une révolution qui pourrait toucher la France, qui me semble menacée, elle aussi, par la contamination du modèle américain.)

Je tendais jusque-là à me méfier des MOOCs (Massive Open Online Courses). N'était-ce pas une mode inventée par des commerciaux irresponsables, qui menaçait de torpiller la vraie éducation ? Maintenant, je la vois comme une illustration de la destruction créatrice de Schumpeter. La société est sujette à un phénomène d'innovation spontanée qui empêche les monopoles de tirer exagérément parti de leur position.

mercredi 28 août 2013

Histoire et changement

Marx, Hegel et les néoconservateurs pensaient qu’il y aurait une fin de l’histoire (la Nouvelle économie des années 90, pour ces derniers). C’est une curieuse idée. Cela signifie en fait que l’homme est maître de son sort. Une fois qu’il aura adopté le « bon modèle », il vivra en paix, au paradis.

Or, ce n’est pas l’homme qui fait le monde. Il est façonné par des forces indépendantes de lui. D’ailleurs même lorsqu’il est en grande partie responsable de son sort, il transforme ce qui est nécessaire à la bonne marche de la société, de ce fait la société elle-même. Le paradis n’est pas une solution stable.

La destruction créatrice est probablement un meilleur modèle du sort de l’homme. Notre société est confrontée à des mécanismes qui menacent de la disloquer, mais qui, en même temps, lui permettent d'évoluer. Elle doit se réinventer en permanence. 

dimanche 18 août 2013

Miroitiers, prochaines victimes de la destruction créatrice ?

Il y a longtemps que j'ai noté la ressemblance entre l'iPhone et une trousse de maquillage. Mon intuition s'est confirmée l'autre jour. J'ai vu deux jeunes femmes utiliser la fonction photo comme miroir. Système D français ? Autre illustration de la destruction créatrice ?

vendredi 16 août 2013

Destruction créatrice : principes

Les malheurs de la presse semblent dire comment fonctionne une forme de (la ?) destruction créatrice capitaliste. 
  • Les modèles économiques des entreprises subventionnent certaines activités par d’autres. Par exemple, le café est un produit d’appel des bars, dont le bénéfice est fait par les alcools. 
  • L’innovation consiste à attaquer les produits subventionnés. C’est une stratégie de parasite. 
  • Du coup l’entreprise traditionnelle ne peut plus vivre. L’impact peut être désastreux pour la collectivité, puisque, sans qu’on s’en rende compte, des pans entiers de la vie sociale peuvent disparaître. Par exemple, la presse, élément essentiel de la démocratie. 
Comment réagir ? En changeant pour ne pas changer. L’entreprise attaquée doit comprendre ce qu’elle offre de véritablement important pour la communauté et l’utiliser pour lancer une nouvelle offre qui va lui permettre de nouveau de vivre. Ainsi, j’ai découvert dans une étude que j’ai menée il y a longtemps que l’avantage concurrentiel d’un bar était la personnalité de son patron. Les bars sont des lieux de lien social. On y vient causer. (Un interviewé m’a même parlé, un peu inquiet, de « service public ».) L’art du patron est de trouver des produits qu’il peut proposer à la communauté qui se regroupe chez lui pour profiter du climat qu’il a créé.

mardi 17 avril 2012

Capitalisme et destruction créatrice

Heureusement que ni notre peuple, ni nos journalistes ne lisent la presse anglo-saxonne. Ils seraient effrayés, et, vraisemblablement, planteraient les têtes du patronat et des économistes sur leurs piques.

En effet, pour cette presse, le bien, le moteur de l’économie, c’est la « destruction créatrice ». Autrement dit les transformations qui renouvellent le capitalisme, par l’innovation. Mais si elles profitent à une poignée d’entrepreneurs et aux élites qui s’allient avec eux, elles forcent le reste de la population à des transformations féroces. L’individu ordinaire doit être capable de se muer, après un licenciement sauvage, de terrassier en biologiste, s’il ne veut pas finir dans une poubelle.

J’ai constaté que ce type de changement est comme la médecine : dangereux. Il est préférable de ne l’utiliser qu'en dernière extrémité. D'où ma question : peut-on construire l’avenir de notre espèce sur une succession accélérée de transformations, dont chacune peut mal finir ?

Curieusement, on oublie que Schumpeter, à qui l’on doit la fameuse destruction créatrice, pensait que l’humanité la trouverait inacceptable, et qu’elle finirait par mettre au point une forme de communisme.

Compléments :

lundi 17 janvier 2011

Marché et libéral

Dans la pensée libérale, le marché est l’outil ultime de « destruction créatrice ». Le simple fait d’installer un marché garantit l’innovation, et le bonheur.

C’est ce qui permet de vider les entreprises de leurs réserves : si seul le marché crée, tout ce qu’entasse l’entreprise est volé. C’est pour cela que jamais l’entreprise occidentale n’a aussi peu investi.

Retour à une caractéristique fascinante de la pensée libérale : elle n’a pour seul objet que de  pousser les intérêts de ceux qui l’ont créée. Et ce sont des intérêts de parasites ?

Compléments :

mardi 4 mai 2010

Entreprise durable

Relecture de The Machine that Changed the World. Une remarque me frappe : les entreprises japonaises sont prises dans un écheveau de participations croisées. Si bien que, quand l’une va mal, elle est sûre qu’un de ses « actionnaires » saura l’aider à se redresser. Au contraire, quand une entreprise américaine connaît une mauvaise passe, son actionnariat fragmenté et financier ne peut rien faire pour elle.

Je ne sais pas si le modèle japonais est aussi efficace que le pensaient les auteurs du livre, cependant, je me demande s’ils n’ont pas trouvé une explication au phénomène bien connu et surprenant pour un Européen, du peu de durabilité de l’entreprise américaine.

L’explication habituelle est la « destruction créatrice » : les entreprises qui crèvent étaient les moins efficaces.

Mon expérience me dit qu’à quelques dinosaures près, les entreprises qui crèvent ne le font pas parce que leur savoir-faire est obsolète, mais parce qu’elles n’ont pas trouvé le moyen de l’appliquer intelligemment (ou parce qu’elles ont fait une erreur de gestion). Quand elles disparaissent, ce savoir-faire, qui aurait pu être utile à l’humanité, est perdu.

Compléments :

dimanche 2 mai 2010

Stimuler la création d’entreprise

Recettes pour susciter la création d’entreprises :
  • Aux USA de 0,1 à 0,2% des start up sont financées par capital risque. Comment pousser le reste ?
  • Il est quasiment impossible d’identifier les entreprises qui ont le plus de potentiel, donc les subventions directes ne sont pas efficaces. Sans compter qu’elles pourraient être contreproductives : les subventionnés ayant tendance à se reposer sur leurs lauriers.
  • Le mieux serait de laisser la loi de la jungle choisir les entreprises à potentiel. Pour cela il suffirait d’améliorer l’accès au crédit traditionnel, en stimulant l’efficacité du secteur financier traditionnel par plus de concurrence.

lundi 19 octobre 2009

Lean Manufacturing

Un précédent billet disait qu’il fallait redécouvrir le lean manufacturing (Crise occidentale : raisons structurelles). Voici un livre sur la question : BELT, Bill, Les Basiques de la gestion industrielle et logistique, Eyrolles, 2008.

Livre court, simple, bien écrit. Il explique 5 principes fondamentaux du lean manufacturing sans s’appesantir sur les techniques pratiques qu’il peut utiliser (par exemple Kanban, temps Takt…). L’idée est probablement d’apporter l’essentiel au lecteur et de lui donner envie d’approfondir par ses propres moyens. Ce que je n’attendais pas, c’est que le lean n’est pas que technique, c’est la pensée (économique ?) occidentale sens dessus dessous. Mes réflexions :

Le client est roi
Le lean est une philosophie « orientée client ». Il a pour but d’être au plus près de la demande finale pour lui répondre immédiatement. Pour cela, il repose sur une tactique modulaire, qui permet un assemblage d’une infinité de variantes en dernière minute, ou presque. Par contraste, l’approche occidentale conçoit des années avant la mise sur le marché, produit en grande série, puis oriente le marché vers ses produits par la publicité. Le lean nous évite ce lavage de cerveau.

L’union fait la force
Plus fort. Le principe occidental est « diviser pour régner » : les fournisseurs sont mis en concurrence pour en tirer le maximum, loi de l’offre et de la demande. Dans le lean, c’est « l’union fait la force ». Les entreprises constituent une « chaîne logistique » solidaire, qui va du fournisseur du fournisseur au client du client (en fait, si tout le monde applique le principe, toute la société appartient à la même chaîne logistique). Les activités sont alors placées dans cette chaîne au meilleur endroit pour l’ensemble. En optimisant l'intérêt global des membres de la chaîne logistique, on évite le « dilemme du prisonnier » occidental, ce qui, finalement, profite à chacun.

Élimination de l’incertitude
Autre avantage, la demande devient quasi prévisible. D’où l’importance, en lean, de la notion de « demande dépendante » (que l’on peut prévoir). Ce qu’améliore encore le concept de « famille », sur laquelle se font toutes les prévisions (la décomposition en produits réels ayant lieu en « dernière minute » - cf. plus haut). De ce fait, des prévisions à 18 mois sont possibles et fiables, alors qu’il est courant, avec nos techniques, que l’on ne puisse pas prévoir à plus d’un jour. Paradoxalement, cette prévisibilité vient de ce que le dispositif lean est flexible et adaptable, qu'il absorbe l'incertitude. De plus, pas d’incertitude = pas de stocks. Nouveau bénéfice.

Le système de coûts qu’exige le développement durable ?
Ce n’est pas tout. Le système de valeurs et de coûts lean est l’antithèse du nôtre. 
Pour lui, le travail de tout homme a le même coût (pas de low cost country), le coût de l’énergie est infini (pas de transport, qui n’apporte rien)… Pour le lean tout ce qui n’apporte pas de la valeur est insupportable ! Le principe du Lean, c'est la lutte contre le gaspillage (d'où  le nom "lean"). Et la ressource rare par excellence, c'est l'homme !
En fait, le lean n'a pas réellement un système de coûts (on ne calcule pas), mais compare différents processus de fabrication, et retient celui qui gaspille le moins. Surtout, ce processus s’améliore en permanence grâce au savoir de celui qui est au plus proche de l’action.
Pour le lean, la productivité vient de l'apprentissage humain, de l'innovation organisationnelle ; dans le système occidental, c'est la machine qui l'apporte. Comme elle ne peut pas évoluer, il faut la remplacer régulièrement. 
Mais, notre système occidental a aussi un vice. Il peut créer une fausse productivité. Il tend à jouer sur les défaillances d'un calcul de « valeur » basé sur l’offre et la demande (qui fait qu’un Chinois « vaille » moins qu’un Américain, ou que le coût de la pollution est nul), pour gaspiller les ressources naturelles et enrichir certains (les « arbitragers » en anglais). Et si le lean était ce que demande le développement durable de l’espèce humaine ?

Un système imperméable à l’innovation de rupture ?
Reste une question. Pourquoi les Japonais, inventeurs du lean, ne dominent-ils pas le monde ? Pour Paul Krugman, ils n'ont pas su gagner en productivité. La seule explication que j’ai trouvée à cela est : la machine. Ils sont dans l’amélioration incrémentale, alors que l’Occident cherche la rupture. Leurs améliorations viennent de l’intérieur de l’organisation, alors que la machine ne peut venir que de l’extérieur. C’est la destruction créatrice.
Les deux approches ne sont pas incompatibles, mais difficiles à faire cohabiter. L’entrée d’une machine dans un dispositif lean n’est qu’une question de conduite du changement classique ; une fois reconçu, le processus bénéficiera des bénéfices du lean. Par contre, l’organisation lean n’est pas naturellement demandeuse d’innovation de rupture, c'est un terrain défavorable à l'entrepreneur.

Compléments :
  • KRUGMAN, Paul, The Return of Depression Economics, Princeton 1999.
  • Modélisation de l'organisation occidentale.

mardi 26 mai 2009

Stretch goal

Stretch goal : terme technique souvent employé par les universitaires du management, les consultants et moi. À force d’en entendre parler, je me demande s’il n’a pas un sens que j’avais raté :

L’idée qu’il véhicule est que le succès est à la dimension de l’objectif. À vaincre sans péril on triomphe sans gloire. D’ailleurs, paradoxalement, un ami psychanalyste m’a fait remarquer que plus l’objectif est démesuré, plus il est facile à atteindre. Demandez à vos collaborateurs d’arriver à l’heure à une réunion, échec certain ; ils auront plus de chances de trouver le moyen de sauver votre entreprise de pertes effroyables. Pourquoi ? Parce qu’un objectif invraisemblable nous fait perdre nos repères, oublier ce qui nous semblait impossible. Il est donc propice à la créativité.

Mais je crois déceler une dérive, principalement anglo-saxonne. Si je suis un grand patron, je dois me donner des objectifs insensés. Je les atteindrai : ne suis-je pas un héros ? C’est ainsi que fonctionnait Enron. C’est aussi peut-être ce qui explique la bulle spéculative et son gonflage par les meilleurs d’entre-nous ?

Si l’on dérive plus loin, on en vient à croire que le meilleur héritage que nous puissions laisser à nos enfants est un désastre écologique. N’est-ce pas une preuve de confiance ? Du coup nous pouvons détruire la planète sans autre considération. C’est la fameuse « destruction créatrice » qui avait un tel succès pendant la nouvelle économie. C’est aussi un élégant moyen de faire mentir Malthus. Je me demande si l’échec des prévisions de Malthus n’a pas amené certains à penser que non seulement l’homme n’est pas menacé d’épuiser la planète, mais que c’est parce qu’il l'épuise qu’il doit être génial. Alors, il est contraint de sauver sa vie, et doit donner le meilleur de lui-même, d'où invention, technologie… La catastrophe imminente est le moteur de la science. Jouons donc avec le feu, ça stimule notre anxiété de survie.

J’en arrive à me demander (une fois de plus) si la science économique et du management n’a pas pour seul objet de démontrer qu’il faut laisser les classes d'affaires faire ce qu'elles veulent.

Compléments :

  • Ces considérations pourraient compléter le paragraphe « lutte des générations » de mon billet sur l’Individualisme.
  • L’usage de la science par la classe possédante pour défendre ses avantages acquis remonterait, au-delà d’Adam Smith, à l’aube de la pensée anglaise : Droit naturel et histoire.